Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.
—C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.
Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.
Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.
Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord, décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.
Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer dans le boudoir de sa maîtresse.
Toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies dans cette petite pièce; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des rayons du soleil et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à fait voluptueux; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et sans doute pour faire contraste, la portière destinée à masquer la porte d'entrée, qui roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à grandes fleurs, chef-d'œuvre des manufactures d'Aubusson; une jardinière garnie des fleurs les plus rares, des étagères sur lesquelles ont avait groupé avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de gracieuses fantaisies, un trépied de bronze qui supportait une cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge composaient tout l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une lampe d'argent suspendue au plafond par une chaîne de même métal et qui était le sanctum sanctorum de la jolie marquise de Roselly.
Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé était, ainsi qu'elle en avait l'habitude, à demi couchée sur une chaise longue; elle se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent imaginer; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression favorable.
Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être introduit, le coup d'œil interrogateur d'un expert commissaire-priseur, s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.
—Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui répondit Josué qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochés l'un de l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le cœur.
Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut si brusque qu'il tomba à la renverse, tandis que son vieux feutre et sa perruque roulaient chacun d'un côté opposé, laissant apercevoir le crâne le plus dénudé des quatre parties du monde.
Des éclats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever, tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin, l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé, elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de Josué, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir après sa perruque, qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil; il la ramassa, et dans sa précipitation, il la plaça à rebours sur sa tête. Ainsi accoutré, il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite, d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau à rire aux éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame essayait de l'imiter. Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un juif à la fois usurier et avare, et désireux de plaire à une personne qui doit lui faire gagner de l'argent?
Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire Josué, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort, le prit par les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue semblable à celle sur laquelle elle était placée.
Alors la conversation commença.
Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josué avait quitté Marseille, qu'elles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à Paris, s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville, s'il y faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à lui témoigner la confiance et le déterminer à ne rien lui cacher.
Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien digne en vérité de servir de pen-(?) à celui de la vie de Cartouche.
—Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime à obliger mes semblables; je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite voler... à son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien? des gens à qui j'avais déjà plusieurs fois rendu service, ont eu l'infamie de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi une plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de prendre cette plainte en considération. Hélas! madame la marquise, lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit tue, les autres de suite répondent, assomme! C'est pour cela sans doute qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je possédais; quand je dis tout c'est une manière de parler; il trouvèrent soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de dépenses, le reste heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs recherches ne les empêcha pas de continuer leurs poursuites: des témoins furent entendus; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler par le rabbin (cela m'a coûté gros, madame la marquise), aussi ils vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usurés par moi; qu'à la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais toujours contenté d'un intérêt raisonnable; cela était vrai; cependant on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me fit prendre en aversion la ville de Marseille; je réunis tout ce que je possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis environ huit mois, j'habite avec ma sœur et mon neveu, rue Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise, j'ai fait d'assez bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entièrement à votre service.
—Je vous remercie, bon Josué, répondit Silvia, qui avait écouté très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif, je vous remercie bien; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services; si je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui possède au moins un million et demi en propriétés.
—Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un véritable service.
—Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué; mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demandé si cela lui convient, vous adresser à M. le marquis de Pourrières.
—Le marquis Alexis de Pourrières! s'écria le vieux Judas en entendant prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrières! Mais je le connais très-particulièrement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai déjà fait des affaires très-considérables, presque sans intérêts.
—Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrières? mais depuis quand donc?
—Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille francs en diverses fois; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme. C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler. Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.
—Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?
—Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi digne maître.
—Ainsi vous ne serez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M. le marquis de Pourrières?
—J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M. Alexis ait besoin d'argent? il possède, si je ne me trompe, plus de vingt mille écus de revenu.
—Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable; et puis il veut se faire nommer député de son arrondissement, ce qui lui sera facile, car il est déjà auditeur au conseil d'Etat, commandant de la garde nationale de son canton, et membre du conseil général de son département: tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de beaux équipages, recevoir, donner d'excellents dîners; et, je vous le dis entre nous, ma fortune n'est pas très considérable, et M. le Marquis de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.
—Je vous comprends, je vous comprends à merveille, dit Josué, auxquels les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne momentanée du marquis de Pourrières; eh bien! que M. le marquis me fasse prévenir, et je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et même plus...
—Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis persuadée que vous vous arrangerez ensemble.
—Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir à le revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est-il toujours joli garçon? C'était un beau brun, aux sourcils bien marqués, aux yeux...
—Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agréable, et le reste à l'avenant.
—Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais au contraire, qu'ils étaient du plus beau noir.
—C'est drôle se dit Silvia, que l'observation de Josué avait frappée, c'est très-drôle.
—Ma mémoire est sans doute infidèle, continua le juif, qui n'avait pas remarqué la préoccupation de la marquise; il y a si longtemps que je n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait des yeux noirs ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.
—Vous avez raison; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra probablement pas vous accorder les intérêts que vous exigez assez ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif que de coutume.
—C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous entendre, soyez-en persuadée, si surtout vous voulez bien parler de moi en bons termes à M. Alexis.
Silvia et Josué en étaient là de leur conversation, lorsque la femme de chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le marquis de Pourrières.
—Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais le rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous près de cette fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous reconnaissez votre client.
A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se promenant dans la direction de la fenêtre derrière laquelle Josué s'était placé.
—Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.
—Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs, sa taille élancée; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses yeux qui sont bleus à ce que vous dites.
—Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne pouvait s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant; est-ce bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez?
—Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.
—En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de l'emprunt en question.
Silvia conduisit Josué dans le jardin.
—Eh! vous voilà, Josué, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au portrait qu'on lui en avait fait.
—C'est bien M. Alexis de Pourrières, dit Josué à voix basse en s'adressant à Silvia; il m'a tout de suite reconnu.
—Vieil imbécile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux noirs soient devenus bleus.
—Je suis charmé, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous retrouver. J'ai justement besoin en ce moment de deux cent mille francs: si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois, nous pourrons faire une nouvelle affaire ensemble; mais il faudra que vous vous contentiez d'un intérêt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon cher monsieur Josué.
