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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 121: CXX
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

CXV

Cannes, 28 mars 1867.

Mon cher Panizzi,

Votre lettre confirme ce que nous disent les journaux, de la faiblesse de la Chambre italienne et des mauvaises dispositions d'une partie des députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi ne les pousse à des bêtises sérieuses.

Il me semble aussi qu'en Angleterre les choses ne vont pas trop bien. J'entends dire que le Bill de lord Derby ne passera pas, et que le gouvernement qui lui succédera aura bien de la peine à éviter le manhood suffrage. Il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à comprendre le système de lord Derby, et il me semble que personne dans le Parlement n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est dans un grand tunnel noir qu'on s'engage, et ce qui se trouvera au bout, je crains que personne n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce à la richesse de l'aristocratie, à son bon sens, et aux habitudes de corruption électorale, il se pourra fort bien que les résultats du suffrage universel soient tout à fait autres que ne l'attend M. Bright.

Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre paraît être très peu d'humeur à voter la nouvelle loi sur la réorganisation de l'armée, du moins, sans des changements considérables, et ce qu'il y a de plus fâcheux, à mon avis, c'est que les changements qu'on y fera seront plutôt de nature à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous devenons trop amoureux du bien-être.

On dit que M. Rouher se plaint très vivement de la bêtise de Walewski, dont il a grand'peine à conjurer les effets. De son côté, la majorité est furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, et il est à croire qu'on sera obligé de donner satisfaction à M. Rouher.

Un assez grand nombre de légitimistes sont allés aux soirées du duc de Mouchy et ont fait bonne mine à sa femme. Cela a produit quelque sensation.

Adieu, mon cher Panizzi ; tenez-moi au courant de vos faits et gestes.

CXVI

Paris, 4 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J'ai failli crever en route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure précaution qu'on l'empêche encore de sortir.

Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un chien ; mais c'est une position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans l'état de division où nous sommes?

Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera rejetée par la Chambre, qui repousse avec énergie toute idée de guerre.

Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont toujours raisonnables, excepté le mien.

Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à la seule idée qu'on ait pu nommer un arien professeur de langue hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci. Nous ne sommes pas la progenies vitiosior, mais stultior. Voilà le grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le suffrage universel ; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre génération.

L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. Il a encore un prestige extraordinaire parmi le peuple ; mais les salons et la bourgeoisie sont aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets qu'ils ne fassent.

Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais les étouffements subsistent.

CXVII

Paris, 16 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait très mal, en le faisant dîner à table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme celle des Tuileries. Le général Frossard paraît avoir un caractère très ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être chloroformé et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le jour où on devait lui faire l'opération.

Nous sommes à présent dans un moment de tranquillité relative. Le ton des journaux prussiens est beaucoup moins haut ; celui des journaux russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la question paraît se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort, dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera.

Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée. Il y a plusieurs indices inquiétants. Je sais de très bonne source qu'un engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais vu les autres. On pousse également avec une grande activité la fabrication des fusils et des cartouches Chassepot ; mais, ce que veut l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre avec horreur ; mais le peuple, et surtout dans les départements de l'Est, veut manger du Prussien.

La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement modifiée, qu'elle ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne. Lisez, dans la Revue des Deux Mondes du 15, un article sur ce sujet du général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être trop vantard ; mais il y a de bonnes choses pourtant.

On a vu de grands ministres être cocus. Vous paraissez croire que cette qualité est la seule qui nuise à X… C'est là, je pense, son moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais. J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au fait.

J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme ; mais il semble que les tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai assez court.

Adieu, mon cher ami ; nous sommes destinés, je le crains, à voir encore bien des choses extraordinaires.

CXVIII

Paris, 27 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à l'Exposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance, que tout le monde soit comme à Bloomsbury square.

Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela dure, je crois, that our monkey will be up, et cela me fait plaisir. Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais.

A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États, et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même que la reine avait écrit propria manu au roi de Prusse. C'est en effet du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est, dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il rows one way and looks another.

La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.

J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.

CXIX

Paris, 6 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell eût été ministre des affaires étrangères.

On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à Venise.

A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des fusils avec beaucoup d'activité ; on dit que le mois prochain on en fera cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.

Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de serviteurs.

Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis en le supposant un avocat de plus pour la paix.

Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.

Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de juin ; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition, avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles. Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à fait bien à présent.

Adieu, mon cher Panizzi ; amusez-vous pour deux ; car, moi, je ne m'amuse guère.

