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Lettres à Françoise

Chapter 3: I
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About This Book

A series of letters from an older relative to a young woman concluding her schooling, blending personal counsel and social commentary on education, courtship, marriage, manners, and the shifting role of women in society. The epistolary essays mix anecdotes, practical guidance, reflections on family and social institutions, and suggestions for conduct and self‑preparation for adult life, addressed in a conversational tone intended for direct use and reflection by young readers.

MARCEL PRÉVOST


Lettres à Françoise

Illustrations d’Albert Guillaume

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-33, passage Choiseul, 23-33

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE
10 exemplaires numérotés sur papier de Chine.

LETTRE LIMINAIRE


Avril 1902

Vous trouverez ici réunies, Françoise, les lettres que je vous écrivis de quinzaine en quinzaine durant votre dernière année de pension.

Les plus récentes de ces lettres sont presque d’hier, tandis qu’en relisant les premières j’avais la sensation de remuer d’assez vieilles cendres. C’est tout juste si elles ne sont pas du siècle dernier: vous les reçûtes quand l’Exposition illustrait à Paris le début du XXe siècle. Et l’Exposition, n’est-il pas vrai, ma jolie nièce, cela nous paraît déjà très loin, très loin?...

Il m’eût été facile, au moyen d’un léger maquillage, d’effacer ces traces d’actualité, devenues en si peu de mois des marques d’âge. Les vérités que j’essayais de vous exposer, les conseils que je vous donnais alors sont, en somme, de tous les temps. Chaque fois qu’il s’est rencontré par le monde un oncle un peu sermonneur et une jeune nièce assez patiente pour l’écouter, celle-ci a pu recueillir les mêmes propos. On les eût appelés, suivant l’époque: «Lettres à Eucharis» ou: «Lettres à Blandine», ou plus près de nous, il y a quelque cent ans: «Lettres à Sylvie».

Mais, de même que votre nom charmant de Françoise, si national, évoque un certain pays et une certaine époque, de même les conseils contenus dans les pages qui suivent, utiles au besoin pour Eucharis, Blandine ou Sylvie, intéressent tout de même plus spécialement une jeune fille française achevant ses études au début du XXe siècle.

Le XXe siècle! Quel attrait dans ces trois mots, pour un esprit de votre âge!

Comme au temps où le poète de Mantoue chantait la naissance de l’Enfant, un grand ordre nouveau s’élabore. Les peuples sont travaillés par de puissants remous où la vieille idée de conquête et la jeune idée de justice dessinent plus nettement que jamais leurs efforts opposés... La science, qui a mis au XIXe siècle le globe entier à portée des yeux et des pas de chacun de nous, va nous ouvrir le domaine de l’air... Le devoir des heureux envers les déshérités sort de la charité pure pour se fixer dans le Code. Enfin, et surtout! la Femme, qui, suivant le mot profond du prince de Ligne, fait les mœurs tandis que les hommes font les lois»—la Femme affirme la volonté d’élargir sa place dans la société future. C’est elle, n’en doutons pas, qui sera le principal objet des transformations inattendues. Elle en sera aussi la plus active ouvrière, car elle apporte des réserves intactes d’espoir et d’énergie. Elle est, dans le sein des nations lasses, un grand peuple neuf.

La jeune fille moderne pressent les destinées de son sexe. Au moment d’entrer dans le monde, elle entrevoit ce qui demeure confus même pour ses éducateurs: que l’instant historique est solennel. La jeune Française surtout, éduquée d’après les méthodes qui ne se sont pas sensiblement modifiées depuis plusieurs siècles, perçoit aussitôt le désaccord entre son éducation et sa fonction dans la vie. Élevée dans une pénombre quelque peu claustrale, ses yeux, d’abord éblouis, soudain se dilatent. Le champ de son idéal s’agrandit; en même temps elle prend plus nettement conscience des nécessités pratiques. On dirait qu’une aube très pure l’inonde: l’horizon s’étend, et les plus proches objets précisent leurs contours.

Toutes les fois que je me suis entretenu avec vous, Françoise, de vos espoirs, de vos rêves, de vos incertitudes même et de vos anxiétés,—j’ai entrevu cette aube dans vos yeux... S’il s’en égare un reflet sur les pages qui suivent, ce sera leur meilleure parure. Aux premiers feux du matin, un grossier filet de pécheurs, séchant sur les galets, semble par instant un tissu d’or.

Voilà pourquoi j’ai voulu que ces pages, traitant d’humbles vérités indépendantes du temps, gardassent l’indice clair, immédiat, de l’époque où j’entrepris de les écrire: l’époque où la foule cosmopolite se pressait aux abords de la Tour Eiffel; l’époque où le patriarche Krüger commençait son pèlerinage d’Europe.

*
*  *

Maintenant, ces humbles vérités, banales comme la plupart des vérités utiles,—notées, commentées d’abord à votre intention, était-il opportun de les coudre en un assez gros livre, de les imprimer, de les offrir à la foule?

Je ne l’aurais pas fait si, parmi ceux qui les avaient parcourues en même temps que vous, de très nombreux lecteurs n’avaient demandé avec instance qu’on leur donnât le même texte sous une forme plus commode. Naïvement, je vous confesse que de telles demandes m’ont ravi. Avoir diverti son public, c’est quelque chose; lui avoir paru nécessaire, avoir éveillé en lui le désir de garder votre pensée à portée de son oreille,—combien c’est mieux!... Je prétends sérieusement qu’un auteur a le devoir de satisfaire à de si précieuses requêtes.

J’ai donc cédé. Voici le volume. Je sais bien qu’il restera pour vous un ami, chère Françoise aujourd’hui libre de la tutelle des pensionnats, Françoise en plein bonheur d’épousailles. Mais, déjà, il n’est plus à vous seule. Que dis-je? Mon vœu serait qu’il fût aussitôt à toutes les autres jeunes filles d’un âge approchant du vôtre. Si la chose était possible, je le leur enverrais à toutes, avec une jolie dédicace et un billet leur disant:

«Jeune fille, ce livre est pour vous. Vos yeux n’y rencontreront rien qui puisse choquer votre modestie ni troubler votre cœur... Lisez-le d’abord comme un récit, comme un roman de la vie courante. Hardiment, je vous annonce qu’aucun roman ne traite un sujet plus beau. C’est l’histoire d’une jeune fille comme vous, qui, pendant sa dernière année de pension, s’éprend d’un jeune homme, se fiance et se marie. Si vous me faites observer que ce beau sujet n’est pas des plus neufs, je vous répondrai que j’en étais averti, et que cependant je l’ai préféré à tout autre.

