WeRead Powered by ReaderPub
Les yeux fermés cover

Les yeux fermés

Chapter 37: XXXVI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXXVI

Il m’avait été désagréable de trouver ce capitaine Vuéron chez nous au moment où j’aurais voulu y trouver seule ma mère. L’intrus, cependant, n’abusa pas. Il sut disparaître. Ma mère l’accompagna jusqu’à la porte. Quand elle revint, elle m’embrassa de nouveau, me regarda de la tête aux pieds, me fit enlever ma vareuse pour examiner ma blessure, se déclara contente, et me serra longuement contre elle en m’embrassant encore.

— Mon cher petit ! disait-elle.

Elle estima qu’on ne m’avait pas gâté en ne m’accordant que trente jours de convalescence.

— Mais nous verrons ça, ajouta-t-elle. Une prolongation peut s’obtenir.

Je la retrouvais, je la reconnaissais. C’était bien ma douce maman de jadis et de toujours. Elle n’avait pas changé. Je goûtai là quelques minutes de bonheur. Nous nous étions assis côte à côte, sur le divan. Elle ne se lassait pas de me regarder. Du capitaine Vuéron, elle ne me dit rien. De mon père, non plus. Non plus de Michelle. Il semblait qu’il n’y eût au monde qu’elle et moi, la mère et le fils. Instants délicieux ! Plus tard, j’ai compris ce qu’ils recélaient d’alarmes. Mais je ne songeai d’abord qu’à m’y perdre.

— Ah ! m’écriai-je, quel bon mois nous allons passer !

Ma mère ne répondit pas. Je le lui reprochai.

— Oui, répondit-elle, si j’étais libre. Mais j’ai l’hôpital qui me prend presque tout mon temps. C’est une vraie sujétion, mon petit !

Et, avec force détails, elle me démontra que le paradis que j’espérais n’aurait pas les splendeurs qu’elle-même souhaitait. J’essayai de lui objecter que, ce jour-là tout au moins, elle était libre, et que, par conséquent, elle l’était aussi d’autres fois, sans aucun doute. Mais je me trompais. Elle m’en donna tant de preuves que, déçu et chagrin, je les entendis mal. Certes, ma tendre maman n’avait pas changé, mais elle parlait avec une exaltation contenue, qui me peinait, sans que je pusse m’expliquer comment. Et j’avais l’impression qu’elle me cachait je ne savais quoi. Ce qui me reportait par la pensée auprès de Michelle, là-bas, à Saint-Jean-de-Luz.