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Lettre de m. l'abbé Fortis à mylord comte de Bute, sur les moeurs et usages des Morlaques, appellés Montenegrins cover

Lettre de m. l'abbé Fortis à mylord comte de Bute, sur les moeurs et usages des Morlaques, appellés Montenegrins

Chapter 20: FIN
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About This Book

The author provides a firsthand ethnographic account of the Morlaques, known locally as Ulah, rebutting claims of innate ferocity by attributing reported cruelties to wartime habits or individual corruption. He examines rival theories about their origins and the etymology of their name, traces linguistic affinities with surrounding Slavic and Illyrian groups, and maps their settlements in river valleys and mountain districts. The narrative details social customs and everyday habits while assessing how historical migrations and conflicts altered behavior and external reputation, and it highlights the role of labels and misunderstanding in shaping outsiders' perceptions.

§. XII.

Des Alimems des MORLAQUES.

Le lait, préparé de toute manière, est la nourriture la plus commune des Morlaques. Ils l'aigrissent avec du vinaigre, & il en résulte une espèce de caillé extrêmement rafraichissant. Le petit lait, qu'ils en séparent, est leur boisson la plus agréable, qui ne déplait pas non plus à un palais étranger. Avec du fromage frais, frit dans du beurre, ils font leur meilleur plat, quand ils veulent régaler un hôte inattendu. Ils ne se servent guères de pain préparé à notre manière: mais de galettes[18], pétries de farine de millet, d'orge, de mays, de sorgo, & de froment s'ils sont en état d'en acheter; ils cuisent ces galettes journellement sur la pierre de l'âtre.

[Note 18: Ils les appellent Pogaccie, nom emprunté de l'Italien, Fogaccia, en prononçant la lettre F suivant l'usage des anciens Esclavons.]

Les choux aigres, dont ils font la plus grande provision possible, avec les racines & les herbes comestibles, qui se trouvent dans les bois & dans les champs, leur fournissent une nourriture saine & peu couteuse. Mais après les viandes rôties, pour lesquelles ils ont une véritable passion, l'ail & les échalottes sont pour eux les mets les plus délicieux. Un Morlaque s'annonce, déjà de loin, aux nez non accoutumés à cette odeur, par les exhalaisons de son aliment favori. Je me souviens d'avoir lu quelque part, que STILPON, repris pour être entré, contre la défense, dans le temple de Céres après avoir mangé de l'ail, répondit: «donnez-moi quelque chose de meilleur, & je ne mangerai plus d'ail». Les Morlaques n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit pas peut-être avantageuse. Il est probable, que l'usage journalier de ces végétaux corrige en partie la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux & des ruisseaux marécageux, dont les habitans de plusieurs cantons de la Morlachie sont nécessités, pendant l'été, de faire leur boisson ordinaire. Ces végétaux contribuent peut-être aussi à maintenir ce peuple sain & robuste. On trouve en effet parmi eux un grand nombre de vieillards frais & vigoureux, & je serois tenté d'en faire encore un mérite à l'ail, quoiqu'en puisse dire HORACE. Il m'a paru étrange, que les Morlaques, qui font une si grande consommation d'ail, d'oignons & d'échalottes, ne plantent pas ces végétaux dans leur vastes & fertiles campagnes, & que, par cette négligence, ils se voyent obligés d'en acheter tous les ans pour plusieurs milliers de ducats des laboureurs des environs d'Ancona & de Rimini. Ce seroit une contrainte salutaire que de les forcer à de telles plantations: si je ne craignois pas m'exposer au ridicule, je proposerois un moyen de leur épargner des sommes considérables, c'est celui de les encourager à des cultures de cette espèce par des récompenses: moyen par lequel on obtient tout du laboureur.

Un des derniers gouverneurs de la Dalmatie, animé d'un zèle patriotique, introduisit dans cette province la culture du chanvre, qui cependant ne subsiste plus avec la même vigueur. Quelques Morlaques, convaincus par l'expérience des avantages de cette culture, la continuent néanmoins, & ne dépensent plus autant pour les toiles étrangeres, dont ils fabriquent chez eux une partie. Pourquoi ne pourroient-ils pas tous reprendre le désir de cultiver une plante qui est devenue pour eux un besoin de première nécessité?