«Quand vous aurez lu ainsi l’aventure de Françoise, en passant ce qui vous ennuiera, ce qui vous semblera encombrer le récit (c’est la meilleure façon de lire un roman),—ne jetez pas le livre au rebut, je vous en prie. Gardez-le dans votre chambre à portée de votre main. D’abord, en l’ouvrant au hasard des loisirs, vous y trouverez des sujets de réflexion, de méditation. Votre jeune finesse féminine saura mettre en œuvre ces matières arides bien mieux que je ne sus le faire. Puis, lorsque vous discuterez avec une amie sur l’éducation, sur la toilette, sur les bals, sur les sports, sur le mariage, ouvrez encore le livre amical. Il vous donnera son opinion: et une tierce opinion départage parfois les contradicteurs, ne fût-ce qu’en leur suggérant ce cri unanime: «Peut-on dire pareille sottise?» En un mot, je ne vous recommande pas les «Lettres à Françoise» comme un bréviaire,—mais tout simplement comme un inventaire des choses qui intéressent votre vie. Le plus important dans le livre n’est pas l’avis que j’expose, mais le sujet que je traite: vous.

*
*  *

«Si, voyant ce livre entre vos mains, l’on vous dit: «Il n’y a rien de nouveau ni de curieux là-dedans», tombez-en d’accord; mais suppliez le dénigreur de vous signaler un livre, bien fait celui-là, où les mêmes questions soient agitées. Vous m’en direz le titre aussitôt, et je courrai l’acheter chez mon libraire, car je l’ai cherché minutieusement et ne l’ai point trouvé.

«Si ce livre bien fait n’existe pas, ce sera l’excuse du mien, qui a du moins la vertu d’exister. Sans nulle fausse modestie, je vous assure que je le juge très imparfait, très loin de mon rêve. Voulez-vous m’aider à le rendre meilleur? Notez vos critiques, marquez les lacunes, suggérez des corrections, et envoyez-moi le tout. Je vous répondrai un grand merci et je vous promets bien que d’édition en édition, grâce à des collaboratrices telles que vous, les «Lettres à Françoise» s’approcheront du mieux...»

*
*  *

Telle est, chère nièce, la façon dont je voudrais que ce petit volume fût reçu et utilisé par ses lectrices naturelles. Qu’elles le prennent ainsi, et j’en serai plus fier que d’un roman à cent mille exemplaires.

M. P.

Lettres à Françoise


I

L’Institution Berquin.—Première apparition de Lucie et de Françoise.—L’invitation à la maturité.—Ce que suggèrent le jardin, la table à écrire et le lit.—On réclame un professeur de vie «ambiante».—Mme Le Quellien.—L’oncle de tout repos.
je vous quittai, avant-hier soir, ma petite amie, dans le parloir de cette célèbre institution Berquin, rue du Ranelagh, où je vous remis aux mains de Mme Rochette, vous me dites ces mots que ma mémoire a conservés dans leur ordre, ou, si vous voulez, dans leur désordre gracieux:

—Merci, mon oncle! Ah! voilà Lucie Despeyroux!... Cette grande, là-bas, vous voyez? avec de gros cheveux blonds... Elle a un frère à Saint-Cyr, qui est si bien, si bien!... N’oubliez pas ce que vous m’avez promis. Écrivez-moi de temps en temps... Oh! je suis contente! je vous répondrai... Seulement, aurez-vous le temps de m’écrire?... Lucie! attends-moi!... Au revoir, mon oncle: je monte me coucher; j’ai sommeil... J’aime beaucoup quand vous venez dîner à la maison et quand vous «me rentrez»... Je n’aime pas quand c’est mon oncle Roger.

—Vrai? Pourquoi ça?

—Il ne sait causer de rien. Et puis, il a l’air trop jeune.

Ces propos, avec le ton et la mine dont vous les prononçâtes, servirent de thème à mes méditations, tandis que de la rue du Ranelagh je regagnais mon logis, sur les hauteurs du Trocadéro. Vous connaîtrez un jour, dans une vingtaine d’années, peut-être un peu plus tôt, car vous êtes femme, ces étranges malaises qui envahissent l’âme aux approches de la quarantaine, quand un incident quelconque nous rappelle brusquement que notre jeunesse est abolie. Rien au dedans de nous ne nous avertit encore: nos goûts, nos espoirs, nos appétits sont demeurés à peu près les mêmes qu’à vingt-cinq ans. La vigueur de nos muscles nous semble plutôt accrue. Habitués à voir les glaces nous renvoyer quotidiennement notre image, il ne nous paraît pas que cette image ait sensiblement changé. Nous avons besoin d’un effort de raisonnement pour nous démontrer à nous-mêmes que le temps a marqué sa trace sur nous comme sur toutes les choses environnantes,—que nous avons, en un mot, vieilli d’un jour par jour. La clairvoyance d’autrui nous y aide, heureusement, et corrige notre erreur par des rappels—utiles, s’ils sont désagréables.

C’est ainsi que lorsque je rentrai chez moi, petite amie Françoise, je ne songeais plus au succulent dîner que j’avais fait le soir même à votre table, place Possoz, assis entre votre maman et vous,—ni aux importantes confidences que ce dîner nous avait values de vous, sur la façon dont, à dix-sept ans et demi, vous comprenez la vie,—ni à l’Institution Berquin, à la respectable Mme Rochette, à Lucie qui a de gros cheveux blonds et un joli saint-cyrien de frère, ni presque à vous-même,—mais seulement à cette triste chose que je suis le plus vieux de vos deux oncles et que vous le proclamez avec une joyeuse franchise.

