WeRead Powered by ReaderPub
Les yeux fermés cover

Les yeux fermés

Chapter 62: LXI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LXI

C’est dans cette église de Saint-Jean-de-Luz que nous nous sommes mariés, près de six mois plus tard, en hiver, par une journée de soleil et de vent du sud. J’y avais assisté, avant la guerre, au mariage d’un ami : cérémonie brillante, musique céleste, joyeux cortège, long défilé de complimenteurs, allocution creuse et chamarrée d’un prêtre sans enthousiasme, je revoyais, pendant notre messe, ce mariage qui me rappelait, sans autres raisons que des raisons littéraires, la pompe dont dut s’éblouir Saint-Jean-de-Luz pour Louis XIV. Pour nous, ce fut, en effet, plus modeste et plus grave. Jusque dans ce refuge qu’est une église, la guerre sévissait. J’avais craint l’indiscrétion des curieux. Je n’eus point, paraît-il, à m’en plaindre. Quelques jeunes filles, quelques soldats convalescents, nous fallait-il un public plus sincère ? Un prêtre basque, aumônier militaire en permission, prononça notre éloge sans effort et ne crut pas devoir nous conseiller verbeusement de pratiquer des vertus que notre union illustrait déjà. Il fut à la fois familier et pathétique, et pathétique parce qu’il était familier. Je voulais l’en remercier à la sortie. Il avait disparu.

Quand nous sortîmes de l’église, Michelle et moi, emmené par elle au lieu de l’emmener, j’entendis, à la porte, une voix faible qui murmurait :

— Gaïchua !

C’était un vieux mendiant, borgne et manchot, qui me trouvait malheureux. Se trompait-il ? Un des frères de ma fiancée, permissionnaire, l’avait conduite au somptueux autel où l’on accède par un escalier de plusieurs marches. Et moi j’y avais été conduit, non point par ma mère, mais par celle de ma fiancée. Ma mère n’était pas là. Nous l’avions attendue jusqu’à la dernière minute. Tout semblait concourir à la séparer de nous : elle n’arriva que dans la soirée en gare de Saint-Jean-de-Luz, avec onze heures de retard, dont elle était la victime navrée. Mais, si je pensai qu’elle aurait pu arriver la veille, nul ne lui en fit la remarque et nul autre que moi, peut-être, ne le pensa, pas même Michelle, qui me considérait désormais comme sa propriété.