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Lettres à Françoise

Chapter 26: XXIV
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About This Book

A series of letters from an older relative to a young woman concluding her schooling, blending personal counsel and social commentary on education, courtship, marriage, manners, and the shifting role of women in society. The epistolary essays mix anecdotes, practical guidance, reflections on family and social institutions, and suggestions for conduct and self‑preparation for adult life, addressed in a conversational tone intended for direct use and reflection by young readers.

XXII

L’attente.—Utilité d’une vie réglée dans les moments de crise morale.—L’ordre imposé; l’ordre choisi.—La plupart des vies féminines sont désordonnées.—Comment régler sa vie?—Examen des aptitudes personnelles.—La veille et le sommeil.—Un vers latin.—Le profit du soir.

Parce que vous avez le mariage en tête, petite Françoise, et que vous m’avez chargé de plaider votre cause, je n’entends pas abdiquer mes vieilles fonctions d’oncle prêcheur... Laissons Mme Le Quellien et les Despeyroux déblayer la carrière où vous rêvez de vous élancer en compagnie de Maxime, et revenons, pour cette fois, à nos exercices familiers. Aussi bien vous n’êtes pas encore mariée...

—Mais, mon oncle, je ne pense plus qu’à mon mariage!...

Voilà justement l’excès à éviter. Tout être humain traverse, au cours de la vie, un certain nombre de crises qu’on pourrait appeler des crises d’attente, pendant lesquelles un événement qui ne dépend pas de lui, mais qui le touche, est en suspens... Et la tentation est forte, pendant de telles crises, de tout laisser là, de renoncer à l’effort, de ne pas vivre, en un mot, jusqu’au moment où l’événement s’accomplit.

Eh bien! c’est une mauvaise hygiène de l’âme.

La bonne hygiène est au contraire de s’appliquer, par le temps de crise, à ne négliger aucune des habituelles occupations de la vie courante, travaux, lectures, délassements... Actuellement, Françoise, cette discipline vous est facile, car votre journée à l’institut Berquin est réglée heure par heure, et vous n’avez qu’à faire exactement et minutieusement ce qui vous est imposé pour que le temps coure assez vite et que l’activité amortisse l’anxiété... Plus tard, quand vous serez maîtresse de vos journées et que nulle règle imposée n’en distribuera les heures, le point sera d’assurer vous-même cette distribution, puis, vous étant ainsi imposé une règle, d’y obéir. Ainsi vous parerez au péril de voir votre volonté se dissoudre par les tourmentes morales, et les périodes de paix seront défendues contre l’ennemi sournois de la quiétude: l’ennui.

L’absence de règle dans la vie fut longtemps considérée comme une marque d’indépendance d’esprit, et le désordre comme le compagnon nécessaire du génie. On est revenu aujourd’hui de cette fantaisie romantique. Un artiste fort pénétrant, Georges de Porto-Riche, a écrit franchement dans une curieuse pièce: «Les vrais artistes sont des réguliers.» L’observation est juste: Gœthe, Hugo, George Sand, furent des réguliers, en ce sens du moins que nulle crise de leur vie n’arrêta leur labeur. Leconte de Lisle écrivait quatorze vers chaque jour, quitte à les déchirer le lendemain s’il les trouvait mauvais. L’œuvre énorme d’un Zola n’est humainement possible que lorsque l’écrivain (et c’est le cas de l’auteur de Travail) s’impose quotidiennement l’effort d’un certain nombre de pages.

Ce qui est vrai de tels artistes, petite Françoise, l’est à plus forte raison des gens qui ne travaillent pas pour la gloire et dont la modeste activité se borne aux limites de la maison, du foyer. Une vie désordonnée qui a produit un chef-d’œuvre n’est pas entièrement perdue; mais à quoi aura servi une vie médiocre si elle fut, en plus, désordonnée? Or, la règle, l’ordre, sont encore plus universellement absents de la vie des femmes que de celle des hommes. Dans la classe à laquelle vous appartenez, chère enfant, l’homme a d’ordinaire une fonction sociale, un métier comportant des heures laborieuses, des rendez-vous d’affaires, des nécessités périodiques de bureau et de démarches... La femme au contraire est, chez elle, maîtresse de son temps. Elle a autant de devoirs que l’homme, mais ces devoirs ne lui sont dictés que par sa conscience. Elle a plus d’indépendance et plus de loisirs... Hélas! l’usage qu’elle fait de cette liberté est rarement satisfaisant. Les plus frivoles se laissent simplement vivre; des sous-ordres accomplissent tant bien que mal le gros œuvre domestique; la maîtresse du logis n’intervient que par quelques impatiences et quelques colères... Sa vie a deux parts: les divertissements plus ou moins fréquents qui la distraient d’elle-même, et les intervalles de ces divertissements, où elle s’ennuie... Quant aux femmes plus sérieuses, à celles qui vraiment s’occupent de «leur intérieur», de leur mari, de leurs enfants, leur péché est souvent l’excès opposé: elles se laissent envahir par les menus soucis, par la collaboration superflue à toutes les intimes besognes de la maison. Elles ne réservent rien de leur journée pour ce devoir impérieux de tout être humain: connaître sa personne morale et la diriger vers le mieux.

Si quelques-unes de ces «femmes sérieuses» lisaient les lignes que je vous écris en ce moment, ma mignonne amie, je suis bien sûr qu’elles hausseraient les épaules.

«Il est bon, vraiment, ce psychologue, avec sa personne morale et sa direction vers le mieux!... On voit bien qu’il n’a pas de ménage à surveiller ni d’enfants à élever...»

Eh bien! le psychologue insiste; il affirme qu’une femme n’est pas obligée d’être ou étrangère aux soins de son foyer ou abrutie par ces mêmes soins. Souci du perfectionnement personnel, soins de l’intérieur, tout cela peut trouver place dans la même vie féminine, à la condition que cette vie connaisse l’ordre et s’astreigne à la règle. «Il faut, disait un chimiste dont le nom m’échappe,—Sainte-Beuve le cite dans son article sur Louvois,—il faut commencer quatre fois plus de choses qu’on n’en peut accomplir.» La phrase est paradoxale, mais la vérité en est toute proche, et c’est que «chacun de nous peut accomplir quatre fois plus de choses qu’il n’en commence». Car presque personne, sorti du collège, n’a de règle et d’ordonnance dans sa vie, sinon celles qu’imposent les événements et le métier. Or, la vraie règle est celle qu’on s’impose à soi-même, la règle de sa propre liberté.

