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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 107: CVI
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

XCVIII

Biarritz, 21 septembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles, qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.

L'empereur est tout à fait bien ; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas qu'il ait été jamais sérieusement souffrant ; mais la nature de son indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai, et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.

Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante. Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare. Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de Sagarramurdo, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original, qu'ils ont terminés en criant : Viva Imperatrisa! Un orage nous attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os ; mais il y avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et nous nous mettions à table.

Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il est probable que je resterai encore ici une semaine.

Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous préserver de toute maladie, et des tentations du malin!

XCIX

Biarritz, 3 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L'empereur est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras : le Mexique, la Vénétie, l'Allemagne, le pape, les inondations, la mauvaise récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici et paraît content de l'état des finances. Il prétend même qu'en faisant des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de l'argent pour les choses sérieuses et utiles.

J'ai lu dans le Times une lettre très curieuse sur l'insurrection de Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de Paris en 1848, qui n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises. Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a été élu député à Messine, ce qui ne me plaît guère.

Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. Elle a tort sans doute et la peur du diable l'a rendue plus bête qu'il n'est permis ; mais il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni les réparer. Je vous en parle avec d'autant plus de connaissance de cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut plaindre lady *** d'être tombée en mauvaises mains, mais ne pas l'abandonner tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être utile, et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez peut-être, s'il lui arrivait malheur.

Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté au milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel, qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis, et remplies!

Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames. Elles prétendent n'en avoir eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à quelques pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les rochers couverts d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs et de leurs compliments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de retour à Paris avant le 10 de ce mois.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien.

C

Biarritz, 17 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.

Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne. Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture jusqu'à son sommet ; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour les bêtes et les gens.

Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles ; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui l'attaquent en secret et ouvertement auprès du maître. Il y a quelque temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une chose très fâcheuse pour le gouvernement ; car il n'est pas facile à remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.

Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures intentions du monde ; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et augmenterait encore nos embarras.

Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est fatigant.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles à Paris.

CI

Paris, 25 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a tort, cela saute aux yeux ; mais, permettez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à méchanceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être que la sottise d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prête à tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu aux grands sentiments et à l'effet. Je trouve qu'un juge impartial s'étonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame. Une femme en faisant l'amour dit qu'elle meurt. Tout cela n'est que forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci : Une amie que vous avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse, dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce n'est plus la même femme, laissez-la.

A propos de différends, il paraît qu'il y en a eu de graves entre Sa Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent, et j'y ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le monde y gagnera, particulièrement le maître.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé, sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L'air de Biarritz est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la cuisine.

CII

Paris, 28 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste affaire. Elle me rappelle des souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd l'estime qu'on avait pour un ami, et surtout pour une amie, cela vous gâte tout le passé. On n'a plus même les souvenirs du bon temps, qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. Il me semble que vous attachez à des phrases de mélodrame, une importance qu'elles ne méritent pas. Milady a été toujours portée à la déclamation, et c'est, d'ailleurs, le défaut de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en aperçoit que lorsqu'elles vieillissent. Il y a une douzaine d'années qu'un malheur semblable au vôtre m'est arrivé. Seulement il n'y avait pas de politique et pas trop de religion dans l'affaire. J'en ai été horriblement affecté, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par l'indignation que me causait l'injustice avec laquelle on m'avait traité. Je me mets à votre place et je vous plains de tout mon cœur.

Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains ; mais, sauf l'affaire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement.

Je compte partir pour Cannes, dès que la crémaillère sera pendue dans mon logement, c'est-à-dire d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y viendra ; mais il verra sans doute M. Fould, qui se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que l'empereur aura beaucoup de plaisir à le voir.

On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un allemand, ministre de l'instruction publique. Je ne réclamerai que lorsqu'on me fera évêque.

Adieu, mon cher Panizzi ; je suis bien fâché de vous savoir souffrant. Je voudrais vous édifier au sujet de Cannes ; mais la place me manque, je reprendrai ce sujet à ma première lettre.

CIII

Paris, 30 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***. Une femme qui se convertit a peur du diable ; elle est menée dès lors par les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, id est les prêtres. Vous autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour les dévots. Vous les trouvez méchants ; ils ne sont que faibles. Il faut peut-être se tenir à distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait. Le temps adoucira tout.

J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai trouvé le maître de la maison en excellente santé et très gai, madame aussi. Le prince impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas de Compiègne cette année.

Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin et des plus dévoués ; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se promener à pied ; des barques pour voguer sur le golfe presque toujours uni comme une glace ; la présence d'Édouard Fould et de sa cuisinière, artiste sublime, et des grives aux baies de myrte, chez le docteur Maure, complètent le tableau de Cannes. Le drawback est l'absence de belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres.

Adieu ; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du passage de M. Gladstone. Non seulement il fera plaisir à M. Fould en allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant pas.