En de telles méditations, ma jolie nièce, je fumai une cigarette dans le jardin, car, s’il vous en souvient, la température de cette soirée de septembre s’attiédissait d’une singulière douceur. Mon jardin, vous le connaissez: plusieurs fois vous y êtes venue, avec votre mère, respirer et moissonner des fleurs. Il domine la place du Trocadéro. En temps d’Exposition, les feuillages des acacias, les géraniums, les bégonias, les asters des massifs se parent du reflet des coupoles et des tourelles illuminées: par intervalles les projections lunaires de la tour Eiffel les balayent de larges rais bleuâtres... Le gravier des allées craquait discrètement sous mes pas, tandis que je rêvais au temps où j’étais moi-même quelque chose d’analogue à ce que vous êtes aujourd’hui: l’être humain adolescent, au seuil de la vie, encore enclos pour un an dans la chrysalide de l’internat et déjà rêvant aux joies de la prochaine liberté. Vingt années ont passé depuis: ces vingt années me représentaient alors toute la vie qui valût la peine de vivre. Les voilà écoulées, et il se trouve, hélas! que ma curiosité de la vie n’a pas été épuisée par leur expérience ni par leurs déceptions. Si je me jugeais moi-même, je me jugerais à peine plus mûr qu’en ce temps-là: seulement l’opinion de mes contemporains, et la vôtre en particulier, chère Françoise, est que je ne suis plus jeune. Vous me l’avez dit en propres termes au moment de me quitter. Mais, tandis que nous faisions à pied la route de la place Possoz à la rue du Ranelagh, vous aviez déjà glosé sur l’idée.

—Voyez-vous, mon oncle, me disiez-vous, j’aime bien à causer avec vous parce que je peux vous parler de choses dont je ne parlerais pas à maman, dont je n’aurais même pas parlé à mon pauvre papa, il me semble, s’il avait vécu,—et parce que, malgré ça, je suis avec vous comme avec un frère qui serait bien, bien plus âgé que moi... Je n’aime pas qu’on me fasse la cour... Plus tard, probablement, cela m’amusera. Mais, pour le moment, cela m’assomme. Et avec vous je suis bien tranquille.

Sur ce dernier mot, votre rire éclatant résonna dans le silence de Passy: l’imagination que votre oncle, le plus vieux de vos deux oncles, pourrait faire la cour à Françoise, vous paraissait évidemment très comique.

Vous avez raison, Françoise. Auprès de moi, vous êtes en sûreté. L’idée de vous courtiser ne me viendrait même pas: je n’en ai aucune envie. Moi aussi, sans même avoir besoin d’évoquer ma parenté d’oncle ni les graves fonctions de subrogé tuteur dont je suis investi depuis que vous êtes orpheline, je vous considère comme une petite sœur très chère. J’ai rassemblé sur votre tête enfantine l’amitié que je portais à votre père et celle que j’ai pour votre mère. Je n’ai nulle envie de vous faire la cour, bien que vous ayez dix-sept ans passés et que, demain, vous deviez être une femme. Cela ne m’empêche d’ailleurs ni d’être sensible à la préférence que vous me témoignez ni de goûter à l’extrême—sous les agréments extérieurs, encore un peu indécis, de votre personne—le charme de votre nature curieuse et ardente, tempérée par un certain esprit pratique, par une honnêteté, une bonté héréditaires.

Cependant, quand j’eus regagné mon cabinet de travail, après la cigarette fumée au jardin, je me pris à regretter l’imprudente promesse que je m’étais laissé arracher par vos gentilles instances: celle de vous écrire à des intervalles réguliers, pendant votre dernière année de pension. Pour obtenir de moi cette promesse, vous aviez su improviser d’excellentes raisons, notamment dans la rue Mozart, tandis que nous descendions la chaussée vide, déjà semée de feuilles sèches.

Vous me disiez:

—Les mois de pension, n’est-ce pas? c’est peut-être indispensable, mais ça n’est pas suffisant pour vous préparer à la vie. (De quelle voix ardente et charmante vous prononcez ce mot: la vie!) On nous apprend l’arithmétique, la géographie, la couture; mais il ne faudrait pas demander à cette bonne Mme Rochette ni à aucune de nos maîtresses des renseignements sur la vie. Je vous assure qu’elles n’y entendent guère plus que moi. Or, moi, je ne suis pas destinée à être une espèce de religieuse laïque comme Mme Rochette et les dames de l’institution Berquin. J’ai l’intention d’aller le plus possible dans le monde dès que je serai sortie de pension, et de ne pas rester vieille fille. Croiriez-vous que ni maman ni ces dames de l’institution ne semblent penser jamais que mon avenir sera celui d’une Parisienne mariée? Ne serait-il pas sage de me préparer un peu à cette épreuve du monde, plus redoutable assurément que le brevet supérieur? Eh bien! si je disais à maman ce que je vous dis là:—que je veux savoir un peu à l’avance ce qui m’attend hors de la pension—je l’épouvanterais et je la ferais pleurer. Si je le disais à Mme Rochette, elle me répondrait que j’ai «mauvais esprit». Pourtant, je tiendrais beaucoup à être renseignée sur tout ce qui n’est pas matière à examens... Il me semble que je suis si ridiculement ignorante! Je n’ai lu que des livres de classe, je n’ai entendu que des conversations nulles; on ne me conduit jamais au théâtre... Quand on me mènera dans le monde, pendant six mois au moins je n’oserai rien dire, je serai comme au milieu de gens qui ne parleraient pas la même langue que moi... Sans doute, je finirai par me former, mais cela m’ennuiera de perdre du temps.

Goût merveilleux de vivre! Vous avez peur, chère enfant, de quelques «mesures pour rien» dans la musique de la vie mondaine... Plus tôt que vous ne le pensez, vous vous lasserez de cette musique-là! Cependant, j’avoue que l’éducation qu’on vous donne, pour respectable qu’elle soit, et malgré qu’elle soit celle de la majorité des petites Françaises, ne me paraît pas des plus sensées. Quand vous dites qu’on vous apprend tout à l’école, sauf l’essentiel, vous ne faites pas preuve d’un si mauvais esprit. L’école est bonne, mais il y faudrait adjoindre un professeur informé et sûr, qui vous renseignât, en se mettant à votre portée, sur les choses de la vie ambiante.

Une ville, une société, une nation, une époque, sont autour de vous, et vous en êtes séparée par une véritable cloison étanche, qu’on lèvera brusquement un jour, parce que vous aurez passé heureusement certain examen classique. Je conviens que c’est absurde.

