WeRead Powered by ReaderPub
Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I cover

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I

Chapter 101: XCIV
Open in WeRead

About This Book

A decades-long personal correspondence by a noted writer records intimate, day-to-day impressions from the center of imperial life, combining discreet diplomatic observations and commentary on foreign policy with vivid social anecdotes and courtly episodes. It interweaves reflections on the arts and theatre, candid opinions on religion and revolution, and literary curiosities, all written with curiosity, irony, and clear self-awareness.


LXXVIII

Paris, 2 juillet 1861.



Mon cher Panizzi,

Je suis, depuis hier, de retour à Paris, fort las de ce long séjour à la cour. Je n'ai pas les qualités du courtisan, et, bien que les maîtres du château que je quitte soient les plus bienveillants et aimables de tous les souverains, c'est avec un vif plaisir que je me suis assis devant mon modeste dîner.

On me charge de commissions assez difficiles pour l'exposition universelle. Croyez-vous que je trouve encore lord Granville à Londres? car c'est avec lui surtout que j'aurai à discuter la chose.

Je vous écris à la hâte, et je garde pour nos déjeuners prochains la relation fidèle de la grande réception des ambassadeurs siamois. Ils ressemblent fort à des orangs-outangs, mais ils ont des étoffes de brocart merveilleuses.

Connaissez-vous le comte Arese, qui vient ici comme ambassadeur du roi d'Italie? On dit que M. de la Valette, aujourd'hui à Constantinople, sera envoyé à Turin. C'est un homme d'esprit et dans les meilleures dispositions pour l'Italie.

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère. Je vous écrirai un mot avant mon départ, pour vous dire le jour de mon arrivée.


LXXIX

Paris, 19 août 1861.



Mon cher Panizzi,

Je crois assez à l'efficacité d'une cure de raisin, et si, après Ems, vous avez une ordonnance ad hoc, nous pourrions faire ensemble un tour à Bordeaux où, tout en mangeant les raisins du pays, vous pourriez prendre des informations au sujet de la liqueur qu'on en extrait. Nous ferions, en même temps, une visite à la comtesse de Montijo, qui sera à Biarritz; peut-être à Leurs Majestés, et incontestablement à M. Fould.

Il n'y avait plus personne à Londres quand j'y ai repassé. J'ai trouvé le Museum en place. Newton m'a montré l'Apollon debout. Je l'ai trouvé très beau. Brandis, qui l'avait admiré couché, a dit qu'il n'avait jamais rien vu de si laid. Newton en était un peu mortifié. Je lui ai dit que c'était ce qu'on appelait en Allemagne du Gemüth, c'est-à-dire du charlatanisme et de la blague scientifique.

Voulez-vous, tempore et occasione prælibatis, vous charger d'une négociation? Vous savez que nous avons, en 1862, une exposition des beaux-arts universelle à Londres. Nous y envoyons seulement les ouvrages d'artistes vivants, ou morts depuis moins de dix ans. Nous n'en avons pas beaucoup sous la main. M. le duc d'Aumale a un fort beau tableau de Paul Delaroche, la Mort du duc de Guise. Croyez-vous qu'il voulût l'exposer? Il rendrait service à l'école française, à la mémoire de Paul Delaroche, et ferait plaisir à tout le monde. Il déterminerait probablement de riches amateurs à suivre son exemple. Le tableau serait exposé avec le nom du propriétaire sur le livret. Régulièrement, il devrait être envoyé à la commission impériale avant d'être envoyé à l'exposition de Londres, mais nous le dispenserions de ce voyage. Il suffirait qu'il fit écrire qu'il mettra le tableau à la disposition de la commission française à Londres. On lui répondrait qu'on accepte avec reconnaissance. Voyez si vous voulez et pouvez vous charger de cette négociation. Je désirerais que vous ne fissiez pas mention officielle de mon nom; mais vous pourriez cependant dire au prince que vous avez pour garant que l'offre serait acceptée.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis fort occupé et tracassé par cette exposition; je suis repris par mes étouffements.


LXXX

Paris, 30 août 1861.



Mon cher Panizzi,

Le journal nous donne aujourd'hui une bonne circulaire de Ricasoli sur les affaires de Naples. Le mal, c'est que ce n'est pas par des moyens constitutionnels qu'on peut faire cesser cet état de choses. Il n'y a eu dans le royaume de Naples qu'un temps d'ordre parfait; c'est quand le général Manhès faisait fusiller tous les gens de mauvaise mine qui n'avaient pas fait leur barbe; mais je ne sais pas trop comment on prendrait aujourd'hui ces mesures énergiques.

Alexandre Dumas, qui est un grand blagueur, conte des choses curieuses de l'état de Naples. Il dit qu'il y a une association de voleurs établie sur des bases larges, qu'on appelle la Camorra, et dont tous les affiliés s'aident entre eux contre la société des honnêtes gens. Un article du règlement est que, lorsqu'un étranger prisonnier refuse de payer sa bienvenue aux camorristes, et se bat avec eux à coups de couteau, s'il est vainqueur, la société Camorra lui fait une pension. Cela rappelle les beaux temps de la Grèce.

