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Les Xipéhuz

Chapter 26: III
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About This Book

A prehistoric nomadic people encounter mysterious luminous cone-, cylinder- and plate-like entities that behave with selective, intelligence-like agency, wounding or killing some while sparing others. Religious leaders interpret the phenomenon as divine, demand offerings, and convene a ritual expedition that escalates into a broad military mobilization involving many tribes. Repeated clashes reveal the entities as nonorganic opponents that defy familiar tactics, prompting technological and strategic adaptations alongside moral and theological debate. The narrative alternates vivid encounters and mass movements with reflective passages on the nature of life, the limits of ritual authority, and collective human responses to an incomprehensible adversary.

LIVRE DEUXIÈME


VII

TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE
BAKHOUN

I

Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement, écouté mon récit; jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums, Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande nation.

Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents, en grand nombre, ont péri.

Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi les hommes ...

Le troisième jour de la huitième Lune, armé d’un couteau à pointe fine, j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître contre la vérité de mon récit.

Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet et ont voulu prendre ma place. Et Louma dit: «Tu ne peux pas y aller, car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race humaine périrait.»

Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.

Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis d’un bond géant, le rejoignit, darda la pointe aiguë.

Les peuples immobiles virent crouler, se condenser, se pétrifier l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à travers les armées.

II

PREMIÈRE BATAILLE

L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.

A l’aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié l’Unique.

La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont galopé au front des armées, la clameur de l’attaque s’est élargie avec la course impétueuse de cent mille combattants.

La tribu de Nazzum a, la première, abordé l’ennemi et le combat a été formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux, bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, Xisoastres, Pjarvanns, grondantes connue les océans, ont envahi la plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.

Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos; les messagers continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.

A l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm, est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze des nôtres. J’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres ont murmuré:

—Qu’il en soit comme le veut le seul Père!

Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait, mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que l’armée n’y suffît pas:

—C’est donc une victoire! murmurai-je tristement.

Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers reparurent et tous, avec des cris de détresse, s’enfuyaient vers la frontière de Salut.

Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement, leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position, invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les massacraient épouvantablement.

C’était la débâcle, et terrible. Les plus hardis combattants ne songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le venin et l’antidote habitent côte à côte.

De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la tuerie, d’abord incalculable, se ralentissait à mesure, que les coups de l’ennemi portaient de moins en moins, beaucoup de frappés se relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une certaine limite.

La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux, arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes futures.

Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous le grand firmament.

III

BAKHOUN ÉLU

Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.

Le désespoir se mit dans les cœurs; beaucoup criaient contre les chefs et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une partie; je leur démontrai qu’en dix ans toute la contrée zahelale serait envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs, des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur point vulnérable.

Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés, propres à la fois à l’attaque et à la défense. L’enthousiasme renaquit, les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement à mes pieds.

IV

MÉTAMORPHOSES DE L’ARMEMENT

Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées, relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, circuler en forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant l’éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur au-dessus du sol de plus d’une coudée et un quart, et pour cela il suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout, la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, ils étaient forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant pas instantanée, permettait aussi, par des manœuvres de déplacement rapides, de s’y soustraire en grande partie.

V

LA DEUXIÈME BATAILLE

L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées. Un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour, armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont commencé de vouloir brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de celle façon un très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage, une partie de notre armée se désespéra.

Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la seconde armée pour l’attaque; mais, auparavant, je donnai des instructions nouvelles: c’est que les barrières devaient se maintenir par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et se disposer en carrés compactes des qu’approchait une troupe un peu imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive.

Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j’eus le bonheur de voir que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les âmes de confiance pour le triomphe définitif.

Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et les Xipéhuz cinq cents. C’est alors que je lançai le troisième corps: la bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent l’offensive au nord de Kzour; un recul des Dzoums et des Pjarvanns me fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement; une grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient considérables: huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d’action était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions laissé sept mille des nôtres dans la forêt; mais ces pertes étaient bien inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première bataille. Aussi, rempli d’espoir, osai-je alors concevoir le plan d’une attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore existants.

VI

L’EXTERMINATION

L’an du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune.

Quand l’astre rouge s’est posé sur les collines orientales, les peuples étaient rangés en bataille devant Kzour.