Comment régler sa vie, Françoise? ou, pour préciser, comment régler votre vie, le jour prochain où vous cesserez d’être une pensionnaire disciplinée pour devenir, d’abord une jeune fille maîtresse de ses heures, puis une épouse? Considérez cette vie indépendante, qui va bientôt être la vôtre, comme un canevas solide et nu: quelle étoffe allez-vous broder dessus? Sera-ce un simple fouillis de points analogues aux tapisseries que font les enfants pour se divertir, ou sera-ce une broderie savante, conduite avec méthode sur un dessin médité et soigneusement tracé à l’avance?... Votre choix est fait, n’est-ce pas? Vous voulez broder d’harmonieuses arabesques sur le canevas de votre vie de femme?

Étudions ensemble les procédés pratiques, jolie brodeuse.

Il faut d’abord bien fixer le dessin, c’est-à-dire (parlons sans figure) bien déterminer l’objet de votre activité. J’ai eu assez souvent le plaisir de m’entretenir avec vous pour connaître vos penchants, vos aptitudes, un peu de vos rêves. Vous avez le goût des choses de l’esprit, avec une tendance aux sciences d’observation, au document sur les réalités modernes. Vous prisez les arts, sans passion, cependant avec une ferveur spéciale pour la musique, un peu d’indifférence pour la poésie ou même la littérature pure... Vous aimez les humbles, les pauvres, les ignorants, et leur situation inférieure dans la vie sociale vous préoccupe, vous émeut, ce qui est fort bien... Vous avez besoin, pour vous bien porter, d’exercices physiques, et vous y êtes leste et résistante. Enfin vous êtes ménagère adroite. Aucun de ces principes d’activité ne devra être exclu de votre vie, et le dessin de la fameuse broderie devra associer, sans les embrouiller, les traits distincts auxquels chacune de vos aptitudes, chacun de vos goûts, fournit le départ et l’essor.

Les nécessités quotidiennes, d’abord chez votre mère et plus tard dans votre ménage, vous offriront l’occasion d’employer vos capacités de gouvernement domestique. Il ne s’agira pour vous que de limiter le temps que vous y consacrerez. Quand une femme vous dit: «Mon intérieur ne me laisse pas un instant de repos», n’en croyez rien. Il n’y a pas d’intérieur si compliqué, si surchargé, dont une femme intelligente ne puisse assurer le fonctionnement avec deux heures d’effort bien employé par jour, en temps normal. A ces deux heures de travail domestique, si vous ajoutez le temps nécessaire à la toilette, aux courses indispensables, aux repas, vous constaterez vite que huit heures vous sont prises quotidiennement par le devoir courant, par votre «métier de femme». Restent seize heures à partager entre le sommeil et le loisir.

Ce partage, chacun doit l’effectuer suivant son tempérament; mais l’usage ordinaire est de ne pas l’effectuer du tout, de laisser le hasard, la veulerie accidentelle, faire la répartition des heures entre la veille et le repos. Or, on peut affirmer comme une loi générale que toute vie humaine où les heures du sommeil ne sont pas fixes est une vie désordonnée. Notez qu’il ne s’agit pas de se lever à telle ou telle heure, de dormir un plus ou moins grand nombre d’heures, mais simplement que ces heures soient invariables. Balzac dormait de six heures du soir à minuit; mais il travaillait de minuit à six heures du lendemain. Levez-vous à midi s’il vous plaît, mais alors levez-vous toujours à midi, et que votre vie soit organisée sur le lever méridien. Dans la pratique, il est évidemment préférable de se lever au moment où commence à fonctionner la vie autour de soi: il est donc naturel qu’un citadin quitte son lit plus tard qu’un paysan...

D’autre part, toute une vie intense, une vie de sociabilité et d’intellectualité, à Paris, se vit le soir; l’activité parisienne s’apaise entre minuit et une heure du matin; elle recommence vers huit heures. Je ne dis pas qu’une Parisienne doive se lever à huit heures et se coucher à minuit. Je dis seulement qu’elle dépensera beaucoup de temps inutilement et perdra beaucoup du bénéfice social de la grande capitale si elle se couche à neuf heures du soir pour se lever à cinq heures du matin. Un grand principe d’harmonie vitale est de vivre en conformité avec son milieu. Si cette conformité semble impossible au tempérament, mieux vaut changer de milieu résolument.

Le temps du sommeil utile, c’est trop évident, varie suivant les natures et les âges. Un vieil adage latin disait:

Vix pigris septem, nemini concedimus octo!

Ce qui signifie: «Sept heures pour les paresseux—et encore!—huit heures pour personne...» Je dirais plutôt qu’il faut, là-dessus, que chacun fasse sur soi-même un essai loyal. Couchez-vous quinze jours durant exactement à la même heure: la nature se chargera d’établir l’heure moyenne de votre réveil, qui doit être celle du lever... Le sommeil est presque le seul besoin physique dont on puisse mesurer ainsi quasi mathématiquement l’intensité.

J’admettrai, Françoise, qu’à votre jeune âge les huit heures refusées par l’hexamètre ci-dessus aux paresseux soient excusables. Cela vous permet encore de vous coucher à onze heures pour vous lever à huit. Ma préférence est pour ces deux dernières heures. Non pas que je vous conseille de passer toutes vos soirées au théâtre ou dans le monde: si vous épousez Maxime, il n’y faudra pas songer, et d’ailleurs ce n’est guère enviable. Mais la soirée au logis, dès qu’elle est organisée, est un des moments les plus agréables et les plus fructueux de la vie. Convenons que presque dans aucun ménage parisien elle n’est organisée. Dépenser sa soirée dehors jusqu’à deux heures du matin, ou se coucher à neuf heures si l’on ne sort pas, voilà le régime de nos concitoyens. Il est imbécile. Entre neuf heures du soir et cette heure du coucher qui se place fort bien de onze heures à minuit, il y a pour les âmes soucieuses de leur progrès personnel un laps de temps précieux. Sans crainte d’être dérangé ou distrait on peut alors lire, écrire, ou simplement méditer, bien mieux que dans le brouhaha fiévreux de la journée parisienne. N’usât-on que deux fois par semaine de ces heures nocturnes, songez, Françoise, qu’elles suffiraient, dans l’espace de deux années, à un esprit prompt comme le vôtre, pour apprendre une langue usuelle, pour connaître les chefs-d’œuvre d’une littérature, pour accomplir un progrès décisif dans une science, dans la technique d’un art. Oh! je vous en prie, chère enfant, ne supprimez pas de vos projets l’usage studieux de quelques soirs par semaine! Quand certaines femmes que je connais, et qui sont d’honnêtes et charmantes femmes, regardent en arrière et se remémorent les soirs de leur vie entre vingt-cinq et trente-cinq ans, il me semble qu’elles doivent rougir d’avoir si vainement jeté au vent une monnaie précieuse...

