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Les yeux fermés

Chapter 51: L
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

L

Le lendemain, — après trois jours d’un silence qu’elle avait respecté, — je demandai à mon infirmière d’écrire une lettre pour moi. Elle s’installa tout près de mon lit, tout près de ma tête, comme si elle s’apprêtait à recevoir des confidences. Mais je n’écrivais ni à ma mère, ni à Michelle. Je contais seulement mon aventure à mon infirmier de Saint-Jean-de-Luz qui m’avait témoigné de la sympathie et prié de ne pas le laisser sans nouvelles. Si je note que je le chargeais, en post-scriptum, de présenter mes respectueux souvenirs à Mademoiselle Michelle, c’est pour ne pas me dissimuler que je rusais bien naïvement avec ma volonté de ne plus penser à celle que j’informais d’abord, par ce moyen, de mon souci. Ne trichons pas : j’espérais que Michelle répondrait à ce message indirect, et j’aurais été navré qu’elle ne m’envoyât pas, si bref fût-il, un billet de compassion. Mais je n’espérais pas qu’elle ferait ce qu’elle fit. Elle ne répondit pas, en effet. Mais, au soir de la cinquième journée qui s’achevait depuis que j’avais dicté ma lettre, et comme je somnolais, l’esprit engourdi, je fus réveillé par un bruit de pas qui s’arrêtaient devant ma couchette.

— Nous l’avons réveillé, dit une voix de femme que je ne connaissais pas.

— Bonsoir, Pierre ! dit une autre voix.

C’était Michelle, — Michelle avec sa mère, que mon infirmière conduisait, — Michelle qui me saluait par mon prénom, en présence de sa mère. Et j’affirmerais, la main sur le feu, que sa voix tremblait. Mais je passerai : ces minutes de bonheur — oui, de bonheur — que le destin nous accorde, il ne faut pas les émietter en les analysant.

— Nous venons vous enlever, dit Michelle.

Arrivées à Bordeaux après midi, elles avaient mené rondement les démarches : toutes les paperasses étant signées, contre-signées, scellées et enregistrées, Michelle et sa mère, sans mon aveu, m’enlevaient de l’hôpital de Bordeaux et m’emmenaient à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz. J’en demeurais interloqué.

— Vous ne dites rien ? fit Michelle. Vous ne serez pas moins bien soigné qu’ici, vous savez ? ajouta-t-elle par politesse pour mon infirmière.

Mais je ne disais rien. Mes lèvres cependant remuaient. Michelle se pencha vers moi pour écouter. Je le sentis. Des bruits de pas s’éloignaient. Étions-nous seuls, elle et moi ? Je l’entendis qui murmurait à voix basse ce que je murmurais plus bas encore :

— … priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il !