WeRead Powered by ReaderPub
Les yeux fermés cover

Les yeux fermés

Chapter 59: LVIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LVIII

Contre ou sur ma mère qui ne lui donna jamais le moindre témoignage d’affection, Michelle n’a pas eu devant moi, à aucun instant, une seule parole qui pût me déplaire. Avec cette faculté qu’elle avait de deviner mes pensées et mes sentiments, elle voyait combien je souffrais, en silence, d’un mariage qui allait séparer une mère et un fils jusqu’alors tendrement unis. Elle s’y prit de telle façon, quand ma mère, par elle enfin avisée de ma nouvelle blessure, revint à son tour à Saint-Jean-de-Luz, qu’il me fallut l’attention la plus minutieuse pour soupçonner qu’une parfaite entente ne s’était pas établie entre elles. Avec la mère de ma fiancée, les rapports furent moins froids, sinon cordiaux. Michelle s’arrangeait toujours pour ne pas se mêler à leurs conversations. Sa mère, pieuse et modeste, veuve d’un officier de marine, ne paraissait pas attacher aux choses de ce monde une importance exceptionnelle. La mienne, de son côté, ne semblait pas disposée à me disputer davantage à ce qu’elle appelait ma nouvelle famille. Les préliminaires de mon mariage ne furent pas laborieux. Les deux mamans se mirent rapidement d’accord. La question d’argent fut réglée sans difficulté. La présence de ma mère n’étant pas indispensable à Saint-Jean-de-Luz alors qu’elle était nécessaire à Paris, on décida que je vivrais, avec Michelle et ma belle-mère, dans la villa de Ciboure. Cela, tant que durerait la guerre. Ensuite, on agirait suivant les circonstances. Déjà, cependant, ma mère nous cédait la maison de Guéthary, si nous le désirions, puisqu’elle-même allait, comme elle disait, refaire sa vie. Il y avait un peu d’amertume dans sa voix, quand elle me le disait. Hélas ! je ne pouvais plus voir ses yeux et la mélancolie que j’en chérissais. Chère maman ! Je la sentais gênée. J’aurais peut-être dû lui dire :

— Ah ! sois heureuse, et je serai heureux.

Je n’ai pas osé. Je ne la sentais plus pareille à elle-même. Un autre l’avait transformée, et c’est moi, sans doute, qu’elle accusait d’avoir changé.