Me voilà, Françoise, au bout de mon papier; c’est donc ma prochaine lettre qui vous proposera une règle des heures diurnes.


XXIII

La jambe d’une dame âgée.—Reprise du programme: les heures de veille.—Influence de la jeunesse sur le mobilier.—Les travaux choisis.—Système de la nervure centrale.—L’art consolateur.—Beauté et noblesse de la règle.

Les inévitables incidents qui surgissent autour de tous les projets humains, dès qu’ils exigent le concours de plusieurs volontés, encombrent et retardent les décisions définitives. Voilà-t-il pas, chère enfant, que la grand’mère de notre saint-cyrien—personne autoritaire avec d’autant plus de raison qu’elle résume les espérances dotales de Maxime—s’avise d’avoir un accès de goutte rhumatismale! Sa jambe, allongée dans un soigneux emmaillotage sur un tabouret articulé, barre provisoirement la route à vos communes espérances. La vieille dame ne veut s’occuper que de son mal tant qu’elle souffre. Que faire, Françoise? Je vous l’ai dit au cours de ma dernière lettre: continuer le labeur et le perfectionnement quotidiens avec plus de minutieuse application que jamais.—Sans rêver?... Non pas; mais en ordonnant, en réglant votre rêve même. Bientôt, vous serez libre, vos études achevées; bientôt, peut-être, vous serez épouse, vos souhaits accomplis... Achevons d’établir ensemble le plan utile de ces heureuses journées que vous trouvez lentes à venir, mais qui accourent vers vous cependant, de l’horizon de la vie, aussi rapides qu’elles s’enfuiront lorsque vous voudrez les retenir.

Nous sommes d’accord, Françoise, sur ce point qu’il n’est pas de vie régulière compatible avec l’irrégularité de dormir. Nous avons, élargissant la mesure concédée par l’hexamètre latin, réservé huit heures au sommeil. Ces huit heures pourront être parfois diminuées par un coucher plus tardif; mais l’heure du lever doit être constante, tout au moins au cours de chaque saison. Restent à distribuer les seize heures de veille entre les travaux imposés, les travaux choisis et les divertissements.

J’appelle travaux imposés ceux qui sont la conséquence du rôle social: et le plus humble, la plus humble d’entre nous, ont leur rôle social comme les plus marquants.

Dans votre temps et dans votre pays, quel est le travail imposé par son rôle social à une jeune fille telle que vous, une fois sortie de pension?

C’est, d’abord, l’apprentissage direct des fonctions de maîtresse de maison... Rien de plus charmant, pour l’œil d’un ami familier, si cet ami est tant soit peu observateur, qu’un foyer où commence à se manifester, à travers les habitudes maternelles, l’influence toute neuve de la fille de la maison, fraîche émoulue des pensionnats. Très vite, le mobilier, l’arrangement, la table, les réceptions prennent une autre allure... Les coutumes traditionnelles se tempèrent d’un goût instinctif de réforme, de progrès. Toutes sortes de menus inconvénients d’installation auxquels les parents s’étaient résignés, par ennui de l’effort, choquent l’impatiente jeunesse de la nouvelle venue: pour qu’ils soient abolis, elle se charge aussitôt de l’effort, et la voilà pour la première fois aux prises avec la réalité des œuvres domestiques,—la voilà responsable pour la première fois... Si les objets ont ces larmes que leur prête le poète, combien la venue souveraine de la jeune fille doit être redoutée par les confortables acajous, par les reps côtelés, par les pendules cubiques de marbre noir sur lesquelles s’assied un personnage de faux bronze—par les salles à manger assombries de boiseries moroses, telles que les aimaient les architectes du siècle dernier jusqu’au présent renouveau de l’art décoratif!... Voici que s’affirme le goût moderniste: les meubles pesants sont expulsés; de claires tentures remplacent les papiers sombres ou fanés; les vieux rideaux jaloux qui barraient l’accès du jour sont décrochés, remplacés par des soies ou des toiles légères, transparentes; les boiseries noirâtres de la salle à manger s’étonnent de leur vêtement neuf, blanc, vert pâle, gris clair; l’art, la jeunesse et la lumière pénètrent ensemble dans l’antique logis...

Précieux courage d’innover, même s’il en coûte quelques erreurs! Ce courage ne sied vraiment qu’à l’adolescence. Les vieux sont fatigués ou sceptiques. La jeune fille rajeunit l’organisation et la direction du ménage; et c’est vraiment là un travail qui lui est imposé par le bon sens... Toutefois, Françoise, se contenter de l’accomplir et se divertir ensuite serait tout de même encore gâcher de belles heures. La part du travail choisi doit être large pour la jeune fille qui, comme vous le ferez bientôt, habite un temps la maison paternelle entre la sortie de pension et le mariage.