L’âme grandie d’espérance, j’ai fini de parler aux chefs, les cors ont sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l’airain, et la première armée a marché contre la forêt.

Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui étaient construites d’après l’idée ancienne.

Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser.

Les premiers moments du combat ont été heureux; après la troisième heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième corps. L’acharnement de part et d’autre devint alors épouvantable, nos combattants s’accoutumant au triomphe, les antagonistes déployant l’opiniâtreté d’un noble Règne. De la quatrième à la huitième heure, nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies; mais les Xipéhuz les payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans les profondeurs de Kzour.

De ce moment, je compris que l’Homme aurait la possession du monde; mes dernières inquiétudes s’apaisèrent.

Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires.

Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi; ce que voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se répandre sur toutes nos lignes.

Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards. Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants. Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper: très peu échappèrent, l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage aux nôtres.

Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque; notre manœuvre se borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à envelopper ces segments et à les anéantir.

Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le massacre de deux Règnes, dont l’un ne pouvait exister que par l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres.

Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le combat.

L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent de m’offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible, mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la Sagesse.

VIII

DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE
BAKHOUN

La Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé, chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu. Et j’ai achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et Simhô, mes fils, d’inscrire leur histoire sur des tables de granit.

Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car, maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les ténèbres du Meurtre!

FIN DES XIPÉHUZ


LE CATACLYSME


I

SYMPTOMES

Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait, équivoque, angoisseuse, tout son délicat organisme végétal parcouru d’électricités intermittentes, de signes symboliques d’un grand évènement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies, se montraient moins rapides à fuir les périls quotidiens. Elles semblaient vouloir se rapprocher de l’homme, erraient auprès des cerises. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à épouvanter: elles émigrèrent, elles s’enfoncèrent aux vals de l’Iaraze.

C’était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante. Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands crânes boisés, lourds organismes tapiriens à pattes brèves, et des bêtes plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins, renards, écureuils.

Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il survint une semaine où la pointe Sud-Ouest fut toute noyée d’organismes inférieurs, une vermiculaire, effroyable populace, depuis la silhouette sauteleuse des raines jusqu’aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres merveilleuses du carabe, aux crustacés horribles qui vivent sous la pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu’au ver, à la sangsue, aux larves.

Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l’oiseau, plein de malaise, comme accroché davantage aux ramures, craintif de planements, saluait les crépuscules d’un chant plus bas, souvent quittait le terroir toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs d’automne, les pies s’agitaient et criaient tout le jour.

L’épouvante mystérieuse s’épandait aux esclaves: les ouailles, la vache, le cheval, le chien même. Résignés, dans leur confiance humble de serfs, espérant tout salut de l’Homme, ils restaient encore au plateau Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à la liberté sauvage.

Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d’âme grandissait chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la Corne, la prescience confuse d’un cataclysme et que pourtant la topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de l’Océan, insubmersible—à peine quelques ruisselets—de texture compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d’herbes à telles heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières, condamnait l’être aux insomnies, à l’allure extraordinaire de la bête de labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, et qui tournait sa tête vers le Septentrion.

II

L’AVERSE ASTRALE

Un soir, à la Corne, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur du système nerveux à tout coup éveillé d’une commotion obscure, les tenait silencieux, les imbibait d’une esthétique particulière, d’un émerveillement profond pour les splendeurs nocturnes. Une tremblerie harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l’avenue, au fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du Tornadres, des blémissements de censes, le mystère aimable des lumières humaines épandues et la vague tourelle ardoiseuse de l’Église rustique. Les maîtres de la Corne s’émouvaient à cela, troublés par les vibrations de leurs fibres, mais, les commotions se faisant plus âpres au long des vertèbres, la femme laissa choir la grappe de raisin qu’elle égrenait, la lèvre souffrante:

—Mon Dieu! cela va-t-il s’éterniser?

Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais lui-même l’âme en stupeur et obscurcie devant une force impondérable.

Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se désintéresser de la gloire.

Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et courageuses, avec la volonté de vivre sa vie en même temps que de développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, celte montagnarde, d’une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans des anses de grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses.

Sévère dit:

—Si tu veux, nous partirons demain.

—Oui ... s’il te plaît!