CIV

Paris, 2 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir : comme un prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries. Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que politique.

Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un bâtiment plein d'étoupes.

Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton ; dit-on qu'il y ait quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur. L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un in manus, ou qu'on ait dans sa poche une absolution in articulo mortis de notre saint-père.

Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet, comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous des maisons à Rome, où le water-closet, sans water et sans clôture, est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le pas.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour acheter? Il y a de bien belles choses.

CV

Paris, 7 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de raisons ; la première, à cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu poétique qu'on appelle la courante ; mais se rendre malade pour la dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et on y ajoute de l'eau, goutte à goutte, de manière à en former une pâte assez épaisse, qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de deux manières : médicalement et physiquement. Cela calme l'inflammation du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez à concilier l'utile dulci, les soins de votre ventre et ceux de votre santé générale.

J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée, il y ait une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a, dit-on, à Rome, un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a un peu d'exagération.

S'il arrivait quelque catastrophe, cela nous mettrait dans la position la plus difficile et la plus dangereuse ; car il est triste de le dire, mais c'est la vérité, le papisme est ici presque général. Voltaire a fait un fiasco solenne, et l'infâme est plus puissant que jamais. Vous noterez que toutes les inspirations déplorables qu'on donne au pape lui viennent de France.

Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi promptement de vos nouvelles. Je pars ce soir. L'impératrice est très enrhumée ; l'empereur est parfaitement bien.

CVI

Cannes, 18 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous faudrait de deux choses l'une : ou bien un médecin, homme d'esprit et assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il faut être votre médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère, empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de l'eau de Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de soude, avant de manger. Enfin, essayez encore quelque chose de plus simple, c'est de changer les heures de vos repas.

Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.

Je désire beaucoup que ce que vous me dites de Ricasoli soit vrai ; je croyais qu'il avait une dent contre nous et particulièrement contre l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays ; la seule chose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.

Autant qu'on en peut juger par les dernières nouvelles, il semble, au reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour la France et pour l'Italie.

Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je déplore tous les jours que François Ier ne se soit pas fait protestant. Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et ils ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.

Adieu, mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lettre. Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite ville nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage, et où il fait presque trop chaud ; où enfin il y a des gigots de mouton excellents que nous serions charmés de vous faire manger.

CVII

Cannes, 29 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'espérais que nous achèterions la collection Blacas. Je trouve que vous la payez cher ; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci inter nos). Les vases ne sont guère remarquables. La toilette romaine d'argent, quoique d'un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une tête d'Esculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli.

Votre Angleterre, mon cher ami, s'en va à tous les diables. Feu notre regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'État ait commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la Confédération du Sud. Vous vous moquez de nous pour notre affaire de Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes ; mais vous aurez la plus lourde part des conséquences.

Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. Il est poussé par nos plus mortels ennemis, qui ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un martyr et des reliques.

Il n'est que trop vrai que notre amie, madame de la Rune[12] veut aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis, s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que monsieur de la Rune, qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque!

[12] L'impératrice.

Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de Ricasoli. Si les Romains l'entendent bien, je pense qu'ils mettront le saint-père à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes ; mais je suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie régnante que la fuite de ce vieux prêtre.

Adieu, mon cher Panizzi ; vous ne me parlez ni de votre santé ni de Cannes. Nous avons trop de soleil. Venez donc!

CVIII

Cannes, 7 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu avec plaisir que la démonstration de lundi dernier était tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont on en parle, et les éloges que le Times donne aux ouvriers intelligents, etc., qui exécutaient cette parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq mille hommes à la procession, mais soixante-dix mille billets ont été vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme? Est-ce un hoax dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situation de l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient?

Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Rune est tombé dans l'eau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux.

La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). Et, si l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il est mort.

Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bête et il est conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera d'en dire. Pourvu qu'il n'emporte pas les archives du Vatican, nous nous consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense.

Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on l'a mis en réquisition pour l'Exposition universelle, et le voilà attaché à la chaîne in æternum, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année prochaine.

On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin et de Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, avec une incomparable cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts jusqu'au coude!

Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien pourvu que je ne sorte pas le soir, pourvu que je fasse attention à tout, triste chose! Heureux temps que celui où l'on peut ne faire attention à rien!

CIX

Cannes, 21 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui nous inquiète. Le général Fleury, que je viens de voir, m'en donnait l'assurance, il y a une heure. Je crois, pour ma part, que l'inconcevable discours d'adieu de Sa Sainteté aux officiers français a fait plus d'effet que tous les raisonnements qu'on a pu faire. Les Vénitiens d'autrefois disaient qu'ils étaient Vénitiens avant d'être chrétiens ; notre auguste hôtesse est impératrice avant d'être chrétienne.

Le général Fleury paraissait extrêmement content du roi, et de Ricasoli encore plus. Il me dit que c'est un homme tout d'une pièce, sur la parole duquel on peut compter absolument. Ici, on est très content du discours du roi à l'ouverture du Parlement.

