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Les yeux fermés

Chapter 30: XXIX
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXIX

L’amour a des imprudences singulières. On aime avant de se demander si l’on peut aimer. Quand on se le demande, il est trop tard : on aime. Si j’aimais déjà Michelle sans le savoir et même malgré moi, au moment dont je parle, je ne connaissais d’elle que des traits de caractère, des goûts, des gestes, des silences, des aversions, des boutades. Son nom ? Elle me l’avait peut-être dit. Je n’en étais plus sûr. Il ne m’en souvenait pas, et je ne me le rappelais pas. A l’hôpital, elle était Mademoiselle Michelle. Et pour le reste ? Oui, elle m’avait appris que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure. Mais de sa famille, rien. Michelle avait ceci de commun avec moi, qu’elle donnait parfois l’impression d’être prête à une confidence, et soudain elle tournait court, se taisait, ou fuyait. J’ai les mêmes élans qui tout à coup se brisent, et les mêmes pudeurs, ne fût-il question que de sentiments ou d’idées parfaitement avouables, et les mêmes réticences que rien ne préparait. Cependant, elle avait vu ma mère, et elle connaissait l’essentiel de ma famille : la mort de mon père, mon enfance choyée, nos étés de Guéthary. Je m’étais livré beaucoup plus qu’elle. Mais si je désirais qu’elle fût moins réservée, je n’osais pas l’interroger directement : c’est un art ou un vice que je n’ai jamais pu pratiquer ; et rien ne me déplaît tant qu’un indiscret. J’attendais qu’une occasion s’offrît où, d’elle-même, Michelle me dirait ce qu’elle consentirait à me dire. Je ne me flattais du reste pas d’obtenir en une seule fois toutes les confidences que je souhaitais. Dans les romans, les auteurs placent de ces scènes pathétiques où le héros et l’héroïne s’exaltent à d’invraisemblables débauches d’aveux et de révélations en style noble. Mais je n’écris pas un roman, et je ne suis pas un héros de roman. Je n’ai jamais eu avec Michelle la grande scène des confidences. Tout ce que j’appris d’elle, je l’appris peu à peu, par bribes, au hasard des conversations ou des événements. Ainsi, parce qu’un bateau sauta sur une mine, un jour, à l’entrée de la rade de Saint-Jean-de-Luz, je sus que Michelle avait deux frères, tous deux plus âgés qu’elle et tous deux officiers de marine, embarqués, l’un sur un torpilleur, et l’autre sur un sous-marin.