Mais suis-je donc qualifié pour être, moi, votre «professeur de vie ambiante»?

J’ai peur que non.

—Si! si! me répondiez-vous. Nous avons de si bonnes causeries pendant les vacances, quand vous venez dîner à la maison, rien qu’avec maman et moi!

Vous êtes un auditoire d’une indulgence excessive, Françoise; faut-il vraiment que vous soyez dénuée de truchements plus érudits et plus éloquents entre le monde et vous pour me proclamer un truchement idéal! Cette préférence sur l’oncle Roger m’ôta sans doute la prudence: aux abords de la rue du Ranelagh vous m’aviez fait promettre que je continuerais par lettres les propos de nos dîners de vacances.

A la réflexion, je déplorai ma faiblesse. Que vous écrire, en somme? Et d’abord par quelle voie vous écrire? Toutes les lettres que vous recevez à la pension passent sous les yeux de vos maîtresses, et il me déplairait d’être en contradiction, même accidentelle, avec la respectable Mme Rochette sur quelque point d’éducation ou d’enseignement. D’autre part, vous ne supposez pas un instant que je m’autorisasse de ma qualité de subrogé tuteur pour correspondre avec vous à l’insu de votre mère?...

Je me mis au lit fort perplexe, laissant au sommeil le soin de débrouiller le chaos de mes idées et de mes résolutions. C’est un bon moyen. Ce qui demeure en nous de pensée durant le sommeil est à la fois inconscient et instinctif: les résolutions qu’il nous fournit ont l’infaillibilité de l’instinct. Au réveil, outre que je m’accommodai fort gaîment d’avoir dix années de plus que l’oncle Roger, je vis clairement la solution de ce problème de correspondance. Je m’habillai, et, par la tiédeur d’un joli matin, je m’acheminai vers le logis de votre mère.

Je trouvai cette femme exquise dans l’appartement de la place Possoz, si agréablement provincial de site, d’aspect et de mobilier... Il était onze heures environ. Mme Le Quellien, vêtue de noir, chaussée de bottines, ses bandeaux grisonnants soigneusement lissés de chaque côté de sa figure reposée et toujours jeune, me reçut dans sa chambre, une chambre qu’on devinait avoir été faite, cirée, parfumée de verveine dès sept heures du matin. Entre les deux fenêtres, le petit bureau d’acajou Louis-Philippe était ouvert, et votre maman, assise à ce bureau, quittait, pour me tendre la main, une forte plume d’ébonite et un gros cahier de comptes domestiques écrit tout entier par elle-même. Une Journée du chrétien, avec une petite image pieuse fichée dans les tranches en guise de signet, voisinait avec le cahier de comptes.

Et, dans son cadre de peluche verte, on apercevait aussi (photographie album coloriée, prime du Soleil) les cheveux châtains, les yeux gris-bleu, le teint éclatant de Mlle Françoise.

—Vous, si matin? J’espère qu’il n’est rien arrivé à la petite?

Je rassurai les alarmes de Mme Le Quellien. Elle sut que je vous avais remise, pleine de santé, entre les mains de Mme Rochette. J’exposai alors l’objet de ma visite: notre conversation de la rue Mozart, votre envie de recevoir de moi des «Lettres sur les choses» qui vous enseigneraient ce que les pensions de demoiselles n’enseignent pas. Je m’attendais à voir votre mère s’inquiéter, discuter le projet. Il n’en fut rien.

Elle ne fit qu’une objection:

—Évidemment, ce serait très désirable... Je me rends bien compte que je ne suis plus assez au courant de mon époque pour diriger utilement cette petite... Mais c’est folie de vous demander cela... Vous n’avez pas le temps.

J’affirmai à Mme Le Quellien que j’avais le temps et que, même, cela m’amuserait. Seulement, je ne voulais pas que mes lettres fussent lues par Mme Rochette: la nuit m’avait suggéré de les adresser directement à votre mère, qui, elle, les lirait d’abord et vous les remettrait au parloir.

—Parfait! s’écria Mme Le Quellien. D’ailleurs, je trouve bien inutile de les lire à l’avance. Cela humilierait Françoise, et j’ai pleine confiance en vous, mon ami. N’êtes-vous pas le subrogé tuteur de la petite et ne vous traite-t-elle pas, un peu, comme un père?...

Elle aussi, l’excellente femme, me rappelait innocemment à la juste appréciation de mon âge!... Entendu, je suis un oncle de tout repos,—je suis presque un père. Voilà une promotion qui met un homme à l’aise pour correspondre avec une jeune demoiselle de pensionnat!

Allons, petite Françoise, c’est décidé: l’oncle de tout repos vous écrira chaque quinzaine. Il tâchera de compléter ex partibus l’éducation que vous distribuent Mme Rochette et ses acolytes... Toutefois, aujourd’hui, daignez vous contenter de ce billet. Ce n’est pas trop de quinze jours de méditations, si oncle et si père que je sois, pour me préparer à catéchiser dignement selon le monde une jeune personne fringante et ironique comme Mlle Françoise.


II

Impressions de trois spectateurs un soir de fête à l’Exposition.—Le sentiment de Françoise sur le suprême effort du XIXe siècle.—Petit Palais et rétrospectives.—Françoise, quoique résolument moderne, se plaît au passé national.—D’une loi de l’éducation.—Projet d’un Petit Palais imaginaire.

Quand on a votre âge, amie Françoise, on ne ressent aucune mélancolie de voir finir les choses autour de son propre commencement, si gai, si vivace. Des choses qui ont l’impertinence de fleurir, de disparaître, alors que vous n’êtes pas encore sortie de pension, ne méritent que votre dédain; elles ne sont pas, à parler franc, vos contemporaines, et vous êtes très justement convaincue que la seule époque digne d’intérêt passionné s’inaugurera vers la fin de 1901,—quand vous entrerez dans le monde.