On nous annonce ici pour demain l'arrivée de lord Russell, qui viendrait faire quelque séjour, car on lui cherchait une villa, rara avis, en ce moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma cour dès que je le saurai installé.

Malgré la lune et le soleil, je ne suis guère content de ma santé. Je respire tous les jours plus difficilement. Quelquefois j'en prends mon parti, d'autres fois cela m'agace et me donne les blue-devils. Je ne puis m'empêcher de regretter, comme le roi don Alphonse le Chaste, de n'avoir pas été consulté pour l'arrangement du monde. Il eût été bien facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire d'y faire entrer la mort, j'aurais du moins voulu en ôter la souffrance.

Adieu, mon cher ami ; votre bienheureux patron saint Antoine vous en préserve!

CX

Cannes, 27 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a renoncé sans perdre sa belle humeur. Le quomodo est encore un mystère pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de Pio Nono au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré d'abord très favorable au voyage en question ; il en attendait beaucoup. C'est ainsi qu'il s'en est exprimé devant le général Fleury à Florence.

La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. Non vixerit annos Petri. J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et d'Italiens en quelque sorte fuorisciti. Je ne pense pas que la catholicité se soumette. Ou l'on fera une nouvelle application du suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons fouiller dans les archives du Vatican.

Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste, dont le Journal des Débats est la plus pure expression, se signale surtout par ses attaques, après avoir crié par-dessus les toits à l'imprévoyance du gouvernement qui n'arme pas en sentant M. de Bismark sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le souverain bien est l'argent, on a profondément altéré les instincts belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante, et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec un enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens en habits noirs.

Adieu, mon cher Panizzi ; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre.

CXI

Cannes, 7 janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai trouvé revenant de la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et l'air d'un homme qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette session. Milord et milady ont été, d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle d'enfants.

Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté financier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il paraît, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages. Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est un grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire en France, je crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces suffisantes pour prêter le collet à tout venant.

Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble, d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. Il est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.

Je fais des projets de voyage pour cet été. L'exposition universelle rendra Paris intenable pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général. Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, que Venise sera fort solitaire cet été. Au point de vue commercial et industriel, je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône, Trieste et Tarente ont trop d'avantages sur elle ; mais ce sera toujours une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon agréable.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

CXII

Cannes, 20 janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord, la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne l'a pas empêché de travailler à son ordinaire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille ; il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond.

Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est, d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après avoir montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer ; ainsi tout s'est passé décemment et sans scandale.

Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la grandeur de ces changements ; mais je suis convaincu qu'il se fera quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai, j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement ; il ne peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela m'attriste un peu et m'effraye pour l'avenir.

Nous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles que M. Bright, qui poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le plus grand nombre est trop dépourvu d'ambition pour se mêler des affaires. Je ne vous dis rien des mesures dont on me parle. Tout est encore trop vague, et, selon toute apparence, vous en saurez plus que moi, lorsque cette lettre vous arrivera.

On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il paraît qu'il y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse bagarre?

Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à l'hiver. Nous avons eu deux jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes pousses d'orangers ; mais, à tout prendre, le mal n'est pas grand. Je crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape. Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait droit en enfer.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser.

P.-S. Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan de l'impératrice. Elle vous recevra avec grand plaisir.

CXIII

Cannes, 21 janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en écris à M. Fould. Je crois vous avoir dit hier ce que vous auriez à faire pour voir l'impératrice. Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille de votre arrivée, que vous lui demandez la permission de lui présenter vos hommages en passant. Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, et présentez-vous le lendemain à une heure et demie. Elle m'a écrit une lettre charmante à l'occasion de la mort de Cousin.

Comme vous êtes peu lettré, je vous propose la rédaction suivante : « Madame, sur le point d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets de Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, sans lui rapporter des nouvelles de Votre Majesté. Je la supplie donc de me permettre d'en venir chercher demain et de déposer en même temps aux pieds de Votre Majesté l'hommage du respect avec lequel, etc. »

Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec grande impatience.

CXIV

Cannes, 10 mars 1867.

Mon cher Panizzi,

J'aime à croire que vous êtes resté au coin du feu pendant le vilain temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève, et qui en fit le tour dans un char de côté, la capote du char tournée du côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d'un vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces infortunes, nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous êtes trop dépêché de nous quitter. Ce sont des jugements de la Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.

Voilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans l'Inde et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de démence et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier ; pendre surtout quelques Américains pour décourager les autres.

En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de son opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions du droit électoral pour toujours ou même pour longtemps. Si on détruit ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.

Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur l'armée. Je ne le trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands amendements.

Le prince impérial a des clous qui l'empêchent de s'asseoir. Rien de sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.

Adieu, mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de littérature.