Il n'y a personne ici, en sorte qu'on ne fait même pas de nouvelles. Cependant, par quelques mots échappés à un des infortunés ministres qui sont de garde ici, je ne serais pas surpris que la question de l'évacuation de Rome mûrit rapidement. Pourvu que cela n'amène pas une attaque contre la Vénétie, ce serait au mieux.

Je n'ai pas encore de projets bien arrêtés. Il faut que j'aille, dans le courant de septembre, voir M. Fould à Tarbes, et madame de Montijo à Biarritz. J'ai, ici, en train, un petit travail pour le maître, que je voudrais lui porter, afin de faire d'une pierre deux coups; mais je n'avance pas comme je voudrais et j'en ai encore pour quelques jours. D'un autre côté, je n'ai pas de nouvelles de madame de Montijo. Je la crois à Biarritz ou en route pour y aller, et la durée de son séjour en France aura une influence capitale sur mes projets pour le mois prochain.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Miss Lagden et mistress Ewers se rappellent à votre souvenir.


LXXXI

Paris, 3 septembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Je crois que la nomination de la Valette, combinée avec celle de Benedetti, est un acheminement à la consommation que vous désirez. Ces deux bons catholiques sont, je crois, très propres à persuader à notre saint-père que son royaume n'est plus de ce monde. Peut-être aura-t-il de la peine à le croire; mais il faudra qu'il s'y résigne, et qu'il fasse beau c.., comme disait le général Beurnonville à un prince du Rhin qu'on voulait médiatiser.

J'ai eu des nouvelles de Constantinople, où l'on se moque beaucoup des histoires qu'on a faites de la chasteté du sultan, et de son goût pour l'eau pure. L'un est aussi vrai que l'autre; mais son grand goût pour le moment, c'est pour les poules. Il vient de commander un poulailler de cinq cent mille francs pour élever ses volailles. Voilà comme il entend l'économie! Croyez que nous aurons, d'ici à peu de temps, des choses sérieuses en Orient, qui donneront un cruel démenti à lord Palmerston, lequel veut absolument que l'empire turc se tienne debout tant qu'il vivra. Je crois la Porte beaucoup plus près de sa fin que mylord.

Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que vous devenez. Je ne suis pas surpris que les eaux d'Ems ne vous aient pas immédiatement soulagé. Vous savez qu'on n'en ressent les effets que quelques semaines après.


LXXXII

Paris, 8 septembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Je viens de recevoir un télégramme de Biarritz. On me dit que, quand j'y viendrai, il y aura une chambre pour moi. Cela me jette dans un certain embarras. J'ai répondu que j'étais aux ordres de Leurs Majestés; que, lorsqu'on m'écrirait de venir, je viendrais; que cependant je préférais attendre quelques jours encore, afin d'avoir fini la tartine destinée au maître de la maison.

On nous dit tantôt blanc tantôt noir des affaires de Naples. Les agents du saint-père ici ont honte, à ce qu'il paraît, des défenseurs de l'autel et du trône qu'ils ont dans les Calabres: car ils démentent énergiquement toute participation aux mouvements de Chiavone et consorts. Comment expliquez-vous le discours de l'archevêque hongrois? De temps en temps, j'espère qu'un schisme va se déclarer. Faites donc une église ambroisienne et procurez-moi une place de chanoine quelque part où il y ait des religieuses.

Je crains que le tableau dont je vous avais prié de parler au duc d'Aumale ne soit plus ancien qu'il ne faut; cependant, je ne doute pas qu'il ne fût accepté s'il était offert. Lorsque vous le rencontrerez, vous pourriez lui parler de l'exposition en général, du petit nombre de bonnes choses qu'on peut y mettre, et, si vous le voyiez disposé à prêter ce qu'il a, vous lui diriez que la commission accepterait avec reconnaissance, que tout se traiterait comme il voudrait. Vous pouvez encore ajouter que M. Duchatel a promis de prêter la Source de M. Ingres.

Un de mes amis, venant de Vienne, me dit que les affaires y sont graves. On a mauvaise opinion de l'avenir et presque pire du présent. On dit l'empereur très borné, très entêté, et absolument dans les mains de sa mère, laquelle est dans celles des jésuites. Les Hongrois sont absolument hors d'état de rien faire; mais ils ne payent pas et ils parviennent, en se ruinant, à ruiner leur ennemi. Il y a un système d'incendies organisé: on met le feu aux fermes et aux maisons de quiconque paye l'impôt sans avoir de garnisaires. L'archevêque a demandé qu'on lui en envoyât.

Adieu, mon cher ami. Que faites-vous? Je ne partirai pas sans vous écrire où je vais.


LXXXIII

Biarritz, 15 septembre 1861.