—Je me contenterai de vingt pour cent, M. le marquis, de quinze même pour vous obliger.
—C'est un peu cher; au surplus, nous discuterons en les signant les clauses de notre traité.
—Si M. le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui après son déjeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.
—Demain, impossible; j'ai beaucoup de visites à faire dans la journée, et je passe la soirée à l'ambassade d'Espagne. Venez ici après demain, à sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et du papier timbré, afin que nous puissions terminer de suite.
—Oui, M. le marquis.
—Eh bien! c'est entendu, et maintenant parlons d'autres choses.
Salvador, qui savait tout ce qui était arrivé à Alexis de Pourrières pendant son séjour à Marseille, et qui voulait capter la confiance du juif, lui parla de Jazetta, du père Louiset, le maîtres d'armes, de la vieille Génoise, et des divers événements de sa jeunesse.
Silvia l'écoutait avec beaucoup d'attention.
—C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup d'attention, cet homme-là n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout ceci un mystère qu'il faut que je pénètre, mais comment?
Après une conversation qui dura environ une heure, Salvador congédia le Juif, qui ne sortit qu'après avoir renouvelé les salutations qu'il avait faites en entrant, et donné un violent exercice à son épine dorsale; il promit d'être exact au rendez-vous.
Le surlendemain, ainsi que cela avait été convenu, Josué arriva chez Silvia à sept heures et demie du soir. Il causa avec la marquise de Roselly jusqu'à près de huit heures et demie, à ce moment un domestique de Salvador vint prévenir, que son maître ayant été mandé à l'improviste au ministère de l'intérieur, ne pourrait venir, et qu'il fallait remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui semblait indiquer que le marquis n'était pas très-pressé de terminer, ce retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il était, qu'augmenter l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.
—Est-ce que M. le marquis aurait changé d'idée? dit-il à Silvia qui paraissait vivement contrariée.
—Je ne le pense pas, répondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire de revenir; mais je sais qu'hier on lui a parlé d'un certain M. Juste.
—Dieu d'Israël! s'écria Josué, tâchez, madame la marquise, que ce bon M. de Pourrières ne tombe pas entre les mains de ce misérable; il est, quoique chrétien, cent fois plus juif que moi.
—Vous m'étonnez, messire Josué; on assure cependant que ce M. Juste est un homme probe et très-rond en affaires.
—Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous préserve de tomber entre ses griffes, répondit Josué en poussant un profond soupir.
Ce n'était pas sans dessein que Silvia avait parlé à Josué de l'usurier Juste, elle avait pensé que si elle laissait entrevoir au juif qu'il était possible au marquis de Pourrières, de trouver chez un autre spéculateur, la somme qu'il désirait emprunter, il se montrerait plus âpre à la curée et que l'envie d'enlever à son confrère une affaire qu'il devait en définitive considérer comme très-avantageuse, lui ferait peut-être négliger une foule de petites précautions.
Silvia qui avait étudié avec soin toutes les parties de son rôle, chercha d'abord à calmer les craintes du vieux juif, après avoir à peu près réussi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de Pourrières ne s'adresserait à Juste, que s'il ne pouvait s'arranger avec lui, elle changea le sujet de la conversation, elle lui raconta les événements qui avaient amené et suivi son mariage avec le marquis de Roselly, enfin après mille circonlocutions, elle trouva le moyen d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait prêter à son amant.
—Vraiment, mon cher Josué, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur moi une somme aussi considérable, je ne serais pas aussi tranquille que vous l'êtes, j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des voleurs.
—Je ne perds jamais rien, s'écria Josué.
—Mais les voleurs?
—Les voleurs! dit-il à voix basse, ils ne pourraient, après m'avoir tué, trouver les deux cents billets de mille francs. Je les ai cousus dans mon scapulaire; et il tira de dessous son gilet une sorte de loque sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur poitrine, les billets y étaient en effet cousus.—Ils ne s'aviseraient pas bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce mauvais chiffon et puis d'ailleurs, j'ai plutôt l'apparence d'un pauvre vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.
—Vous êtes doué d'une rare présence d'esprit, répondit Silvia qui avait appris tout ce qu'elle désirait savoir, il faut être vous pour avoir de ces idées, mais il est déjà tard et j'éprouve le besoin de me reposer, adieu, mon cher Josué, à demain.
Salvador, Roman et Silvia, employèrent une bonne partie de la journée du lendemain à se mettre en mesure de réussir, il fut convenu que Silvia emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et son imagination pour retenir chez elle le juif jusqu'à onze heures et demie du soir, elle devait même, si cela devenait nécessaire, l'inviter à souper avec elle.
Tout se passa à merveille. Josué qui craignait par-dessus tout que le marquis de Pourrières ne s'adressât à Juste, arriva quelques minutes avant l'heure indiquée; il attendit avec patience jusqu'au moment où le domestique qui s'était présenté la veille, vint annoncer que son maître priait madame la marquise de Roselly de faire agréer ses excuses à la personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter à revenir le lendemain.
—Plus de doute, dit Josué d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va s'adresser à M. Juste.
—Ne craignez rien, répondit Silvia, je vous promets que monsieur le marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me faire le plaisir de souper avec moi.
Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il fût forcé d'avouer que d'après les lois de Moïse, il ne pouvait ni manger ni boire chez une chrétienne.
—Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre des entraves à ses projets.
—Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments qui ne seraient pas préparés par des enfants d'Israël, le lait même dont nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.
—Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur désobéissiez; je vous promets du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.
Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable: une tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à manger d'aussi bonnes choses; aussi obéissant en même temps à l'envie de faire, sans qu'il lui en coûtât rien, un excellent repas, et à la crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à cœur joie; il sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.
Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.
Il passa près d'eux pour gagner les Champs-Elysées, il avait posé son vieux feutre de côté et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille ballade allemande.
—Je crois, vrai Dieu, dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est à moitié gris.
—Il l'est parbleu bien tout à fait, répondit Salvador sur le même ton, voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le parapluie qu'il porte sous son bras.
—Madame la marquise de Roselly est vraiment une femme précieuse, reprit Roman, si tu n'étais pas mon ami, et si j'étais un peu plus jeune je tâcherais de te l'enlever.