Cet intervalle qui sépare la vie scolaire de la vie mariée, les jeunes filles y pensent sans tendresse et ne rêvent, avant et pendant, que de l’abréger... Vous-même, chère enfant, si clairvoyante et de tempérament si bien équilibré, je sais bien que vous m’envoyez au diable—in petto—lorsque je vous dis que c’est un temps fructueux, béni, et que, s’il convient de marier jeunes les jolies pensionnaires émancipées, il ne faut pas pour cela sacrifier le stagese confondre—avec celles que je vous donnais naguère pour préconiser les longues fiançailles... Oui, Françoise, les deux ou trois années passées par la jeune fille dans la famille, ses «études» proprement dites achevées, sont extrêmement profitables si elles sont bien employées. La jeune fille y apprend son métier de maîtresse de maison, et, en même temps, elle y complète, elle y refait l’éducation de son esprit. Taine dit quelque part (je vous ai déjà cité ce propos) que l’esprit de l’homme pousse ses fleurs les plus belles entre seize et vingt-trois ans. La floraison intellectuelle de la jeune fille commence à peu près en même temps, mais elle est plus rapide et plus courte: vers vingt et un ans sa «période tainienne» est achevée: l’esprit ne donnera plus ensuite que les fleurs d’arrière-saison, rares et vite déchues. On peut le dire hardiment: toute femme qui s’est mariée sans avoir, avant son mariage, étudié et réfléchi librement pendant une ou deux années (selon la promptitude de l’esprit) n’aura jamais de culture... La vie d’une épouse est trop aisément dévorée par les devoirs ou les divertissements pour qu’elle puisse y commencer un régime d’effort intellectuel. Voilà pourquoi tant de petites demoiselles qui ont eu des succès de cours ou de concours, qui ont décroché des brevets, fussent-ils supérieurs, à leurs examens, se muent rapidement en bécasses ignorantes et paresseuses ou en insupportables snobettes parlant de tout sans rien savoir au fond.

Donc, Françoise, tandis que, s’il plaît à Dieu et à votre famille, vous jouirez, l’an prochain, du doux temps des fiançailles, il conviendra de distribuer avec méthode les heures que laisseront libres les soins de la maison, les ingénieux labeurs de couture—confection de blouses ou de chapeaux—les relations sociales et la correspondance. Tout cela vaut, en bloc, à peu près cinq heures: deux pour la maison, deux pour la vie sociale, une pour les chiffons; si vous ajoutez quatre heures pour les repas et la toilette, il subsiste encore sept heures pour le loisir et les travaux de choix. Donnez trois heures au loisir: c’est encore quatre heures qui restent, quatre libres heures que vous pouvez utiliser pour votre perfectionnement quotidien. Quatre heures! On ne peut guère fournir par jour un plus long effort intellectuel intensif... Quatre heures par jour de méditation et de notes,—voilà de quoi avoir écrit au bout de la vie les mémoires de Saint-Simon...

Ces quatre heures précieuses, Françoise, comment les emploierez-vous?... Il serait fâcheux, je vous en avertis d’avance, de vouloir y loger une réduction du système d’enseignement pratiqué à l’institut Berquin, l’enseignement à la fois encyclopédique et superficiel... Vous admettrez donc qu’il vous a fourni «des clartés de tout»—quitte à contrôler et à compléter vos connaissances générales à mesure que les questions surgiront devant vous... Le procédé que je vous recommande est d’étudier tel art ou telle science qui vous sollicitent, pour lesquels votre éducation scolaire vous démontra vos propres aptitudes, et de vous perfectionner dans cet art, dans cette science, en ne négligeant aucune documentation latérale à son propos. Bientôt vous vous apercevrez qu’il n’y a guère moyen d’être vraiment érudite en ceci et ignare en tout le reste,—qu’une connaissance complète de certaine application de l’esprit humain conduit à l’intelligence de beaucoup d’autres. Ainsi votre culture générale se groupera, se distribuera autour d’une culture spéciale, plus importante et plus poussée, ce qui est le principe d’une bonne culture—même au réel et toute figure à part.

Exemple: vos goûts personnels et vos dons naturels ont toujours fait de vous, à Berquin, la plus «forte en histoire» de la classe... Que l’étude approfondie de l’histoire serve de nervure centrale à votre système de travail libre. A propos de l’histoire, quantités de notions de géographie, d’art, de sciences, de littérature, s’imposeront tour à tour: et, comme vous les épinglerez sur des notions fortement acquises, elles s’incorporeront à leur tour à votre patrimoine intellectuel. Dans l’étude de l’histoire, un système identique se recommande: choisir une époque qui soit la nervure principale sur laquelle se grefferont les études successives des autres époques. Procédé assurément recommandable, parce qu’il nous est enseigné par l’infaillible nature...

Vous joindrez à l’étude documentaire préférée la culture de l’art que vous goûtez le plus: c’est pour vous, Françoise, la musique, et vous y êtes assez douée pour qu’il vaille de ne la pas abandonner. Si vous n’aviez de goût pour aucun art principal, je vous dirais: «Abstenez-vous...» Rabattez-vous plutôt sur quelque art secondaire, où la bonne volonté suffit: la photographie, la tapisserie, voire la reliure... Il est toujours inutile de fabriquer de mauvais tableaux, de plates poésies, inutile d’écorcher des chefs-d’œuvre de la musique avec le larynx ou avec les doigts. Maltraiter un grand art—fût-ce en famille—est besogne ingrate et niaise.

Puisque, au contraire, petite Françoise, vous avez l’intelligence et le goût de la musique, ne laissez pas, comme tant d’autres, s’atrophier peu à peu votre aptitude dans l’indifférence et la paresse. Peut-être, de tous les arts, la musique est-elle le plus précieusement consolateur: c’est le seul, il me semble, où l’exécutant jouisse sur-le-champ de son effort, à mesure qu’il s’efforce. De cette simultanéité de l’effort et de la sensation naît une faculté singulière de s’exciter ou de s’apaiser les nerfs, pour ainsi dire à volonté... Heureux qui sent et qui possède cet art, le plus vénérable à coup sûr puisqu’il est le plus antique,—sans doute le premier de tous!

Enfin, pour clore ce programme par un dernier conseil pratique, faites une place, Françoise, dans vos occupations de choix, à quelque modeste besogne qui ne demande pas grand effort intellectuel, mais qui vous offre, aux mauvaises heures, la facilité de la cure par le travail. Je range dans ce groupe toutes les collections, tous les recueils de notes, les classifications de fiches, et—préférablement à tout cela—l’étude d’une langue morte ou vivante. Lire un livre étranger, le vocabulaire à portée de sa main, en inscrivant dans la marge chacun des mots qu’on a dû chercher,—voilà un calmant merveilleux pour les heures où l’intelligence anxieuse se dérobe... Et, au bout d’un an de ce régime, on est tout surpris d’avoir appris la langue.