CXX

Paris, 17 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James ; mais je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande quantité de princes, empereurs, taïcouns qui nous envahit est bien faite pour effaroucher les Parisiens pur sang.

L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril, signé « M. Collin »[13]. Il traite des trade's associations et de la situation actuelle de l'Angleterre. Je l'ai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses ; mais le plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à faire du journalisme.

[13] Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri.

Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à vous, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez pas.

Adieu, mon cher Panizzi ; nous avons depuis quelques jours un temps d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.

CXXI

Paris, 24 mai 1867.

Mon cher Panizzi,

Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où avez-vous pris que ce fût une maison entière? C'est un petit appartement de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit, avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue, pour introduire en secret les concubines. M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort, je crois, de vous excuser.

Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.

Que dites-vous du voyage du sultan à Paris? Cela a l'air d'un opéra-comique. Je pense que tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers ; elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut, que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en 1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois, comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.

CXXII

Paris, 26 juin 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées passées et se préparant aux corvées à venir, monsieur souffrant de rhumatismes, madame d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement et court comme une personne naturelle.

Je vous engage à lire, dans le Moniteur d'aujourd'hui, le discours de Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus d'esprit ; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux?

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile qu'ils font à Rome?

CXXIII

Paris, 30 juin 1867.

Mon cher Panizzi,

Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le roi : « Roi des Belges, donnez le bras à madame Haussmann. »

Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la laisser dans Bloomsbury square ; d'ailleurs, on m'a violemment pressé d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je pourrai ; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser, et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan ; mais il faut faire son métier de courtisan.

Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne ; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusqu'à l'automne.

CXXIV

Paris, 5 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Maximilien a eu le sort de bien des aventuriers. Il est une des victimes de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux. Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le Lynch Law qui puissent venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une situation presque aussi mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver que la gangrène est partout.

Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.

CXXV

Paris, 11 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux l'École de droit et l'École de médecine vont faire une démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de l'instruction publique, son fils est allé hier souffleter un journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.

On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez-vous que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.

Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.

Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va passer quatre jours en très grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.

CXXVI

Paris, 19 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques jours en tête-à-tête avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses fatigues de maîtresse de maison.

Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me semble un modèle du véritable style parlementaire. Ce style disparaîtra comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.

On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à Cannes.

Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a été fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, siempre lo peor es cierto.

CXXVII

Paris, 26 juillet 1867.

Mon cher Panizzi,

Il paraît que le tête-à-tête d'Osborne a été des plus intimes. On m'a dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.

Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et de ministres, il y a toujours une inquiétude vague, mais dont l'effet est très réel. On dit qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients du système parlementaire sans en avoir la solidité ; les inconvénients de l'absolutisme et même ceux de la liberté.

Au milieu de tout cela, l'empereur continue à être très populaire, et par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir.

La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas ; elle rit, elle pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup.

Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la Revue des Deux Mondes, le deuxième article signé « Collin », sur les associations ouvrières. Il y a aussi, dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.

CXXVIII

Paris, 7 août 1867.

Mon cher Panizzi,

Le prince impérial est revenu de Luchon en très bonne santé, sans la moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante ces jours passés. Elle va mieux à présent.

Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les affaires de Rome et d'Italie?

Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera les annos Petri. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris? J'en serais fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer.

Je suis de votre avis au sujet de l'article de la Revue signé Collin. Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable. Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon temps est passé et nous aurons des couleuvres à avaler.

Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé. Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils ramèneront à Paris François-Joseph et l'impératrice. On les dit très médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et prêts à le planter là à la première occasion.

Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs un Titien qu'elle a payé douze mille francs.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous le mieux que vous pourrez.

CXXIX

Paris, 21 août 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure! C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.

Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre adressée au ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.

Il y avait, dans la Revue des Deux Mondes du 1er août, un assez bon article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris. L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui, il est plus fort qu'aucun de ses oncles ; mais cela ne m'empêche pas de trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au Ier siècle, l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à tenter Notre-Seigneur.

J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fille, autrement que par les journaux. Il m'a semblé qu'elle était assez inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de grands ravages.

Adieu, mon cher Panizzi. Que dites-vous de l'incendie du Saint-Pierre Martyr à Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.

