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Les yeux fermés

Chapter 5: IV
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

IV

Un héros, moi ? Il n’est rien de tel que remuer de grands vocables pour prendre conscience de ses limites. En s’examinant soi-même dans l’abstrait, on a tendance à s’exalter. Mais, si l’on compare, l’orgueil baisse la tête. Qui donc, étant loyal, ne se trouva jamais plus petit que son rêve ? Je ne suis pas un héros. Je ne suis qu’un homme entre les hommes, pareil à beaucoup d’hommes, sans défauts trop vils, sans vertus excessives. Parce que je viens de subir une épreuve où mon bonheur a failli se perdre, parce que j’ai peut-être aidé le destin, d’un coup de pouce et rien de plus, je n’aurai pas l’outrecuidance de me placer trop haut. Au demeurant, le drame d’où je sors tout ému, quelle gloire en pourrais-je tirer ? C’est le drame de bien des hommes et de bien des femmes, le drame banal auquel peu de ménages auront su échapper, le drame de la tentation : vieille histoire dont les couples les moins héroïques ont renoué le fil dans leur vie très quotidienne sans s’imaginer qu’ils eussent quelque mérite à déjouer la catastrophe imminente ; vieille histoire qui tourne au tragique si les personnages manquent de caractère ou, plus simplement, de patience ; vieille histoire que tel ou telle que je connais écouterait conter sans supposer que ce fût aussi la sienne, tant il y a d’hommes et de femmes qui ont les yeux mieux fermés que moi, qui suis aveugle ; pauvre histoire, enfin, dont je m’enfle peut-être l’importance, à cause qu’elle fut la mienne. N’est-ce pas un travers humain que de s’estimer seul capable de certaines façons de sentir ? En vain l’expérience nous oblige à la modestie. Chacun se croit meilleur ou plus délicat que le voisin. Et sans doute est-ce là l’une des raisons qui nous poussent malgré nous à accepter les périls successifs que nous réserve la vie. Si tous se jugeaient à leurs justes dimensions, qui sont dans l’ensemble assez dérisoires, où est le mortel qui ne demanderait pas à mourir dès sa rencontre avec le malheur ? Mais on parle d’idéal, de religion, ou d’amour, ou de faiblesse. A la vérité on préfère, le plus souvent, un beau mensonge. Les couleurs ne troublant plus mon attention, saurai-je ne pas me mentir ?