Roman et Salvador avaient échangés les quelques paroles qui précèdent, en marchant de loin sur les traces de Josué, qui avait suivi la grande avenue des Champs-Elysées et traversé la place de la Concorde pour gagner le quai des Tuileries.
—Attention! dit Roman, lorsque Josué eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde, attention! puis il s'élança sur le juif; il lui jeta autour du cou un foulard roulé en forme de corde, et se retournant brusquement, le pauvre Josué se trouva suspendu sur ses épaules, et à moitié étranglé avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre, tandis que Roman s'avançait vers le parapet, Salvador arrachait le scapulaire suspendu au cou de la victime, et le frou-frou du papier de soie lui avait appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait:
—C'est fait, dit-il à son compagnon, laisse là ce malheureux qui n'est peut-être pas tout à fait mort, et qui bien certainement ne nous a pas reconnus.
—Mon cher ami, répondit Roman, il n'y a que les refroidis[256] qui ne jaspinent quelpoique[257], et sans attendre la réponse de Salvador, comme il se trouvait à ce moment au coin d'une des descentes qui conduisent à la rivière, il jeta par-dessus le parapet le malheureux Josué.
—Ah! c'était un meurtre inutile, dit Salvador, lorsqu'il entendit le bruit que fit le corps en tombant dans la rivière.
Le malheureux juif n'avait pas jeté un seul cri, n'avait pas fait un seul mouvement.
—Allons, allons, dit Roman, hâtons-nous, nous n'avons pas de temps à perdre en discours inutiles.
Roman et Salvador quittèrent à la hâte les blouses et les larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements; un chapeau mécanique, caché sur leur poitrine, par-dessous leur gilet, remplaça, après qu'ils lui eurent donné sa forme naturelle, les casquettes à visières dont ils étaient coiffés ils firent de toute cette défroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres, et qu'ils jetèrent à la rivière; puis ils s'éloignèrent et regagnèrent le faubourg Saint-Honoré.
Un individu, qu'un caprice, ou tout autre motif, avait amené sur le bord de l'eau, et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui conduit à la rivière, avait vu tout ce qui venait de se passer.
Ainsi que nous l'avons dit, lorsque le juif sortit de chez Silvia, il pleuvait à torrents et le ciel était couvert; mais pendant le temps qu'il avait mis à franchir l'espace qui sépare l'avenue Chateaubriand des Tuileries, la pluie avait cessé peu à peu, et au moment où Roman jetait le juif par-dessus le pont, le vent avait chassé les nuages qui jusqu'alors avaient voilé l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont nous venons de parler, dont l'attention avait été éveillée par le bruit que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josué, avait pu facilement voir toutes les péripéties du lugubre drame qui venait de s'accomplir.
Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme, pendant tout le temps que Salvador et Roman employèrent à se débarrasser de leurs déguisements, s'était tenu caché derrière une pile de gros madriers, d'où il pouvait facilement voir, sans craindre d'être aperçu tout ce qui se passait; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit de loin jusqu'à leur domicile, où ils rentrèrent à une heure et demie du matin.
L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'après être resté plus d'une heure devant la porte.
Le lendemain dans la matinée, Silvia vint rendre visite à ses deux complices, qui lui apprirent ce qui s'était passé la veille; elle fut charmée d'apprendre qu'ils étaient nantis du précieux scapulaire, qu'ils jetèrent au feu après en avoir retiré les billets de banque, et qui fut entièrement consumé en moins de quelques minutes.
Après avoir examiné les billets de banque, qui étaient de très-bon aloi, examen assaisonné de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre Josué, ces trois scélérats se mirent à table et déjeunèrent d'un grand appétit.
Pourquoi de semblables monstres ne portent-ils pas au front une marque propre à les faire reconnaître lorsqu'ils se trouvent mêlés aux autres hommes? pourquoi leur forme est-elle semblable à la nôtre? ou plutôt pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables fût possible?
Silvia, qui avait quelques visites à faire, s'était retirée au moment où l'on allait servir le café et les liqueurs; il était alors onze heure et demie du matin.
Salvador et Roman, bien loin de se douter qu'ils étaient découverts, et que leurs têtes étaient à la merci d'un homme que le hasard avait rendu témoin du crime qu'ils venaient de commettre, devisaient joyeusement en fumant chacun un cigare, lorsqu'un domestique vint leur remettre la carte d'un monsieur qui demandait à être introduit près d'eux.
—Connais-tu cela, demanda Salvador, après avoir passé à son ami une carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle était écrit, en caractères presque imperceptibles, ce nom surmonté d'une couronne à trois pointes:
Le vicomte de Lussan..
Le vicomte de Lussan, répondit Roman après quelques instants de réflexion, eh! oui, parbleu, je dois connaître cela, ce nom est celui de ce grand et beau jeune homme qui nous a raconté l'histoire du lingot, à ce fameux banquet, c'est singulier! il paraît que nous devons rencontrer les unes après les autres toutes les personnes qui assistaient à ce repas. J'ai déjà rencontré le comte palatin du saint-empire romain, son inséparable ami, et le poëte Chevelu, nous sommes presque en relations avec l'usurier Juste, et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se présente chez nous, c'est singulier...
—Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.
—C'est ce que nous saurons après avoir causé avec lui.
—Faites entrer, dit Salvador au domestique qui pour attendre les ordres de son maître s'était discrètement retiré près la porte de l'appartement.
Le vicomte fut immédiatement introduit.
—J'ai l'honneur de parler à M. le marquis de Pourrières, dit-il à Salvador, après l'avoir salué avec une grâce et une élégance parfaites.—Et comme Roman rentré dans son rôle d'intendant voulait se retirer.—Restez monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi intéressant pour vous que pour M. le marquis, ce n'est pas du reste la première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs, j'étais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous assistiez aussi.
—C'est vrai, monsieur, répondit Salvador, mais prenez un siége et faites-moi connaître, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur de vous recevoir.
Le vicomte de Lussan se plaça sans faire de façons, dans le fauteuil que Salvador lui avait offert.