... Il ne faudra pas montrer cette lettre à vos compagnes, chère enfant. Quelques-unes—les frivoles—la trouveraient terre à terre et se moqueraient de nous deux... Laissez-leur les prétentions à la fantaisie et au romanesque, qui aboutissent d’ordinaire à la banalité des intrigues bourgeoises. Vous, gardez la foi dans l’ordre, dans la règle qu’on s’impose librement à soi-même. Ni l’ordre ni la règle n’empêchent, croyez-moi, l’imprévu de la vie intérieure: seulement, ils l’ennoblissent... Dans la nature aux lois immuables, les orages, les cataclysmes même ont de la beauté.


XXIV

Un dimanche de printemps.—Maxime en civil.—La jeunesse et Sarcey.—Un séducteur.—L’état des négociations.—Quelqu’un qui n’aime pas les longues fiançailles.—Discussions sur l’énergie.—L’ambition de Maxime.—Promesse d’alliance.

Dimanche dernier, chère Françoise, vers les trois heures après midi, comme j’étais en train de constater que le thermomètre de mon jardin marquait, à l’ombre, vingt-neuf degrés centigrades, j’entendis résonner le timbre de ma porte... Je regagnai aussitôt mon cabinet de travail et m’y trouvai face à face avec un jeune homme que l’on venait d’y introduire. Il était vêtu d’un complet gris fort ordinaire, mais que sa taille avantageuse rendait élégant. Sous ce vêtement, j’hésitai un instant à le reconnaître: d’ailleurs je ne l’avais pas vu très souvent, même paré du costume plus éclatant qui lui est habituel.

—Monsieur, me dit-il d’une voix parfaitement assurée, mais où la volonté de plaire s’exprimait dans je ne sais quelle inflexion déférente, monsieur, je suis Maxime Despeyroux, le frère de Lucie... J’espère que je ne vous dérange pas?...

—Vous ne me dérangez nullement, monsieur, répliquai-je. Asseyez-vous, et dites-moi ce qui me vaut l’avantage de vous voir chez moi.

Il s’assit, face à la clarté des grandes fenêtres, tandis que je choisissais un siège à contre-jour, propice à l’observation. Aussitôt assis, il commença une phrase adroitement tournée, ma foi, et qui ne sentait en rien la préparation. Il me dit que, peut-être un peu imprudemment, il s’était décidé à profiter d’une de ses sorties de Saint-Cyr pour venir me voir; je n’ignorais pas assurément quels intérêts chers à son cœur étaient en question à l’heure présente; il savait, de son côté, l’influence que j’exerçais sur Mme Le Quellien et sur sa fille; enfin, il espérait entendre de ma bouche que j’étais, bien franchement et sans nulle réserve, un allié pour ses projets de mariage.

Tandis qu’il parlait, je le regardais avec attention, et j’écoutais sa voix plus que ses propos. J’admirais d’abord la force juvénile que montrait ce visage sans ride et sans boursouflure, ces yeux d’ambre pâle, si clairs, ce teint net et sain sous le hâle des manœuvres, ces dents de loup adolescent, tout ce corps nerveux assoupli par les exercices physiques quotidiens. Belle et brève jeunesse, si propice aux hardies entreprises! Je lui donnai cet instant d’admiration un peu jalouse, et je fis, je ne sais pourquoi, un retour sur moi-même.

Je me vis, à peu près à l’âge de ce saint-cyrien, allant remercier le père Sarcey d’un bon article écrit spontanément sur mon premier roman... L’exclamation de Sarcey me chanta aux oreilles, l’exclamation presque irritée dont il me salua alors: «Ah! bon Dieu!... que vous êtes jeune!...» En considérant Maxime, je compris soudain ce qu’il y a de désobligeant dans un air trop évident «d’avoir une vingtaine d’années». C’est comme si un milliardaire vous rendait visite, portant son milliard dans un sac, bien en évidence... Puis je pensai à vous, Françoise, et je me dis que d’avoir su vous plaire et d’être pour vous le complice rêvé de l’avenir heureux—c’est une fortune autrement rare que de publier un roman loué par Sarcey ou d’être M. Pierpont Morgan, le célèbre milliardaire américain...

Toutes ces pensées se succédèrent bien plus vite que je ne le puis raconter; Maxime Despeyroux m’en laissait le loisir en développant avec abondance les raisons de sa visite, qu’il entremêlait de compliments sur mes livres... Et j’eus même encore le temps de remarquer la grâce réelle de ses gestes et l’adresse insinuante de sa phrase: ce jeune homme a bien tout ce qu’il faut pour plaire. Je me sentais contre lui, d’abord, une âme étrangement prévenue... Mais il n’était pas assis devant moi depuis dix minutes, enfilant d’agréables périodes où votre nom revenait fréquemment, que je songeais en moi-même:

«Toi, mon ami, tu feras de moi ce que tu veux, ou plutôt ce que veut cette futée de Françoise. Et cependant j’aperçois ce qu’il y a d’artificiel dans les choses gracieuses que tu me dis, et je sais pourquoi tu me les dis. Tu te moques de ma littérature comme de ton premier pompon; tu traites—in petto—de rabâchages ridicules mes correspondances avec ta fiancée. Si tu te maries avec Françoise, ton premier soin sera de la soustraire à ce que tu appelles «ma précieuse influence sur elle...» Je sais tout cela; je t’en veux d’ailleurs d’avoir vingt-trois ans et de nous voler Françoise;—cependant je ferai ce que tu souhaites. Je me dépenserai en démarches. J’essayerai de donner à Mme Le Quellien une confiance dans l’avenir que je n’ai pas moi-même absolument. Je me laisserai mener par toi—comme je me laisse mener par Françoise—parce que tu possèdes, comme elle, la force inflexible de la jeunesse en marche vers le bonheur!»