J’observai cette heureuse disposition de votre esprit certain vendredi soir qui précéda votre rentrée d’octobre à l’institution Berquin. Vous étiez venue, avec votre mère, passer un bout de la soirée dans mon jardin. C’était fête à l’Exposition: toutes les tours, tous les clochetons, toutes les pointes architecturales de l’éphémère cité s’embrasaient de lueurs féeriques. Mme Le Quellien exprima le regret de voir disparaître si tôt un tel concours de merveilles. Je renchéris: je me lançai dans une période assez bien tournée, pensais-je, sur la disproportion entre l’effort qu’avait coûté l’Exposition de 1900 et le bref loisir qui nous fut donné pour nous y complaire.

Vers le dernier contour de ma période, un regard de vous m’arrêta net; il me sembla que vous aviez envie de rire. Je vous demandai, par contenance:

—Et vous, Françoise, ne regretterez-vous pas l’Exposition?

Votre réponse fut, textuellement:

—Oh! moi... l’Exposition, je l’ai assez vue!

Toutefois, la dureté de ce trait se corrigea aussitôt par l’addition d’une phrase courtoise à l’adresse de la pauvre Exposition finissante:

—Du reste, ajoutâtes-vous, elle était très bien, celle-ci... Il y avait surtout les rétrospectives et le Petit Palais...

«Elle était très bien... Il y avait les rétrospectives...» D’une inflexion de votre voix délibérée, vous enterriez déjà dans le passé la ville merveilleuse qui flamboyait sous vos yeux!... Cette attitude imposa sans doute à votre mère comme à moi, car nous renonçâmes à nos doléances, et, ce soir-là, il ne fut plus parlé de l’Exposition de 1900.

Mais vous n’imaginez pas, Françoise, combien vos moindres propos, dans leur netteté ingénue, m’offrent de matières à méditer. Lorsque Mme Le Quellien fut partie, vous emmenant, je demeurai assez longtemps encore à contempler, de mon jardin, la foire du monde. J’y demeurai même si longtemps qu’elle éteignit peu à peu ses feux de Bengale, ses rampes de gaz, ses boules électriques, jusqu’à n’être plus enfin qu’un noir chaos, une chose vide, morte déjà et comme abolie, tandis qu’au-dessus d’elle l’illumination éternelle des étoiles, naguère invisible dans le reflet excessif de tant de clartés terrestres, resplendissait de nouveau sur un ciel purifié.

Tout le quartier du Trocadéro, si bruyant, si vivant durant la soirée, retombait à la paix provinciale des temps ordinaires. Le silence et le clair-obscur reconquis favorisaient la réflexion.

Je méditai sur le bref jugement que vous aviez porté tout à l’heure. Non que ce jugement fût en soi quelque chose de très piquant ou de très profond: il m’intéressait comme indice spontané de l’effet produit par le suprême effort du XIXe siècle sur un jeune être du XXe. Car vous êtes vingtième-siècle, Françoise: vous serez jeune fille, épouse, mère au XXe siècle. Le XIXe siècle n’aura eu de vous que votre enfance.

De vos deux sentences successives il résultait:

Premièrement, que le «Suprême effort» ne vous a pas... «épatée», oserai-je dire, employant à dessein une locution qui parfois s’égare sur vos lèvres.

Secondement, que vous y reconnaissez cependant une réussite méritoire, puisque vous lui accordez indulgemment la note très bien.

Troisièmement, que vous faites bon marché des attractions, voire de la partie industrielle et scientifique; que même la partie artistique contemporaine ne vous touche guère. Il vous fallait «les rétrospectives et le Petit Palais», c’est-à-dire la face historique de l’énorme exhibition, les objets et les œuvres d’art qui racontent d’une manière éclatante l’histoire de votre pays.

Et ceci me parut vraiment digne de remarque. Vous êtes une jeune personne résolument moderne. Si peu instruite du monde que vous vous prétendiez, votre perspicacité, toujours en éveil, profite adroitement des occasions pour se renseigner sur les modes du jour. Vous querellez cette excellente Mme Le Quellien touchant la forme de ses chapeaux et de ses manteaux; vous-même, sans aucune affectation intempestive, savez fort adroitement vous faire coiffer et vêtir. Dans l’appartement de la place Possoz, pur Louis-Philippe, votre chambre étonne par le clair papier de tenture, semé d’iris, les meubles genre anglais, laqués de blanc. Vous aimez le brillant luminaire usité aujourd’hui: vous souhaiteriez un logis pourvu de «tout le confortable moderne». (Ce fut même, un jour, entre nous, un sujet de querelle). Vous m’avez confié que, si vous étiez riche et libre, vous auriez plaisir à circuler en automobile. Vous êtes, en un mot, très «de votre siècle», qui est le XXe. Et cela ne vous a point empêchée d’élire spécialement, au milieu d’un spectacle universel, quelques-unes des plus belles choses du temps passé.

Si je vous demandais pourquoi, vous seriez probablement incapable de me répondre. Mon expérience d’oncle va tâcher de vous expliquer à vous-même.

Votre «modernité», d’abord, est un bon signe d’équilibre physique et mental. Il serait fâcheux qu’à dix-huit ans vous n’eussiez point les yeux fixés sur l’avenir. Il est juste, il est expédient que les choses contemporaines vous paraissent spécialement amicales, que vous les habitiez avec plaisir, comme il est naturel que vous viviez parmi des compagnes de votre âge! Oh! gardez ce goût de la nouveauté, cet espoir du lendemain, cette foi instinctive dans le meilleur devenir du monde! Foin des petites névrosées revenues de tout avant d’être allées nulle part! Essayez bravement les modes de votre temps, soyez curieuse de votre époque: vous avez tout le loisir d’être réactionnaire, un jour...

Seulement, chez vous, grâce à un heureux équilibre des facultés et aussi à la bonne fortune d’être née d’une vieille famille française, bourgeoise depuis plus de deux cents ans, ce goût volontaire du moderne s’accommode d’une tendresse mystérieuse pour les merveilles antérieures de votre pays. D’abord parce qu’elles sont belles, et belles d’une façon adéquate aux hérédités qui se composèrent dans votre personne, belles d’une beauté que vous comprenez tout de suite, sans éducation artistique spéciale. Puis parce qu’elles sont le passé français, qu’elles furent pensées, exécutées par des Français d’autrefois, et que des Français d’autrefois les ont fait servir à leur existence: parce qu’en un mot elles sont nationales. Entre ces délicieux meubles des siècles échus, entre ces merveilleux bibelots, ces faïences rares, ces bijoux, et vous, Françoise, il y a une parenté qui vous émeut à la première rencontre. Le berceau du roi de Rome, bien que prêté par l’empereur d’Autriche, est un peu à vous, et aussi l’armoire de Marie-Antoinette; la moindre parure campagnarde, le plus humble vêtement de droguet miraculeusement épargné par le temps et suspendu aux vitrines des «rétrospectives», témoignent devant vous de l’antiquité de votre race et par là vous intéressent autrement qu’une armure espagnole ou les reliques d’un potentat hindou.

