CXXXV
Paris, 25 octobre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très hâlé ; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade. L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines personnes.
L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu ; on dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Vienne et sa réponse aux évêques sont bonnes.
Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'excitement. On les croit finies ; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse : Si vuol la scaglia. La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant. Mais comment se fait-il que dans un pays où l'on n'a pas l'habitude de se payer de mots comme en France, les phrases de Garibaldi et de Mazzini produisent tant d'effet. Words, words, words! comme dit Hamlet.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis assez souffrant depuis quelques jours, bien que le temps soit assez beau et pas froid.
CXXXVI
Cannes, 28 novembre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je suis fâché de vous savoir souffrant de rhumatismes et mélancolique par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à rendre fort gai ; mais il faut laisser reges delirare et se consoler en les sifflant.
Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady Houghton ; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de mauvais propos sur l'expédition d'Abyssinie. Quel est le Napier qui la commande? et qu'est-il au William Napier que j'ai connu, l'auteur de la Guerre de la Péninsule? Je désire fort qu'il réussisse ; mais je ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Théodore tient en prison.
Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a mal pendu ; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et le tapage fait au Home-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profitera, et elle était bien nécessaire.
Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises au Corps législatif ; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline que le gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique des journaux, il n'y a que deux partis : cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde contre soi.
Adieu, mon cher Panizzi ; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.
CXXXVII
Cannes, 10 décembre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je vous trouve courageux d'accepter[14] en ce moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois. Aujourd'hui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser, raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être utile au point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais : Luttez! A présent que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez gagné otium cum dignitate, je vous vois avec peine descendre dans l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma part, je le vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds, puissance probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part de têtes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que l'empereur était le seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent à la traverse de ses desseins.
[14] On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut nommé au Sénat le 12 mars 1868.
Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé très alarmé de ce qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal, que ces messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela ne s'acclimatera pas.
Lorsque vous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyen de me rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.
Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour! Mais le reste du monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. A bientôt, j'espère ; car vous ne pouvez pas ne pas vous arrêter ici en allant à Florence[15].
[15] M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la correspondance resta interrompue jusqu'en mars 1868.
CXXXVIII
Cannes, 8 mars 1868.
Mon cher Panizzi,
On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s'agit de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une admirable cuisine, outre un assez beau pays.
J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas en France cette année, indiquez-moi comment vous rembourser ; autrement, si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les ouvrages de dévotion que je possède.
Adieu, mon cher Panizzi. Édouard Fould est venu passer quelques jours avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard ; mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici le reste du mois ; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.
CXXXIX
Cannes, 19 mars 1868.
Mon cher Panizzi,
Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est que vous n'usiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la mienne, lorsque votre santé vous le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.
Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci.
Sauf un petit mouvement républicano-légitimiste à Toulouse, la loi sur le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée ; mais il n'est pas question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus question, me vivo. Les affaires européennes sont beaucoup moins brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi.
On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et de lord Suffolk. Elle voulait lui faire acheter je ne sais quoi, dans une vente de charité. Il s'excusait, disant que cela coûtait trop cher. Don't you know I am the prodigal son. — No, I thought you were the fat calf.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et passez votre temps le plus innocemment que vous pourrez.
CXL
Cannes, 4 avril 1868,
Mon cher Panizzi,
Comment vous traite le printemps? Et d'abord avez-vous un printemps? On me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris, je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier ; mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, et j'étoufferai avec une bonne conscience. Je ne sais pas trop si c'est une grande consolation.
Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles orateurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.
Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en Europe, voire de l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitution américaine s'en va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.
Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi bête qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.
Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. Non videbis annos Petri. Ne serait-ce pas un grand miracle s'il manquait à la prédiction?
Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.
Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été ; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remuable, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque Camp du drap d'or? Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la fin de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre l'hiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.
CXLI
Montpellier, 25 avril 1868.