—Ma visite vous étonne, elle vous inquiète peut-être; il y a de ces jours où les événements les plus simples ont le privilége de nous troubler, de nous causer une certaine inquiétude, dit le vicomte en attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient étrangement.
—Veuillez m'expliquer, monsieur, s'écria Salvador en se levant de son siége, ce que signifient et ce ton et ce langage.
—Ecoutons d'abord ce que M. le vicomte désire nous communiquer, dit Roman à Salvador, nous nous fâcherons ensuite, s'il y a lieu.
—Parfaitement raisonné, mon cher monsieur, répondit le vicomte de Lussan, parfaitement raisonné. Le hasard messieurs a souvent fait des merveilles, il a terni des réputations, changé des positions, détruit des avenirs; le hasard élève aujourd'hui au pinacle un homme que demain il précipitera dans un abîme, grâce au hasard bien des crimes sont ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amène la découverte de ces mêmes crimes; le hasard...
—De grâce, monsieur, dit Roman, laissez là tous ces hasards et arrivez à nous faire connaître le motif qui procure à M. le marquis de Pourrières, l'honneur de vous recevoir.
—C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite à une jolie danseuse, à laquelle, je ne sais par quel hasard, je tiens infiniment, et chez laquelle je n'étais jamais allé que le matin. Je ne fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club, et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le monde, excepté moi, savait depuis longtemps déjà, c'est-à-dire qu'un des généraux de brigade de la milice citoyenne, avait acheté cinquante mille francs les bonnes grâces de ma danseuse, et qu'il était probable qu'à l'heure qu'il était, on livrait au susdit général la marchandise dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables choses sans en être quelque peu contrarié, je jouai pour me distraire et je perdis une somme considérable. Trahi à la fois par l'amour et par la fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les vents et la pluie, je me mis en route à pied pour me rendre chez moi. Je demeure rue de Varennes. En passant devant la rivière, les folles idées qui quelques instants auparavant avaient traversé mon esprit me revinrent de plus belle et je descendis au bord de l'eau...
Salvador et Roman se lancèrent l'un à l'autre un rapide coup d'œil, ils avaient à peu près deviné le motif qui avait amené chez eux le vicomte de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi:
—A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque argenté de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve étaient jaunes et limoneuses, cette vue me guérit de mon envie de mourir.
J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il était alors près de minuit, lorsqu'à l'extrémité de ce chemin, je vis deux hommes vêtus de blouses de toile bleue jeter à l'eau, par-dessus le parapet, un autre homme petit et grêle, après lui avoir arraché un objet dont je ne pus distinguer la forme qu'il portait sur la poitrine; l'homme jeté à l'eau avait été probablement étranglé auparavant, car il ne faisait aucun mouvement; les deux hommes en question se débarrassèrent de leurs blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils envoyèrent dans la rivière tenir compagnie à l'homme qu'ils venaient d'y jeter. Pendant que les événements que je viens de vous raconter s'étaient passés, je m'étais tenu caché derrière une pile de madriers déposés par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappelé à ce moment le vieux proverbe qui dit: qu'il y a toujours quelque chose à pêcher dans l'eau trouble.
Salvador et Roman étaient presque frappés de stupeur, ils voyaient bien le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan, mais ils craignaient que ses prétentions ne fussent exagérées.
—Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'était arrêté quelques instants, afin sans doute de laisser à ses auditeurs le temps de placer quelques observations, je pense que si je vous dis que j'ai suivi les deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirés, et que c'est ainsi que j'ai découvert que ces deux hommes n'étaient autres que vous; je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà; vous voyez bien, messieurs, que le hasard est une singulière divinité, s'il n'avait pas plu à un général de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une danseuse de l'Opéra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.
—Monsieur, dit Salvador, votre démarche, en admettant que notre position soit telle qu'il vous plaît de nous la faire, ne nous autorise-t-elle pas à profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous mettre à notre discrétion?
—Sans doute, et si vous pouviez sans vous compromettre vous défaire de moi et que vous vous en défissiez, je vous assure que je trouverais cela tout naturel, mais je ne suis pas à votre discrétion, vous n'avez pas cru, je l'espère, que le vicomte de Lussan était venu se jeter dans la gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison); sans avoir préalablement pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir; je suis, je crois, de taille à me défendre, j'ai bon courage et de bonnes armes.
Le vicomte de Lussan tira de la poche de côté de son habit un pistolet richement damasquiné, dont il fit négligemment jouer la batterie.
—Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme, qu'au besoin, ils ne me feraient pas défaut, ce sont de véritables Kukenreiter. Ce n'est pas tout, j'ai laissé à votre porte dans mon tilbury, un jeune gentilhomme parisien de mes amis, M. de Préval, qui, s'il ne me voyait pas revenir viendrait infailliblement vous demander de mes nouvelles, vous voyez donc que je suis en règle sur tous les points; que voulez-vous faire?...
—Vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui, dit Salvador en tendant au vicomte de Lussan une main, que celui-ci serra affectueusement dans les siennes.
—Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation; mais j'ai donné parole à un vénérable ecclésiastique avec lequel je dois dîner aujourd'hui.
—Celui qui était au banquet en question, dit Roman.
—Celui-là même, vous vous le rappelez?
—Très-bien, c'était un joyeux convive.
—Chut, dit le vicomte, il ne faut pas dire cela, il vient d'être nommé évêque.
—Ah! bah!
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis, je le répète, extrêmement fâché, monsieur le marquis, de ne pouvoir, pour aujourd'hui du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...
—Attendez je vous en prie quelques instants encore, dit Salvador, nous avons quelque chose à vous remettre.
—Ah! c'est vrai! d'honneur je n'y pensais plus.
—Voyons, ajouta Roman, qu'exigez-vous?
—Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitième de ce que vous a rapporté cette affaire; je m'en rapporte du reste à votre loyauté.
Salvador fit un signe à Roman, qui sortit de l'appartement, il rentra quelques minutes après, tenant à la main vingt-cinq billets de banque de mille francs chaque, qu'il remit au vicomte de Lussan.
Celui-ci les serra dans son portefeuille après les avoir comptés.
