CLXXIII
Cannes, 16 janvier 1870.
Mon cher sir Anthony,
Fructus Belli, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les miennes sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tâchons de résister et espérons que, par l'intercession de nos saints, nous sortirons d'affaire sans trop de souffrances.
Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte? C'est un mélange très bizarre de prince romain et de Corse ; au demeurant, assez bon diable, mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif, lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre fut pris d'une attaque de choléra. Le prince sauta sur un cheval non sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue, son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint l'homme. Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait incontestablement : Served him right. Mais, aujourd'hui, les princes sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis pour l'acquitter.
Je me suis posé la question que vous vous faites à propos de cette affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde et à quelqu'un de la maison de l'impératrice, qui probablement lui montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri, secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir, j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps même, il faudra pour cela un degré de courage considérable.
N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à la ronde. Il s'agirait d'avoir un vers d'Électre, où Égysthe dit qu'il a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est mort dans un naufrage équestre, ἱππικοὶς ναυιγίοις. Il s'agirait d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British Museum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous donner cet ennui ; rien de pressé d'ailleurs.
Adieu, mon cher sir Anthony ; mille amitiés et compliments.
CLXXIV
Cannes, 3 février 1870.
Mon cher sir Antonio,
Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait des concetti? Égysthe dit qu'Oreste a fait un naufrage équestre, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.
Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot, où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait voir les choses froidement et sans passion?
On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller ainsi quelque temps, smoothly, peut-être à l'excitation ultralibérale, qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme, comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger ; peut-être, avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la société sans défense.
J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également, mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités de protestantisme.
La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers que des citoyens de Monaco ; qu'on puisse jouer quarante sous au trente-et-quarante ; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez vilain, vilain vous poinct.
Adieu mon cher ami ; donnez-moi de vos nouvelles.
CLXXV
Cannes, 27 février 1870.
Mon cher Sir Anthony,
Ce qui se passe à Paris n'est pas de nature à réjouir quelqu'un qui souffre des nerfs. Quel triste spectacle donne le Corps législatif en ce moment! Personne pour faire les affaires, tout le monde voulant parler, le ministère sans idée politique, la Chambre sans expérience, la majorité divisée, voilà le bilan de la situation.
Dans ce diable de pays, on a toujours la prétention d'afficher de grands principes, d'en faire beaucoup de bruit, sans trop s'inquiéter de la façon dont on les met en pratique. Un des ministres, homme de bon sens, M. Chevandier de Valdrôme, dit que le cabinet ne veut pas influencer les élections, qu'il se réserve seulement de faire connaître aux électeurs ceux qu'il regarde comme ses amis, ceux qu'il sait être ses ennemis. Cela est pratique et se fait aussi bien en Angleterre qu'en Amérique. Mais, à nous, il nous faut de grandes théories. M. Ollivier vient démentir son collègue et déclare qu'il ne se mêlera absolument en rien des élections. De là division de la majorité et augmentation des prétentions de la gauche. Où cela s'arrêtera-t-il?
Vous rappelez-vous le médecin *** qui demeurait à l'hôtel Chauvain et qui me donna une consultation chez vous, l'année dernière? Il m'avait donné des pilules, qui me faisaient grand bien. Ma provision étant épuisée, j'ai voulu en avoir d'autres et me suis adressé au pharmacien. Celui-ci demande une ordonnance de ***, qui ne veut pas m'en donner. Je ne sais ce qu'il a contre moi. Il n'avait pas voulu d'argent ; peut-être voulait-il un cadeau, alors pourquoi ne pas le dire? Depuis M. Purgon, je n'ai pas vu de médecin plus ridicule.
Adieu, mon cher ami ; soignez-vous et portez-vous bien, si vous pouvez.
CLXXVI
Cannes, 5 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés!
Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je compte le lire.
Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même occasion, nous ne nous cassions le cou.
Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent à faire les bêtises auxquelles ils aspirent ; mais ce qui me paraît certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus, qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son pouvoir.
Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis. J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un petit saint.
CLXXVII
Cannes, 20 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique. Mon cas me semble désespéré.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que j'ai donné : de minimis non curat prætor.
[19] Malgrétout.
Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz. C'était un assez sot personnage ; je n'aurais jamais cru qu'il finirait de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme son père. Il en dépense beaucoup ; mais, au milieu de ses largesses, il a tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.
Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui, pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité. Quant au Syllabus, c'est tout bonnement une attaque contre nos institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le publier.
Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé à écrire des romans.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me donnent des distractions.
CLXXVIII
Cannes, 30 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre comme une bête. J'essaye de tous les remèdes : aucun ne réussit. J'ai à peine la force de lire ; encore, bien souvent je ne comprends rien à la page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler. Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je marche jusqu'au Grand-Hôtel. Enfin cela durera ce que cela durera. Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai, c'est de ne pas vous serrer la main.
Nous avons un temps assez maussade : point de soleil et quelquefois du vent ; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord.