Elle vint auprès de lui, en réfugiée, murmurant:

—Puis, tu sais ... on dirait qu’on ne tient plus au sol ... que, le soir surtout, quelque chose tous prend et vous emporte ... tiens! je n’ose plus marcher vite, tellement les pas m’entraînent ... et on monte les escaliers sans effort, mais avec la peur continuelle de tomber ...

—Tu te trompes, Luce, c’est une illusion nerveuse ...

Il souriait, la pressant à lui, mais, avec terriblement de malaise, lui aussi ayant perçu cette légèreté inanalysable ... Tantôt encore, avant le crépuscule, n’avait-il pas voulu marcher plus vite pour rejoindre la «Corne», et ses pas s’allongeaient, transformés en bonds, le lançaient à une vitesse effrayante. L’équilibre en était rompu, une difficulté à garder la verticale, une sensation d’ataxie à la plante des pieds. Et il s’était remis à pus lents, s’accrochant à la glèbe, solidement, recherchant les grosses terres collantes.

—Tu crois que c’est une illusion? fit-elle.

—J’en suis sûr, Luce.

Elle le regarda, tandis qu’il lui frôlait la frange des cheveux, et tout à coup elle le sentit nerveux autant qu’elle, électrisé d’angoisse profonde, n’étant plus pour elle le refuge, mais une pauvre créature frêle devant les puissances énigmatiques.

Alors elle devint plus pâle, les dents bruissantes.

—Le café te remettra, fit-il.

—Peut-être.

Mais ils sentaient le mensonge de leurs paroles, la pauvreté de tout cordial, de tout remède humain contre l’Inconnaissable approchant, contre cette vaste métamorphose des phénomènes qui ne participait plus de la vie terrestre, qui troublait d’avance, depuis des semaines, la faune et la flore, la bête et la plante.

Ils sentaient ce mensonge, ils n’osaient se regarder, dans la peur instinctive de se communiquer leurs pressentiments, de doubler leur détresse par l’induction nerveuse.

Et durant de longues minutes, ils écoutèrent en eux, dans leur chair, le retentissement sourd et confus du Mystère.

Une domestique apporta le café, peureuse; ils la regardaient partir, trébuchante, n’osant interroger cet effarement pareil au leur:

—As-tu vu comme Marthe marchait? demanda Luce.

Il ne répondit pas, surpris devant la petite cuiller d’argent qu’il venait d’atteindre. Elle, percevant son regard fixe, à son tour regardait, s’exclamait:

—Elle est verte!

En effet, la petite cuiller était verte, d’une lueur très pale d’émeraude, et soudain ils remarquèrent la même teinte sur les autres cuillers, sur tous les ustensiles d’argent.

—Ah! mon Dieu! cria la jeune femme.

Le doigt levé, elle se mit à dire d’une voix basse, chuchotante, pénible:

«Lors que l’Argent verdoiera,

«La Roge Aigue proche sera,

«Dévorant Étoiles et lune...

Ces paroles, antique et vague prophétie que les paysans du plateau de Tornadres se transmettent d’âge en âge, Sévère en tressaillit. A tous deux c’était une impression de ténèbres et de fatalité, incolore, insonore, au-delà de tout anthropomorphisme. D’où donc venait, aux pauvres rustres, cet oracle maintenant si grave? Quelle science, quelles observations des temps reculés, quels souvenirs de cataclysme, symbolisait-il? Et Sévère eut l’envie immense d’être loin du Tornadres, le remords de n’avoir pas obéi au sûr instinct de l’animal, d’avoir osé suivre la pauvre logique cérébrale devant l’avertissement de la Nature.

—Veux-tu partir ce soir? demanda-t-il ardemment à Luce.

—Jamais, avant le retour du matin, je n’oserais quitter la demeure!

Il songea qu’il pouvait être aussi périlleux de s’aventurer dans la nuit que de rester à la Corne; il se résigna, songeur. Une grande lamentation interrompit sa pensée, des hennissements fiévreux, le tapage sourd d’une lutte des chevaux contre la porte de l’écurie. Le chien hurla, les clameurs s’épandirent au long du plateau de Tornadres, répercutées par d’autres bêles, des ruminants pleins d’épouvante, des ânes sanglotants. En même temps, au ciel, une lueur verdâtre, et une étoile filante passa, très grosse, à traîne resplendissante.