La vie frugale & laborieuse des habitans de la Morlachie, jointe à la pureté de l'air qu'ils respirent, font qu'il s'y trouve, sur-tout dans les montagnes, un grand nombre de gens qui parviennent à un âge très-avancé. Comme ils ignorent cependant à l'ordinaire le tems précis de leur naissance, je ne voudrois pas chercher parmi eux un second DANDO[19]. Je crois pourtant avoir remarqué un bon vieillard qui pourrait faire pendant au célèbre PARR.

[Note 19: Alexandre Cornelius memorat Dandonem Illyricum D. annos vixisse
Plin. 7. c. 48.]

§. XIII.

Des meubles, des Cabanes; de l'habillement & des armes des MORLAQUES.

Les Morlaques aisés se servent, au lieu de matelats, de couvertures grossières, qui leur viennent de la Turquie: rarement un richard parmi eux a un lit comme les nôtres; il est peu commun même de voir un bois de lit travaillé grossièrement, dans lequel ils dorment sans draps & sans matelats, entre leurs couvertures Turques. Le lit de presque tous est la terre nue, couverte, tout au plus, d'un peu de paille, où ils étendent leur grosse couverture, dans laquelle ils s'enveloppent entièrement. En été ils aiment dormir dans une cour en plein air, & cette coutume est sans doute le moyen le plus sûr de se délivrer des insectes domestiques.

Dans leurs cabanes ils ont peu de meubles, & simples, tels comme doit les avoir un peuple de bergers & de laboureurs, qui dans ces arts même est si peu avancé. Si la maison d'un Morlaque a un galetas, & si elle est couverte d'ardoise ou de tuile, les travées servent de garderobe à la famille qui alors est censée vivre d'une manière magnifique: dans ces maisons brillantes même, les dames couchent sur le plancher. Je les ai vues quelquefois moudre jusqu'à minuit, en chantant à haute voix des chansons tout-à-fait diaboliques, dans la même chambre où je devois coucher, & au milieu de dix ou douze personnes étendues par terre, & qui, malgré cette musique dormoient d'un profond sommeil.

Dans les endroits éloignés de la mer & des villes, les maisons des Morlaques ne sont que de pauvres cabanes, couvertes de paille ou de bardeau, appelle Zimblé; couverture usitée sur-tout dans les montagnes, où l'on manque d'ardoise, & où il est à craindre que les vents, en découvrant la cabane, n'ensévelissent les habitans sous les ruines du toit. Le bétail vit dans le même bâtiment, & n'est séparé de ses maîtres que par une simple cloison de baguettes entrelacées, enduite de boue ou de bouse de vache: les murs de la cabane sont encore de la même matière, ou composés de grosses pierres posées à sec les unes sur les autres.

Au milieu de la cabane se trouve le foyer, dont la fumée sort par la porte, le seul endroit par où elle puisse s'échapper. Par cette raison ces misérables demeures sont toutes noires & vernies de suye: tout y sent la fumée, même le lait dont se nourrissent les Morlaques, & qu'ils offrent volontiers aux voyageurs. Les personnes & leurs habits contractent la même odeur empestée. Pendant la saison froide, la famille soupe autour du foyer, & chacun, s'endort au même endroit, où assis à terre il avoit mangé. Quelques cabanes sont garnies, de bancs. Au lieu d'huile, ils brûlent du beurre dans leurs lampes: le plus souvent cependant ils s'éclairent la nuit avec des copeaux de sapin, dont la fumée noircit étrangement leurs visages. Rarement un Morlaque aisé habite une maison, bâtie à la manières des Turcs, ou meublée à la nôtre: les plus riches vivent à l'ordinaire en sauvages. Malgré la pauvreté & la saleté de ces habitations, ce peuple n'y souffre aucune de ces immondices, que nous gardons quelques fois longtems dans nos chambres. Dans ces contrées, personne, ni homme ni femme, quoique malade, pourrait se résoudre à aller à ces nécessités dans sa propre cabane; on porte, dans les cas d'un tel besoin, les mourans même, en plein air. Si un étranger, par mépris ou par ignorance, s'avisoit de salir de cette manière la plus chétive habitation, il risqueroit la vie, ou au moins de recevoir solemnellement la bastonnade.