On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration quelconque de Chateaubriand.
Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du soleil, des momies et des moines in naturalibus. Savez-vous si ma lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?
Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.
CLXXIX
Cannes, 20 avril 1870.
Mon cher sir Anthony,
Notre pauvre amie, madame de *** est morte. Elle était devenue folle depuis un mois ou plus. Cela a commencé par une scène assez ridicule. Elle a sauté au cou de l'empereur et lui a demandé de la rendre heureuse, hic et nunc. Ce n'a pas été sans peine qu'on a pu le retirer de ses bras. Pendant la dernière saison que j'avais passée avec elle à Biarritz, elle m'avait donné lieu de croire qu'elle était un peu male tectæ mentis ; puis cela avait passé, et, l'année dernière, à Saint-Cloud, je l'avais trouvée très raisonnable.
A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la tête est tout à fait partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de Paris pour aller vivre à la campagne ; mais il paraît qu'elle ne veut plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens, enfin.
J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo, qui me demande de vos nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et, contre son usage, elle n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouverner la barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y ait encore quelque chose à voler.
Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris pour la discussion du sénatus-consulte ; maintenant qu'elle est terminée, je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en route que si je me trouve assez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième rechute.
CLXXX
Cannes, 4 mai 1870.
Mon cher sir Anthony,
Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat en poche ; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que ces abominations n'excitent ni surprise ni horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On réclame l'abolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis politiques. Ledru-Rollin, qui était revenu à Paris, est reparti subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au picrate de potasse.
L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d'empêcher le prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque attentat tramé contre le prince. « Non, a répondu l'empereur avec la figure calme que vous lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des bombes ; mais on pourrait se tromper de voiture. »
Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous serons encore de ce monde.
CLXXXI
Cannes, 21 mai 1870.
Mon cher Panizzi,
Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession, il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret.
Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je déménage et que je me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien de plus pénible que de changer de domicile.
J'ai lu avec grand intérêt dans le Times l'histoire de ces deux jeunes gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils appartiennent à une classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession? Qu'est-ce que ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres personnes?
Voilà le plébiscite passé, Dieu merci, mais la situation n'en est pas beaucoup plus belle. M. Émile Ollivier est persuadé qu'il est le plus grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. Il me rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers heureusement n'ont pas encore appris des Trade's-Unions à faire sauter avec de la poudre les maisons de leur patron ; mais cela viendra sans doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays. Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que cette échauffourée de chemises rouges en Italie?
Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un running match.
CLXXXII
Cannes, 29 mai 1870.
Mon cher Panizzi,
Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas! C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de s'aventurer en Égypte. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment insensé. Je vous plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente amie. Cela ne se remplace pas.
Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain, dans l'après-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi à huit heures et demie du matin. Au delà, je n'ai plus de projets, et, avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint-Cloud pour quelques jours ; mais je ne sais si je serai en état présentable.
La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état désespéré.
Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour Paris avec moi ; mais les élections pour le conseil général vont avoir lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin.
Bien que je sois payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-vous sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à Paris, et qu'il devrait me guérir pour ma peine.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets ; mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à la perte de cette pauvre comtesse Téléki.
CLXXXIII
Paris, 7 juin 1870.
Mon cher Panizzi,
Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.
J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le prince impérial est un peu grandi et très embelli. Il a changé de costume et a pris l'uniforme d'infanterie de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice a rapporté d'Égypte un grand singe, qui est devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les monuments égyptiens.
Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il viendrait. Je ne sors guère ; cependant je vais au Sénat, et, dans quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne vingt francs, cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrait-il pas mieux lui donner quarante francs?
La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce matin, après avoir beaucoup et longtemps souffert.
J'ai acheté, à la vente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce me semble ; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique dans la société anglaise?
Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au conseil général est assurée ; mais il est bien aise to make it sicker, comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'ai fait vos compliments avant-hier : on désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.
CLXXXIV
Paris, 7 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée d'une guerre. Vous avez vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de Gramont! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État indépendant sous notre protection. Ce qui me paraît probable, c'est que l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle de notre opposition est bien vilain.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis si patraque, que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.
CLXXXV
Paris, 17 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont. La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue : « Dans le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. »
Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires ; les soldats partent avec joie et sont pleins de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un commandement important.
Adieu, mon cher Panizzi ; recommandez-moi à votre saint patron.
CLXXXVI
Paris, 25 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver? Je ne suppose pas que je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer de rebus omnibus et quibusdam aliis.
Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, où y envoient leurs enfants, et, proh pudor! horresco referens! des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.
Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme antifrançais est non moins vif. Dans le Sud ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois, — c'est un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption, — Mohl revient de Stuttgart, et sa conclusion est que tout cela avance la République de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter : et en Europe.
Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté, une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.
Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais l'Amérique en deux États rivaux ; elle aurait pu prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.
Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit : « Ce sera pour moi le regret de toute ma vie de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque M. Benedetti y est venu. »
Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et tenez-moi au courant de vos faits et gestes.
CLXXXVII
Paris, 27 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du Times qui a inventé le traité pour l'annexion de la Belgique? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, même ayant envie de la vendre? La chose est démentie ce matin au Moniteur.
L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires ont grande confiance ; mais, moi, je meurs de peur.
Adieu, mon cher Panizzi ; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les blessés, et je vais en donner mille pour tuer des Prussiens.
CLXXXVIII
Paris, 11 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la connivence de la Prusse?
J'ai vu avant-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas que l'empereur ne se fasse tuer ; car il ne peut rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et des ministres, rien ne serait perdu ; car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille ; mais, si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.
Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier ; mais je ne crois pas que ce soit sérieux.
Adieu, mon cher ami ; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long ; ne montrez pas ma lettre, je vous en prie.
CLXXXIX
Paris, 16 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir ; mais le désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est incontestable, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous eussions un grand succès ; supposé même qu'on obligeât les Prussiens à repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné des armes et qu'on a exaltée au dernier point? Nous allons forcément à la république, et quelle république!
Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.
Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée seule peut le protéger ; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la part de la dernière administration. Ici, point de vivres ; là, point de munitions ; illusion complète sur le nombre des troupes.
Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais ; mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé empire tous les jours.
Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos nouvelles.
CXC
Paris, dimanche 21 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Finis Galliæ! Nous avons de braves soldats, mais pas un général. C'est la même manœuvre qu'en 1866.
Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. Les Chambres, qu'on va réunir, aideront puissamment aux Prussiens. Je pense que l'empereur veut se faire tuer. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la République, et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin.
Adieu, mon cher ami. Je voudrais que vous me dissiez ce que l'on pense en Angleterre, si nos malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je n'ai pas la force d'écrire.
CXCI
Paris, 22 août soir, 1870.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu notre hôtesse de Biarritz. Elle est admirable et me fait l'effet d'une sainte.
Le pauvre M. Tripet, que vous avez vu à Cannes, a un fils dans un régiment qui a souffert beaucoup dans la bataille du 16 ; il n'en a aucune nouvelle.
J'apprends tous les jours la mort ou la blessure d'un de mes amis. Un jeune sous-lieutenant, fils d'un de mes camarades, a reçu une balle dans son casque, une autre dans la cuirasse, une troisième sur la bossette du poitrail de son cheval. Homme et cheval se portent à merveille. On dit que jamais on n'a vu batailles si meurtrières.
Je suis toujours bien souffrant, et je ne parierais pas pour moi, si j'avais à vous disputer le prix de la course.
Adieu, mon cher ami. Tâchez donc que Delane[20] ne fasse pas contre nous des articles si haineux.
[20] Directeur du Times.
CXCII
Paris, 24 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Je suis toujours très souffrant et l'anxiété où nous vivons depuis un mois n'est pas faite pour me remettre. Cette guerre est épouvantable. On nous donne des détails affreux sur les derniers engagements. Ces affaires, toutes très sanglantes, ont un peu ranimé nos espérances. On s'accoutume à l'idée de voir l'ennemi sous Paris, et les militaires n'hésitent pas à dire que, si on les attire là, les chances sont en notre faveur. Ils ont déjà un grand nombre de malades et leurs meilleures troupes ont fait des pertes énormes.
Quoi qu'il arrive, ce pays-ci est bien malade, et, comme le dit notre amie de Biarritz, l'armée que M. de Bismark a dans Paris est la plus redoutable de toutes.
Il n'y a rien de si triste que d'être malade dans un temps comme celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments qu'on éprouve.
Adieu, mon cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au désespoir.
CXCIII
Paris, 25 août 1870.
Mon cher Panizzi,
J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours true to your word. Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu probable avec ma déplorable santé.
Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. Nous n'avons pas de bulletins du tout. C'est un système nouveau que je ne comprends pas plus que l'ancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent naïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts. Comment se fait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui paraît constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à cette idée. Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz l'ont perdue.
Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de votre amitié pour moi. J'y compte, croyez-le bien, comme en l'occasion vous compteriez sur moi.
CXCIV
Paris, 26 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Toujours absence complète de nouvelles. C'est bien cruel pour ceux qui ont des amis à l'armée. Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils, si ce n'est que son régiment a été engagé et que le général qui commandait sa brigade a été tué. Le père et la mère sont comme des âmes en peine depuis lors.
L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup de rapidité. Jusqu'à présent, la population a grande confiance dans le général Trochu, malgré le mauvais style de ses proclamations. Il paraît que le maréchal Bazaine ne veut pas se battre avant d'être sous les murs de Paris.
Un siège me paraît peu probable, car l'investissement exigerait plus de six cent mille hommes, qui pourraient être battus en détail par cent mille concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la Chambre peut faire de sottises en présence de l'ennemi.
Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie pas, puisque vous ne voulez pas.