... Donc, chère enfant, votre fiancé m’expose en fort bons termes l’état des négociations qui vous concernent tous les deux. L’aïeule rhumatisante, qui, par son accès de goutte, tenait depuis plusieurs semaines tout en suspens, commençait enfin à marcher, redevenait abordable. Les conciliabules de famille avaient repris leur cours; cette lutte, touchante au fond parce qu’elle s’inspire d’un sentiment altruiste,—la lutte des intérêts entre les parents pour l’avantage des enfants,—se poursuivait avec des incidents divers. On était, en somme, à peu près d’accord... Mme Le Quellien avait inopinément annoncé qu’elle augmenterait de près d’un quart la dot modeste dont vous vous saviez pourvue: admirable Mme Le Quellien, exemple de cette robuste économie française que nul déboire, nulle médiocrité ne lassent! Là-dessus, l’aïeule aux rhumatismes s’était piquée d’honneur, avait ouvert plus largement la veine par où elle se saignait au profit de son petit-fils le saint-cyrien... En résumé, tout allait au mieux sous le rapport des négociations d’intérêt, mais il restait cette terrible question de jeunesse sur laquelle Mme Le Quellien se montrait intraitable: «Françoise est trop jeune pour se marier avant deux ans, déclarait-elle. Et Maxime lui-même profitera très utilement de ces deux ans pour bien apprendre—à l’abri des distractions et des préoccupations d’un ménage—le métier qu’il doit exercer toute sa vie.»

Or, Françoise,—ce que je vous dis là ne vous causera pas d’étonnement,—notre ami Maxime ne partage pas sur ce point l’avis de votre mère ni le mien. Il n’a pas le goût des longues fiançailles, cet apprenti héros. Il ne m’a pas caché que le but principal de sa visite était de m’acquérir à son idée.

—Voyons, monsieur, s’est-il écrié, est-ce raisonnable de dire à Françoise et à moi: «Vous vous aimez; vos parents sont d’accord; votre mariage est décidé en principe: maintenant, retournez chacun chez vous, soyez, vous un bon officier, elle une bonne petite demoiselle: on vous unira dans deux ans!...» Mais on ne comprend donc pas que deux ans de remise sont proprement, pour Françoise et pour moi, de la vie perdue? Qu’est-ce que je vais faire de ces deux ans, moi, par exemple? M’exercer dans mon métier?... On s’imagine que j’y prendrai goût, à mon métier, alors que je ne penserai qu’à une seule chose,—savoir: que Françoise est loin de moi et que je voudrais être à ses côtés?... Ce n’est pas d’être heureux qui m’empêcherait de travailler, au contraire!... Je ne ferai rien de bon tant que j’aurai ce tourment au cœur. Je vous en prie, monsieur, usez de votre influence sur Mme Le Quellien... J’admets qu’on attende pour nous marier que je sois sorti de l’École et que Françoise soit sortie de pension... (Il accorde cela! cher Maxime! Est-il raisonnable!...) Mais je crois, moi, que notre mariage doit être le premier acte de notre liberté. Oui ou non, le but de notre vie est-il le bonheur à deux? Alors pourquoi ne pas nous mettre en route sur-le-champ? Les gens qui se proposent d’aller en Amérique attendent-ils deux ans le départ du paquebot avant de s’embarquer?

Maxime s’animait, et je constatais avec un certain contentement d’oncle qu’il marquait une bien autre conviction, une passion bien plus ardente que tout à l’heure, quand il me parlait de mes livres. Évidemment, Françoise, ce jeune guerrier ne vous considère pas avec indifférence. Je crus devoir, cependant, diriger son attention sur quelques réalités pratiques et morales qu’il me semblait négliger.

—Mon cher monsieur, lui dis-je, vous venez de prononcer quelques paroles qui me plaisent sur le bonheur à deux. Votre impatience même m’est sympathique. Cependant, puisque nous voilà en tête à tête et que ni Françoise ni sa mère ne nous écoutent, souffrez que, d’homme à homme, je vous pose une question. Croyez-vous sérieusement que l’organisation de ce bonheur à deux doive être le but principal de votre activité?

Maxime Despeyroux n’hésita pas une seconde et répliqua:

—Oui, monsieur, c’est mon avis.

—Vous ne pensez pas, repris-je, qu’un homme de votre âge a tout de même d’autres devoirs et doit nourrir d’autres ambitions que celles dont la famille occupe et limite le champ? Par exemple, vous êtes soldat; vous aimez votre métier?...

—Beaucoup.

—Eh bien! dans ce métier, vous avez des projets, je suppose? Vous désirez être quelque chose de distingué, de brillant?...

Maxime hocha la tête:

—Ma foi! monsieur, si vous voulez ma vraie pensée, je vous avoue que je ne me monte pas la tête sur le point de ma carrière d’officier. Ou bien j’aurai la chance d’une guerre, et alors ce sera bien le diable si je ne fais pas un bond en avant; ou bien il n’y aura pas de guerre, et je ne connais pas de moyen sûr pour avancer plus vite et plus loin que les camarades... Ce n’est la faute de personne, remarquez-le bien... Toutes les grandes armées font à peu près la même situation à l’officier. N’empêche que je vous dirai aujourd’hui, sans me tromper de trois ans sur l’ensemble, à quelle date je serai lieutenant, capitaine, commandant... toujours le cas de guerre excepté... Où voulez-vous qu’il y ait place, là-dedans, pour l’ambition?... Reste à faire son métier en conscience: je vous répète que mon métier me plaît.

Je réfléchis un instant, puis je repris:

—Soit! Mettons à part l’ambition professionnelle... Vous n’êtes pas seulement un officier, vous êtes un homme. Vous devez avoir le désir de cultiver votre esprit, de devenir journellement meilleur—dans le sens le plus large du mot—que vous ne l’étiez la veille... C’est, à proprement dire, un devoir que de se perfectionner ainsi. Ne croyez-vous pas que ce soit un but de la vie aussi important que d’être «heureux à deux», selon votre mot?

Maxime eut un sourire un peu ironique.

—Je crois, monsieur, répliqua-t-il, que l’on peut travailler à son perfectionnement individuel tout en étant heureux en ménage.

—Trop de félicité intime rend paresseux à l’effort... Et puis, vous éludez ma question... Qu’est-ce qui vous importera le plus: être heureux ou être «meilleur»? A quoi travaillerez-vous le plus: à votre culture ou à votre quiétude?

—Franchement, monsieur, je chercherai d’abord à être heureux, par des moyens que, d’ailleurs, je juge honorables:—par la famille et l’accomplissement régulier de mon travail. Ai-je tort?... Si j’ai tort, pardonnez-moi la sincérité de mes réponses et ne m’en veuillez pas.