L'habillement des hommes est simple & économique. Ils se servent, comme les femmes, d'Opanké en guise de souliers: ils se chaussent d'une espèce de brodequin tricoté, nommé Navlakaza, qui au-dessus de la cheville du pied se joint à l'extrémité de la culotte, par laquelle le reste des jambes est couvert. Cette culotte, faite d'une grosse serge blanche, se lie aux hanches par un cordon de laine, qui la serre comme un sac de voyage. La chemise entre peu dans cette culotte. Sur la chemise ils portent un pourpoint, appellé Jacerma, & en hyver ils mettent encore par-dessus un manteau de gros drap rouge, qu'ils nomment Kabaniza, ou Japungia. Leur tête se couvre avec un bonnet, surmonté d'une espèce de Turban cilindrique, appellé Kalpak. Ils se rasent la tête, & ne laissent subsister qu'un petit toupet de leurs cheveux, à la mode des Polonois & des Tartares.

Ils se ceignent les reins avec une écharpe rouge, de laine ou de soye tissue à mailles. Entre cette écharpe & la culotte ils placent leurs armes, en arrière un ou deux pistolets; en avant un énorme couteau, nommé Hanzar, enfermé dans une gaine de laiton, ornée de fausses pierreries. Ce Hanzar est souvent assuré par une chaîne de laiton, qui tourne autour de l'écharpe. A la même place ils mettent un cornet, garni d'étain, dans lequel ils tiennent la graisse nécessaire pour garantir leurs armes de l'humidité, ou pour se guérir eux-mêmes, quand chemin faisant ils se meurtrissent les pieds. De l'écharpe pend aussi une bourse, destinée à contenir un briquet, & le peu d'argent qu'ils peuvent avoir. Le tabac à fumer se conserver encore dans l'écharpe, enfermé dans une vessie séche. Ils tiennent la pipe sur les épaules, laissant la tête dehors, & passant le tuyau entre la chemise & la peau nue. Quand un Morlaque sort de chez lui il porte toujours son fusil sur l'épaule.

Les chefs de la nation sont vêtus avec plus de magnificence. On peut juger du goût de leurs habits par le portrait de mon bon hôte, le Vajvode PERVAN de Courrich. (p. IV.)

§. XIV.

De la poësie, de la musique, des danses & des jeux des MORLAQUES.

Dans les assemblées champêtres, qui se tiennent à l'ordinaire dans les maisons où il y a plusieurs filles, se perpétue le souvenir des anciennes histoires de la nation. Il s'y trouve toujours un chanteur, qui accompagne sa voix d'un instrument, appellé Guzla monté d'une seule corde, composée de plusieurs crins de cheval entortillés. Cet homme se fait entendre en repetant, & souvent en raccommodant, les vieilles Pismé, ou chansons. Le chant héroïque des Morlaques est extrêmement lugubre & monotone. Ils chantent encore un peu du nez, ce qui s'accorde, il est vrai, assez bien avec le son de l'instrument dont ils jouent. Les vers des plus anciennes chansons, conservées par la tradition sont de dix syllabes & sans rime. Les poësies abondent en expressions fortes & énergiques; mais on y apperçoit à peine quelques lueurs d'une imagination vive & heureuse. Elles font cependant une impression singulière sur l'ame des auditeurs, qui peu à peu les apprennent par coeur. J'en ai vu soupirer & pleurer aux passages, qui ne m'avoient aucunement afecté. La valeur des paroles Illyriennes mieux entendue des Morlaques, produit peut-être cet effet: ou, ce qui est plus probable encore, leur esprit simple & peu cultivé, est remué par les impulsions les plus foibles. La simplicité & le désordre, qu'on trouve réunis dans les poësies des Troubadours Provençaux, forment aussi le caractère distinctif des contes poétiques des Morlaques. Il s'en trouve néanmoins dont le plan est assez régulier: mais le lecteur, ou l'auditeur, est toujours obligé de suppléer, par sa pensée, au défaut des détails, nécessaires à la précision, & sans lesquels une narration, en vers ou en prose, paroitroit monstrueuse aux nations éclairées de l'Europe.

Je ne suis pas parvenu à découvrir de ces poësies, dont l'antiquité bien constatée remonte au de-là du quatorziéme siècle. La cause de la perte des plus anciennes, est apparemment la même que celle qui fit disparoitre tant de livres Grècs & Latins, dans les tems de la barbarie réligieuse. Je soupçonne, qu'on en pourroit trouver de plus ancienne datte chez les Méredites, & chez les habitans des montagnes Clémentines, peuples séparés entiérement des autres nations, & qui menent une vie purement pastorale. Mais, qui se flattera de pénétrer impunément jusqu'à ces peuplades sauvages & intraitables? Je me sens assez de courage pour entreprendre une telle expédition; non seulement pour chercher de ces anciennes poësies, mais encore pour étudier l'histoire naturelle de ces contrées totalement inconnues, & qui renferment peut-être encore les plus précieux monumens des Grècs, & des Romains: mais trop d'obstacles s'opposent à l'ordinaire à l'accomplissement de tels desirs.