Mon cher Panizzi,

J'ai reçu, mardi dernier, une dépêche télégraphique conçue en ces termes: «Venez sans culottes!» Je suis parti le soir même, et, depuis mercredi, je suis l'hôte de Leurs Majestés. C'est une petite villa très jolie, un peu trop près peut-être de la mer, qui se permet de faire trop de tapage pour mon goût particulier. Il n'y a que très peu de monde, et j'y suis le seul étranger à la maison. Depuis mon arrivée, on m'a tenu tellement en courses ou en travail (vous savez quel travail), que je n'ai pas encore pu vous donner de mes nouvelles.

Hier, nous avons fait une assez longue excursion qui n'a pas trop bien réussi, car nous sommes revenus tous trempés comme des soupes. Nous sommes allés voir une terre très grande que l'empereur a donnée à M. Walewski dans les Landes. Ce sera très beau, dit-on, quand ce sera arrangé. Présentement, il y a tout à faire, jusqu'à de la terre à trouver, car il n'y a encore que des marais.

L'autre jour, on a fait prendre au prince impérial son premier bain de mer, et très maladroitement, suivant moi, on l'a jeté dans l'eau la tête la première, en sorte qu'il a eu grand'peur. On lui en a fait des reproches, et on lui a demandé pourquoi, lui qui ne sourcillait pas devant un canon chargé, il avait peur de la mer. Il a répondu sans être soufflé: «C'est que je commande au canon, et que je ne commande pas à la mer.» Cela m'a paru assez philosophique pour un prince qui n'a pas encore six ans.

Biarritz est plein de monde de tous les pays. Il y a force dames de tout rang et de toute vertu, toutes avec les toilettes les plus extraordinaires qu'on puisse imaginer. La plage ressemble à un bal de carnaval.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite santé et prospérité.


LXXXIV

Biarritz, 28 septembre 1861.



Mon cher Panizzi,

La Valette, me dit-on, n'est pas encore parti. La conversation qu'il aura avec Sa Majesté avant de se mettre en route serait curieuse à écouter, et je voudrais être une petite souris pour les entendre.

Je vous ai dit plus d'une fois que je croyais l'empereur aussi attaché au pape que vous et moi. La différence entre nous, c'est qu'il a charge d'âmes. Il s'agit pour lui de se convaincre de la disposition réelle de la France et de l'Europe. Je crois que le sentiment catholique s'est affaibli en France depuis la bataille de Castelfidardo. Cependant croyez qu'il est toujours très fort; nous ne pouvons nous débarrasser comme les Anglais des chimères chevaleresques en présence des intérêts. Les Anglais tolèrent les insolences des Yankees en considération du coton. On ne pourrait obtenir cela des Français. Un vieillard sans puissance et quinteux, fait pitié. Il serait plus facile de lui faire la guerre s'il était souverain d'un grand pays. Pensez, en outre, à l'influence énorme des curés et des femmes, qui sont toutes papistes. Voyez combien il est nécessaire de ménager la chèvre et le chou, et prenez patience, si on ne se décide pas aussi vite que vous le désirez.

Adieu. Comment vont vos genoux et vos poignets?


LXXXV

Paris, 14 octobre 1861.



Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé hier à Paris avec M. Fould. Voici votre lettre. Les conditions du duc sont parfaitement justes. Vous vous souvenez que je vous avais dit que son nom serait sur le livret. Quant au soleil et au vernis, bien que le premier de ces deux articles soit peu à craindre en Angleterre, notre surveillant y mettra bon ordre. Mais je ne sais de quel tableau le duc veut parler. Il ne dit que le nom de l'auteur, et point le sujet. Vous connaissez la condition pour l'exposition, artistes vivants ou morts depuis moins de dix ans, Paul Delaroche est mort en 1857 ou 1856.

On est ici dans un état de crise qui, dans un autre pays, n'aurait rien d'effrayant, mais qui, avec des imaginations niaises comme on en a ici, pourrait devenir très grave. Mon hôte de Biarritz en est un peu alarmé et commence à voir avec inquiétude que le tas de niais qu'il a autour de lui a laissé faire bien des bêtises. D'ailleurs, entre l'hôte et l'hôtesse, particulièrement en ce qui touche au spirituel, il y a toujours de graves dissidences qui compliquent la situation.

On commence à demander assez hautement qu'on en finisse avec la question de Rome. Un bruit s'est répandu qui, je crois, n'est qu'une invention pour autoriser à attendre sans rien faire: c'est que notre saint-père allait bientôt mourir. Naturellement, on dit que l'on peut ajourner toute solution jusqu'à son successeur; très bonne occasion pour ne rien faire du tout.

Bref, il y a ici de grandes inquiétudes: mauvaise récolte en blés, guerre d'Amérique, traité de commerce avec l'Angleterre et la Belgique qui met en souffrance un certain nombre d'industries. Tout cela ne présage guère un bon hiver. M. Fould va, je crois, recevoir des propositions, l'opinion publique le désignant pour prendre en main la poêle. Il a ses conditions, auxquelles il fera bien de se tenir.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a beaucoup regretté que vous ne soyez pas venu. Il vous aurait fait manger des ortolans sublimes. Je ne trouve pas de mot pour exprimer ce qu'est un ortolan gras et frais. Cela vaut mieux que toutes les hanches possibles, fussent-elles revêtues de crinoline.


