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Les yeux fermés

Chapter 76: LXXV
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

LXXV

Georges est un homme dont je ne comprendrai probablement jamais le caractère. Il a les mêmes ardeurs que sa mère et que sa sœur, mais il les a par crise, avec une espèce de violence qui le rendrait capable des pires extrémités. A d’autres moments, par manière de compensation, et ces moments sont les plus nombreux peut-être, il affecte, avec non moins de violence, de se moquer de tout. Il porte en lui un mélange de mépris et d’enthousiasme. « Soyons gais ! » disait-il pendant la guerre. Il ne le dit plus, mais il a une façon d’éclater de rire, à tout propos, qui me surprend chaque fois. Les mœurs de maintenant, dont plus d’un gémit, je ne les ai entendu déplorer par personne avec une véhémence semblable à la sienne. Et par ailleurs il se jette lui-même dans les folies qu’il stigmatise mieux que quiconque. Singulières contradictions.

Officier de marine, il aimait la mer et la marine par-dessus tout. Il le prouva, et sut se faire remarquer parmi des hommes habitués à l’héroïsme. Quelle ne fut pas notre stupéfaction, quand nous apprîmes qu’il sortait de l’eau pour voler ! Aviateur, il se fit remarquer pareillement, et le ruban de sa croix de guerre s’allongea.

Nouvelle stupéfaction pour nous après l’armistice : Georges nous annonça qu’il entrait comme ingénieur dans une usine du Nord. Ni sa mère, ni sa sœur, ni moi ne pouvions y croire. En effet, il ne resta pas un an dans son usine. Je l’en raillai. Mais il partait pour tenter la traversée de l’Afrique, du nord au sud, en automobile. Il ne réussit pas, et vint s’installer avec nous, à Ciboure. Six mois d’oisiveté le révoltèrent : tous les jours, il dansait ou courait les routes à des vitesses excessives. Il entra, comme chef des services de la publicité, chez un fabricant d’appareils de T. S. F. Mais, trois semaines plus tard, il lui tirait un grand coup de chapeau. Puis il s’est préparé pour tenter la traversée du Pacifique en avion. Et, l’an dernier, il nous a donné un nouveau sujet de stupéfaction : il s’est marié, avec une divorcée. Heureusement, sa mère n’aura pas vu cela. Mais moi, je n’ai pas encore compris.