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Les yeux fermés

Chapter 71: LXX
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LXX

Au reste, pourquoi, devenue femme, Michelle eût-elle été différente de Michelle jeune fille ? Elle aussi, elle souffrait de la guerre. Elle aussi, elle souffrait de la transformation qu’avait subie ma mère chérie et désormais perdue. Et certainement, de surcroît, elle souffrait de me voir souffrir en silence. Car d’aimer Michelle ne m’avait pas changé non plus, et je perpétuais le caractère taciturne de mon père. En outre, — et, parce que le temps me presse à présent, il est expédient que j’abrège, — parmi les événements formidables de la guerre qui nous dominaient, d’autres événements nous touchaient tout droit et contribuaient à entretenir autour de nous une atmosphère de tristesse latente. A peine nous remettions-nous à respirer avec moins de gêne après un coup reçu, nous en recevions un autre qui nous abattait de nouveau. En 1917, Robert disparut en Méditerranée avec son sous-marin : fin tragique, sinon imprévue, et plus tragique d’être inexpliquée. Le deuil fut profond dans la villa de Ciboure. Tant qu’il vivait, rien ne permettait de supposer que Robert fût l’enfant préféré de sa mère. Après sa mort, on n’en pouvait plus douter. Et Michelle aussi le préférait à Georges, probablement parce qu’ils se ressemblaient, elle et lui, davantage. Six mois auparavant, ma mère nous avait annoncé, comme chose faite dans la plus stricte intimité, son mariage avec le capitaine Vuéron. Notre séparation était définitive. Je possédais assez les secrets de ma mère pour comprendre qu’elle se représenterait le moins souvent possible devant nous. Brève et presque sèche quant au principal, sa lettre était, ensuite, pleine de gratitude et de tendresse à l’égard de Michelle. Je retrouvais là ma pauvre maman, désemparée, qui me confiait, et non sans pleurer peut-être, à l’amour de celle que j’aimais. Sa lettre, néanmoins, sentait l’adieu, la détresse, et même le remords. Mais tout était bien consommé, cette fois. Je perdais ma mère. Six mois plus tard, nous perdions notre frère cadet, que je n’ai connu que pendant les sept jours d’une de ses permissions. Vers la même époque, Georges, le joyeux Georges, abandonnait son torpilleur et passait dans l’aviation, pour nous infliger d’autres soucis.