En sorte que le colossal musée où vous avez dépensé en tout, cette année, une quinzaine de vos journées, pourra bien ne laisser pour l’ensemble qu’une impression assez confuse dans votre mémoire; vous déclarez vous-même l’avoir assez vu. Mais le Petit Palais et ses brillantes succursales historiques, disséminées dans les sections diverses, n’auront pas vainement frappé vos yeux. Ce que vous y avez vu, vous l’avez regardé du regard qui imprime l’image dans le cerveau: ces images font partie de vous, désormais, de votre esprit, de votre jeune érudition. Et de même les émotions de fierté nationale, les sympathies esthétiques qu’elles vous ont suggérées, ayant été spontanées et profondes, ne s’aboliront pas avec le temps. Elles vont, au contraire, s’enraciner et se fortifier en vous, concourir à former votre goût, votre sensibilité.

Réfléchissez quelque peu à tout cela, Françoise, notamment pendant ces classes de couture dont vous m’avez dit qu’elles seraient assommantes si l’on n’avait pas le droit d’y penser à autre chose. Voyez là l’exemple et la preuve que nulle éducation ne saurait être fructueuse si elle n’enfonce des racines dans le passé, dans la tradition, dans l’histoire de la race. Imitant en cela votre charmant génie de jeune fille, l’éducation doit être traditionnelle par instinct et volontairement curieuse de modernité. Cette vérité compte au petit nombre de celles qui me guident lorsque, si gracieuse, vous me demandez des «leçons sur les choses». Elle présidera à l’enseignement que voudraient vous apporter mes billets de quinzaine. Est-elle connue, est-elle appliquée par les dames excellentes que Mme Le Quellien à chargées de votre éducation scolaire, dans la célèbre institution Berquin? Est-ce le système de votre directrice Mme Rochette? D’après ce que vous m’avez confié, j’ai peur que non. Mme Rochette et ses acolytes ont bien de l’expérience et une indéniable bonne volonté: seulement leur doctrine est que l’éducation d’une petite Française en 1900 doit ressembler trait pour trait à l’éducation d’une petite Française de 1855, date où elles-mêmes fréquentaient l’école. C’est pousser un peu loin l’amour de la tradition. Vous trouverez d’ailleurs, par le monde, des fantaisistes qui soutiennent que le devoir de l’éducateur est de faire de la petite Française une petite Américaine ou une petite Anglaise. Ceux-ci sont très dangereux. Le système de Mme Rochette n’est pas dangereux. Il n’est qu’inutile.

Je voudrais, petite amie, mettre à mon doigt le cercle d’or qui rend invisible et vous suivre, vous et vos compagnes, dans votre journée d’écolière, depuis la prière du matin jusqu’à la prière du soir. Malgré votre confiance en moi, vous ne me raconterez jamais tout ce que vous enseignent vos maîtresses en classe, ni tout ce que vous dites entre élèves durant les récréations, ni tout ce qui circule dans votre cervelle pendant les silencieuses heures d’étude. La franc-maçonnerie féminine scellera vos lèvres sur ce qui serait le plus divertissant à connaître... Mais mon expérience d’ancien écolier me suffit. Je sais à quel point une pension française ordinaire est un petit monde bizarre et vieillot, et quelles pauvretés y sont parfois gravement apprises... Votre jeune perspicacité s’en est rendu compte, puisqu’elle a souhaité un supplément d’informations sur la vie. Gardez-vous cependant, moderne Françoise,—et c’est par là que je veux conclure,—gardez-vous de mépriser en bloc tout le système d’éducation de l’institution Berquin. Il contient toute une partie de tradition et de principes qui est vénérable, admirable, et à coup sûr absolument appropriée à l’éducation d’une jeune fille de votre pays. C’est à vous, si fine et désormais avertie, de distinguer ce qui est réellement beau et utile dans ce mélange de traditions et de routines. Les merveilles que vous admiriez, colligées et mises en ordre dans votre cher Petit Palais, vous n’ignorez pas qu’il fallut, pour la plupart, les extraire de greniers encombrés, parmi la poussière et le fatras d’objets quelconques où furent longtemps relégués les legs artistiques des siècles derniers... Eh bien! vous aussi, dans le fatras d’idées et d’habitudes léguées par les anciennes éducatrices, vous devez, à la veille d’entrer dans le monde, faire un triage judicieux. Les idées et les traditions dignes d’être conservées, vous les connaîtrez, d’abord à leur beauté, à leur noblesse intrinsèque et aussi à leur caractère vraiment, profondément national. Vous composerez ainsi peu à peu—nous composerons, car je vous y aiderai—un musée de ce qui fait la spécialité charmante, glorieuse, de la femme française. Et de même que, sans compromettre de votre précieuse modernité, vous preniez des leçons de goût au musée des Champs-Élysées, vous ne risquerez nullement de n’être plus une jeune personne bien vingtième-siècle en visitant de temps en temps cet autre Petit Palais imaginaire, meublé de traditions et de souvenirs.


III

Le jour des Morts.—Pèlerinage.—Vers le passé familial.—Les aïeux.—Laboureurs et soldats.—Le sergent-fourrier de Napoléon.—De la timidité et de l’esprit d’entreprise.—La grand’mère Brigitte.—L’argile de Françoise.

Demain, chère Françoise, l’institution Berquin, cette douce prison, accorde un jour de liberté à ses prisonnières. Mais ce sont des vacances graves, fidèlement dispensées au culte des morts... L’aînée de vos compagnes a beau n’avoir pas vingt ans, il n’en est guère, parmi vous, qui n’ait à s’associer au grand deuil liturgique par un deuil personnel. Pour vous, par exemple, le traditionnel pèlerinage au cimetière n’est déjà plus seulement une pieuse promenade. Il y a, dans l’énorme ville sépulcrale du Père-Lachaise, un coin du sol qui est vôtre, où sont réunis les derniers disparus de votre famille, votre aïeule maternelle, son mari, et, enfin, votre père, mort il y a huit ans.