Mon cher Panizzi,
Vous aurez lu peut-être les discours de Jules Favre et de Rémusat à l'Académie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.
Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale du pape. C'est une grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la bula de cruzada. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est miséricordieux.
Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens servaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques. Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un mois, l'opinion de sa feuille, et vote en conséquence.
Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye! Un ministère en flagrante minorité qui ne veut pas s'en aller ; d'autre part, ces concessions faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fénians. Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois! Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.
CXLII
Paris, 28 mai 1868.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écrit plus tôt si j'en avais été capable ; mais j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la peur du grim gentleman below, et dont les cléricaux font ce qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille ; mais ils ont été si maladroits et si étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un animal mammifère bimane. Vous noterez que la définition qu'il citait est empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de fureur de tous les sénateurs en s'entendant traiter de mammifères bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques.
Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et d'activité. Il m'a semblé aussi qu'on le tenait mieux que par le passé. Pendant le déjeuner, l'empereur l'a envoyé demander pour me le montrer. Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une demi-heure. Cela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard fait son métier.
Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur état que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement ; ma poitrine fonctionne normalement, et mon médecin de Paris, de même que le docteur Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. Vous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable.
Je tâcherai, à la fin du mois prochain ou au commencement de juillet, d'aller passer quelques jours avec vous. La difficulté présente n'est pas dans ma santé ; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes conclusions, que les pétitionnaires vayan al carajo. Cependant je ne puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en Écosse, que je vous vois entreprendre avec un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et portez-vous bien.
CXLIII
Paris, 11 juin 1868.
Mon cher Panizzi,
L'empereur a été un peu souffrant de rhumatismes, pour être allé à Rouen. Cet animal de cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur la porte de son église, d'où venait un vent glacial, tandis qu'il avait le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je voudrais que son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher des cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien. On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop, mais il ne s'agit pas de celui de Rome.
Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la chose est très probable ; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup dans le reste de l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le proverbe : « Quand les chats sont endormis, c'est la fête des souris. » Il s'en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui.
J'espère que la reine enverra au British Museum la défroque de Théodoros et que j'en aurai l'étrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent soufflera de l'est.
CXLIV
Paris, 16 juin 1868.
Mon cher Panizzi,
Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte pas quelque complication au dernier moment.
Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé qu'on allait mettre dans les églises un certain tableau d'où il résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales, que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu procéder à l'assommement des curés ; il a fallu faire venir des troupes. Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de « Vive l'empereur! » Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges. C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les dispositions du peuple à l'égard des prêtres.
Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout, pourquoi cela ne se ferait-il pas?
Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant, et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille ; mais cela prouve que le monde est bien vicieux.
Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince de Servie mettra le feu aux poudres orientales?
CXLV
Paris, 18 juillet 1868.
Mon cher Panizzi,
Vous vous trompez beaucoup si vous croyez réellement que je suis parti de Londres sans nécessité. Je vous assure que ce n'a pas été sans de grands regrets. Mais je m'étais engagé auprès de mon président à revenir et il fallait tenir ma parole, d'autant plus que la chaleur, la moisson à faire et la fatigue nous ont si bien réduits, qu'il est douteux qu'on ait pour le budget le quorum nécessaire. Comme j'avais longuement usé de mon congé cet hiver, j'étais obligé à plus d'exactitude qu'un autre.
Je vais mercredi passer quelques jours à Fontainebleau, où on me fait demander. On m'annonce liberté complète. Il paraît qu'il n'y a personne ou presque personne. Je suis assez bien de santé, et la grande chaleur que nous avons, et qui rend tout le monde malade, me convient assez.
J'ai consulté l'autre jour pour vous mon médecin Robin qui est un affreux positiviste, excommunié, comme vous savez, par monseigneur de Bonnechose. Il dit que vous devriez essayer de l'électricité, et il m'en a conté des merveilles. Il paraît qu'on a maintenant des appareils très perfectionnés, qui vous envoient des décharges et des courants juste au muscle qu'il faut exciter. Il dit qu'on doit avoir de ces appareils-là à Londres. Il y en a à Paris. Il croit que les bains turcs sont bons, mais qu'il faudrait y ajouter l'électricité. Consultez là-dessus votre docteur.