—Ceci vient à point pour réparer les brèches faites par la bouillotte à ma caisse, et je suis vraiment charmé d'avoir fait votre connaissance, mais puisque vous vous êtes exécuté d'aussi bonne grâce, je veux vous faire regagner et au delà le petit emprunt forcé que je viens de vous faire.
Le vicomte de Lussan raconta alors à ceux qu'il considérait déjà comme des nouveaux amis, tout ce que le lecteur lui a entendu raconter à Juste, relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le joaillier Loiseau, puis il leur parla de la mère Sans-Refus, des hommes qui se réunissaient chez elle, de la possibilité de les utiliser, puis enfin de l'usurier Juste, Roman lui ayant demandé s'il n'était pas possible de tirer pied on aile de ce vieil arabe.
—On pourrait sans doute, répondit le vicomte, arracher quelques bonnes plumes à ce vieil oiseau de proie, mais je crois que ce serait impolitique, il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours prêt comme lui à acheter de suite et à payer comptant tout ce qu'on lui présenterait; si vous voulez me croire nous conserverons le père Juste, qui, si mes prévisions se réalisent, nous sera très-utile.
Salvador et Roman avaient écouté le vicomte de Lussan avec beaucoup d'attention, et ils lui donnèrent l'assurance qu'il pouvait compter sur eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent) lorsque le moment serait arrivé; enfin ils se quittèrent en parfaite intelligence, après s'être promis mutuellement de se revoir.
—Eh bien? dit-Roman à son ami, lorsqu'ils se trouvèrent seuls.
—Eh! eh! répondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux coups si l'on avait à sa disposition les hommes qui fréquentent l'établissement de la mère de mon amante; j'ai bien envie d'essayer de donner une direction commune à tous ces éléments épars.
—Ainsi, tu n'es pas fâché d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de Lussan.
—Puisque nous avons tant fait que de reprendre notre ancien métier, je ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions en aussi beau chemin, et je crois que cet homme nous sera très-utile.
—Je le crois aussi, mais c'est un gaillard qui ne me paraît pas disposer à donner ses coquilles, du reste, je ne regretterai pas les vingt-cinq mille francs que nous coûte sa connaissance si l'affaire du joaillier Loiseau réussit.
—Je le crois parbleu bien: cinquante mille francs au moins de pierreries, et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa part.
Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, les journaux annoncèrent à leurs lecteurs qu'on avait trouvé au pont de Neuilly, engagé dans les hautes herbes qui croissent sur les îlots du roi, le cadavre d'un vieillard qui s'était sans doute jeté volontairement à la rivière, puisqu'il était encore porteur de sa montre d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.
—O! Providence! s'écria Roman après avoir lu l'article dont nous venons de donner la substance.
VII.—Beppo.
Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de rompre avec Servigny, un homme, vêtu du costume des pêcheurs provençaux, s'était introduit dans le boudoir de la cantatrice à laquelle il avait demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la quitter.
Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature, attachaient à Silvia, et qui doit jouer un rôle très-important dans la suite de cette histoire.
Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait ordinairement, aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui avait laissées.
Lorsque après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait, il revint à Marseille, le marquis de Roselly, était mort et Silvia était partie on ne savait pour quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de son mari.)
Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulièrement les projets, prit de suite la résolution de parcourir, l'Italie et la France afin de la retrouver. Il avait déjà visité, sans obtenir de résultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il arriva dans la capitale du royaume lombard-vénitien; apprit sans peine dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.
Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont déjà deviné sans doute que c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia) paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se découragea pas, il se mit immédiatement en route, mais lorsqu'il arriva dans cette dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.
Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles, ce n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la résolution de se rendre de suite dans cette ville.
La mère de Beppo, semblable en cela à presque toutes les provinciales, se faisait de Paris une idée monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivât malheur à son fils, dans cette immense cité, elle le pria donc de renoncer à son projet, mais ses remontrances, ses prières, ses larmes mêmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire changer de résolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvé que par les natures agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait avec lui, cette résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait sa mère de toutes les puissances de son âme.
La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille était moyenne mais assez fortement charpentée, ses traits étaient réguliers mais fortement prononcés, des cheveux noirs dans lesquels commençaient à paraître quelques fils argentés, des dents blanches et bien rangées, un teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire, mais qui cependant devait paraître un peu rude au premier aspect; la mère de Beppo était l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous le nom des Catalans, qui bien que nés en France, de pères nés en France, ont conservé le langage, les mœurs et le costume d'une autre patrie, qui, depuis des siècles, exercent la même industrie et qui ne s'allient jamais qu'entre eux.
Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y avait pas de règles qui ne souffrît d'exception; c'est pour cela sans doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon, bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garçon qui pour obtenir la main de celle qu'il aimait, avait été forcé d'adopter les mœurs de sa nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à écrire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels il avait été élevé.
Le voyage une fois résolu, Beppo et sa mère se mirent en route pour Paris, ils avaient avec eux une petite voiture attelée d'une mule; destinés à porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mère lorsqu'elle se trouvait fatiguée; quant à Beppo, il était doué d'une si robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles d'acier.
Le premier soin de Beppo en arrivant à Paris fut de loger convenablement sa mère, puis il prévint qu'il serait absent quelques jours.
Il se mit de suite en quête, mais ce fut en vain qu'il visita tous les marchands de musique et d'instruments qu'il s'adressa au conservatoire et à tous les théâtres.
Un jour, qu'il se promenait dans les environs de l'Opéra, n'attendant plus que du hasard la réalisation de ses désirs, un homme lui frappa sur l'épaule et lui dit:
—C'est vous Beppo.
Beppo se retourna, et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un de ses compatriotes qui avait occupé un emploi subalterne au grand théâtre de Marseille, à l'époque où Silvia y était attachée.
Beppo, après lui avoir donné la main, lui demanda des nouvelles de la cantatrice.
—J'ai bien souvenance de cette femme, lui répondit son compatriote, et je crois qu'elle est en ce moment à Paris.
—Où est-elle? s'écria Beppo; conduis-moi chez elle.
Et il adressa à son compatriote une multitude de questions qui se succédaient l'une à l'autre avec une rapidité électrique.
Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui répondit qu'il ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que cette dame est actuellement à Paris, que je l'ai rencontrée deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.
—Mariée! mariée une seconde fois! s'écria Beppo après avoir écouté son compatriote.
Et tour à tour, les expressions de la colère, du ressentiment, du désir de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré un peu de calme, il adressa de nouvelles questions à son ancien ami, qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontré Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer à son tour, il fallait qu'il fréquentât ces parages.
Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner jusqu'à ce qu'il eût retrouvé Silvia; aussi, dès le lendemain, après avoir, durant toute la matinée, parcouru toutes les rues de la Chaussée-d'Antin, car c'était suivant lui dans ce quartier qu'il devait espérer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens, vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.
Il y était depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il était devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait à quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour de lui, lorsqu'il fût abordé par un homme d'âge et de physionomie respectables, qui lui adressa la parole en patois provençal.
Beppo, qui parlait le français, il est vrai, mais avec un accent marseillais, très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois, Beppo lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec tant d'attention.
—C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent; il n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des lorettes qui se promènent ici, lui répondit le vieux Provençal.
Jusqu'alors, il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume fût ridicule, et s'il n'avait pas eu un but à atteindre, il aurait probablement bravé les regards des curieux, et gardé son costume de pêcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour réussir, il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des vêtements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de sorte que, le lendemain, le pêcheur catalan, qui avait quitté son large pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de même étoffe et de même couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, ornée de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites côtes, que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une casquette de drap à grande visière, avait tout à fait l'aspect d'un débardeur endimanché, et qu'il put parcourir sans craindre d'être remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia, c'est-à-dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des Champs-Elysées, et l'allée fashionnable du bois de Boulogne.
Un matin, étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc, marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait, avec sa mère, depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la barrière du Trône.
Il avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à la barrière de l'Etoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'appétit, et, comme à ce moment, il se trouvait justement devant le temple culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne, et des côtelettes de veau à la milanaise; il entra. Et se fit servir un bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers Paris, lui fit machinalement tourner la tête.
C'était une calèche bleue découverte, garnie à l'intérieur de satin blanc, véritable chef-d'œuvre de Thomas-Baptiste et attelée de quatre beaux chevaux gris-pommelé. Silvia, magnifiquement parée était seule dans cette voiture.
La calèche avait passé devant les fenêtres de Graziano avec la rapidité de l'éclair, et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'œil; mais ce coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître la femme qu'il aimait.
Il s'était placé pour déjeuner devant une des fenêtres de la salle du premier étage, qui était restée ouverte. Il comprit de suite que s'il prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait à son hôte, il risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voiture emportée par quatre vigoureux chevaux.
Il était doué d'assez de résolution, et il avait trop l'envie de ne pas laisser échapper une occasion favorable, pour hésiter longtemps sur le parti qu'il avait à prendre. L'étage qui le séparait du sol n'était pas très-élevé: il sauta par la fenêtre et se mit à courir le long de l'avenue de Neuilly, afin de rattraper l'équipage qui fuyait devant lui, et qui à ce moment allait entrer à Paris par la barrière de l'étoile.
Cependant Graziano et ses garçons avaient remarqué la fuite de Beppo, et ils s'étaient mis à sa poursuite, agitant leurs serviettes et criant de toute la force de leurs poumons: Au voleur! au voleur! arrêtez le voleur! Mais Beppo courait avec tant d'agilité, qu'il est probable qu'ils ne l'auraient pas attrapé, si des ouvriers bitumeurs, qui travaillaient près de l'arc de triomphe, ne s'étaient pas opposés à son passage.
Beppo, tant qu'il vit devant lui la voiture qui emportait celle qu'il aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'échapper des mains de ceux qui le retenaient; mais lorsque, devenue un point imperceptible à l'horizon, elle disparut enfin derrière un nuage de poussière, il cessa de se démener et se laissa conduire, sans opposer la moindre résistance, au corps de garde de la barrière.
Quelques minutes après, il fut conduit devant le commissaire de police de la commune de Neuilly.
Beppo avait compris que, par son imprudence, il venait de se mettre dans une position fâcheuse dont il ne sortirait que s'il ne manquait pas de présence d'esprit: il dit au commissaire de police qu'étant à Marseille, il avait connu une femme attachée au grand théâtre en qualité de première chanteuse, à laquelle il avait prêté toutes ses économies; que cette femme avait quitté Marseille furtivement, enlevant des sommes considérables à plusieurs personnes, et à lui personnellement, plus de quatre mille francs, et que c'était parce qu'il venait de la voir passer dans un brillant équipage, qu'il avait voulu suivre afin de découvrir sa demeure, qu'il était parti de chez Graziano, en oubliant de payer son déjeuner. A l'appui de ce qu'il avançait, il exhiba ses papiers de sûreté qui étaient parfaitement en règle, sa bourse, dans laquelle se trouvaient une douzaine au moins de napoléons, ce qui ne permettait pas de lui supposer l'intention de filouter le montant d'une carte qui ne s'élevait pas à cinq francs, et des lettres du notaire de Fréjus, qui avait été chargé de la vente de ses propriétés, et qui par conséquent justifiaient la possession légitime de la somme qu'il venait d'exhiber.
—Ces couleurs-là ne sont pas de bon teint, dit l'un des garçons de Graziano, qui voulait faire l'avocat. Je connais ce particulier-là depuis plus de dix ans, et voilà à ma connaissance au moins vingt fois qu'il fait le même tour et raconte la même histoire.
Beppo rugissait de colère, et il est probable que s'il eût été seul avec le garçon restaurateur, qui paraissait très-content du petit discours qu'il venait d'improviser, il lui aurait fait passer un assez mauvais quart d'heure. Cependant il se maîtrisa.
—Monsieur, dit-il au commissaire de police, ce garçon est un fou ou un calomniateur. Je ne suis à Paris que depuis quinze jours: je suis logé au marché Lenoir, avec ma mère, et il vous sera facile de vous convaincre de la vérité de ce que j'avance en la faisant interroger.