Quand vous irez, demain, fleurir de chrysanthèmes la pierre unie sous laquelle dorment vos parents, quand vous aurez laissé s’épancher cette émotion imprécise, ce vouloir obscur que les absents soient heureux dans leur séjour inconnu, ce désir passionné de les retrouver un jour, qui sont assurément la meilleure des prières, évoquez de toutes les forces de votre jeune esprit la mémoire de votre père. Faites-vous raconter sa vie par Mme Le Quellien; quand il mourut vous étiez trop jeune pour la bien connaître. Puis, le soir, dans l’appartement de la place Possoz, avant de rentrer à l’institution Berquin, demandez à votre mère de vous montrer, de commenter pour vous les modestes archives de la famille. Méditez-en les enseignements quand vous serez de nouveau prisonnière. Je vous parlais l’autre jour de l’importance qu’il y a, pour une petite Française, à bien connaître le legs historique que transmet à sa génération le passé de la France. Il lui importe non moins de connaître le passé prochain de sa propre famille, ce que lui transmettent immédiatement les êtres humains dont le sang anime ses veines.

Votre famille, chère enfant, est née du sol national, du sol de la province française. A trois où quatre générations en deçà de la vôtre, on y trouve des paysans, possesseurs de petits domaines qu’ils cultivaient eux-mêmes, les uns en Poitou, les autres en Gascogne. Je vous prie d’être très fière de cette origine et de la proclamer hautement à travers la vie, quand on vous la demandera. Toute vraie noblesse s’enracine dans la terre, dans le sillon tracé par les aïeux. Osez vous glorifier de votre sang pur de tout mélange: telles familles réputées grandes et portant d’illustres titres ont, en somme, le sang le plus mêlé, traversé de courants étrangers au hasard des riches alliances. Apprenez d’ailleurs que ces libres laboureurs, vos aïeux à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, vous ont transmis, par l’économie intellectuelle de leur vie, des facultés neuves, des puissances prêtes à servir, que nul effort antérieur n’a usées: c’est là un phénomène aujourd’hui démontré par la science. Ils ont vécu, ils sont morts sans renommée, ils dorment obscurément dans leurs cimetières de village, où demain personne n’ira peut-être fleurir leur tombe feutrée d’herbe. Mais c’est parce qu’ils furent de sobres paysans, parce que leur cerveau n’assuma pas d’excessifs labeurs, que vous arrivez, vous, petite Françoise, à l’aube du XXe siècle, l’esprit si vivace, si alerte,—en même temps que si saine et si robuste de corps.

Un seul, parmi vos humbles ancêtres, vous a laissé une marque notable de son existence, alors pareille à celle de beaucoup de ses contemporains, mais qui, par le recul du temps, non moins, hélas! que par la diminution de notre prestige guerrier, nous apparaît comme extraordinaire et héroïque. Un de vos arrière-grands-pères fut soldat du premier empire. Il fit toutes les campagnes de Napoléon de 1806 à 1814, celle-ci comprise. Il fut à Iéna et à Friedland, à Wagram, à la Bérézina, à Champaubert. De tant de gloire et de tant de périls, il rapporta tout simplement le grade de sergent-fourrier: fallait-il qu’en ce temps-là l’héroïsme fût chose commune! Il rentra alors dans la vie civile et obtint un modeste emploi aux douanes de son département. Le reste de sa vie est absolument effacé par le temps. Mais votre mère a hérité de lui ce bout de papier jauni sur lequel ses campagnes sont mentionnées et où il est affirmé que «Louis-Pierre-Edme Le Quellien a servi sa patrie avec courage et loyauté». C’est tout...

Le fils de ce héros fut négociant: humble et probe négociant comme Louis-Pierre-Edme avait été un soldat humble et fidèle. Il ne fit pas fortune; pourtant il réussit à donner à son unique enfant une éducation libérale. Par lui, Françoise, l’intellectualité a pénétré dans votre famille. Le sujet de cette première expérience se trouva, par bonheur, être exceptionnellement intelligent. Ce fut votre père, Jean Le Quellien. Je l’ai pratiqué surtout après qu’on l’eut nommé, à Paris, sous-chef au ministère des Finances. J’ai rencontré peu d’hommes d’une érudition aussi ample et si diversement compréhensifs. Qu’il vécût enfermé dans un bureau et occupé d’ingrates besognes que cent autres, moins doués, auraient pu faire aussi bien que lui, cette anomalie toujours m’irrita. Vous le rappelez-vous bien, cher enfant, cet honnête et savant homme, si modeste, si timide même que ses chefs ne se sont jamais doutés de la supériorité qu’il gardait sur eux? Moi j’évoque souvent son image, sa carrure un peu massive, son visage coloré où le dessin net des traits et la vivacité des yeux affinaient l’hérédité rurale. Il savait tout, il entendait tout. Sa conversation était un enchantement. Il avait discipliné sa maison au goût des longues lectures. Et je me souviens du spectacle si digne et si charmant que j’eus certains soirs, en venant chez vous du temps qu’il vivait. Autour de la table de la salle à manger, desservie aussitôt le repas achevé et recouverte de son tapis de drap vert-mousse, M. Le Quellien, Mme Le Quellien, et la mignonne gamine de neuf ans que vous étiez alors vous-même, lisaient chacun un bon livre, sous la lueur jaune de la grosse lampe...

Cet homme éminent et excellent avait un défaut que je ne veux pas vous cacher, car il vous est utile de le connaître et il ne diminuera pas dans votre mémoire le respect du cher disparu. Il était, dans l’action, hésitant et timide. Cela par grande modestie naturelle d’abord, par une instinctive défiance de soi; sans doute aussi par l’influence d’une hérédité de fortunes médiocres. En somme, parmi ceux de sa famille, personne n’avait «réussi» de façon éclatante. Pourquoi se fût-il reconnu des droits à un sort plus brillant? Son emploi actuel suffisait à son ambition. Un poste élevé l’eût effrayé. Il se jugeait heureux: votre mère, en même temps que le parfait bonheur intime, lui avait apporté en dot l’équivalent de son traitement. Rien ne manquait à la simple aisance du foyer. Il ne souffrit jamais de l’obscurité de ses destins, de leur disproportion avec ses facultés.

