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Les yeux fermés

Chapter 40: XXXIX
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XXXIX

Et Michelle ? Je ne l’oubliais pas. Au contraire. A cause de ce que je voyais de laid ou de beau dans Paris, mon amour se fixait sur elle avec moins d’hésitation. N’ayant plus à craindre de me trahir devant elle, je ne m’efforçais plus de me refuser à un penchant irrésistible. Je ne pouvais plus douter. Toutefois, mes projets demeuraient vagues. N’avais-je pas à rejoindre mon régiment au front avant la fin de l’été ? Quand s’achèverait la guerre ? Et la verrais-je s’achever ? Il me paraissait inutile de construire des châteaux en Espagne. Il me suffisait de porter partout avec moi le souvenir de ma petite infirmière et l’espoir de la conquérir un jour. Loin d’elle, je la redoutais moins. Elle était la compagne muette qui marchait à côté de moi, fantôme charmant, dans les rues où j’errais. Comme Paris me semblait plus beau, quand je m’y promenais avec elle, à son insu ! Nous admirions ensemble l’activité des quartiers du centre et le pittoresque de la rue d’Amsterdam ou du boulevard Barbès. Ensemble, nous préférions quelquefois la paix provinciale d’Auteuil. Nous rencontrions des gens qui nous plaisaient et dont nous décidions qu’ils seraient nos amis, plus tard. Hélas ! Je rêvais.

Quel démon me poussait à ces promenades sans objet ? Un soir, vers six heures, à Passy, rue de Boulainvilliers, je vis sortir d’une maison et se faufiler dans un taxi une femme. Je m’arrêtai. Est-ce ma mère que j’avais vue ? Mais elle devait passer la journée, comme tous les jours, à l’hôpital. Le taxi fuyait par la rue du Ranelagh. Sans doute m’étais-je trompé. Qu’aurait fait ma mère dans cette maison où je ne lui connaissais pas d’amie ? Et, même si je ne m’étais pas trompé, qu’importait ? Cependant, comme j’arrivais à hauteur de la maison, il en sortit un officier, un capitaine, que je connaissais : le capitaine Georges Vuéron. Le cœur me battit violemment. Je rentrai. Je me jetai sur mon lit. Ma mère rentra. Tout de suite, elle eut peur.

— Tu as mal, mon petit ? me demanda-t-elle.

— La migraine, répondis-je.

Et elle :

— Moi aussi. Nous avons eu douze amputations, cette après-midi, à l’hôpital. Je n’en puis plus.