J'ai traduit plusieurs chansons héroïques des Morlaques, & j'en joindrai une, qui m'a paru bien faite & intéressante, à cette lettre. Sans prétendre la comparer aux poësies d'OSSIAN, je me flatte qu'on y trouvera au moins un autre mérite, celui de peindre la simplicité des anciens tems, & les moeurs de la nation. Le texte Illyrien mettra le lecteur en état de juger combien cette langue sonore & harmonieuse, négligée cependant par les peuples cultivés même qui la parlent, est propre à la musique & à la poësie. OVIDE, pendant qu'il vivoit parmi les Slaves de la mer noire[20], ne dédaigna pas de faire des vers dans leur idiome, & y réussit jusqu'à l'admiration, & à acquérir l'amitié de ces sauvages: quoique par un retour de l'orgueil Romain, il parut se repentir après, d'avoir profané de cette manière les muses Latines[21].

[Note 20: Les Allemands: qui comptent OVIDE parmi leurs poëtes, ne seront pas contens de le voir ici du nombre des Illyriens. Si les Getes & les Goths ont été une même nation, ils auront raison. Car la langue des Goths étoit un dialecte de la Teutonique.]

[Note 21: Ah! pudet, & Getico scripsi sermone libellum,
            Structaque funt nostris barbara verba modis.
            Et placui (gratare mihi), coepique poëtæ
            Inter inhumanos nomen habere Geras.
            OVIDE. de Ponto. IV. Ep. 13.]

La ville de Raguse a produit plusieurs poëtes élégans, & même quelques femmes distinguées par le talent de faire des vers: le plus célèbre de ces poëtes est JEAN GONDOLA. Les autres villes des côtes & des isles de la Dalmatie, n'en manquèrent pas non plus: mais le grand nombre d'Italianismes, introduit dans les dialectes de ces villes, y altère de plus en plus l'ancienne pureté de la langue. Les habiles gens dans cette langue & sur-tout le plus savant entr'eux, l'Archidiacre MATHIAS SOVICH, trouvent le dialecte des Morlaques également barbare & rempli de mots & de façons de parler étrangères[22]. Celui des Bosniens dont se servent aussi les Morlaques montagnards dans l'intérieur des terres, est à mes oreilles plus harmonieux que le dialecte Illyrien des habitans des côtes. Mais revenons à nos chansons.

[Note 22: Depuis mon retour, le savant, pieux & charitable Archidiacre SOVICH, est mort, emportant les regrets de tous les honnêtes gens de sa nation. La mémoire de cet excellent homme, digne d'un meilleur sort & d'une plus longue vie, ne doit se perdre parmi ces compatriotes s'ils chérissent leur honneur. Né à Pétersbourg au commencement de ce siècle, d'un père originaire de Cherso & attaché au service de PIERRE le Grand, il devint orphelin dans l'âge le plus tendre; mais il reçut une excellente éducation dans la maison de l'admiral Zmajevich. Après la mort de cet admiral, il fut ramené en Dalmatie par l'abbé CARAMAN qui avoit été envoyé en Russie pour y chercher les connoissances nécessaires à la correction du Bréviaire Glagolitique. A la recommandation de Mr. ZMAJEVICH, alors archévêque de Zara, le jeune SOVICH entra dans le seminaire della Propaganda, où il s'appliqua à la théologie & principalement à la lecture des manuscripts Glagolitiques. Il aida Monsieur Caraman, mort aussi depuis peu archévêque de Zara, dans la correction du Missel, & à écrire une apologie, qui ne vit pas le jour. Pour rècompense de ses services, il obtint la place d'Archidiacre d'Osero, où il vécut dans une retraite philosophique, partageant le peu qu'il possedoit avec les pauvres & avec ses amis. On l'appella plusieurs fois à Rome pour la correction du Missel: il y alla une seule fois & revint mécontent. Dans sa solitude il n'abandonnoit pas les études, comme le prouvent plusieurs manuscrits précieux de sa composition que j'ai vus entre ses mains. Parmi les productions de sa plume, doit se trouver un ouvrage fin: savoir la Grammatica Slavonica de Meletius Smotrisky, traduit en latin avec le texte à côté, purgée de superfluités, & enrichie d'observations à l'usage des jeunes Ecclésiastiques Illyriens. Cet ouvrage mérite d'autant plus de voir le jour, que la langue Esclavone, usitée dans les livres religieux, & qu'on enseigne dans les séminaires de Zara & d'Almisa, n'a aucune grammaire bien faite, & que, après la mort de Sovich, il ne se trouve plus en Dalmatie personne, qui sache profondémemnt cette langue.]

