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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 23: XXII
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

XX

Paris, 5 août 1864.

Mon cher Panizzi,

Mon odyssée n'a pas été des plus tragiques. La mer était unie comme une glace, et trois dames seulement ont dégobillé ; une vingtaine ont passé du rose au blanc verdâtre, et, quant à moi, j'ai fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Boulogne et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous l'avons raccommodé. Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais laissé au British Museum.

Dans l'absence du maître, les domestiques font des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait delle grosse. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats d'un procès de presse. Ils ne peuvent que publier l'arrêt et le considérant. Or le Moniteur, qui se fait dans l'officine du ministre de l'intérieur, s'est avisé l'autre jour de publier les débats d'un procès de presse. Il a été aussitôt cité au parquet. Cela fait grand scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces de niais sont chargés des détails.

J'ai trouvé ici une lettre de Vienne où l'on paraît avoir pour les Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne. Cela est très divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand teutonique Verein.

Madame de Montijo va mieux, à ce qu'elle dit, et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car elle vous nomme Pañisi au lieu de Panucci. Mais le z toscan est une pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez Brooks[1] à pied. Mettez-moi à ceux de lady Holland.

[1] Le Club libéral dans Saint-James's.

XXI

Paris, 10 août 1864.

Mon cher Panizzi,

J'ai trouvé M. Fould en assez bonne santé, se préparant, après les fêtes, à aller présider le conseil général et à se reposer un peu à Tarbes. Il me charge de tous ses compliments pour vous et M. Gladstone. Il est dans ce moment en grande faveur, ce me semble, auprès de monsieur et madame, occupé d'ailleurs à rapprocher des collègues qui ne s'aiment guère et qui ne s'aimeront jamais. Suivant toute apparence, cela finira par un replâtrage qui durera Dieu sait combien de temps.

Vous aurez peut-être su que, il y a peu de jours, on a donné à Rome une nouvelle édition de l'affaire Mortara. C'est un petit juif nommé Cohen, âgé de neuf ans, qu'on a baptisé malgré ses parents. On aurait dû les brûler vifs : on s'est contenté de les envoyer promener. Il paraît que cela a fait un mauvais effet parmi nos officiers, qui ont lu, presque tous, les œuvres impies de M. de Voltaire.

On me dit que Leurs Majestés n'iront pas cette année à Biarritz, je ne sais pas encore le pourquoi.

On craint quelque tapage à Madrid. Prim s'est ruiné, et cherche à se refaire coûte que coûte. Olozaga et lui ne sont pas délicats sur les moyens à employer. On a découvert une conspiration dans un régiment et on s'attend à en trouver d'autres.

Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos nouvelles.

XXII

Paris, 22 août 1864.

Mon cher Panizzi,

Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque. On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée ; l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les vieux errements.

[2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi.

Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement. L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait en échange du sien : voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé quand on allait à Biarritz ; mais la question était inconvenante, à ce qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part ; car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? Chi lo sa?

Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir.

Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis sceptique.

Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce canard, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque impression en haut lieu.

Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une pour l'autre et les petits États très irrités ; mais tout avorte chez ces gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble.

XXIII

Paris, 5 septembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me faire cette galanterie.

Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui, mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si terrible ; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.

Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection à Madrid très prochainement, et peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit qu'à une grande épée, et il n'y en a pas dans le cabinet Mon. Elles ne manquent pas en dehors. Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un pauvre hère, créature d'O'Donnell, mais qui par lui-même ne peut rien. Si Prim et les progressistes, qui ont fait, comme il semble, de nombreuses recrues essayent d'un pronunciamiento, il est possible que le cabinet aille à tous les diables et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a à Madrid plus de vingt mille Français, artisans, industriels ou réfugiés, qui, un jour d'émeute, fournissent des professeurs de barricades très habiles, ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière révolution. C'est à quoi aboutissent souvent les efforts pour faciliter les communications internationales. Chacun prend les maladies de son voisin.

Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller avec moi en Espagne. Les étrangers n'ont rien à craindre dans ces occasions-là ; ils voient les choses de près et se forment l'esprit et le cœur.

Je crois que M. Fould aura fort affaire pour remettre ensemble des collègues fort désunis. Quel parti prendra-t-on pour la session prochaine, résistance ou concession ; c'est ce que personne encore ne sait au juste, peut-être même celui qui décide en dernier ressort.

Les derniers discours de lord Palmerston me paraissent séniles. Solve senescentem! Cela ressemble aux dernières années de Louis-Philippe, lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. On dit que lord Russell a écrit de la bonne encre, de son encre particulière, aux Allemands ; ce qui n'est pas probablement le moyen d'arranger les affaires de ce côté.

Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et compliments. Pendant que vous êtes à la campagne, écrivez ou promenez-vous.

XXIV

Paris, 20 septembre 1864.

Mon cher Panizzi,

M. Childe, que je vous ai déjà présenté, vous expliquera pourquoi il s'est enfui de chez le roi Mausole. Il vous demandera sans doute votre recommandation auprès de sir Richard Maine. Comme il est observateur et grand voyageur, et qu'il tient à connaître à fond what's that, il voudrait bien voir, en compagnie de quelqu'un des plus solides policemen, les curiosités nocturnes de Londres, et constater l'utilité des casques.

Adieu, je vous écrirai avant de partir.

XXV

Paris, 22 septembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Que dites-vous du traité dont on vient de nous révéler l'existence? A en juger par la fureur des cléricaux, la chose leur déplaît extraordinairement. Le traité a plus d'un inconvénient, entre autres celui-ci ; que ni la France ni l'Italie ne peuvent l'exécuter dans tous ses articles. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce n'est autre chose au fond qu'une signification faite au saint-père d'avoir à faire sa malle. C'est ainsi que le parti prêtre le prend ici. La légation d'Italie prétend que la chose est fort bien vue de l'autre côté des monts.

