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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 196: CXCV
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

CXCV

Paris, 28 août 1870.

Mon cher Panizzi,

On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi du haut des tours de Notre-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte de vue sur le siège de Paris. Selon les uns, il faudrait huit cent mille hommes pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille marins d'élite pour les servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler de la garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous avons encore plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos amies, il y a quelques jours.

Sans doute je ne peux être utile à rien ici ; mais d'abord je ne suis pas en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui m'obligerait seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la fin, quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la question sera décidée. Ou bien, finis Galliæ, ou bien l'ennemi sera rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va commencer.

Quel gouvernement peut subsister en France avec le suffrage universel, compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible, en vérité.

Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir notre amie. Je crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais pas. J'aimerais mieux le Farwest, je crois, ou quelque endroit ignoré de l'Adriatique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de voir la fin, mais je ne pense pas la voir.

Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien ; dites-moi où vous écrire.

CXCVI

Paris, dimanche 4 septembre 1870.

Mon cher Panizzi,

Un mot à la hâte. Je n'ai pas la force de vous en écrire davantage. Tout ce que l'imagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est dépassé par l'événement. C'est un effondrement général. Une armée française qui capitule ; un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à la fois.

Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller aux Tuileries. On me dit que le prince impérial est en Belgique chez le prince de Chimay. Le maréchal Mac Mahon est mort de sa blessure. C'est un dernier bonheur.

En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi et ne peut plus délibérer. La garde nationale, qu'on vient d'armer, prétend gouverner.

Adieu, mon cher Panizzi ; vous savez tout ce que je souffre.

CXCVII

Cannes, 13 septembre 1870.

Mon cher Panizzi,

Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en cas de nécessité avec le plus de confiance et le moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas encore là. Vous me gardez quelque chose à votre banque. J'ai encore des actions au chemin du Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs par an ; enfin j'ai, en rentes françaises, un revenu d'environ seize à dix-huit mille francs. Que restera-t-il de ces rentes? Quelque chose, je crois, assez pour enterrer leur propriétaire, qui est bien malade et sur ses fins.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous suis bien reconnaissant. Je vais vivre ici en philosophe au soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide!

On assure que notre amie est près de chez vous, à Hamilton palace. S'il en est ainsi, vous devriez lui écrire et l'amener à Invergarry, où elle se plairait beaucoup, je crois.

Adieu encore. Je souffre trop pour continuer ce sujet.

FIN DES LETTRES