Quand un Morlaque voyage par les montagnes désertes, il chante, principalement de nuit, les hauts faits des anciens rois & barons Slaves, ou quelque aventure tragique. S'il arrive qu'un autre voyageur marche en même tems sur la cime d'une montagne voisine, ce dernier répéte le verset chanté par le premier; & cette alternative de chant continue aussi longtems que les chanteurs peuvent s'entendre. Un long hurlement, consistant dans un Oh! rendu avec des inflexions de voix rudes & grossières, précède chaque vers, dont les paroles se prononcent rapidement, & presque sans modulation qui est reservée à la dernière syllabe, & qui finit par un roulement allongé, haussé à chaque expiration.

La poësie ne s'est pas perdue entièrement chez les Morlaques, & ils ne sont pas réduits à répéter uniquement les anciennes compositions. Il y a encore beaucoup de chantres, qui après avoir chanté, en s'accompagnant de la Guzla, quelque morceau antique, finissent par des vers composés à la louange de ceux qui les employent. Plus d'un Morlaque est en état de chanter, depuis le commencement à la fin, ces propres vers impromptus, & toujours au son de la Guzla. Ils ne manquent pas d'écrire leurs poësies, quand l'occasion se présente de transmettre à la postérité quelque événement mémorable. La musette, le flageolet, & un chalumeau de plusieurs roseaux, sont encore les instrumens favoris de la nation.

Les chansons nationales, conservées par tradition, contribuent beaucoup à maintenir les anciennes coûtumes. De-là vient que leurs cérémonies, leurs jeux, & leur danses tirent leur origine des tems les plus reculés. Leurs jeux consistent presque tous dans des preuves de force ou d'adresse: comme de sauter plus haut, ou de courir plus vite, ou de jetter le plus loin une pierre qu'on peut soulever à peine. Les Morlaques dansent, au son de la voix ou de la musette, leur danse favorite appellée Kolo, ou cercle; qui change bientôt en celle qu'ils nomment Skosi-gori, ou sauts hauts. Tous les danseurs, hommes & femmes, se tenant par la main, forment un rond, & commencent par tourner lentement. A mésure que la danse s'anime, ce rond prend des figures différentes, & dégénère à la fin en sauts extravagans, exécutés par les femmes même, malgré le désordre qu'ils mettent dans leur habillement. Il est incroyable avec quelle passion les Morlaques aiment cette danse sauvages. Quoique fatigués par le chemin ou par le travail, quoique mal nourris, ils la dansent, & passent plusieurs heures, sans presque prendre de repos dans ce violent exercice.

§. XV.

De la médecine des MORLAQUES.

De ces bals s'ensuivent fréquemment des maladies inflammatoires. Dans un tel cas, comme dans d'autres, les Morlaques se guérissent eux-mêmes, & n'appellent jamais un médecin, puisque heureusement il ne s'en trouve aucun parmi eux. Une bonne quantité de Rakia, ou d'eau-de-vie, est leur première potion médicinale: si la maladie ne s'amende pas, ils infusent dans l'eau-de-vie une bonne dose de poivre, on de poudre à canon, & ils avalent la mixture. Après quoi ils se couvrent bien si c'est en hyver; ou, si c'est en été, ils s'exposent, couchés sur le dos, aux ardeurs du soleil, afin, comme ils disent, de suer le mal. Ils ont contre la fièvre tierce une cure plus systématique. Le premier & le second jour, ils prennent un gobelet de vin, dans lequel trempe une pincée de poivre: le troisième & le quatrième, ils doublent la dose. J'ai vu plus d'un Morlaque parfaitement remis par le moyen de cet étrange fébrifuge.

Ils guérissent les obstructions, en appliquant une grande pierre platte sur le ventre du malade; & les rhumatismes par de violentes frictions, qui écorchent d'un bout à l'autre le dos du patient. Contre les douleurs de rhumatismes, ils employent encore une pierre rougie au feu, & enveloppée d'un linge mouillé. Pour reprendre l'appétit, perdu à la suite d'une longue fièvre, ils boivent copieusement du vinaigre. Mais le dernier & principal remède, dont ils se servent, quand ils peuvent l'avoir, dans les cas les plus désespérés, c'est le sucre, dont ils mettent un morceau encore dans la bouche des mourans, pour qu'ils puissent passer dans l'autre vie avec moins d'amertume. Ils employent l'Ivette contre les douleurs des jointures, & appliquent fréquemment les sangsues aux membres enflés.