—Vois! fit Luce.

D’autres météorites sourdirent, isolés d’abord, puis en petits groupes, tous à longues écharpes, à noyaux puissants, de beauté miraculeuse.

—Nous sommes dans la nuit du dix août, dit Sévère, et les averses d’étoiles vont croître ... il n’y a là rien que de normal ...

—Et pourquoi, cependant, nos lampes diminuent-elles?

Les lampes, en effet, baissaient leurs flammes, une densité électrique supérieure enveloppait les choses, une terreur, non de mort, mais de vie exaspérée, de dilatation surnaturelle, tellement que Sévère et Luce s’accrochaient aux meubes pour peser davantage, pour percevoir le contact de la matière solide. Une poussée étrange les enlevait, leur ôtait le sens de l’équilibre. Ils se sentaient dans une atmosphère nouvelle, où l’éther agissait avec une puissance vivante, où je ne sais quoi d’organique—d’un organique d’outre-terre—troublait chaque goutte du sang, orientait chaque molécule, induisait jusque dans la profondeur des os, et roidissait peu à peu tous les cheveux et tous les poils.

D’ailleurs, comme Sévère l’avait prédit, l’averse stellaire s’accéléra, toute la concavité du firmament emplie de bolides. Par degrés, il s’y mêla un phénomène inconnu, persistant, grandissant: des voix. Des voix légères, lointaines, musicales, une symphonie de cordelles dans la profondeur céleste, un chuchottis parfois presque humain, qui faisait songer à l’harmonie des sphères du vieux Pythagore.

—Ce sont des âmes! murmura-t-elle.

—Non, dit-il, non, ce sont des Forces!

Mais, Ames ou Forces, c’était le même Inconnu, la même menace hermétique, la pression d’un événement prodigieux, les plus noires des peurs humaines: l’Informe et l’imprévisible. Et les voix allaient toujours, au-dessus du murmure des choses, affreusement douces, essentielles, subtiles, ramenant Luce à l’Humilité d’enfance, au Culte, à la Prière:

—Notre Père qui êtes aux Cieux ...

Il n’en osait pas sourire, les coups du cœur multipliés à lui briser les artères, et son esprit mâle, pourtant, plus curieux de cause que celui de la femme, essayant de pénétrer quel magnétisme, quelles polarités extraterrestres travaillaient ce coin du globe et s’il n’en était pas de même dans la vallée de l’Iaraze.

Mais, hors du plateau, depuis le commencement du phénomène—et aujourd’hui encore Sévère était descendu jusqu’à la rivière—personne n’avait perçu des symptômes d’inconnu. Les bêtes et les hommes y vivaient tranquilles. La vie y gardait sa forme normale. Et pourquoi, cependant? quelles corrélations entre le ciel et le plateau, quel cycle de phénomènes—car la prophétie des paysans du Tornadres impliquait un cycle—quel cycle réglait ce grand Drame?

Une péripétie survint, un assaut triomphant des bêtes contre la vieille porte de l’écurie. Les trois chevaux de la Corne parurent, bondissants, la bouche neigeuse d’écume, sous les rayons pâles de la lune basse.

—Ici, Clairon! articula Sévère.

Un des chevaux s’approcha, les autres suivirent. Jamais scène fantasmagorique comme les trois longues têtes encreuses dans l’ombre et les rayons, devant la croisée, leurs grands yeux convexes, reniflant Luce et Sévère, visiblement questionneurs, avec un retour de vague confiance dans le Maître, une idée trouble de la puissance de celui qui les nourrissait. Puis, à l’on ne sait quoi, peut-être un redoublement de météorites, tout à coup l’absolue terreur au fond de leurs larges prunelles, leurs narines plus caverneuses, la panique folle de leur race, et, s’arrachant de la fenêtre, hennissants, ils s’élancèrent.

—Oh! comme ils sautent! fit Luce.

Ils allaient, en vérité, d’une allure formidable, en bonds énormes; tout à coup le plus impétueux, au fond du jardin, devant la haute grille de fer, s’enleva comme une bête ailée, franchit l’obstacle.

—Tu vois! tu vois! s’écria Luce ... lui aussi ne pèse plus!

—Ni les deux autres! répliqua-t-il involontairement.