La fermeté des réponses de Beppo avait convaincu le commissaire de police que ce n'était que par suite d'un malentendu qu'il avait été amené devant lui; il se borna donc à lui ordonner de payer ce qu'il devait à Graziano, et il lui permit de se retirer.
Beppo remit deux pièces de cinq francs au restaurateur, et lui dit de distribuer à ses garçons, ce qui resterait, une fois sa carte payée; afin de les récompenser de la peine qu'ils s'étaient donnée en courant après lui.
Ces deux pièces de cinq francs avaient mis de très-bonne humeur Graziano et ses garçons, qui firent à Beppo toutes les excuses imaginables, lorsqu'ils quittèrent tous ensemble le bureau du commissaire de police. Il vint alors à Beppo l'idée que le restaurateur pourrait peut-être lui donner quelques renseignements de nature à l'aider dans ses recherches; il lui dépeignit minutieusement la femme et l'équipage après lesquels il courait lorsqu'il avait été arrêté, et lui demanda s'il connaissait l'un ou l'autre.
—La voiture que vous venez de me dépeindre si exactement, répondit Graziano, passe assez souvent devant ma porte pour se rendre au bois; mais ce n'est que très-rarement que la dame dont vous parlez est seule; son mari est presque toujours avec elle. C'est un beau garçon décoré...
—Eh! comment savez-vous que cet homme est son mari? s'écria Beppo, qui ne pouvait pas se faire à l'idée de savoir Silvia mariée.
—Je le présume, répondit Graziano, à moins que ce ne soit son amant où son frère, ou un ami; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne crois pas que la dame que vous venez de dépeindre soit celle qui vous a trompée; elle a de trop beaux équipages, une livrée trop riche pour n'être pas honnête.
—Non, non, je ne me suis pas trompé, c'est bien elle, j'en suis certain, et comme vous me dites qu'elle passe assez souvent devant votre maison, à dater de ce jour, je deviens votre pensionnaire, et pour éviter les soupçons, je déposerai chaque matin entre vos mains une somme assez forte pour vous répondre de la dépense que je ferai chez vous pendant la journée, car je veux avoir la liberté d'entrer et de sortir quand il me conviendra; cela vous va-t-il?
—Jamais marchand n'a refusé de vendre, répondit Graziano, mais je crois que vous perdrez votre temps et votre jeunesse; du reste cela vous regarde.
Beppo s'installa le même jour chez Graziano, où il resta jusqu'à huit heures du soir.
Le lendemain il arriva à sept heures du matin et resta jusqu'à la nuit tout à fait venue.
Plus de douze jours se passèrent, et ni la femme ni la voiture qu'il attendait n'apparurent sur l'horizon. Les habitués de la maison Graziano, qui connaissaient le motif de ces longues stations, étaient tous disposés à le croire fou; il était en effet assez bizarre de passer des journées à attendre qu'une voiture passât devant une porte. Cependant Beppo ne se lassait pas et comme il ne paraissait pas d'humeur facile, et qu'il était de taille à en imposer aux mauvais plaisants, ceux qui d'abord avaient témoigné l'envie de se moquer de lui, le laissèrent à la fin parfaitement tranquille.
A force d'attendre une souris au passage, le chat finit par poser la patte dessus. La constance de Beppo, qui avait montré autant de patience au moins que le plus matois des Rominagrobis de gouttières, fut enfin récompensée. Un soir, vers huit heures, Graziano et ses garçons qui commençaient à s'intéresser à lui le virent se lever précipitamment en s'écriant: la voilà.
En effet, la calèche bleue attelée de ses quatre chevaux gris pommelés dans laquelle était Silvia et deux messieurs élégants, passait au petit trot devant la boutique du restaurateur italien.
Beppo la suivit sans peine; elle passa la barrière, puis il la vit s'arrêter et entrer au nº 22 de l'avenue Chateaubriand. C'est donc là qu'elle demeure, se dit-il, puis il se posta au coin de l'avenue Fortuné, à la même place où quelques jours auparavant Salvador et Roman s'étaient tenu pour guetter au passage le malheureux Josué. Il voulait savoir jusqu'à quelle heure resteraient les deux individus qu'il avait vu entrer avec Silvia; ils sortirent ensemble et beaucoup plus tôt qu'il ne l'espérait. Beppo, comme tous les hommes, était tout disposé à croire ce qu'il désirait; il en conclut tout naturellement que Silvia n'appartenait ni à l'un ni à l'autre.
Comme il avait l'intention de se présenter le lendemain matin chez Silvia, il fallait qu'il sût sous quel nom il devait la demander. Il questionna avec plus d'adresse qu'il n'était permis d'en supposer à un enfant de la nature, un domestique qui vint à passer devant lui, et celui-ci lui ayant appris que l'hôtel qu'il désignait était occupé par la marquise de Roselly, Beppo se mit à sauter comme un jeune chevreuil en s'écriant: Quel bonheur! quel bonheur! elle ne s'est pas remariée.
Beppo n'avait pas encore atteint sa trentième année; il était grand, et fortement et élégamment constitué; ses cheveux noirs étaient légèrement frisés; ses yeux étaient bleus et ornés de longs cils; sa bouche était peut-être un peu grande, mais en revanche ses dents étaient blanches et parfaitement rangées; de tout cela résultait un très-bel homme, mais qui cependant risquait fort de ne pas être admis chez madame la marquise de Roselly s'il s'y présentait vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette. Beppo savait déjà assez de choses de la vie parisienne pour comprendre cela; aussi il prit une bonne somme dans sa poche, et comme il avait entendu dire dans sa jeunesse qu'on pouvait avec de l'argent trouver tout ce qu'on voulait au Palais-Royal, ce fut là qu'il se dirigea: il était un peu plus de neuf heures du matin.
—Pouvez-vous me dire, demanda-t-il à un respectable vieillard à cheveux blancs, qui attendait sa montre à la main le coup de canon de midi, où je pourrais acheter des habits à la mode et bien confectionnés.
—Mon ami, lui répondit ce vieillard, ce n'est plus chez les tailleurs du Palais-Royal que vous trouverez ce que vous désirez. Si vous voulez être bien habillé, il faut aller ici près, galerie Vivienne, nos 18 et 20, chez Bonnard, c'est une maison de confiance, et à coup sûr vous trouverez là tout ce que vous pouvez désirer.
