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Les yeux fermés

Chapter 95: XCIV
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About This Book

A first-person narrator, recently rendered blind, recounts his adjustment to loss of sight, recalling pleasures of reading, dependence on dictionaries, visits to the library, and the tenderness and tensions of a relationship whose partner leaves for a restorative stay. Isolating himself for a month to test his resilience, he decides to write as a means to occupy solitude and perhaps transmute suffering into art. He reflects on memory, pride, fear of pity, the limits of heroism, and the commonality of domestic temptations, mixing intimate reminiscence with philosophical observations about creation, humility, and the difficulties of turning personal pain into literature.

XCIV

Nous sommes les esclaves de nos habitudes, de notre caractère, de notre réputation. Quand Jacques n’était pas là, je feignais des migraines et laissais Michelle libre de suivre ou de ne pas suivre la bande joyeuse. Quand Jacques eut complété la bande, je ne pus pas ne pas continuer d’agir comme j’agissais, et de feindre encore des migraines pour échapper à ce qu’on nomme des parties de plaisir, et d’accorder à Michelle la même liberté. Mais ce que furent alors pour moi ses escapades, je ne me sens pas le courage de l’analyser ici. A cette heure où je n’ai pas recouvré le sang-froid nécessaire, j’aurais honte de tout confier au papier bienveillant, même pour moi seul. Et j’aurais peur d’offenser Michelle, ma chère Michelle, qui ne mérita peut-être jamais les soupçons les plus légers. Mais Jacques était trop séduisant. Il l’était avec trop d’assurance à la fois et de simplicité. Je crois qu’il n’a pas voulu séduire Michelle. Il est moralement trop propre pour que je le suspecte. Oserai-je, cependant, écrire qu’il pouvait séduire malgré lui ? Tous les raisonnements chancellent devant mes présomptions. Écrirai-je que, Jacques ayant repris sa place dans la bande joyeuse où, d’ailleurs, il n’était pas d’une joie excessive, Michelle se montrait moins loquace, au retour de ses escapades ? Et le silence n’est-il pas quelquefois plus grave que de graves paroles ? Or, si Jacques était trop séduisant, Michelle est trop franche, et de la même façon, avec assurance et simplicité. J’ai donc peut-être le droit de me demander pourquoi elle évitait de parler de Jacques. Tous les éloges qu’elle m’eût faits de lui, toute la sympathie qu’elle lui eût vouée ouvertement, toute l’amitié qu’elle n’eût pas dissimulée, tout valait mieux pour moi que son silence. Le silence, pour un aveugle, est plein d’embûches.