En effet, les deux autres ombres, noires, s’enlevaient, sans même frôler les barreaux, passaient à plus de quatre mètres de hauteur. Leurs silhouettes agiles, emportées vertigineusement par les campagnes, décroissaient, s’évaporaient, disparaissaient. Au même moment, un domestique survenait, seul, timide, à peine osant avancer d’une marche effarée de petit enfant.

Sévère eut une pitié infinie du pauvre diable, comprit que tous, à la Corne, devaient se tenir claquemurés, en proie à la même croissance de terreur que les Maîtres.

—Laisse, Victor! fit-il ... On les retrouvera.

Victor s’approcha, se tenant aux arbres, puis à la muraille, aux volets. Il demanda;

—Est-ce vrai, Monsieur, que la «roge aigue» va venir?...

Sévère hésita, gardant la pudeur de son intelligence et de son doute au milieu du lugubre des événements, mais Luce ne put se taire.

—Oui, Victor!

Un silence tomba, noir, les trois êtres égaux par la sensation du surhumain; et pourtant Sévère scrutait encore, se questionnait sur les rapports du phénomène et des Météorites. Il contemplait la pluie croissante des Étoiles, le ruissellement de suprême beauté aux profondeurs de l’Impondérable. Une observation nouvelle l’effarait: que le triste fragment de Lune au bas de l’horizon ne pouvait donner la lumière qui persistait sur le paysage. Et contre l’Occident, il regarda le satellite disparaître, sa convexité prête à crouler, tout contre l’Occident. Quelques minutes encore, puis il disparut: la lueur persistait sur le plateau Tornadres, comme émanée du Zénith, à peine de quelques degrés au septentrion ainsi que l’indiquait son ombre. Était-ce donc du Zénith que venait le prodige? Il y tourna son visage, lentement. Là, une lueur d’améthyste, une lueur lenticulaire, s’étalait finement comme une nue en flèche, avec un maximum d’éclat vers le Nord. Et Sévère songea que ces choses eussent été douces à regarder sans l’horripilation de sa chair, la menace sépulcrale, le pressentiment de mort qui tombait du Ciel sur la Terre ...

III

APPARITION DE L’AIGUE

—Regardez! fit Luce.

A son tour, elle apercevait la lueur, plus émue que Lestang, la désignait du doigt. Victor, accroché dehors, à la fenêtre, tremblait de fièvre, comme ivre, et revenait à lui avec des soupirs, par intervalles, des redoublements d’horreur.

La lueur, en haut, grandissait. À mesure, le chuchottis de voix firmamentaires s’éteignait, un silence énorme pesait sur le plateau Tornadres. Puis, délicate d’abord, une lumière d’en bas parut répondre à l’autre, des franges légères flottant sur la cime des arbres, sur toutes les plantes. C’était d’une navrance délicate et farouche. Aux trois personnages si dissemblables, il vint une impression presque identique de lampes funéraires, de bûcher, d’incendie immense où allait s’engloutir Tornadres et tous ceux qui l’habitaient.

Luce râlait, à peine consciente; il lui vint une grande plainte:

—Oh! j’ai soif!

Il se tourna vers elle; la tendresse de son cœur, son amour pour la Celte montagnarde, lui rendit la force.

Il lutta contre son désir de ne plus bouger, de finir là son existence, à la fenêtre, avec l’allège entre ses poings. Ballottant, il alla prendre un verre d’eau. Et il se questionnait encore, il s’étonnait que l’atmosphère fut fraîche, presque froide, malgré tout ce subtil incendie du ciel et de la terre.

Il rapporta l’eau avec une peine infinie; le verre et sa main étaient si légers qu’il n’avait pas la sensation de tenir quelque chose, qu’il serrait de toute sa force le pied de la coupe.

Il perdit la moitié du liquide en route.

Luce but une gorgée, la rejeta, dans une nausée:

—C’est comme de la poudre de fer ... comme de la rouille!