Dans les endroits, où se trouve une ochre rougeâtre, on a la coutume de mettre de cette terre sur les blessures & sur les contusions: comme on sait aussi en Bohème & en Misnie, où cette terre abonde. Greisel qui rapporte ce remède, a reconnu sa vertu par sa propre expérience, comme je l'ai expérimentée aussi sur moi en Dalmatie. Sans avoir étudié l'anatomie, les Morlaques savent très-bien remettre les membres disloqués & fracturés: ils saignent habilement, avec un instrument, semblable à celui avec lequel on tire du sang aux chevaux, sans jamais causer ces accidens, qui suivent si souvent l'usage de la lancette.

§. XVI.

Des funérailles des MORLAQUES.

Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà avec de véritables hurlemens, qui redoublent quand le prêtre vient le prendre. Dans ces momens de tristesse, les Morlaques parlent au cadavre, & lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde. Après ces cérémonies on couvre le mort d'une toile blanche, & on le porte à l'église, où recommencent les lamentations, & où les parentes du défunt & des pleureuses louées, chantent sa vie d'un ton lugubre. Quand il est enterré, tout le cortège funèbre, avec le curé de la paroisse, retourne à la maison du défunt, où, en mêlant les prières avec la crapule, on fait un repas immodéré.

Pour marquer de l'affliction, les hommes se laissent croître la barbe pendant quelque tems: coutume qui, comme plusieurs autres de ce peuple, approche de celle des Juifs. Un bonnet bleu ou violet est encore un signe de deuil. Les femmes s'enveloppent la tête d'un mouchoir bleu ou noir, & couvrent de noir tout ce qui est rouge dans leurs habillemens.

Pendant la première année, après l'enterrement d'un parent, les femmes Morlaques vont, au moins chaque jour de fête, faire de nouvelles lamentations sur le tombeau, & y répandre des fleurs & des herbes odorantes. Si la nécessité les force quelquefois de manquer à ce devoir, elle s'excusent auprès du mort, en lui parlant comme s'il étoit vivant, & lui rendent compte des raisons qui les ont empêchées de lui faire la visite accoutumée. Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde, & lui adressent souvent les questions les plus singulières. Tout cela se chante d'un ton lamentable & mésuré. Les jeunes filles, qui désirent d'apprendre les belles manières de la nation, accompagnent souvent ces femmes, & chantent avec elles des duets vraiment funèbres.

Voilà les observations que j'ai faites sur les moeurs d'une nation jusqu'ici peu connue & méprisée. Je ne prétends pas que ces détails, que j'ai ramassés dans une grande étendue de pays, & dans des endroits assez éloignés l'un de l'autre, conviennent également à tous les villages de la Morlachie. Les différences cependant, qui pourraient s'y trouver, seront peu considérables.

* * * * *

ARGUMENT du poëme Illyrien suivant.

Asan, capitaine Turc, est blessé dans un combat, & sa blessure le met hors d'état de retourner dans sa maison. Sa mère & sa soeur vont le visiter dans le camp: mais sa femme, retenue par une pudeur qui nous paroîtra étrange, n'ose pas y aller aussi pour voir son mari. Asan prend cette délicatesse pour un défaut de sentiment de la part de sa femme, s'en fâche, & dans le premier mouvement de sa colère, il lui envoie une lettre de répudiation. On arrache cette tendre épouse & mère à cinq créatures touchantes, à ses enfans, dont le dernier est encore au berceau, & elle les quitte avec la douleur la plus amere. A peine revenue dans la maison de son père, les principaux seigneurs du voisinage demandent sa main. Son frère, le Begh Pintorovich, l'accorde au Cadi, ou au juge d'Imoski: malgré les prières de sa soeur désolée, qui aimoit toujours son premier époux & ses enfans avec la plus vive tendresse. Le cortège nuptial, pour aller à Imoski devoit passer devant la maison d'Asan, qui, guéri de ces blessures & revenu chez lui, se répent vivement de son divorce. Connoissant parfaitement le coeur de celle, qui avoit été son épouse, il envoie à sa rencontre deux de ses enfans, auxquels elle fait des présens, qu'elle avoit préparés pour eux. Alors Asan lui-même fait entendre sa voix en rappellant ses enfans, & en se plaignant de l'insensibilité de leur mère. Ce reproche, le départ de ses enfans, la perte d'un mari que, malgré ses manières rudes, elle aimoit autant qu'elle en étoit aimée, causent une si grande révolution dans l'ame de cette jeune épouse qu'elle tombe morte subitement, & sans proférer une parole.