Votre correspondance italienne vous donne-t-elle par hasard des nouvelles de la duchesse Colonna? Elle a disparu, et je voudrais bien savoir où elle est. J'ai perdu sa trace à Rome.
Je suis très inquiet de ce qui se passe en Espagne. Que le duc de Montpensier soit devenu un prétendant, cela me confond. Je l'ai connu généralement détesté, d'abord en qualité de Français ; puis pour avoir perdu sa femme en 1848 ; enfin pour regarder de trop près à ses bœufs et à ses moutons en Andalousie, où il a de grands biens. Mais la reine est tellement détestée qu'on lui préférerait le diable, je crois.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et essayez de l'électricité. Essayez, c'est là le grand point. Il ne faut jamais se résigner quand on n'a pas plus que vous des prétentions aux vertus chrétiennes.
CXLVI
Fontainebleau, 24 juillet 1868.
Mon cher Panizzi,
Un mot à la hâte. L'impératrice me charge de vous demander si vous voulez venir passer quelque temps ici avec elle. Il n'y a personne d'étranger au Palais, que la maréchale de Malakof et moi. Le temps est magnifique et les murs sont si épais et les appartements si élevés, qu'on ne souffre pas trop de la chaleur. On dîne de bonne heure et on sort le soir en voiture. Sa Majesté dit que ce vous serait une bonne préparation pour les bains de Wiesbaden.
Adieu, mon cher Panizzi. Si cette lettre vous trouve encore à Londres, répondez aussitôt, et je pense que vous ne feriez pas mal en tout cas d'écrire quelques mots à Sa Majesté pour la remercier.
CXLVII
Fontainebleau, 2 août 1868.
Mon cher Panizzi,
Je suis trop discret pour vous demander des explications au sujet de cette veuve, aussi secourable que celle de Jéricho, qui vous a procuré un lit ou la moitié du sien. Je ne vois pas ce qu'il y a de si redoutable dans la perspective d'un mois à Wiesbaden, en compagnie de cette vedova innominata et d'autres personnes de bonnes vies et mœurs, sous la protection de Sa Majesté le roi de Prusse, avec de l'eau de seltz naturelle tant que vous en voulez. Il se peut que vous vous trouviez très bien de ce séjour et je suis sûr que le changement d'air seul vous sera avantageux.
Quel singulier voyage que celui de la reine d'Angleterre. Il semble que d'abord elle voulut passer par Paris absolument incognito, et ce n'est qu'après les représentations qui lui ont été faites, qu'elle a consenti à s'arrêter une heure ou deux. On dit qu'elle va s'établir à Lucerne, qu'elle se propose de n'y voir personne, de ne sortir guère, et que cette vie durera un mois. Je plains lord Stanley, qui est l'éditeur responsable.
Il n'y a rien de plus dégoûtant que le débordement de petits journaux, que la nouvelle loi sur la presse a créés. Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'ils sont entièrement dépourvus d'esprit. Je crois qu'on n'a jamais été plus bête ni plus grossier. Nous marchons rapidement aux mœurs américaines.
Il y a eu un peu de tapage à Nîmes à l'occasion d'une réunion électorale. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la nouvelle loi, publiée il y a trois semaines, et que tout le monde devrait avoir lue, paraît avoir été complètement ignorée par les tapageurs. On les a mis à la porte très rapidement ; mais c'est, à mon avis, un mauvais commencement.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et guérissez-vous.
CXLVIII
Fontainebleau, 11 août 1868.
Mon cher Panizzi,
Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans le Nassau, grâce à M. de Bismark ; mais j'espère que ses eaux continuent à produire de bons effets.
L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé ; mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien. Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.
