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Les yeux fermés

Chapter 58: LVII
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LVII

A chacun des endroits épineux de mon récit, je fais halte, comme si j’avais peur de perdre pied ou besoin de reprendre haleine. De toute cette matière qui me semble embrouillée, un auteur tirerait sans doute quelques pages lumineuses. J’ai, quant à moi, bien de la peine à mettre un peu d’ordre dans le chaos de mes souvenirs. Or, je suis, en effet, à l’un des points sombres de ma vie. Je me flattais, hier, de n’avoir rien à me reprocher envers Michelle. Je suis moins innocent à l’égard de ma mère. Je crois que j’ai eu tort de ne pas répondre tout de suite par un cri d’appel à cette maudite lettre qu’elle m’envoyait au front et qui me rejoignit à l’hôpital de Bordeaux. J’ai eu tort de laisser trop longtemps ignorer à ma mère que j’étais blessé, — et de quelle blessure ! Bien qu’elle m’annonçât son intention de se remarier, elle n’en avait peut-être pas l’intention formelle. Peut-être ne visait-elle qu’à me ramener par cette menace qui n’était peut-être qu’une menace. Peut-être. Je me suis entêté. J’ai eu tort. C’est un défaut que je tiens de mon père, de garder le silence quand quelques paroles, même pénibles, pourraient dissiper toute cause de malentendu. J’en souffrais déjà lorsque je n’étais pas aveugle. Depuis que je suis aveugle, je crains toujours tellement d’exciter la pitié que je me renferme davantage en moi-même. J’ai tort, sans doute. Une lettre à ma mère, cinq minutes d’entretien avec elle, auraient pu modifier le cours de nos destinées. J’étais aveugle, délivré du devoir militaire, certain de survivre au massacre général. Ma mère et moi pouvions nous organiser une existence paisible que rien n’eût désormais troublée. Sans doute. Mais quelle place y eût occupée Michelle, ma Michelle, comme disait ma mère ironiquement ? Il est vrai que, si je n’avais pas perdu ma mère, Michelle ne se serait peut-être pas dévouée à moi. Mais pourquoi fallait-il que je fusse réduit à perdre l’une ou l’autre ? Tout bonheur se doit-il payer d’une tristesse ?