XALOSTNA PJESANZA
PLEMENITE
ASAN-AGHINIZE.

       Sto se bjeli u gorje Zelenoi?
       Al-su snjezi, al-su Labutove?
       Da-su snjezi vech-bi okopnuli;
       Labutove vech-bi poletjeli.
       Ni-su snjezi, nit-su Labutove;
       Nego sciator Aghie Asan-Aghe.
       On bolu-je u ranami gliutimi.
       Oblaziga mater, i Sestriza;
       A Gliubovza od stida ne mogla.

       Kad-li-mu-je ranam' boglie bilo,
       Ter poruça vjernoi Gliubi svojoi:
       Ne çekai-me u dworu bjelomu,
       Ni u dworu, ni u rodu momu.
       Kad Kaduna rjeci razumjela,
       Josc-je jadna u toi misli stala.
       Jeka stade kogna oko dwora:
       J pobjexe Asan-Aghiniza
       Da vrât lomi kule niz penxere,
       Za gnom terçu dve chiere djevoike:
       Vrati-nam-se, mila majko nascia:
       Ni-je ovo babo Asan-Ago
       Vech daixa Pintorovich Bexe.

CHANSON SUR LA MORT DE L'ILLUSTRE EPOUSE D'ASAN-AGA.

Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont ce des neiges, ou des cygnes? Les neiges seroient fondues aujourd'hui, & les cygnes se seroient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé & se plaignant amerement. Sa mère & sa soeur sont allées le visiter: son épouse seroit venue aussi, mais la pudeur la retient.

Quand la douleur de ses blessures s'appaisa, il manda à sa femme fidelle: «Ne m'attends pas ni dans ma maison blanche, ni dans ma cour, ni parmi mes parens». En recevant ces dures paroles cette malheureuse reste triste & affligée. Dans la maison de son époux, elle entend les pas des chevaux, & désespérée elle court sur une tour pour finir ses jours en se jettant par les fenêtres. Ses deux filles épouvantées, suivent ses pas incertains, en lui criant: Ah, chere mere, ah! ne suis pas: ces chevaux, ne sont pas ceux de notre père Asan; c'est ton frère, le Beg Pintorovich qui vient te voir.

       J vratise Asan Aghiniza,
       Ter se vjescia bratu oko vrâta.
       Da! moi biate, welike framote!
       Gdi-me saglie od petero dize!
       Bexe muçi: ne govori nista.
       Vech-se máscia u xepe svione,
       J vadi-gnoi Kgnigu oproshienja,
       Da uzimglie podpunno viençanje,
       Da gre s'gnime majci u Zatraghe.
       Kad Kaduna Kgnigu prouçila,
       Dva-je sina u çelo gliubila,
       A due chiere u rumena liza:
       A s'malahnim u besicje sinkom
       Odjeliti nikako ne mogla.
       Vech-je brataz za ruke uzeo,
       J jedva-je finkom raztavio:
       Ter-je mechie K'sebi na Kogniza,
       S'gnome grede u dworu bjelomu.

       U rodu-je malo vrjeme stâla,
       Malo vrjeme, ne nedjegliu dana,
       Dobra Kada, i od roda dobra,
       Dobru Kadu prose sa svi strana;
       Da majvechie Imoski Kadia.
       Kaduna-fe bratu svomu moli:

       «Ai, tako te ne xelila bratzo!
       Ne moi mene davat za nikoga,
       Da ne puza jadno serze moje
       Gledajuchi sirotize svoje».

A ces voix l'épouse d'Asan tourne ses pas, & courant les bras étendus vers son frère, elle lui dit: «Ah mon frère! vois ma honte extrême! Il me répudie, moi qui lui ai donné cinq enfans»! Le Beg se tait & ne répond rien: mais il tire d'une bourse de soye vermeille, une feuille de papier, qui permet à sa soeur de se couronner pour un nouveau mari, après qu'elle sera retournée dans la maison de ses pères. La dame affligée voyant ce triste écrit, baise le front de ses fils & les joues de rose de ses deux filles. Mais elle ne peut pas se séparer de l'enfant au berceau. Le sévére Beg l'en arrache, l'entraine avec force, la met à cheval, & la ramene dans la maison paternelle.

