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Les yeux fermés

Chapter 22: XXI
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXI

Tout de suite, ma mère avait montré de la méfiance devant la petite infirmière qui comprenait la tristesse des soldats. Devinait-elle ce que moi, principal intéressé, je ne devinais pas : que je me préparais à aimer Michelle ? Car je ne le devinais pas. A qui m’eût, dès lors, prédit que j’épouserais la petite infirmière compatissante, j’aurais, certes, répondu par un éclat de rire. Me méfiais-je donc aussi, mais pour d’autres raisons, de ma nouvelle amie ? Je me méfiais plutôt de moi-même. Toutefois, la vérité est moins compliquée. Je trouvais Michelle gentille, c’est le mot que j’avais employé pour la défendre contre ma mère injuste. J’aurais dit pareillement : aimable. Réfléchit-on à tout ce que ce mot comporte de précis ? S’avise-t-on, en le prononçant, qu’il signifie qu’on peut aimer la personne dont on parle, et que, si on peut l’aimer, on va l’aimer ?

Mais je ne songeais pas à aimer Michelle. Elle avait souri la première au-dessus de mon lit de souffrance ; la première, elle avait posé sa main blanche sur mon front mouillé de sueur ; en fallait-il davantage, jolie et blonde comme elle l’était de surcroît, pour qu’un enfant blessé se plût à sa compagnie ? Qui était-elle, je l’ignorais, mais je ne doutais pas de l’apprendre un jour, et je n’avais pas la hâte de ma mère. Je venais d’échouer dans cet hôpital, le bras brisé, le corps las, l’esprit engourdi, le cœur lourd. Il ne me souciait que d’un avenir tout immédiat : ma guérison. Ma mère, objet de ma seule passion jusqu’alors, était près de moi. Assurément, je ne souhaitais rien de plus. Mais il arrivait, en outre, qu’une charmante jeune fille souriait à mon chevet. Quel ingrat, si j’avais boudé contre le sort !

Et pourtant, je boudais. Je regrettais que ma mère n’eût pas répondu avec moins de réserve à l’accueil de Michelle. Que pouvait-elle craindre ? Je me le demandais, mais je ne le lui demandai pas. Je la sentais inquiète, et je présumai que ma blessure en était cause. J’y joignais la fatigue d’un assez long voyage. Quand elle me quitta pour gagner l’hôtel où elle avait retenu sa chambre, elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Précisément, Michelle reparaissait.

— Elle m’agace, celle-là ! murmura ma mère.