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Les yeux fermés

Chapter 31: XXX
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXX

Il y aura demain huit jours que Michelle m’a quitté. Dans trois semaines, dans trois fois autant de longues journées que je viens d’en passer, elle reviendra. Si c’était à recommencer, la laisserais-je partir ? Je ne suis pas encore en état de le décider. Comment aurions-nous supporté notre solitude tête-à-tête, après ce qui fut ? Mais comment aurions-nous dissipé le malaise qui grandissait entre nous ? Tout se serait peut-être résolu par une séparation définitive. Dans trois semaines, nous nous retrouverons peut-être différents. Il faut que j’aie de la patience. J’en ai. Je veux en avoir. Je me suis fait conduire, ce matin, par Joséphine, à la grand’messe de dix heures. J’aime une grand’messe en Pays Basque : elle est longue, longue, à désespérer les étrangers. En bas, dans la nef où seules vont les femmes, on est pris dans une atmosphère d’encens, de fraîcheur et de cantiques. En haut, dans les tribunes où les hommes n’ont pour s’asseoir qu’un banc de bois très étroit, on domine la cérémonie. D’en haut, tonnent les voix fortes de ces paysans basques dont la foi ne discute pas, et qui s’endorment pendant le sermon plutôt que de s’exposer à critiquer M. le curé trop vieux ou M. le vicaire trop jeune. C’est en haut que je m’installe, au premier étage, près du grand harmonium qui ne sert que pour les cérémonies solennelles. Aux dimanches ordinaires suffit le petit harmonium d’en bas, autour duquel se groupent les jeunes filles. Mais, dimanches ordinaires et jours de fête, M. le curé prêche aussi complaisamment : d’abord en basque, puis en français pour ceux qui, comme moi, ne comprennent pas le basque. Si j’étais femme, je dirais que j’adore les sermons des bons curés de campagne. Et M. le curé de Guéthary ne se doute pas que, parmi tous ses paroissiens, je suis peut-être unique à l’écouter d’un bout à l’autre, même quand il prêche en basque. Car, lorsqu’il aura fini, éclatera, formidable, chanté par trois cents fidèles qui chantent comme s’ils étaient trois mille, le début d’un credo sublime. Que les sceptiques malheureux entrent dans une église basque à l’heure de la grand’messe ! S’ils n’en sortent pas apaisés, ils n’ont plus qu’à mourir : ils ne sauront jamais ce que peut être un acte de foi.