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Les yeux fermés

Chapter 65: LXIV
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LXIV

Par sa présence à Ciboure, dans la villa qui dominait la rade et où je m’installais comme un quatrième enfant, — un troisième fils, disaient Michelle et sa mère, — Georges anima joyeusement les embarras de mon installation. Chacun de nous a un mot favori ou une petite phrase toute faite qui revient sans cesse parmi les autres. Georges, lui, répétait à propos de tout et de rien :

— Soyons gais !

Pour sa part, il l’était sans avoir à s’y efforcer. J’aimais à me le représenter sur son torpilleur, par les nuits froides et brumeuses du Nord, au large d’Ostende, excitant ses hommes de son perpétuel : « Soyons gais ! » Il regrettait que le Casino de Saint-Jean-de-Luz fût fermé, et il affirmait que je le regrettais comme lui. Sa joie, qu’on pourrait juger déplacée en face de mon infirmité, me plaisait plus qu’une commisération de surface. Avec lui, on oubliait l’hiver et les menaces de l’avenir. Je suis persuadé que, coulant à pic avec son bateau, il aurait encore crié :

— Soyons gais !

Heureusement, il n’a pas eu l’occasion de le crier dans de telles circonstances. Il est sorti intact de la guerre, qu’il méprisait en s’y livrant comme à un jeu, tandis que son frère Robert, le taciturne, en novembre 1917, a disparu avec son sous-marin, on ne sait comment, dans les parages de la Corse. Singularités du destin, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’appesantir ! En janvier 1916, au moment de mon mariage, Georges narguait la guerre et la mort.

— Pourquoi pas ? me disait-il. J’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de ne pas m’en tirer. Mettons quatre-vingt-dix-huit, si tu préfères, car il m’avait tutoyé d’emblée. Chez nous, tu sais, avec ce qu’on exige de nos pauvres bailles essoufflées, malin qui n’ira point par le fond, si cette aimable plaisanterie de guerre s’éternise. Alors…

Il ajouta :

— Du reste, autant disparaître d’un seul coup avant de voir ce que verront les survivants. Tu ne le verras pas, toi, Pierre. Je t’envie. Sans blague. Car ce ne sera pas drôle, je te le dis. Ça ne l’est déjà pas beaucoup. Bah ! Tu as une femme charmante. Tout le monde n’est pas si bien partagé. Soyons gais, Pierre ! Soyons gais !