LXXXVI

Paris, 23 octobre 1861.



Mon cher Panizzi,

Voulez-vous une histoire assez bonne du séjour du roi de Prusse à Compiègne, où il n'est pas question du roi de Prusse?

On était allé au château de Pierrefonds, château gothique comme vous savez. Madame *** était dans un groupe de dix ou douze personnes parmi lesquelles le maréchal X... Elle demanda ce que c'était qu'un grand lézard sculpté qui sortait du toit. On lui répondit que c'était une, gargouille. «Qu'est-ce qu'une gargouille?--C'est un conduit pour rejeter les eaux du toit.--Comment! tant de sculptures pour un conduit? Mais ce conduit-là doit coûter bien cher?--J'en sais de plus chers», dit à haute et intelligible voix le maréchal X... Je tiens le fait de deux témoins sûrs.

Politiquement, cela veut dire que la dame ne vaut plus grand'chose auprès de qui vous savez, et j'en avais déjà fait la remarque. Je ne pense pas pourtant, comme tout le monde le croit ici, que notre ami Fould rentre au ministère. On a peur de lui; on lui garde une dent, je ne sais pourquoi. En attendant, les gens de finances se lamentent, et font des prédictions sinistres.

Vous aurez vu la circulaire relative à la société de Saint-Vincent de Paul. Je crois qu'on aurait dû la faire il y a longtemps. Le moment peut-être n'est pas très bien choisi; mais, après tout, il y avait un danger réel à cette association cléricale, qui avait déjà pris une extension immense. Le Midi en est empesté.

Je viens de voir Sobolewski revenant d'Italie. Il trouve que les fonctionnaires piémontais ne sont pas très adroits et que l'unification n'est pas trop avancée. Il n'a vu que le Nord. A ma grande surprise, il dit que c'est à Florence que les changements lui avaient paru avoir le plus de succès. L'ordre étant odieux aux gens des Marches, ils se plaignent des gendarmes et des préfets, qui ont toujours les lois et les décrets à la bouche, tandis que, sous le gouvernement du saint-père, quand on avait un fratone dans sa manche, on faisait à peu près ce qu'on voulait.

Je crois que le pape a eu l'art de persuader ici qu'il va mourir, en sorte qu'à toutes les propositions raisonnables, on répond: «Attendons.» Puis, autre bêtise: on se persuade que, lui mort, on ferait nommer un monseigneur Marini dont on attend monts et merveilles! Tout cela est fort triste.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, ne buvez ni ne mangez, que comme je fais quand je ne dîne pas chez vous; vous vous porterez bien.


LXXXVII

Paris, 17 novembre 1861.



Mon cher Panizzi,

J'ai longuement causé, l'autre jour, avec M. de la Valette, qui va partir pour Rome la semaine prochaine. Je crois que vous auriez été satisfait. Le chevalier Nigra, avec qui j'ai dîné avant-hier au Palais-Royal, me paraît très content du choix de l'ambassadeur. Il me semble avoir toutes les qualités désirables pour traiter avec des ecclésiastiques. Une orthodoxie égale à la vôtre, et des dispositions à donner aux cardinaux toute la confiance que leur habit inspire à un bon catholique comme vous et moi. Malheureusement, je ne vois ni dans les Chambres ni dans le public la résolution qu'il faudrait pour lui rendre sa tâche facile.

Le prince m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Il y avait à dîner M. Nigra; Ratazzi, qui ne dit pas grand'chose et qui n'a pas trop l'air d'en penser beaucoup plus; le prince de San-Cataldo et sa femme, qui est, je crois, Polonaise. Je m'étonnais, pendant tout le dîner, de lui trouver l'air si peu sicilien.

J'ai dîné hier chez le duc Pasquier, qui a quatre-vingt-quinze ou quatre-vingt-seize ans. Il nous a raconté toute l'histoire du mariage de Napoléon Ier, d'une manière charmante; c'était à écrire sous sa dictée d'un bout à l'autre du récit, qui a duré plus de vingt minutes. Si les vieillards ne devenaient ni sourds ni aveugles, ce serait vraiment assez agréable de vieillir.

Adieu, mon cher Panizzi. Faites-moi le plaisir de dire à M. Newton qu'il y a, dans le vestibule de la villa Albani, à Rome, un Apollon exactement semblable à celui que j'ai vu dans les marbres de Cyrène. Même dimension, même attitude, même draperie; seulement il est plus mutilé. Il y en a un plâtre au palais de l'Industrie. Cela prouve que ces deux marbres, le vôtre et celui de Rome, sont des copies d'un original fameux qui est à trouver.


LXXXVIII

Paris, 4 novembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Le chevalier Nigra va demain à Compiègne passer huit jours, à ce qu'on me dit; M. Fould aussi. Il est très possible qu'il en revienne avec un portefeuille. Je le désire, non pour lui, mais pour nos finances, qui en ont besoin.

Je ne crois pas du tout à la guerre, si les Italiens ne font pas de sottises. L'Autriche n'a pas de quoi acheter des souliers à ses soldats, et nous n'en avons guère davantage.