Ainsi, l’historien qui remonterait votre lignée paternelle, amie Françoise, y trouverait aisément les origines de votre esprit ouvert et de votre belle santé physique; il n’y rencontrerait pas l’explication de votre tempérament curieux, oseur, résolu à l’entreprise. Il y a bien le sergent-fourrier de Napoléon; mais je devine qu’il fut homme d’action par entraînement et par devoir, non par caractère. Si le hasard eût fait de votre père un soldat, il eût été, lui aussi, soldat excellent; il ne fût pas devenu pour cela un homme d’action dans le vrai sens du mot, c’est-à-dire ayant en soi, dans sa volonté, dans son initiative, le principe d’action... Ce n’est pas non plus la douce Mme Le Quellien qui vous a façonné cette âme vingtième-siècle, éprise de nouveau, gentiment volontaire avec un grain d’entêtement. «Pauvre maman!...» me dites-vous volontiers en parlant d’elle. Et c’est dit si drôlement, et je sais si bien que vous êtes une fille docile, en somme, et respectueuse, que j’oublie de vous rappeler à l’observance des formalités filiales. «Pauvre maman!...» Cela veut dire, dans votre pensée, qu’il y a un tas de choses par le monde qui vous passionnent et ne l’intéressent pas, que les livres qu’elle aime, la musique qu’elle goûte, vous semblent également fades. Son expérience même de la vie apparaît si innocente à vos dix-huit ans que l’idée ne vous viendrait même pas de la consulter aux cas confidentiels... Il y a du vrai dans tout cela. A la veille de sortir de pension, vous commencez déjà, Françoise, à être un peu plus âgée que votre mère. Votre génération montre une maturité hâtive qui contraste étrangement avec l’honnête inertie où se complut la génération de vos mères. Pour Mme Le Quellien, il faut en outre tenir compte de l’influence qu’eut sur elle un mari adoré, puis des circonstances singulières de sa jeunesse. Et nous touchons là au point le plus intéressant peut-être de votre histoire généalogique.

La famille de votre mère, encore que d’origine rurale, fut aisée et bourgeoise plus tôt que celle de votre père. L’aïeule qui repose au Père-Lachaise naquit presque riche. Une invention mécanique, le brevet,—comme on disait autrefois chez vous, tout court,—avait fait la soudaine fortune de votre arrière-grand-père maternel, simple contremaître. (Et déjà admirez ici l’esprit d’entreprise!) Sa fille unique se maria de bonne heure, contre le vœu—quoique avec l’autorisation de ses parents. C’était une aventure d’ordre sentimental. L’homme qu’elle avait choisi lui donna le bonheur et la ruine, dans une suite d’entreprises financières probes et folles. Leur souvenir fait encore trembler votre mère, qui prit là, par contre-coup, l’horreur de toutes les affaires, même avant d’épouser le mari le moins homme d’affaires du monde... Une dot modeste, pour elle, fut seule sauvée. Le reste du «brevet» disparut, laissant à votre aïeule de quoi subsister. Celle-ci, d’ailleurs, restée longtemps veuve, porta jusqu’au bout sa demi-misère héroïquement. Elle me disait, elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle ne regrettait rien, que la vie avait été bonne pour elle, puisqu’elle avait aimé et qu’elle avait été aimée.

Cette gracieuse personne mourut en 1883. Je me rappelle fort bien son caractère et son visage. Elle se plaisait dans la société de la jeunesse et conversait volontiers avec moi, qui en ce temps heureux avais moins de vingt ans. Feuilletez l’album de photographies de votre mère, cet album qui porte en relief sur son plat de cuir un Faust et une Marguerite devisant amoureusement:—vous trouverez deux ou trois images de celle que j’appelais: tante Brigitte. Vous n’aurez pas de peine à y reconnaître votre propre ressemblance. Vous êtes son portrait, comme on dit, bien qu’un peu moins grande, avec de plus beaux yeux, un menton plus ferme et aussi (dût en souffrir votre coquetterie) un peu plus lourd, avec des traits moins réguliers et plus amusants, avec, en somme, un rien de plus tenace et de moins sentimental à la fois sur la physionomie. Tout de même, en ce triage mystérieux des types ancestraux auquel se livre la nature lorsqu’elle fabrique un être nouveau, elle a gardé sur le crible, pour le mêler à l’argile délicate dont est modelée Mlle Françoise Le Quellien, pas mal d’éléments de sa grand’mère Brigitte. Elle y a mêlé beaucoup de l’intelligence et quelques traits de la physionomie paternelle, un peu, vraiment peu, de la douceur candide de Mme Le Quellien: et, sur ce tout convenablement fondu et pétri ensemble, elle a soufflé l’étincelle vitale. Il en est résulté une petite personne ayant des défauts et des qualités, mais assurément armée en perfection pour la lutte d’existence, et, à tout prendre, assez agréable à voir et à écouter.

Je compte bien, chère enfant, que les souvenirs familiaux évoqués par cette lettre vous accompagneront demain dans le pèlerinage vers la tombe de vos morts... Vos morts! il en repose un bien petit nombre sous la pierre où vous vous agenouillerez. En payant à ceux-ci votre dette de souvenir, n’oubliez pas ceux qui dorment dans d’autres coins de la terre de France, et dont la vie, telle qu’elle fut, a contribué à ce que sera votre vie. C’est doubler sa force individuelle que la maintenir en contact permanent et avec le passé national et avec ce rameau de la race qui s’appelle la famille. Élargissez donc, par une évocation consciente et sereine, le sens religieux de cette fête des Morts. Au delà du brave et éminent homme, votre père, et de votre exquise et sentimentale aïeule, faites remonter la piété de votre hommage jusqu’aux plus lointains de vos ancêtres, jusqu’au soldat de Napoléon, jusqu’aux ignorés manieurs de charrue qui, il y a des cent ans et des cent ans, parlaient déjà la même langue que vous, avec quelque chose de votre accent.