«Tous nos sous-officiers, écrivait-il dans l'Écho de Paris du 15 décembre 1889, ne sont pas des anges. Il est parmi eux, comme partout, des souteneurs, des hypocrites, des lâches, des débauchés, des filous et des Alphonses. Ils sortent de la société, les sous-offs, avant de sortir du rang.
«Mais tous des misérables, des gibiers de lupanar, en attendant qu'ils deviennent gibier de bagne ou de peloton, allons donc!
«Ce n'est pas seulement calomnier les gradés de la jeunesse armée, c'est insulter odieusement toute la jeunesse française.»
L'éminent écrivain, à qui nous empruntons ces lignes, a dû se borner, dans un article de journal, à montrer l'exagération cynique des reproches adressés aux mœurs des sous-officiers. Il a montré ce qu'ils ne sont pas, nous allons faire voir ce qu'ils sont.
Qui n'a pas vu, par un radieux matin de printemps, par une belle après-midi d'été, par un beau ciel d'automne clair et rose, le pays et la payse, ce couple légendaire, s'avancer à pas lents, côte à côte, pleins d'affectueux respects mutuels, et chuchotant, avec une passion contenue, des mots d'amour?—Vision attendrissante que l'un de nos poëtes militaires les plus distingués rendait en ces vers mâles et vigoureux, où il rappelle ses modestes plaisirs hors de la caserne:
Les bonnes se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spéciaux, tout bas,
Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.
Et ce sont ces gens là qui ne connaîtraient d'autre distraction que les plaisirs malsains des maisons de débauche, dont ils mettraient les filles en coupe réglées!
Ce n'est pas à dire, certes—et M. Edmond Lepelletier en a fait la judicieuse remarque—qu'on ne voie jamais la capote à galons étalée sur des canapés suspects. Mais, si certains civils mettaient un peu plus de discrétion dans les invitations qu'ils adressent à nos sous-officiers, de pareils faits n'auraient guère d'exemple.
D'ailleurs, une chute n'est jamais irrémédiable. Si bas qu'on soit entraîné, on peut toujours s'arracher à l'influence néfaste des mauvais conseils et rentrer dans le chemin du devoir et de l'honneur.
Nous n'en voulons pour témoin que cette citation d'un beau livre de C.-J. Lecour, la Prostitution à Paris et à Londres: «Le tragique, c'est ce militaire qui, en 48, entré pendant la nuit dans un lieu de débauche, se réveillait le lendemain dans les bras de sa sœur.»
L'auteur ne nous donne pas la suite de cet épouvantable récit, mais d'autres la connaissent. Le militaire, devenu sous-officier, sut faire des économies pour payer les dettes de sa sœur et l'arracher à l'infamie. Il la maria à un de ses collègues. Elle fut bonne épouse et bonne mère.
Nous n'avons pas parlé jusqu'ici du mariage des sous-officiers. C'est un sujet que M. Descaves a traité avec son venin habituel. Il n'a pas hésité à nous montrer le cantinier du régiment qu'il met en scène, marié avec une coquine de bas étage, dont la seule préoccupation est de le tromper.
Vous êtes là pour répondre, noble pléïade de Françaises, héroïnes modestes, toutes cantinières, qui avez reçu la croix de la Légion d'honneur: Veuve Perrot décorée en Afrique; Annette Drevon, décorée en 1859, pour action d'éclat sur le champ de bataille de Magenta, où vous avez sauvé le drapeau du deuxième zouaves; Perrine Cros, du bataillon de chasseurs à pieds de la garde impériale, blessée à Palestro et à Magenta; Jeanne Bonnemère, du 21e régiment d'infanterie, médaillée en 1870, pour avoir avalé une dépêche au moment où les Prussiens s'emparaient de vous!
Si toutes les femmes de sous-officiers ne sont pas arrivées à votre gloire, du moins donnent-elles dans leur ménage l'exemple de toutes les vertus civiques, qui sont l'apanage de la Française.
Celles-ci, lorsque leurs maris, ayant quitté l'armée, occupent une de ces places accordées si libéralement par l'Etat à ses anciens serviteurs; celles-là apportent dans la vie civile l'exemple de toutes les qualités militaires. Elles nous préparent une génération forte et saine, ornement de nos sociétés de gymnastique et de nos orphéons; et le jour venu, elles n'hésiteraient pas, comme les mères Spartiates, à envoyer leurs fils au combat. Elles leur mettraient elles-mêmes dans la main l'arme vengeresse, en criant, sans pâlir:
—Voilà le sabre de ton père!
Il est temps de conclure.
Que reste-t-il de l'œuvre de M. Descaves?
Dans l'opinion publique, elle est jugée. Ce n'est pas seulement un mauvais livre, c'est une mauvaise action. Les esprits, un instant troublés par l'audace des attaques contre notre armée, se sont heureusement rassérénés. Le peuple français tout entier sait qu'il peut avoir confiance dans ses défenseurs, et les familles, lorsque leurs enfants quittent le foyer pour aller payer l'impôt du sang, les confient joyeusement à la Caserne, comme à une école de dévouement et d'honneur.
La tentative anti-patriotique de M. Descaves a échoué. Il n'a plus, maintenant, devant le flot unanime des réprobations, qu'à courber la tête comme un coupable démasqué.
S'il lui reste au fond du cœur quelque chose de ce qui constitue un Français, il doit faire d'amères réflexions.
Le remords doit hanter vos nuits, M. Descaves. Comme les petits soldats du magnifique tableau de Detaille regardent passer en rêve les grandes ombres glorieuses des aïeux, qui, la face auréolée de gloire, agitent d'illustres drapeaux, vous devez voir, dans vos sommeils troublés de cauchemars, les spectres des héros que vous avez insultés, tendre vers votre front des bras accusateurs!
Par toutes leurs blessures béantes, ils crient vengeance contre vous.
Puissiez-vous, rentrant enfin en vous même, faire amende honorable; et, si vous ne brisez pas votre plume, après en avoir fait une arme empoisonnée, l'employer maintenant à cicatriser les plaies qu'elle a ouvertes.
Quant à vous, sous-officiers, héros modestes, serviteurs obscurs et dévoués de la plus noble des causes, ne vous inquiétez pas des viles attaques dirigées contre vous.
La patrie vous couvre de son palladium.
«Voulez-vous mon avis, mes chers sous-offs? écrivait M. Saint-Genest dans le Figaro du 13 Décembre 1889; ne vous inquiétez pas: cela n'est rien. Secouez dédaigneusement la boue que l'on vous jette, et continuez à porter la tête haute, car tous ceux qui vous attaquent voudraient bien avoir la considération dont vous jouissez.»
Imp. Beaudelot et Méliès, 16, rue de Verneuil, Paris.
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