Peu de tems après son arrivée, le peu de tems de sept jours à peine écoulé, de toute part on demande en mariage la jeune & charmante veuve, issue d'un sang illustre. Parmi les nobles prétendans se distingue le Kadi d'Imoski. D'une voix plaintive elle dit alors à son frère: «ne me donne pas à un autre mari, mon cher frère: mon coeur se briseroit dans ma poitrine, si je revoyois mes enfans abandonnés».

       Ali Bexe ne hajasce nista,
       Vech-gnu daje Imoskomu Kadii.
       Josc Kaduna bratu-se mogliasce,
       Da gnoi pisce listak bjele Knighe
       Da-je saglie Imoskomu Kadii.

       «Djevoika te liepo poz dravgliasce,
       A u Kgnizi liepo te mogliasce,
       Kad pokupisc Gospodu Svatove
       Dugh podkliuvaz nosi na djevoiku;
       Kadà bude Aghi mimo dwora,
       Neg-ne vidi sirotize svoje».

       Kad Kadii bjela Kgniga doge
       Gospodu-je Svate pokupio.
       Svate Kuppi grede po djevoiku.
       Dobro Svati dosli do djevoike,
       I Zdravo-se povratili s'gnome.

       A Kad bili Aghi mimo dvora,
       Dve-je chierze s'penxere gledaju,
       A dva fina prid-gnu izhogiaju,
       Tere svajoi majçi govoriaju.

       «Vrati-nam se, mila majko nascia,
       Da mi tebe uxinati damo».

       Kad to çula Asan-Aghiniza,
       Stariscini Syatov govorila:

       «Bogom, brate Svatov Stariscina,
       Ustavimi Kogne uza dvora,
       Da davujem sirotize moje»

       Ustavise Kogne uza dvora,
       Svoje dizu liepo darovala.
       Svakom' sinku nozve pozlachene,
       Svakoi chieri çohu da pogliane.
       A malomu u besicje sinku
       Gnemu saglie uboske hagline.

       A to gleda Junak Asan-Ago;
       Ter dozivglie do dva sina fvoja:

       «Hodte amo, sirotize moje,
       Kad-se nechie milovati na vas
       Majko vasciâ, serza argiaskoga».

       Kad to çula Asan Aghiniza,
       Bjelim liçem u Zemgliu udarila;
       U put-se-je s'duscjom raztavila
       Od xalosti gledajuch sirota.

Le Beg ne fait point d'attention à ses prières, & s'obstine à la donner au Kadi d'Imoski. Alors elle le prie de nouveau: puisque tu veux absolument me marier, envois au moins une lettre en mon nom au Kadi, & dis-lui: la jeune veuve te salue & te prie par cet écrit, que quand tu viendras la chercher, accompagné des seigneurs Svati, de lui apporter un voile, avec lequel elle puisse se couvrir, afin qu'en passant devant la maison d'Asan, elle ne voie pas ses enfans orphelins.

Après avoir reçu la lettre, le Kadi assemble sur le champ les seigneurs Svati pour chercher son épouse, & pour lui porter le long voile qu'elle demande. Les Svati arrivent heureusement à la maison de l'épouse, & la conduisent avec le même bonheur vers la demeure de son époux.

Arrivée, chemin faisant, devant la maison d'Asan, ses deux filles la voyent d'un balcon, & ses deux fils courent à sa rencontre, en criant: «chère mère reste avec nous; prens chez nous des rafraichissemens».

La triste veuve d'Asan, entendant les cris de ses enfans, se tourne vers le premier Svati: «Pour l'amour de Dieu, cher & vénérable arrête les chevaux près de cette maison, afin que je donne à ces orphelins quelque gage de ma tendresse». Les chevaux s'arrêtent devant la porte, elle descend & offre des présens à ses enfans: elle donne aux fils des brodequins d'or, & de beaux voiles aux filles. Au petit inocent, qui couche dans le berceaux, elle envoit une Robe.

Asan voyant de loin cette scene, rappelle ses fils: «revenez à moi, mes enfans; laissez cette cruelle mère, qui a un coeur d'airain, & qui ne ressent plus pour vous aucune pitié».

Entendant ces paroles, cette veuve affligée pâlit & tombe par terre. Son ame quitte son corps au moment qu'elle voit partir ses enfans.

FIN