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Les yeux fermés

Chapter 28: XXVII
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXVII

Un soir, qu’elle m’avait quitté après un de ces entretiens où, parmi des phrases sans importance, elle avait laissé échapper quelques mots voilés de tristesse, je remâchais le souvenir tout frais de son regard. Brusquement je pensai que ce regard qui s’en allait par-dessus moi si loin, s’en allait vers un soldat du front. Son fiancé, peut-être ? Une vague inquiétude me prit. A ce trait, j’aurais, avec moins de naïveté, deviné sur quelle pente je glissais. Mais comment n’y avais-je point pensé plus tôt ? L’intérêt que la petite infirmière marquait pour mes anecdotes du front, et notamment pour mes histoires d’artilleurs, ne découvrait-il pas ce que la chère enfant cachait à tout le monde ? Mais le cachait-elle ? Au fait, je me rappelai que je n’avais jamais regardé ses mains. Elle les avait posées sur mon front, le jour de mon arrivée à l’hôpital, et je ne me rappelais pas si c’était la droite ou la gauche. Portait-elle une bague ? Je croyais que oui, puis que non, puis j’hésitais. Ce soir-là, j’eus peine à m’endormir. Il me semblait que je souffrais davantage de ma blessure. Et j’aurais renoncé à la médaille militaire que mon capitaine m’annonçait le matin même, pour qu’on allât supplier Michelle de venir calmer mon inquiétude. Jeunesse ! Jeunesse ! Adorable jeunesse ! Que les vieillards sourient ! Ils ne retrouveront jamais l’enchantement de ces chagrins qui font battre le cœur. Et que ne donnerais-je pas aujourd’hui pour être encore jeune de cette façon ? La vie a coulé. J’ai connu d’autres chagrins. J’en connaîtrai d’autres. Mais je n’aurai pour ma part aimé qu’une fois, qu’une femme, qu’une Michelle, et l’amour de Michelle perpétue en moi ma jeunesse. Ai-je des cheveux blancs ? Quand j’en aurai, si je n’en ai pas, le saurai-je ? Les miroirs sous mes doigts sont glacés comme un cadavre. Et ce n’est pas Michelle qui m’éclairera. Ma bonne Joséphine observera la consigne qu’elle a dû recevoir. Quant à ma mère, mes cheveux blancs la troubleraient trop : elle feindra de ne pas les remarquer. Pauvre maman ! A l’âge de Michelle, elle n’a pas été aimée comme Michelle le fut. Telles sont du moins pour moi les apparences. Quel fils pourrait se vanter d’avoir pénétré jusqu’au fond du cœur de sa mère ?