Adieu, mon cher Panizzi, écrivez-moi avant que j'aille à Compiègne.


LXXXIX

Compiègne, 16 novembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis huit jours et j'ai assisté à la petite comédie ministérielle qui s'est jouée. Elle s'est terminée comme vous avez vu. Notre ami est entré par une très bonne porte. Je l'aurais désirée plus large pour lui, mais il ne se peut rien de plus honorable que la lettre de l'empereur. Il a été également très bien traité par l'impératrice, et les préventions qu'il a pu craindre autrefois paraissent tout à fait dissipées à présent. Cependant il est évident qu'il entre dans un cabinet où il a des ennemis très acharnés, sinon très dangereux, et je prévois sous peu des batailles à livrer. X. paraît un peu écorné. Ce qu'il dit ici de bêtises aux uns et aux autres n'est pas croyable. C'est la médiocrité ou plutôt la nullité personnifiée, accompagnée d'une vanité puérile à laquelle il faut des fiocchi continuels.

La mort du roi de Portugal est venue rompre toutes nos fêtes. Celle de l'impératrice, entre autres, est renvoyée au 22, lorsque le deuil sera dans sa seconde phase. Les bouquets ont été contremandés. Cependant M. Nigra m'en a envoyé un énorme que j'ai fait remettre à Sa Majesté sans lui dire de quelle part. Mais on a reconnu le masque, car il avait eu soin d'y mettre une profusion de rubans aux couleurs italiennes.

Nous avions ici quatre highlanders sans la moindre culotte: le duc d'Athole, lord Murray, lord Dunmore et lord Tullybardine. Hier, ils ont dansé des reels avec leurs pipers. Ils sont fort bons diables, et ont l'air de s'amuser. Ce n'est pas le cas pour tout le monde.

Si vous aviez entendu, il y a deux jours, l'empereur parler des affaires d'Italie, vous auriez été assez content. Nigra, qui a passé les huit premiers jours du mois à Compiègne, m'a paru très reconnaissant de l'accueil qui lui a été fait. Cela ne veut pas dire qu'on quitte Rome; mais je crois que la question fait des progrès.

On descend pour déjeuner. Je n'ai que le temps de vous dire adieu.


XC

Paris, 8 décembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Depuis mon retour de Compiègne, je suis, de deux heures jusqu'à six, en commission pour le sénatus-consulte de M. Fould. Il m'avait prié d'intriguer pour en être et j'ai bravement voté pour moi dans mon bureau. J'ai failli avoir l'unanimité, ce qui aurait été fâcheux pour ma modestie. Nous sommes là à faire de l'éloquence, à fendre des cheveux en quatre, à chercher midi à quatorze heures, et, en attendant, le temps passe et nous n'avançons pas. Je crains que nous n'en ayons encore pour une douzaine de jours.

Pendant que nous nous exterminons pour la chose publique, il fait à Cannes, à ce qu'on m'écrit, le plus beau temps du monde. Cousin est établi à deux pas de chez moi. Il y a grande et nombreuse compagnie; tous les jours arrivent des gens qu'on met à la porte faute de logement.

J'ai dîné hier avec Bixio, qui demandait de vos nouvelles. Il venait de recevoir une lettre de son fils, qui venait d'assister à sa première affaire, et qui l'avait prise avec le plaisir que l'on trouve aux balles dans sa famille. Il dit que c'est comme le premier baiser d'une femme. Ils ont tué une douzaine de bourboniens et en ont fusillé autant; ce qui est moins drôle que de les tuer en combattant. Il prétend que Borges a été fusillé il y a longtemps, mais qu'on en a un autre pour le remplacer. Les chefs qui courent les montagnes de la Basilicate paraissent des gens très énergiques et intelligents; mais leurs soldats sont d'atroces canailles. Voilà le résumé du jeune Bixio.

Adieu, mon cher Panizzi; dites-moi ce que vous devenez et si nous partirons ensemble.


XCI

Cannes, 31 décembre 1861.



Mon cher Panizzi,

Si M. Fould remet nos finances en bon ordre, il est probable que, pendant quelque temps, nous serons dans la plus belle position politique où la France ait été. Malheureusement tout dépend de la vie et de la santé d'un seul homme. J'attends beaucoup de l'excellente mesure qu'il a prise et que notre ami a provoquée. Il s'est très sagement lié les mains, se sentant entouré de gens disposés à lui tendre les leurs en toute occasion. M. Fould a notablement augmenté le nombre de ses ennemis, mais il n'en a cure. Je le crois très solide pour le présent, parce qu'il est nécessaire. Plus tard, cela deviendra grave. Vous avez dû être content de son discours au Sénat. C'est du langage vraiment parlementaire et d'un homme d'affaires. On est très peu habitué à ce style dans notre Luxembourg, où, à tout propos, on répète Magenta et Solferino.

On prétend que l'adresse sera l'occasion d'un débat très vif. Le prince Napoléon fera un autre discours. Je compte me priver de tout cela, et ne revenir à Paris qu'après les grands froids passés.

Adieu, mon cher ami; je vous souhaite santé et prospérité pour 1862 et la fin du siècle.


XCII

Cannes, 3 février 1862.



Mon cher Panizzi,

Je ne sais quel sera le projet d'adresse du Sénat. D'après la composition de la commission, il n'est pas facile de le deviner. Il n'y a pas de papistes déclarés; seulement des gens qui voudraient ménager la chèvre et le chou. La publication de la correspondance de M. de la Valette avec M. Thouvenel et le cardinal Antonelli est, ce me semble, un assez bon symptôme. Il est évident qu'on a voulu donner une preuve matérielle de l'entêtement de la cour romaine. Je vois un autre symptôme dans la mention faite, dans le rapport de M. Fould et dans d'autres documents, de la dépense que coûte l'entretien d'un corps d'armée à Rome. Je ne doute pas que l'intention de l'empereur ne soit de le retirer le plus tôt qu'il pourra.

Maintenant le point le plus difficile, c'est la situation de Rome. Dès que nous serons sortis, il est fort à croire qu'on voudra pendre Antonelli. Si vous gardiez du loup un mouton obstiné, vous ne seriez peut-être pas entièrement à l'abri de tout reproche, le jour où, après avoir bien admonesté ledit mouton, lui avoir représenté ce qu'il avait à faire pour être tranquille et n'avoir rien à craindre, vous vous en iriez avec l'assurance qu'il sera croqué par sa faute. Ou, si la comparaison du mouton ne vous semble pas assez respectueuse quand il s'agit de la sainte Église romaine, prenez un fou qui a la monomanie du suicide. C'est le cas de ces messieurs. L'empereur craint la responsabilité du médecin quand son malade s'est jeté par la fenêtre.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous paraissiez croire, il y a quelque temps, à une aggression de l'Autriche. Je ne la crois pas possible dans la situation politique et financière où elle se trouve. Les blagues de Benedek ne prouvent rien. Il faut de l'argent pour mettre une armée en mouvement; seulement, il est à croire que les Autrichiens ne seraient peut-être pas fâchés d'être attaqués. Si le Parlement italien conserve du calme, il ôtera cette espérance au cabinet de Vienne. La guerre la plus sûre que vous puissiez faire à l'Autriche, c'est de la laisser se consumer en préparatifs inutiles et ruineux.

[Note du transcripteur: L'original ne contient pas de lettre nº XCIII. L'index à la fin du volume a été corrigé en conséquence. Il ne s'agit pas d'une absence de donnée, mais d'une erreur de numérotation.]

XCIII

Cannes, 10 mars 1862.



Mon cher Panizzi,

Je reviens d'une excursion dans nos montagnes 14. A deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, nous avions chaud et les orangers ont des fruits mangeables. Il y croît des asperges sauvages dont nous nous régalions et qui me rappelaient l'Italie. Les aimez-vous? on les adore ou on les déteste.

Note 14: (retour) A Saint-Césaire, chez le docteur Maure.

Notre discussion de l'adresse a dû vous intéresser. Bien que nos gens soient des vieillards très goutteux, très écloppés pour la plupart, ils ont montré une ardeur toute juvénile à crier et à faire tapage. Nous autres gens sensés et philosophes, nous ne pouvons pas nous figurer ce que deviennent de vieux généraux en pouvoir de femmes. La peur du diable les prend, et, par suite, l'amour de notre saint-père le pape, dont le diable est le gendarme ou le premier ministre, si vous voulez.

On m'écrit que c'est encore bien pis dans les salons de Paris. On vous appelle un homme sans moeurs si vous doutez que le pape ne soit un saint martyr et M. de Goyon un tison d'enfer crucifiant le vicaire de Jésus-Christ. Par contre, il ne paraît pas que le reste du public se montre très enclin, à cette mode de dévotion. On m'a écrit que les étudiants font du tapage, que les ouvriers disent de mauvais propos aux prêtres, enfin qu'il y a une agitation assez mauvaise des deux côtés.

La discussion de l'adresse dans le Sénat me semble au fond assez bonne. M. Billault a usé du dernier argument, qui, à parler franchement, est le seul bon, au point de vue français. C'est lorsqu'il a dit qu'après avoir occupé Rome, nous serions mal reçus à vouloir empêcher un autre de l'occuper. Or, cet autre, ce sont les Autrichiens, que le pape appelle de tous ses voeux. Nous ne sommes pas en position d'entamer une guerre qui pourrait devenir générale. Cependant, à la manière dont il a parlé de l'obstination de la cour de Rome, il y a lieu d'espérer que le gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.

Ici, on est, ce me semble, assez effrayé du changement du ministère italien. Je ne parle que par l'impression que me donnent les journaux et le peu de lettres que je reçois. On ne croyait pas que M. Ricasoli fût bien disposé pour la France, on le regardait même comme décidément hostile à l'empereur; mais, en même temps, il avait la réputation d'être très franchement contraire au parti du mouvement qui est le plus dangereux et pour vous et pour nous. J'ai rencontré plusieurs fois M. Ratazzi à Paris. Il ne paye pas de mine; il a l'air timide et embarrassé; cela tient peut-être à ce qu'il ne parle pas le français très facilement. Il a fait, d'ailleurs, un bon discours dans un dîner qu'on lui a donné ici.