La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.
Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le premier a l'air d'un substantial farmer ; l'autre a paru à tout le monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, qui a causé avec lui, ne l'a pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons pas parlé politique.
Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été froidement reçu ; au contraire, des élèves portant les noms de Cavaignac et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur lui-même, qui le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.
Vous savez que je n'aime pas à faire des projets ; cependant je voudrais aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Paris, parce que, ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris, mais seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La ville n'est pas des plus gaies ; cependant il y a une bibliothèque assez belle, celle d'Alfieri, et un certain nombre de manuscrits laissés par lui à la comtesse d'Albany.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et à votre veuve.
CXLIX
Paris, 20 août 1868.
Mon cher Panizzi,
Grande disette de nouvelles. Il n'est plus question de guerre. On semble très pacifique, même en Prusse, et ici, sauf les jeunes officiers, on l'a toujours été.
Le journal du soir m'apprend que la reine a daigné passer elle-même par Paris, mais personne ne s'en est aperçu. Lord Stanley l'a précédée. On dit qu'il a montré beaucoup de confiance dans les prochaines élections. C'est son rôle, et cela ne signifie rien du tout.
Je vois des Américains très inquiets, qui regardent une nouvelle guerre civile comme possible. Il semble que les esprits sont, là-bas, dans un état d'excitation diabolique. Ne croyez-vous pas que la guerre civile est une maladie endémique du nouveau monde? Voyez les anciennes colonies espagnoles. On en revient toujours à reconnaître la justesse du mot de M. de Talleyrand sur les Américains : « Ce sont de fiers cochons et des cochons bien fiers. »
Adieu, mon cher Panizzi. Je crois que l'impératrice partira pour Biarritz demain ou après. Elle a eu la bonté de m'engager, mais ma prudence m'a empêché d'accepter. Je ne suis plus comme vous adequato à une ascension à la Rune. L'année passée, votre cheval gris vivait encore. Je pense que cette nouvelle vous sera agréable et qu'elle vous ôtera un poids de dessus la conscience.
CL
Paris, 1er septembre 1868.
Mon cher Panizzi,
Je vous suppose dûment réinstallé dans Bloomsbury square avec M. Fagan, et vous tâtant pour savoir si les bains de Wiesbaden vous ont réussi. J'espère que oui, bien que très souvent on n'en sente pas tout de suite les bons effets.
Je sais que vous avez fait en route la rencontre de M. Libri. C'est une preuve de plus de cette grande vérité que le monde est bien petit, puisque tant de gens qui ne se cherchent pas se rencontrent.
Je crois parfaitement à la sincérité du roi de Prusse dans sa conversation avec lord Clarendon. Seulement il se trompe s'il croit que le gouvernement français voudrait ou pourrait faire la guerre, comme moyen de dérivation. Si l'opposition devenait très puissante aux prochaines élections, et la chose n'est pas impossible, je ne doute pas que la tentative d'engager une guerre ne fût l'occasion d'une catastrophe intérieure. Mais ce que le roi de Prusse ne dit pas et ce qui est vrai, c'est qu'il y a chez lui un parti considérable qui veut la guerre. C'est le parti des vieux Prussiens, qui ne jurent que par le grand Frédéric et qui, depuis la bataille de Sadowa, ne croient pas que rien puisse résister au fusil à aiguille. M. de Bismark, qui est homme de bon sens, est le bouchon qui retient l'explosion de cette mousse belliqueuse. S'il venait à mourir, et on le dit sérieusement malade, le cas s'aggraverait singulièrement. L'ambassadeur de Prusse ici, M. de Goltz, qui est très malade et à peu près désespéré, est un homme fort sage qui fait son possible pour adoucir les frottements entre les deux pays. Si son successeur ne lui ressemble pas, surtout s'il appartient au parti des vieux Prussiens, la paix peut être facilement compromise. Mais, de toute façon, je ne crois pas qu'une rupture, si elle avait lieu, provînt de notre fait. Elle serait déterminée par les traîneurs de sabre de Berlin.
