WeRead Powered by ReaderPub
Les yeux fermés cover

Les yeux fermés

Chapter 42: XLI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XLI

Je pensais que Michelle aurait son joli sourire, quand je me présenterais devant elle en disant :

— Vous m’aviez reproché de partir sans avoir revu ma maison de Guéthary ? Je suis revenu tout exprès pour la voir.

Et de là jusqu’à l’aveu de ce que je désirais revoir aussi, la pente serait aisée. Mais imagination et réalité sont des sœurs qui ne se ressemblent guère. Michelle n’eut pas le joli sourire que j’espérais. Il me parut qu’il y avait un peu de tristesse dans son regard. J’en fus déconcerté. Et les phrases que j’avais préparées ne me servirent de rien. Je lui dis, cependant, que je serais fort honoré de lui montrer ma maison et le jardin, un jour, quand elle aurait le temps d’aller à Guéthary.

— Vous dites bien, répondit-elle, si j’ai le temps. Mais je ne l’ai pas, vous le savez.

Je savais que, petite infirmière compatissante, elle prenait son rôle gravement, passait toutes ses journées à l’hôpital, ne se promenait jamais, arrivait tôt, repartait tard. Je fus pourtant déçu. Pouvais-je croire qu’en ma faveur elle dérogerait à ses habitudes, à ses principes ? Fat, triple fat, si je le croyais. Je savais encore qu’elle avait décidé de servir à sa façon, tandis que les hommes servaient à la leur, là-bas, sur la ligne de feu. Elle se dévouait indistinctement à tous ses blessés, sans marquer de préférence pour aucun, je le savais. Elle me le rappela. Et tout de même je savais qu’elle était décidée à ne se laisser distraire de sa tâche par rien, ni personne. Elle insista sur le mot personne, en me le rappelant. Puis, comme si un accueil aussi froid pouvait me leurrer, elle conclut, d’une voix ferme, mais les paupières baissées :

— Vous avez eu tort de revenir.

La leçon était dure. Je ne répliquai pas. Gauche, je murmurai de vagues excuses. Elle me tendit la main, — sa main sans bague, — et serra vigoureusement la mienne.

— Au revoir, dit-elle, et sans rancune, n’est-ce pas ?

C’était net et définitif, et parfaitement clair. A la déclaration que je ne lui avais pas faite, mais qu’elle pressentait, c’était la réponse loyale de cette Michelle, petite infirmière compatissante, que ma mère avait soupçonnée, accusée, et condamnée.