... Non, jeune homme, je ne vous en veux pas. D’abord, vous êtes un adroit séducteur, et vous avez compris tout de suite que mieux valait me dire votre vraie pensée plutôt que de soutenir quelque belle théorie où votre bonne grâce eût été mal à l’aise. Et puis, nous avons assisté à de telles faillites, dans ma génération, qui parlait beaucoup d’énergie—(vers 1890, il n’était si humble revue, si pauvre journal, où l’énergie ne se professât couramment)—que nous finissons par nous demander si les vrais hommes d’action ne sont pas hommes d’action à leur insu. Craignons de partir pour la bataille de la vie costumé en Tartarin tueur de lions et de revenir avec quelques modestes alouettes pour tout butin... Qui sait, ô Maxime, tranquille et lucide jouteur, si le prix de la lutte ne vous est pas réservé? Rostand ne raconte-t-il pas que, dix ans avant Cyrano, il ne songeait même pas à la gloire littéraire?...

Et tout à coup, en regardant l’aimable visage de cet adolescent qui voulait une seule chose,—épouser Françoise, mais qui le voulait avec l’absolutisme de l’instinct,—j’eus la pensée que ce serait peut-être lui, un jour, le grand victorieux que ce pauvre pays de France, impatient de gloire, espère depuis si longtemps.

Rassurez-vous, Françoise, et rassurez-le: je tâcherai d’obtenir de Mme Le Quellien que le temps de vos fiançailles soit réduit à une seule année.


XXV

Tout s’arrange.—Pourquoi Françoise fut si docile.—Temps joyeux.—L’art de supporter le bonheur.—Encore la règle.—Le brevet de Françoise.—Faut-il des examens?—L’inventaire et l’alerte.—Comment évoluera l’enseignement secondaire.—Le lumignon et le fanal.

Que vous disais-je, Françoise? Rien qu’à laisser faire le temps et ceux qui vous aiment, voilà que peu à peu tout s’arrange pour vous contenter. L’on est d’accord, côté Despeyroux et côté Le Quellien, sur l’opportunité d’unir ma jolie nièce avec l’homme qu’elle a distingué. Comme décidément vous êtes l’un et l’autre extrêmement jeunes, la sagesse de vos ascendants vous impose seulement une année d’attente... De quel air gentiment soumis et même reconnaissant je vous ai vue, l’autre jour, accepter ce délai—réduit à une année sur mes instances, et pour vous complaire! J’en fus moi-même surpris et je pensai: «La raisonnable petite fiancée!...» Il est vrai que quelques instants plus tard, comme nous causions sans témoin, vous m’avez dit: «Vous comprenez, mon oncle, j’aime mieux avoir l’air de dire comme eux pour avoir la paix. Mais si leur année dure seulement six mois je vous dois une discrétion!...» Petite masque!... Décidément vous n’êtes pas l’Ève nouvelle, qui dédaignera la ruse des faibles, même innocente...

Vous voilà donc rassurée. Le petit mois qui nous sépare maintenant de votre examen et de votre sortie de l’institut Berquin sera un mois de fête pour votre cœur. Souffrez que «l’oncle prêcheur», qui vous recommandait l’ordre et la règle comme préventif et calmant de l’anxiété, vous y incite encore dans la joie...

Faut-il donc apprendre à être heureux?

Mais oui, Françoise! Plus nombreux qu’on ne croit sont ceux que la joie déséquilibre, désarçonne. Depuis le savetier de La Fontaine jusqu’à cette pauvre servante dont les journaux nous contèrent l’histoire et qui mourut de saisissement en apprenant qu’elle gagnait un gros lot, combien de gens valent moins dans le succès qu’ils ne valaient dans la peine ou dans l’effort! L’effort est salutaire en soi, parce qu’il nous élève à chaque instant un peu au-dessus de nous-même. La joie, pour la plupart des êtres humains, est une cause de détente et de stagnation. Je ne veux pas, ma jolie nièce, que vous ayez la joie stagnante. Jours de soleil et jours de pluie, jours où l’âme est angoissée et jours où elle est comblée, tous sont également profitables au perfectionnement personnel, si l’on sait bien les employer.

Et pour cela il n’est pas besoin de chercher de bien ingénieux procédés: il faut simplement faire soigneusement et sans retard, dans l’anxiété comme dans le contentement, sa besogne quotidienne. Si le savetier de La Fontaine avait tranquillement continué à marteler ses semelles; si la servante, à l’annonce de son gros lot, avait eu l’âme assez disciplinée pour se dire: «Fort bien! mais ne laissons pas brûler notre rôt...» leur bonne aventure n’aurait pas abouti à une si pitoyable fin... Poursuivez donc, chère Françoise, vos exercices de chaque jour, absolument comme si de sûres et douces promesses ne vous avaient pas été faites. Votre bonheur n’en sera pas amoindri: on ne se distrait pas de son propre bonheur. Il s’accroîtra de chacun de vos efforts; il gagnera en solidité et en durée. Et par là vous échapperez à cette sensation de vide, d’inquiétude vague, d’ennui inavoué et, disons le mot: de déception, qui guette la plupart de vos semblables dès l’heure où la fortune leur a donné ce qu’ils souhaitaient.

Votre devoir quotidien, à l’heure présente, c’est de préparer votre examen... Je vous dirai la prochaine fois ce que je pense du programme officiel imposé aux jeunes filles, brevet élémentaire et brevet supérieur... Que ce programme soit ou non raisonnable, ce n’est pas pour vous la question intéressante aujourd’hui. On vous a imposé de conquérir le brevet supérieur après le brevet élémentaire; votre devoir actuel est de travailler de votre mieux à cette noble conquête. Vous ne vous imaginez pas, à coup sûr, que le résultat de cet examen donnera l’exacte mesure de votre science. Vous avez trop lu et trop entendu la doctrine moderne qui court les journaux et les revues: que l’examen est absurde et qu’il faut le supprimer... Plus les gens soutiennent cette doctrine avec âpreté, plus on peut être sûr qu’ils sont ignorants des choses pédagogiques et dépourvus de réflexion. La vérité, c’est que le programme de tel ou tel examen peut être mal conçu, c’est que l’importance du résultat peut être exagérée par les mœurs scolaires. Mais, avec mille défauts inhérents à l’application bien plus qu’au principe, l’examen demeure un précieux adjuvant d’étude, et c’est chimère que d’en rêver la suppression.

