WeRead Powered by ReaderPub
Les yeux fermés cover

Les yeux fermés

Chapter 3: II
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

II

Sans ce qui fut, Michelle m’aurait aidé à retrouver l’auteur que je cherche. Plus d’une fois, elle a ouvert pour moi l’un de ces dictionnaires que je ne peux plus ouvrir. Elle avait si gentiment appris à les manier ! Et, quand je m’excusais de lui imposer des lectures souvent rebutantes, elle me reprochait mes excuses avec plus de gentillesse encore. Mais Michelle est bien la dernière à qui je demanderais de m’aider dans la circonstance présente. Il faudrait lui expliquer pourquoi je m’intéresse tant à la belle phrase qui me hante, ce soir. Il faudrait lui dire que je souffre, que j’ai souffert plutôt, et que je voudrais enchanter mon mal. Il faudrait lui avouer trop de choses qu’elle n’a peut-être jamais soupçonnées, qu’elle ne saura peut-être jamais, qu’il vaut peut-être mieux que jamais elle ne sache. Avait-elle, avant ce qui fut, mesuré combien je devrais souffrir ? Et pressent-elle, à cette heure qu’elle est loin de moi par ma volonté, que, trois jours après son départ, il me semble qu’elle est partie depuis trois semaines et que je regrette ma décision ? Mais c’est pour elle que j’ai voulu ce voyage. Il ne s’agit pas de moi. J’étais à bout de forces. Je le croyais, du moins. Depuis qu’elle est partie, je ne suis plus sûr de le croire. Comme la maison est vide ! Et comme je suis seul ! Mais je l’ai voulue aussi, cette solitude. J’ai refusé de prendre le secrétaire que Michelle tenait à me laisser en s’en allant. Je n’ai besoin de personne. Cette épreuve d’un mois que je désire pour elle et pour moi-même, j’en attends le plus grand bien pour tous deux : pour elle, parce que le changement d’air et le retour dans sa famille, aux lieux de son enfance, achèveront de la guérir ; c’est une vieille médecine que le bon sens populaire ordonne. Quant à moi, quelque dures que me soient notre séparation et la rupture provisoire d’habitudes où mon égoïsme se complaisait, je verrai, dans ma nuit, si j’ai trop présumé de mon courage ou si je ne me suis pas exagéré ma peine. Enchanterai-je mon mal ? Mais le chanterai-je seulement ?