Il goûta l’eau, dut la rejeter à son tour: elle était métallique, poussiéreuse; tous deux se regardèrent avec désespoir, longuement. Les voiles du souvenir se levèrent, tant d’années charmants, l’heure où ils s’étaient pour la première fois entrevus dans l’Espace, l’appel de leurs libres de suite amantes, des périodes d’adoration fine et inlassable. (Oh! que longues, hautes, immenses, tissées de divinité, telles heures revivant sous le portique nébuleux du passé!) Et leurs regards s’étreignirent, dans une pitié infinie l’un pour l’autre. Est-ce que vraiment c’était l’agonie, est-ce qu’il leur faudrait ainsi quitter la jeune vie aimable, trépasser dans l’étouffement, la soif, cette hideuse impression d’anti-pesanteur, ce non contact de la matière, ô mon Dieu!

Lui, Sévère, si plein de force vitale, il ne le voulait pas admettre malgré tout; la curiosité subsistait en son crâne à travers le glas, le refaisait attentif à l’extérieur. Le drame merveilleux et lamentable se poursuivait, se développait, un opéra de feux subtils, de Saint-Elmes colossaux allumés par les lointains des paysages: aux cîmes des grands arbres, d’abord, des flammes fines, dardantes, et, montant la gamme infinie du spectre, elles se multiplièrent, tremblèrent à chaque ramille, à chaque pointe de feuille, puis aux végétations basses, aux buissons, aux gramens, aux éteules.

Toute arête de végétal eut ainsi sa lumière, dressée droite vers le ciel.

Par dessus ces lueurs de rêve, ce paysage brasier, des oiseaux erraient par bandes. Ils se décidaient à fuir enfin. Etres super-électriques, ils avaient résisté d’abord à ces phénomènes sans doute moins ennemis de leurs organismes que de ceux des animaux terrestres. Et corbeaux aux cris sombres, bandes infinies et éparses de moineaux, de chardonnerets, de fauvettes, de pinsons, hardes intelligentes de pics, martinets, hirondelles en ordre de voyage, rapaces solitaires ou par couples, tous s’engouffraient vers le Sud, avec des rumeurs excitées, des cris, presque des paroles.

De nouveau Sévère se préoccupa de ce que ces flammes innombrables, tout à la fois ne se confondaient pas et ne donnaient pas de chaleur sensible, et aussi, de les voir si droites, s’allongeant en lamelles fines, bâtissant des tourelles, des monuments gothiques à milliards de flèches éblouissantes. Un cri rauque l’interrompit, venu de Luce:

—Lie-moi ... lie-moi ... on m’emporte!

Il vit sa compagne en délire, livide, cramponnée, sa poitrine soulevée dans un pitoyable effort de respirer. Son propre cœur défaillit, il lui vint une désespérance absolue, infinie, tandis que d’un geste machinal il étreignait encore Luce. Grelottante, elle regardait briller le plateau, avec des paroles confuses:

—C’est l’autre monde, Sévère ... c’est le monde immatériel ... la Terre va mourir ...

—Non, non, chuchottait-il et sachant pourtant la vanité des mots ... c’est une Force ... un magnétisme ... une transformation de mouvement ...

Une parole basse s’éveilla, celle de Victor, hypnotisé là et s’éveillant:

—La Roge Aigue!

Sévère se pencha, et à moins de vingt degrés sur le Nord il vit un grand rectangle couleur de rouille, à bordure irrégulière, comme troué d’abîmes de soufre.

A mesure, il s’éclaircissait, transparent comme une onde, véritable lac étendu sur le nord, où couraient des rides semblables à des vagues, d’un rouge plus pâle.

Et autour du lac rouge, et par tout le ciel, il montait une ténèbre verte, une ténèbre d’émeraude claire d’abord, et qui allait bleuissant, noircissant, devenant une profonde ombre de jade sur l’extrémité méridionale.

Les étoiles étaient parties. Rien ne demeurait que ce ciel d’eau rouge, d’eau verte, de gemme verte et de ténèbre de jade!

Qu’était-ce? D’où cela venait-il? Et pourquoi celle énorme influence sur le Tornadres, quel pouvoir d’induction spéciale, quelles affinités rôdaient au firmament? Questions qui étreignaient le cerveau de Sévère, mais ne le gardaient point de la même stupeur qui soulevait Luce et Victor devant la prédiction paysanne accomplie. Il ne doutait plus que la mort arrivât rapide, que le cœur qui lui galopait si terriblement dans la poitrine n’allât éclater et s’éteindre à tout jamais ... Cependant, sa face mourante levée vers le ciel, avec une solennité poignante, Luce se mit à dire: