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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 10: IX
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

LETTRES
A
M. PANIZZI

I

Cannes, 17 Janvier 1864.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les tentatives d'assassinat recommencent ; de l'autre, la discussion de l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf la fin de son premier discours, qui est ou un lapsus linguæ, ou plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il était parfaitement dans son rôle. Son second discours, qui dément toute sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux amis. L'âpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des concessions qui sont justes en principe et presque promises par l'empereur? De tous les côtés, il y a danger.

L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle portât à Paris M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres, mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables. L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus grosses bêtes de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan ; mais ses opinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des républicains catholiques, de même qu'il y a bon nombre de prêtres républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les autres.

Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle. L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité. L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection est, d'ailleurs, presque partout comprimée.

Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu lieu à Tivoli entre des soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins endurant, et, de plus, il est mieux soutenu.

Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé. Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins inspiré.

Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi donc de vos nouvelles.

II

Cannes, 28 janvier 1864.

Mon cher Panizzi,

Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de rapport peut-il y avoir entre ces quatre coquins et vous? Et quel imbécile vous rendra responsable de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il se trouve quelques scélérats ou quelques fous? J'ai vu la dénégation de Mazzini. Il se peut qu'il ne soit pour rien dans cette horrible affaire, mais il a cependant sa part de responsabilité, et ces quatre bandits sont ses élèves plus ou moins immédiats. Vous avez vu, au reste, que nos rouges les désavouent très hautement. Je n'affirmerais pas que ce soit avec une parfaite sincérité. Ce qui paraît certain, c'est que les quatre arrêtés n'étaient que les instruments d'un chef qu'on attendait, et qui aurait été pris, selon toute apparence, si l'empereur avait consenti pendant quelques jours à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été courir trop de risques que de laisser libres les soldats, qui pouvaient fort bien agir sans leur capitaine, et on les a très judicieusement mis à l'ombre.

Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire par le ton des journaux anglais, que John Bull se fâche pour tout de bon de l'ingérence des Allemands dans la question du Holstein? que le ministère est menacé de renversement et que les tories vont rentrer aux affaires?

Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot de la question des duchés, et je crois qu'il y a peu de personnes qui en savent quelque chose. J'espère que nous serons plus avisés qu'au Mexique et que nous ne nous en mêlerons pas. Je serais bien fâché que nous nous fissions prendre à l'appât des provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, et elles ne veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, j'en suis convaincu, le seul moyen de résoudre ce grand problème : « Faire que les Allemands s'entendent entre eux. »

Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que je vois, l'évêque Colenso ; mais partout les dévots sont les mêmes imbéciles.

III

Cannes, 4 février 1864.

Mon cher Panizzi,

Il n'y a pas de calissons à Cannes ; mais, la poste n'étant pas faite pour les chiens, je viens d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la caisse partira après-demain au plus tard.

Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse.

Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815.

La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec élégance, comme disait Archambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de 1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à l'ultima ratio.

Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les alliés ; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la guerre, s'il y a guerre, ne soit très promptement terminée. Les Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra plus qu'à coups de protocoles.

Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe. D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre? les Russes et nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves. Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre, comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester ; mais comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les Allemands (naturæ dedecus) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques de l'opposition.

Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut avoir qu'un but, c'est de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute qui couronne toutes les autres.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous préviendrai du départ des calissons. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler.

IV

Cannes, 13 février 1864.

Mon cher Panizzi,

Vos sentiments danois ont dû souffrir beaucoup de la prise du Danewirke. J'en suis très fâché pour ma part, et j'espérais que la chose ne se ferait pas si vite. C'est toujours très pénible de voir l'oppression du faible par le fort, et il est impossible de ne pas s'intéresser à un pauvre petit peuple assailli par ces deux brutes d'Allemands.

Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord Russell, a résolu le problème de se faire jeter la pierre par tout le monde. Ce n'est pas que je trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une querelle qui ne l'intéresse que médiocrement, mais il ne faut pas injurier les gens avec qui on ne veut pas se battre. C'est ce qu'a fait lord Russell. Il y gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes par M. de Bismark et, proh pudor, de se faire donner des démentis par le ministre de Saxe. Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre de les avoir trompés. Je me trompe fort ou bientôt un jour viendra où l'Angleterre sera obligée de faire des efforts considérables pour revendiquer son rang de puissance de premier ordre que lord Russell, par son mélange de faiblesse et d'insolence, lui a fait perdre.

Je n'entends plus parler du voyage de Thiers en Angleterre. Ce serait la plus grande sottise qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de paraître aller se raccommoder avec Claremont.

Il me semble que les choses ne vont pas mal en Italie, et les rouges ont reçu un échec dans les dernières élections qui doit leur prouver qu'on ne veut plus d'eux.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et observez fidèlement le carême.

V

Cannes, 29 février 1864.

Mon cher Panizzi,

Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le Sleswig, mais ils le lâcheront.

Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles dans cette affaire ; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce moyen était trop dangereux : c'était la guerre. On prétend, au reste, qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas. Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. Je trouve que les ministres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité. Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut ; car, au fond, je ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché de Posen et la Vénétie.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et soignez le moule du pourpoint.

VI

Paris, 19 mars 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de conservation. J'ai trouvé votre lettre et j'y réponds à mon premier moment de loisir.

En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs, et à leur faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, le diable et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il s'agit du green gentleman below et des douairières chez lesquelles ils vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce n'a pas été sans peine.

Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté, précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son alter ego, pour le coller et le mettre en bouteilles.

Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston. J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle odeur il est.

Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide. Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus ; les Prussiens médiocrement et les Danois comme des conscrits.

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que le rhumatisme dont vous vous plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.

VII

Paris, 24 mars 1864.

Mon cher Panizzi,

Le quinzième volume de la Correspondance de Napoléon est imprimé, mais il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie de la commission. On m'a fait demander sub rosa si je voudrais être de la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était déjà assez désagréable avec le maréchal ; ce doit être encore bien pis avec un prince ; en outre, il est probable que la besogne que fera cette seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en partager la responsabilité.

On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière irrespectueuse.

Ce soir, on disait que Düppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de Metternich dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils auraient eu une armée.

Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez forte irritation contre la partialité de la reine pour les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain nombre de membres du Parlement se sont abstenus de voter l'autre jour dans l'affaire Stanfeld, pour ne pas mettre le cabinet en déconfiture?

On raconte une jolie histoire du ministre de Prusse, qui s'est excusé de n'avoir pas bu à la santé du roi de Danemark en disant qu'il avait pris médecine ce jour-là.

Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et j'ai mangé des petits pois d'Alger. C'était fort mauvais.

Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. On prétend qu'on lui prépare une ovation magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau brûlé?

Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je suis en assez piètre état de santé et je ne sais trop comment je serai dans un mois ; mais, si je ne suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y aura plus trop de dîners.

Adieu, mon cher Panizzi ; rappelez-moi au souvenir de nos amis.

VIII

Paris, 1er avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. Les uns disent que l'archiduchesse en est la cause ; d'autres la rapportent à notre saint-père le pape, très mécontent, dit-on, du général Bazaine, qui n'est pas si facile que son prédécesseur le maréchal Forey, et qui, pour cette raison, a été excommunié par l'archevêque de Mexico, dont il n'a pas voulu suivre les avis.

Vous aurez de la peine, je crois, à empêcher Garibaldi de faire des sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu'à un pommier de porter des pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables aux ministres en ce moment.

Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche et avec lesquels il espère jeter de la poudre aux yeux à la Chambre des députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Jutland et autour de Düppel. Je n'ai jamais vu de guerre si bête et si vilaine, et on assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien considérable.

Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici d'un changement de ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a des gens bien ennuyeux dans le cabinet.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne dînez pas trop bien. Je suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres bien manger.

IX

Paris, 13 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Comment expliquez-vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi? Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'affaire Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Intelligenti pauca.

On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble fort douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.

La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce qu'ils croient faire ainsi leur cour ; d'autres inclinent vers le libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche sur laquelle elle est assiégée. Tout cela est fort triste et nous présage de mauvais jours.

Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.

Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose ; mais encore faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne le dites pas non plus. Nous en reparlerons.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé.

X

Paris, 20 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop bête pour comprendre tout. C'est encore une chose dont nous aurons à reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier toto corde, mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant la débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé.

Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. Le Moniteur a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon a été très choyé ici et a généralement plu.

Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le seriner, il aurait dit delle grosse. Il est fâcheux qu'il ait vu Mazzini et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on ne croit. Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui rapproche les coquins des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement. Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.

J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Düppel va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans cérémonie dans un coin de ses écuries.

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique ; cependant je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.

XI

Paris, 24 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini est son maître, e sempre bene. La visite du prince de Galles aurait probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.

Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord Palmerston de l'avoir laissé débarquer en Sicile ; il a reçu un drapeau avec l'inscription : Rome et Venise, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait davantage avec les radicaux?

Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de 1815, qui ne lui rira au nez?

J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à présent.

Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et compliments.

XII

Paris, 1er mai 1864.

Mon cher Panizzi,

Vous êtes indulgent pour Garibaldi : il est vrai qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis la république à la France ; il s'est reconnu pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru-Rollin. Or Ledru-Rollin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été condamné.

Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir mourir coi scarpi, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps, il ne fasse des siennes.

L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle coalition dont l'Italie pourra se ressentir. Un de mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.

Ici, les choses ne vont pas trop bien, l'intérieur n'a pas de direction ; on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait rien.

Les lettres de Napoléon à Joséphine que nous avons vues il y a quelques années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Conches pour 3,000 francs ; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce soit trop cher, vu le prix des autographes à présent.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie.

XIII

Paris, 16 mai 1864.

Mon cher Panizzi,

La session finit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de l'assurance et a fait des progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables. Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine ; il approuve les augmentations des traitements ; enfin il conclut en disant qu'on a trop dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il paraît, au fond, assez mécontent de lui-même.

On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait peut-être pas encore à présent.

Adieu, mon cher Panizzi ; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.

XIV

Paris, 27 mai 1864.

Mon cher Panizzi,

Notre session tire à sa fin : on pense qu'on nous donnera mercredi prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés ; mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela le risque d'une invitation à Fontainebleau, quoique, entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de votre compagnie.

Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de Valençay (fils de madame de Dino-Talleyrand) et de mademoiselle de Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises de Montmorency a des droits à un duché éteint.

Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X… et un duc de Z…, deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni par l'intelligence ni par la vertu ; mais il y a dans l'atmosphère des cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne réception.

Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial, où nous verrions quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer presque toute la route depuis Bayonne ; cependant il y a encore une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose.

Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi vite de vos nouvelles.

XV

Paris, 3 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis chargé par madame de Montijo — qui s'obstine à vous appeler Panucci — de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid. Elle dit que, le 1er octobre, on ira d'une traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.

Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois pas même que ç'ait été la rougeole ; mais une de ces petites éruptions comme les enfants en ont souvent.

Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie. Il a les jambes enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.

On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre île de brouillards qui n'en soit pas menacée.

La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de faire leur levée de boucliers avant leur récolte, ce qui les oblige à manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.

Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux pieds de vos belles dames.

XVI

Paris, 7 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me trouvais ; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à Londres ; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait sur moi le 13.

Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?

Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit (l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit, et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les hommes ; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait, vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de ce mois.

A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15 juillet.

Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible, une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il y a un peu d'air ; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès que le soleil se couche.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma cave du vin de Porto vraiment sublime ; le docteur Maure y fait des brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles pour Votre Seigneurie.

XVII

Fontainebleau, 13 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Le premier mot de l'impératrice en me voyant a été pour me demander de vos nouvelles ; puis si vous aimeriez à venir ici. J'ai répondu du plaisir que vous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous étiez libre en cette saison ; de tout quoi je ne perds pas un moment pour vous donner avis.

Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il y a ici Nigra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom, la princesse Murat, les deux princesses filles du prince de Canino, madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à ce que je crois.

L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après dîner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait absolument personne sur la pièce d'eau. Comme il est toujours homme de sang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné tranquillement la berge à la nage.

Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé celles de Poole.

XVIII

Fontainebleau, 22 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain sans deux considérations graves.

La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis emporter avec moi.

La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je suis si mal à mon aise, que je ne sais si j'oserais me mettre en route.

La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante, bien que j'évite de faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure, et que je ne boive guère que de l'eau. Je tousse toutes les nuits au lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à Londres ce jour-là, je partirai ; mais cela est fort douteux : le docteur me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au British Museum avant la fin du mois.

J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous revoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux dames que vous connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne de la Rune.

Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes ; cependant il y a un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés.

J'ai eu avec quelqu'un une grande conversation au sujet du clergé. Vous en auriez été content ; malheureusement, parler et agir sont deux.

Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très fraîches ; en outre, Fontainebleau est fort humide.

Adieu, mon cher Panizzi ; vous aurez sous peu un mot de moi.

XIX

Paris, 27 juin 1864.

Mon cher Panizzi,

L'impératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les trois et à différentes reprises, surtout in extremis, je veux dire au moment de la séparation définitive, de tous leurs compliments pour vous. Autant m'en ont dit madame de Rayneval et madame de Lourmel. Cette dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre?

Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre, la reine ne veut pas.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai un mot demain soir.