Beppo suivit le conseil de cet obligeant promeneur, il alla chez Bonnard, et en moins de vingt minutes, il eut fait l'acquisition d'un costume complet de fashionable émérite; il trouva dans la galerie Vivienne tout ce qui lui était nécessaire pour compléter son costume: linge, bottes vernies, cravates, chapeau, gants, canne, etc.; il voulait être mis avec autant d'élégance que les deux individus qui accompagnaient la veille la jolie Silvia. Il fit transporter dans une voiture toutes ses acquisitions, puis après avoir confié sa personne à l'artiste capillaire Thiberge, qui le coiffa et le barbifia à l'air de sa physionomie, il se fit conduire chez lui afin de changer de costume.
Après avoir pris un léger repas en compagnie de sa mère, qui ne pouvait se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait à un prince, il monta dans le cabriolet-milord qui l'avait amené, et se fit conduire à la demeure de Silvia.
Il avait remarqué sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs cartes-porcelaine, une entre autres, portant une couronne de comte, l'avait particulièrement frappée par son extrême élégance; il l'avait prise pour l'examiner de plus près, et machinalement il l'avait mise dans sa poche. Tandis que son véhicule suivait la grande avenue des Champs-Elysées, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez Silvia, et il ne pouvait trouver de réponse à cette question, tant il est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous embarrassent le plus.
—Ma foi, se dit-il enfin, je donnerai cette carte que par hasard j'ai conservée sur moi, et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont n'est pas admis sans difficultés.
Arrivé à la porte de l'hôtel de Silvia il sonna. Il allait donc voir celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet entretien devait décider du sort de toute sa vie, aussi son cœur battait à rompre sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il pouvait se contenir. Il demanda au suisse (Silvia avait un suisse) madame la marquise de Roselly.
—Il ne fait pas jour chez madame la marquise, lui répondit une femme de chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbère galonné.
Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exercé aux îles d'Hyères la profession de pêcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de chambre; aussi craignant qu'elle ne l'eût pas bien compris, il renouvela sa demande.
—J'ai déjà eu l'honneur de dire à monsieur, lui répondit la camériste, qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reçoit que de midi à quatre heures; si cependant monsieur veut laisser son nom...
Beppo comprit alors ce que voulait dire cette domestique, qu'il avait prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Après lui avoir dit qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant l'heure indiquée.
Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Après avoir donné sa carte à la camériste et quelques minutes d'attente dans un salon où toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons déjà. Craignant que son apparition subite ne fît jeter à Silvia un cri de surprise; il avait pour la saluer posé sur ses lèvres l'index de sa main gauche, précaution bien inutile il est vrai, car le costume qu'il portait avait tellement changé l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne le reconnut pas d'abord; ce ne fut que lorsque pour répondre à la question qu'elle lui faisait de lui faire connaître le motif de sa visite, il prononça quelques mots, que, reconnaissant sa voix, elle s'écria:
—Ciel! Beppo.
—Enfin, Silvia, dit celui-ci, je vous ai retrouvée.
—Eh! que voulez-vous faire, que voulez-vous de moi? répondit la marquise, qui depuis qu'elle n'avait vu le pêcheur avait acquis une dose d'audace qu'elle ne possédait pas encore à l'époque où nous avons rencontré Beppo pour la première fois, et qui avait de suite compris que l'homme qui, pour se présenter chez elle, avait adopté le costume des fashionables, s'était déjà frotté à la civilisation, et qu'il était beaucoup moins à craindre que lorsqu'il portait seulement, rude enfant de la mer, un bonnet de laine brune, un vieux caban de pêcheur et qu'il marchait pieds nus sur les grèves de la Méditerranée.
—Que voulez-vous faire? répéta-t-elle, je vous l'ai déjà dit, je ne veux pas vous suivre, et le temps n'est plus où vous m'inspiriez de la terreur.
—Le ciel m'est témoin, dit Beppo, que ce n'est point ce sentiment que j'aurais voulu vous inspirer; quelquefois peut-être j'ai pu me laisser emporter par la violence de mon caractère; mais, dites-le moi, Silvia, mes excès n'étaient-ils pas suffisamment justifiés par votre manque de foi?
—Si c'est pour me parler de ce qui s'est autrefois passé entre nous, répondit Silvia, que vous êtes venu chez moi, vous pouvez vous retirer, rien ne m'ennuie plus que le récit des vieilles histoires; et je n'ai d'ailleurs ni le loisir, ni la volonté de vous écouter plus longtemps.
Silvia allait tirer le cordon d'une sonnette afin de prévenir ses gens.
Beppo lui saisit le bras et la repoussa assez brusquement pour qu'elle allât tomber sur la chaise longue qu'elle venait de quitter.
—Vous m'écouterez, lui dit-il, il le faut, je le veux!
Et comme Silvia faisait un signe de tête négatif.
—Ecoutez, ajouta-t-il, ne me forcez pas à commettre un nouveau crime; c'est déjà bien assez des remords qu'entraîne après lui celui que j'ai commis. Je vous le jure par Notre-Dame de la Garde, si vous jetez un cri, si vous faites un geste, je vous enfonce jusqu'à la poignée ce poignard dans le cœur.
Silvia pâlit légèrement, le passé lui avait appris que le pêcheur était incapable de manquer à un serment semblable à celui qu'il venait de faire.
—Parlez-donc, dit-elle avec une légère expression de dédain, qui n'échappa aux regards pénétrants de Beppo, parlez donc, je vous écouterai puisque je ne puis faire autrement.
—Aussi bien, il faut que tout cela finisse, dit Beppo, se parlant à lui-même à voix basse.
Il s'était assis près d'un petit guéridon sur lequel, quelques jours auparavant, Silvia avait servi à souper au vieux juif. Il tenait sa tête entre ses deux mains, et paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.
—Je vous attends dit Silvia.
—Vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles histoires, il faut cependant que vous en écoutiez une dont vous connaissez déjà tous les détails.