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Les yeux fermés

Chapter 100: XCIX
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XCIX

J’ai reçu, ce matin, la visite d’un ami que je n’attendais pas. A peine pensais-je à lui de temps en temps, sans oser me demander ce qu’il était devenu. Nous avions achevé nos études ensemble, à la Sorbonne, et une camaraderie assez étroite nous unissait. C’était une de ces camaraderies d’adolescence qui n’ont besoin que de fort peu pour se transformer en amitié durable. Mais nous nous étions séparés à l’heure du service militaire. Notre camaraderie se relâcha, s’estompa.

Vint la guerre.

Depuis la guerre, je n’ose pas me demander ce que sont devenus tel et tel condisciples d’enfance. J’ai su que plusieurs ont été tués. Je ne veux rien savoir des autres. Je crains qu’il ne me faille creuser trop de tombes dans ma mémoire. L’ami de ce matin, je ne l’attendais plus. Il est entré en criant mon nom, et j’ai tout de suite reconnu sa voix. Mais il cria :

— Pierre, Pierre, où es-tu ?

Et je connus alors qu’il est aveugle comme moi. Sa mère l’accompagnait. Elle nous mena l’un vers l’autre. Je tendis les mains en avant, les posai sur les épaules de mon ami, serrai de toute mon émotion. Mais lui ne répondait pas à mon élan, et je dénouai mon accolade en laissant glisser mes mains le long de ses épaules. Je reculai : sous mes mains, les manches de son manteau étaient vides. Le malheureux a perdu les deux yeux et les deux bras, au Chemin des Dames, en 1917. Pendant plus d’une heure, nous avons causé. Il était content de me présenter à sa mère. Moins timoré que moi, il me questionnait.

— « Et ta mère ? me disait-il. Et ton père ?

Je lui parlai plus longuement de ma femme. Il ne s’étonna pas de ce qu’elle fût absente. Il n’est pas marié. Il me dit :

— « Tu as de la chance.

Et, peu après :

— « Être aveugle, ce n’est rien ».

Sa mère, à l’écart, près de la fenêtre, retenait des sanglots : je l’entendais. Ils sont partis en désirant que je leur présente Michelle, plus tard. Nous nous sommes embrassés maladroitement. Mais suis-je sûr de me trouver aussi malheureux qu’hier ?