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Les yeux fermés

Chapter 73: LXXII
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LXXII

J’admire les philosophes que n’a pas surpris, disent-ils, cette course aux plaisirs de toutes sortes qui succéda, presque sans transition, aux contraintes du temps de guerre. Peut-être, si j’avais mes deux yeux, partagerais-je leur scepticisme et leur délectation. Car c’est le propre de l’homme de se juger sévèrement avec volupté en jugeant ses semblables. Mais je me refuse à croire que tout un peuple, malheureux malgré sa victoire parce qu’elle fut trop difficile, ait abdiqué, du jour au lendemain, la dignité morale qui lui fut si aisée pendant les jours affreux. Je suis sûr que tant de cris étouffent des larmes. Il n’est pas possible que cette joie qui nous étourdit soit naturelle. Il n’est pas possible qu’elle soit vraie, et qu’elle dure. La France a un autre visage, que ceux qui ont des yeux peuvent voir. La France a des mains qui étreignent loyalement. La France a une tête et un cœur. Il n’est pas possible qu’elle renie sa majesté de 1914, de 1915, de 1916, de 1917, de 1918. Il n’est pas possible qu’elle oublie les dix-sept cent mille morts auxquels elle doit sa liberté sauvée. Il n’est pas possible qu’elle ignore le nombre des mutilés qui meurent lentement de leur sacrifice. Il n’est pas possible qu’elle n’ait plus ni tête ni cœur. Il n’est pas possible qu’elle ne soit plus la France. Nous avions accepté, nous avions offert de mourir pour elle. Nous avions accepté, nous avions offert de revenir aveugles, déchiquetés, diminués, mourants, pour la sauver encore, s’il le fallait. Nous voulions qu’elle fût notre France. Nous ne voulions pas ce que voient ceux qui ont des yeux. Nous ne voulions pas ce que n’arrêtent point ceux qui ont des bras. Nous ne voulions pas ce que tolèrent ceux qui ont du cœur. Mais nous sommes tous revenus si fatigués, si affamés de paix et de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis, confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus, confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants, confiants…