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Les yeux fermés

Chapter 29: XXVIII
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXVIII

J’avais passé une mauvaise nuit. Au matin, Michelle me trouva les yeux battus. Je regardai ses mains. Elle n’avait pas de bague.

— Voyons, voyons ! dit-elle.

Elle voulait voir mes yeux. Je la regardai.

— Les papillons noirs ont tourné autour de votre lit ? demanda-t-elle.

Que répondre, alors que j’étais ému au point que je n’aurais pas eu la force d’avouer que je l’aimais ? Elle était infirmière, ma petite infirmière compatissante. Je répondis :

— J’ai fait un peu de température.

Ces quelques mots, froids comme un infirmier, suffirent à me rendre plus calme.

— Tant pis pour vous ! répliqua-t-elle. Je vous apportais le livre que vous désiriez. Puisque vous n’avez pas été sage, je ne vous le donnerai pas.

J’allais protester. Elle ajouta :

— Et puis, vous savez, je ne vous rapporterai plus de pareilles horreurs. Le libraire avait l’air scandalisé. Ainsi, je vous le donne tout de suite, pour sauver mon honneur.

Et elle jeta sur mon lit Les Chansons de Bilitis. Je ne démêlais pas si elle était vraiment fâchée ou si elle plaisantait.

— Mais ce ne sont pas des horreurs ! ripostai-je. Assurément, tout, dans ce livre, n’est pas pour tout le monde. Mais écoutez ceci !

Je ne sais quelle audace me venait. Je lus, à mi-voix :

— « Les filles de mon pays n’ont ni bracelets ni diadèmes, mais leur doigt porte une bague d’argent, et sur le chaton est gravé le triangle de la déesse.

« Quand elles tournent la pointe en dehors, cela veut dire : Psyché à prendre. Quand elles tournent la pointe en dedans, cela veut dire : Psyché prise. »

Je m’arrêtai. Elle sourit.

— Et après ? demanda-t-elle.

— Après ? fis-je, embarrassé. Je crois que, dans ce poème, l’auteur s’est inspiré d’une coutume bretonne. En Bretagne. — où, exactement ? je l’oublie, — les jeunes filles portent une bague ornée d’un cœur. Quand la pointe est tournée en dehors, cela veut dire : Je suis libre. Quand la pointe est tournée en dedans, cela veut dire : Je suis fiancée. N’est-ce pas curieux ? N’est-ce pas joli ?

Elle sourit encore.

— Très joli, répondit-elle, et très curieux, en effet.

Puis, me montrant ses deux mains ouvertes, les doigts allongés, où les ongles menus brillèrent :

— Eh bien ! ajouta-t-elle, moi, regardez : je n’ai pas de bague du tout.

Et elle me quitta pour aller à son service. Mais elle revint sur ses pas et me dit :

— N’en concluez rien ! Je déteste les bagues.