CXXX

Paris, 2 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

La chaleur tout à fait tropicale que nous avons depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis donc, pour le présent, dans un état assez tolérable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits accès de suffocation, mais pas trop douloureux. En somme, je suis bien mieux que lorsque vous m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup. On m'a offert de me mener à Biarritz ; mais cette même prudence m'a fait refuser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas ; d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les mocedades! de Biarritz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.

Viollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille, Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt frénésie pareille. Les points noirs, qui ont fait mauvais effet à Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une étincelle pour tout mettre en feu ; mais c'est justement ce qui me rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.

Lisez dans la Revue des Deux Mondes un article assez intéressant (1er septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon standing joke avec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à Constantinople.

Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal, découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme mystification, qui ne datent que du XIXe siècle. D'ailleurs, la chose ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes, est, à ce qu'il paraît, à l'abri de tout soupçon. Beaucoup de gens prétendent que cela vient de Libri. Je n'en crois rien, mais comme M. Chasles ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre cours à toutes les médisances.

Paris est absolument vide de Parisiens ; mais les étrangers et les vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux ; mais je passe mon temps assez doucement néanmoins, vivant en complète solitude.

Adieu, mon cher Panizzi. Va-t-on really truly faire la guerre au roi d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore, pourtant un officier de mes amis me dit qu'il espère être attaché comme volontaire à l'état-major anglais.

CXXXI

Paris, 13 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur l'organisation de l'armée. Lorsqu'on lit les journaux, on se demande ce que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-Philippe on n'a eu plus de liberté, et il faut l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec des modifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que l'inventeur de toutes ces belles choses s'en mord les doigts à présent ; mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe : Look before you leap.

Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est impossible d'être plus fou ni plus bête. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la première fois.

Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire ; mais Narvaez est bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle.

Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient? Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Bulgarie pour commencer.

CXXXII

Paris, 27 septembre 1867.

Mon cher Panizzi,

J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne santé après vos courses dans le Nord. Si vous n'avez pas été plus favorisé que nous par le temps, je vous plains. Voici l'hiver qui s'avance à grands pas. On voit toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous prédisent un hiver rigoureux.

J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, l'air de Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation : mes yeux m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreich, et, d'un autre côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-je?

Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution, avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel. Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne l'a pas manquée.

J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'est-à-dire qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours d'Amiens.

Tout le monde cependant ici croit à la guerre ; mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne puis croire que M. de Bismark, qui est un homme de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois de jouer un va-tout en nous provoquant.

Après avoir prêché le respect des nationalités, nous ne pouvons honnêtement nous opposer à ce que l'Allemagne s'unifie, comme l'Italie. Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle chose qui amène une grande conflagration.

Adieu, mon cher Panizzi ; mille compliments et amitiés.

CXXXIII

Paris, 9 octobre 1867.

Mon cher Panizzi,

Rien ne faisait présager la mort de M. Fould, qui semblait avoir une santé excellente, et qui, depuis sa retraite, avait repris des forces et menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer quelques jours à Tarbes, non pas pour lui donner des soins, mais pour respirer lui-même l'air des montagnes. Il l'avait quitté en bonne santé le matin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il n'avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.

Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est effrayé. M. Fould était le dernier sur lequel on pût compter comme intelligence et dévouement.

Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je crois ; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il fait mauvais temps à Biarritz et qu'on y vit de la manière la plus retirée.

Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura-t-il la force de s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux. On dit, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on cherche en ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour l'Italie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. Il faut convenir qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement ; mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniâtreté. Il a du courage, du penchant même pour le martyre ; mais de sens commun, pas l'ombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.

Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux.

CXXXIV

Paris, 15 octobre 1867.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé hier à l'enterrement de notre pauvre ami, qui était un des plus vraiment lugubres que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres ont voulu déployer à son occasion.

Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cinq heures. Il a pris un bouillon et fumé un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sept heures est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépêche sur sa table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il était exactement dans la même position, mort et déjà froid. C'est la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps auparavant.

On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque part, et demande à faire occuper les provinces encore papales, de façon à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînement furieux contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi ; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de se moquer des lois et des traités, il serait plus simple de le faire dictateur. On croit que, s'il n'y a pas d'insurrection à Rome, les choses peuvent encore s'arranger.

Vous ai-je dit le mot du prince à Saint Jean de Luz? Leur canot, par une nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé jusqu'aux os. L'impératrice lui criait : « N'aie pas peur, Louis. » Il a répondu : « Je m'appelle Napoléon. » Cela m'a été conté par deux témoins, Brissac et M. de la Vallette.

Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.