Adieu, mon cher Panizzi; miss Lagden et mistress Ewers me chargent pour vous de mille amitiés et compliments.


XCIV

Cannes, 22 mars 1862.



Mon cher Panizzi,

Votre lettre, qui a dû se croiser avec la mienne, et qui m'a été adressée à Paris, je ne sais par qui, portait cette suscription: à Kenné-Vard. Cependant, elle est arrivée à Cannes (Alpes-Maritimes). Ce qui fait grand honneur à l'administration des postes.

M. Fould m'a fait nommer membre du jury international pour les faïences et porcelaines. Il en résulte que je serai à Londres le 1er mai, sinon plus tôt. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'arrangerais merveilleusement de votre hospitalité, qui m'est déjà si connue; mais je ne sais pas encore bien de quelle façon je dois être à Londres et pour combien de temps. Non pas que je craigne que vous n'abusiez de votre position pour me faire voter en faveur de votre fabricant de pots de chambre; mais, d'une part, si la chose durait longtemps, je ne voudrais pas vous embarrasser; de l'autre, je ne sais pas s'il n'y a pas un hôtel pour les infortunés dans ma position. Enfin nous verrons. Quand je serai à Paris, j'en saurai plus long et je vous dirai tous mes projets.

Je quitte Cannes mardi prochain, désolé de laisser des champs couverts de violettes et d'anémones pour les boues de Paris.

Je suis sans nouvelles ici. Il me semble qu'il y a de l'agitation à Paris, ce à quoi la discussion de l'adresse n'a pas peu contribué. On nous a rendu des institutions parlementaires ce qu'il y a de plus inutile, sinon de plus nuisible. Cependant cela peut avoir un bon effet, celui de prouver à l'Europe que la parole est assez libre dans nos assemblées politiques.

Il me semble qu'il résulte de la discussion du paragraphe relatif aux affaires de Rome, que tout le monde s'accorde à décerner au gouvernement du saint-père un brevet d'incapacité et de sottise. C'est quelque chose mais pas encore assez. Je compte beaucoup, pour terminer la question, sur l'emploi du vinaigre, dont nos prêtres font un si grand usage.

Mais qu'arriverait-il si, au lieu de dépenser quinze ou vingt millions par an à tenir garnison à Rome, on en dépensait cinq ou six à acheter les consciences du sacré collège? Je me suis toujours laissé dire que la simonie était pratiquée à Rome sur une grande échelle. Le duc de Modène, votre légitime souverain, obtenait ce qu'il voulait avec une douzaine de zampetti.

Cousin a quitté Cannes hier. Il est guéri de son mal de gorge, mais le sang qui le tourmente s'est jeté dans ses jambes. Il a des varices qui l'inquiètent, et il va à Montpellier pour se faire faire des caleçons en gutta-percha. Je l'ai trouvé très raisonnable, mais les lettres de ses amis les burgraves, qu'il me montrait de temps en temps, ne le sont guère. Ce sont des fous qui ne pensent qu'à détruire, sans examiner si l'édifice ne leur tomberait pas sur la tête.

M. Fould dans une de ses dernières lettres me demandait de vos nouvelles; sa conversion de la rente a eu plein succès, mais il a contre lui une masse d'ennemis dont les plus dangereux ne sont pas les déclarés. Cependant il me paraît avoir bon courage, et bonne disposition de mordre qui le mordra.

Adieu, mon Cher Panizzi; mille amitiés à nos amis. Jeudi ou vendredi prochain, je serai à Paris, et vous aurez bientôt communication de mes plans.


XCV

Paris, 31 mars 1862.



Mon cher Panizzi,

Il y a certainement beaucoup d'agitation sourde à Paris et ailleurs; mais les choses sont loin d'en être au point où Duvergier de Hauranne et autres grands politiques les voient. On souffre de la crise monétaire, de la crise alimentaire, de la crise religieuse. Les orléanistes et les légitimistes se donnent beaucoup de mouvement pour faire tomber la voûte sur leurs têtes. Bien qu'ils soient experts en cette manoeuvre, elle me paraît encore solide; mais il est certain que ni les ministres ni les Chambres ne plaisent au public. On aspire vers quelque chose qui ne soit ni le passé ni le présent.

Le prestige de l'empereur n'a pas diminué dans les masses; et les classes qui se disent intelligentes aboutiront, je crois, avec tous leurs efforts, à donner à son gouvernement une tendance plus démocratique. Je ne suis pas de ceux qui s'en réjouiront, mais je ne vois pas trop comment il pourrait en être autrement. La passion est si aveugle, que les parlementaires et les aristocrates, qui pourraient empêcher la balance de pencher d'un côté, la précipitent au contraire. Malgré le goût furieux qu'on a pour l'argent aujourd'hui, il y a une foule de gens qui, au risque de compromettre leur fortune, mettent des bâtons dans les roues de M. Fould.