Comment s'annoncent les élections en Angleterre? On nous dit une foule de choses contradictoires à ce sujet. La seule chose qui me paraisse bien établie, c'est que personne n'a des données positives sur ce qu'il faut attendre des nouveaux électeurs. Les probabilités sont pour M. Gladstone ; mais, si la résistance est vive, je crains qu'il ne soit emporté bien loin du côté des radicaux, c'est-à-dire à tous les diables, où, d'ailleurs, toute l'Europe est en train de s'acheminer.
Adieu, mon cher Panizzi ; prévenez-moi à l'avance de votre départ, pour que je prenne les mesures nécessaires, et peut-être que je vous donne une commission.
CLI
Cannes, 22 janvier 1869.
Mon cher Panizzi,
Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce que M. Childe vous portait lui-même des nouvelles, et je me suis abstenu de compatir à vos maux, depuis qu'il m'a rapporté que vous montiez quatre-vingt-quatre marches tous les jours pour dîner chez le docteur Pantaleoni.
La convalescence de miss Lagden continue sans accident. Elle a mangé un œuf aujourd'hui à déjeuner et un peu de poulet à dîner. Il n'y a plus de fièvre et son état général est très satisfaisant. Quant à moi, j'ai attrapé un gros rhume qui m'a fait perdre probablement le bénéfice de tout le traitement antérieur. J'ai une toux qui me fatigue excessivement, surtout la nuit ; mais je la préfère à l'inquiétude que j'avais ces jours passés.
M. Barthélemy-Saint-Hilaire est revenu. Édouard Fould est à Marseille, mais revient demain. Mistress Ewer n'est pas morte de fatigue et me charge ainsi que miss Lagden de tous ses compliments pour vous.
CLII
Cannes, 15 mars 1869.
Mon cher Panizzi,
Les journaux m'ont tué plusieurs fois. M. Guizot a annoncé ma mort à l'Académie et fait mon oraison funèbre. Il ne paraît pas que cela soit très malsain, car je ne m'en porte pas plus mal.
Il paraît que vous avez un temps déplorable. Il en est de même pour nous. Je viens de lire qu'il neigeait en Calabre. La machine du monde est détraquée évidemment.
Je reçois des nouvelles d'Espagne. On attend tous les jours des coups de fusil. Ordinairement ils ne se tirent qu'au printemps. L'hiver à Madrid est trop froid et l'été trop chaud pour qu'on se livre à cet amusement. Je ne doute pas que le duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé, sinon fusillé.
Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence?
CLIII
Cannes, 23 mars 1869.
Mon cher Panizzi,
Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois pas à la guerre, parce qu'elle ne me paraît pas possible. Aujourd'hui, il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement complaisantes, rara avis in terris, il n'y a pas moyen de tirer un coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande aujourd'hui, que le provocateur serait sûr de soulever le monde contre lui.
Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des politesses. La grande affaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est posé comme un homme pacifique, on appelle les capitaux.
L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à fait remis. L'impératrice a eu des oreillons. Elle est bien à présent. Elle m'a écrit une très aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me donnant les pièces que possède son beau-frère. Il y en a de curieuses.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la comtesse de Montijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féliciter d'être encore de ce côté de l'Achéron.
CLIV
Cannes, 6 avril 1869.
Mon cher Panizzi,
Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux qui meurent jeunes.
Que dites-vous de cette grande tendresse du roi d'Italie pour l'empereur d'Autriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins à la guerre ; mais je crois aux progrès de la Révolution et du socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle, avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver? Elle lâche pied même en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils plus traitables? J'en doute fort ; mais les Yankees en deviendront dix fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord Palmerston.
Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les grandes questions : une Chambre tracassière, très divisée, peu politique et peu faite aux affaires, voilà les probabilités.
En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a encore l'armée dans sa main.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.