Le principe de l’examen est excellent, parce que c’est le principe de l’inventaire. L’inventaire est le complément, le contrôle de toute opération de longue haleine entreprise en vue d’un gain, gain de science ou gain d’argent. Il faut, de temps à autre, arrêter les échanges, faire son bilan, chiffrer son doit et son avoir. Et, sans doute, le meilleur et le plus sincère inventaire est celui qu’on établit soi-même et pour soi, sans dissimulation comme sans majoration, ce qu’Ignace de Loyola appelait l’examen particulier. Mais combien d’écoliers sont capables de ce sage et franc inventaire? Rien n’est agaçant, en vérité, comme de lire les divagations de quelques illuminés là-dessus. «Il faut, disent-ils, lâcher l’élève à travers la science, bride sur le cou; il ira naturellement à ce qui lui peut profiter.» On oublie que la plupart des élèves, comme la plupart des hommes, ont pour unique souci de passer le temps en fournissant le minimum d’effort. On oublie que le mot même d’éducation implique l’idée de conduite, de direction. Si, dans une classe, il existe un élève capable de faire chaque soir, chaque semaine ou même chaque année, l’examen particulier de sa science acquise, oh! celui-là n’a plus besoin de pédagogues ni de régents; on peut lui ouvrir les portes du gymnase et le renvoyer à ses parents. Il dirigera lui-même, mieux que personne, la culture de son champ intellectuel. Mais quel éducateur, familier avec l’esprit et les mœurs des jeunes écoliers, oserait proposer un tel système comme méthode générale? Il faut que l’inventaire soit dicté par le maître à l’élève, et cela le plus souvent possible, de façon que l’élève sache à toute heure «où il en est» et du même coup mette un peu d’ordre dans le tas des notions amassées au jour le jour de la vie scolaire.

L’examen est utile comme inventaire; il est précieux aussi comme «alerte». Vous savez, Françoise, ce qu’est l’alerte... Au milieu de la nuit, le clairon sonne à l’improviste dans le quartier endormi... Vite les hommes se lèvent, s’habillent, s’équipent; on selle les chevaux; la section, la batterie, le régiment, s’assemblent... Cela ne va pas sans bousculade: tous les vices d’ordre, toutes les malfaçons apparaissent. L’organisme brusquement secoué résiste de toutes ses forces d’inertie; mais l’alerte permet de juger la puissance d’effort et d’exécution que le régiment possède réellement à l’état disponible... Eh bien! pour l’étudiant, pour l’étudiante, l’examen est cette alerte. Même préparé, même à date fixe, le tête-à-tête avec l’examinateur force l’élève à ramasser soudain, devant la question à brûle-pourpoint, tout son disponible de pénétration, de mémoire, de science, d’éloquence. Et cette rencontre est, en somme, assez analogue aux futures circonstances de la vie, où il faudra effectivement utiliser tout d’un coup ce même disponible. Quiconque a passé des examens—et quel Français n’en a pas passé un grand nombre?—se rappelle telle ou telle question inattendue, qui lui révéla son ignorance sur un point qu’il croyait parfaitement posséder... Le maître ordinaire, le pédagogue, qui vous enseignèrent ne peuvent pas suppléer à ces alertes. Dans l’escrime intellectuelle comme dans celle des salles d’armes, il y aura toujours la leçon et l’assaut; et l’assaut n’est profitable qu’avec des adversaires inaccoutumés.

Donc, chère Françoise, le principe de l’examen est très raisonnable et l’examen est un ingénieux auxiliaire de l’enseignement... Comment se fait-il donc que peu à peu—sans parler des casse-cou qui détruisent au hasard—tant de bons esprits aient été mis en défiance contre un procédé si rationnel, si profitable?... Tout simplement parce que le principe a été appliqué à faux, et cela de plus en plus, jusqu’à perdre absolument de vue l’objet proposé, ou plutôt jusqu’à confondre le moyen avec le but.

 

L’examen est un inventaire et une alerte, disions-nous. Mais le but du négociant n’est pas seulement d’établir promptement de justes inventaires; le but du colonel n’est pas seulement de mettre son régiment en état de défier les alertes. En dehors des inventaires et des alertes, il importe de progresser; il faut que le négociant accroisse son négoce et que le colonel entraîne son régiment... Or, dans l’école contemporaine, l’habitude est prise aujourd’hui de considérer l’examen comme la raison dernière de l’enseignement: on enseigne pour mener à l’examen, au lieu de mener à l’examen pour aider et fortifier l’enseignement. C’est un renversement si manifeste de l’ordre naturel que tout le monde en est choqué, les parents, les élèves, et les maîtres qui préparent à l’examen, et les examinateurs qui le font passer. Tous, juges et justiciables, s’accordent à déclarer ce système absurde: et tout le monde, par une merveilleuse contradiction, s’emploie à le fortifier... Il y a tous les jours plus d’examens et plus de candidats... Je laisse de côté, pour cette fois, la question des programmes, sur laquelle je reviendrai dans quinze jours; vous aurez alors conquis votre brevet, et je n’aurai plus de scrupule à vous dégoûter de la nourriture que vous absorbez de force en ce moment. Mais vous savez comme moi qu’une contradiction semblable préside à la confection de ces malheureux programmes; tout le monde se plaint de leur surcharge et de leur incohérence, et chaque année les fait plus chaotiques et plus lourds.

Au milieu de ce désordre, ma mignonne nièce, que doit faire une jeune personne de votre âge et de votre monde, que sa famille et ses maîtres incitent à conquérir un diplôme? Mon Dieu! elle doit se comporter comme le bon citoyen qui voit le défaut des lois existantes et s’y conforme par respect pour l’ordre et par amour pour la cité... Préparez-vous de votre mieux et passez l’examen aussi brillamment que possible; ne mettez d’ailleurs nulle passion dans le désir d’un succès de brevet et n’en tirez aucune vanité. Ce n’est pas votre génération qui profitera de la révolution scolaire désirée et prévue par nous tous.