La grande nouvelle est le retour de la Valette. Il paraît qu'il est venu dire ici qu'il était impossible de vivre à Rome avec Goyon, et qu'il fallait en retirer ou lui, la Valette, ou bien l'autre. Ce soir, on disait que le maréchal Niel allait remplacer l'un et l'autre et être à la fois ambassadeur et commandant du corps d'armée. Ce serait une singularité qu'un ambassadeur avec une armée; mais, enfin, cela vaudrait mieux que ce qui existe et ce qui a trop duré.

Un officier français qui revient d'Italie me dit que la fusion des volontaires avec l'armée régulière est très malheureuse et qu'il en résultera un affaiblissement notable pour l'armée italienne. Nos armées républicaines d'autrefois ne se sont pas trop mal trouvées de semblables mesures; mais, ici, ce qui me paraît grave, c'est la force que cela va donner au parti progressiste, aux impatients qui peuvent tout perdre. Ce temps-ci devrait pourtant conseiller la patience.

L'Allemagne, avec ses princes imbéciles, se détraque davantage de jour en jour. Le roi de Prusse me paraît avoir des velléités d'imiter Charles X, et il pourrait bien avoir le même sort. Il se trouve dans une singulière position, pouvant se mettre à la tête d'une révolution où il a tout à gagner, ou bien d'une contre-révolution où il a tout à perdre.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pense que je dois être à Londres pour le 1er mai. Je crains que vous n'ayez de moi plus que vous n'en voudrez.


XCVI

Paris, 9 avril 1862.



Mon cher Panizzi,

On est toujours ici dans la sotte situation dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Tout le monde voit le mal et fait des prédictions sinistres; on dit à Sa Majesté où le bât blesse, et il ne paraît pas près de prendre une résolution.

En attendant, l'anarchie fait des progrès. Les prêtres imaginent tous les jours quelque sottise nouvelle. L'archevêque de Toulouse veut célébrer par une grande fête l'anniversaire d'une conspiration huguenote à Toulouse, et a annoncé une fête solennelle en commémoration d'un petit massacre qui eut lieu en 1562. Il y a de quoi exciter une émeute à Toulouse, où il y a des rouges et des blancs, également mauvaises têtes.

J'ai dîné hier avec trois ministres, tous les trois désolés et désespérant de se faire écouter. Un d'eux, et c'est le plus éloquent de la bande, m'a pris à part pour me prier de parler au maître et de lui dire l'état des choses. «Comment voulez-vous qu'on m'écoute, lui ai-je dit, moi, qui n'ai pas qualité pour être écouté?--C'est précisément à cause de cela, m'a-t-il répondu, que peut-être on vous écoutera.»

Les papistes du ministère, et il y en a plusieurs que bien vous connaissez, lui montrent la révolution déchaînée et lui disent qu'il n'y a de salut que dans les bras des prêtres et des blancs. On prête ce mot à une grande dame, mais je n'y crois pas: «Je n'aime ni les blancs ni les rouges, mais plutôt les blancs que les rouges!» Si cela continue, elle verra ce que peuvent les blancs et ce qu'ils feront pour la défendre.

On disait hier au soir que M. de la Valette allait retourner à Rome et que Goyon serait rappelé. Ce serait une bonne chose, mais il y a déjà longtemps qu'on nous promet cela, et toujours nous attendons. J'ai des nouvelles d'Italie de source que je crois très bonne. On me dit qu'à Naples l'immense majorité est pour l'unité italienne, que les bandes sont très peu nombreuses, très peu dangereuses, et que le personnel ne se compose que de voleurs. En Sicile, le désordre est plus grave; on pille et on vole partout avec impunité. Impossible d'avoir des recrues pour l'armée.

Au sujet de la tournée triomphale de Garibaldi, on prétend que les journaux ont fort exagéré l'effet qu'il a produit. On est allé le voir et l'entendre comme on va à un opéra nouveau. Personne n'attache grande importance à ce qu'il dit ni à ce qu'il fait. C'est une bête curieuse. Le mal, à mon avis, c'est qu'il y a tant de bêtes prêtes à suivre celle qui va brouter sur le bord d'un précipice!

Pensez aux commissions que vous aurez à me donner. Selon mon usage, je viendrai sans habits et je puis vous apporter ce que vous désirerez; j'espère, d'ailleurs, que vous n'avez pas besoin d'un piano a queue.

On joue un mélodrame 15 samedi prochain et l'on s'attend à un tapage horrible; car, maintenant, c'est au spectacle qu'on fait de l'opposition.

Adieu, mon cher Panizzi; quand vous vous ennuyez où vous êtes, réfléchissez que vous êtes dans le seul pays ou on peut être sûr de son lendemain.

Note 15: (retour) Les Volontaires de 1814, par Victor Séjour, dont la première représentation n'eut lieu au théâtre de la Porte-Saint-Martin que le mardi, 22 avril 1862.