Cette affaire coïncidant avec le voyage de Schwalbach, on n'a pas manqué de dire : Ergo propter hoc. — Je n'en crois rien. Le voyage tient plus probablement à des tracas intérieurs, très fâcheux, mais où la politique n'est pour rien. Vous savez la situation ; ce qu'il y a de plus triste, c'est que les badauds se demandent ce qui a pu faire perdre patience à l'homme assurément le plus patient de ce siècle.

X. est à Schwalbach ; on dit qu'il va épouser mademoiselle ***, qui est un morceau un peu trop bon peut-être pour un garçon de son âge. On a le choix, en pareille position, de crever de bonheur en quelques mois, ou d'enrager à la fumée du rôti tout le reste de son existence.

Tous les Espagnols que je vois me garantissent, non pas une émeute, mais une révolution bien complète, sous fort peu de temps. Narvaez paraît déterminé à pousser les choses à la dernière extrémité, et à rompre en visière avec tout le parti du progrès. Le retour de la reine Christine seul est un défi violent. Si Narvaez tient bien l'armée dans sa main, ce dont je doute, il peut comprimer la première émeute et ne succombera que par défaut d'argent, accident qui, d'ailleurs, est assez proche, à ce qu'il paraît. Mais l'armée est-elle loyale? Narvaez a-t-il encore l'énergie qu'il avait à Ardoz? Tout cela me semble plus que douteux.

Le Times a fait, l'autre jour, sur le Canada un article un peu bien lâche. Je trouve que le cabinet anglais en est venu au point où était arrivé Louis-Philippe sur la fin de son règne, de se vanter de sa couardise et de l'ériger en vertu. Il a grand tort, à mon avis ; il ne faut jamais trop se rabaisser, de peur qu'on ne vous prenne au mot.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai loué une maison à Cannes pour cet hiver, mais vous ne vous en souciez pas.

XXVI

Paris, 2 octobre 1864.

Mon cher Panizzi,

Comment avez-vous trouvé votre Museum et sa docte poussière, en revenant de respirer l'air des champs les plus aristocratiques? Vous avez dû retrouver vos sensations d'écolier, lorsque vous rentriez au collège après les vacances.

Je compte aller à Madrid et y rester jusqu'au milieu de novembre, puis m'en revenir à Cannes, où j'ai retenu mon ancienne maison, sans repasser par Paris, à moins, chose très improbable, qu'on ne me somme de revenir pour le 15 novembre. Je regrette un peu de manquer à mes habitudes et de ne pas fêter la sainte de ce jour ; mais, d'un autre côté, j'ai besoin de prendre soin de mes poumons et le dernier séjour a été si triste, que je n'ai pas le goût de revoir les mêmes choses que vous savez.

Dimanche dernier, je suis allé à Saint-Cloud déjeuner, après avoir assisté au saint sacrifice de la messe. On m'a demandé de vos nouvelles comme toujours. Le prince a mal à ses dents de sept ans. Il est, d'ailleurs, en très bonne condition, ne grandissant pas beaucoup, mais prenant des muscles. L'impératrice est un peu souffreteuse à Schwalbach, dont elle se trouve bien, quoiqu'elle ait toujours des vomissements comme avant son départ.

Ce qu'on dit de contes et de bêtises au sujet de ce voyage est prodigieux. Ce qui l'est encore davantage, c'est que des gens sérieux et crus tels croient toutes ces bourdes qu'on débite. On parle entre autres d'une visite of her Majesty à mademoiselle ***, pour la prier de ne plus demeurer à Montretout, attendu qu'on était affligé de voir sa maison des fenêtres de Saint-Cloud.

Il paraît qu'il y a eu répression assez rude à Turin. Cent soixante personnes ont été tuées dont cinq soldats. Les rues sont droites, et les balles coniques vont loin. Il semble, d'ailleurs, que le ministère a été fort imprudent dans toute l'affaire et n'a rien fait pour éviter l'émeute en préparant un peu les esprits. A ce qu'il me semble, il n'y a que les exagérés des deux camps qui se plaignent du traité. Je crois qu'en l'exécutant de bonne foi, on rendra la place intenable pour le pape, qui, d'ailleurs, mourra probablement avant le terme fixé.

Les changements ministériels qu'on attendait n'auront pas lieu. Drouyn de l'Huys a fait galamment le sacrifice de ses anciennes opinions, et il n'y a plus lieu de lui faire la guerre. Je ne sais quand la session commencera, probablement vers le mois de février. Elle s'annonce mieux que la précédente qui pourtant n'a pas été mauvaise. Thiers est devenu à peu près républicain, vraisemblablement parce qu'il espère être nommé président à son tour. Je le regarde comme enfourné dans une voie déplorable dont il ne sortira plus que par une catastrophe.

Un certain M. X., très connu à Paris, a été surpris l'autre jour avec des gamins habillés les uns en femmes, les autres en abbés, il y en avait un en évêque. On dit qu'il a pris la fuite.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai encore une fois avant de me mettre en route.

XXVII

Madrid, casa de la Exma Sa condesa del Montijo, 11 octobre 1864.

Mon cher Panizzi,

Me voici à Madrid depuis quelques heures seulement et, ne pouvant dormir, je vous écris. Ce voyage, en vérité, n'est plus une grande fatigue comme autrefois. Plus de passeports et un chemin de fer assez bon qui vous mène de Bayonne ici en seize heures. Quand les employés sauront mieux leur métier, on pourra faire le trajet en dix heures.

Au point de vue de la politique, les affaires sont meilleures vues de près que de loin. Le ministère Mon, qui était une coalition, est tombé devant une autre coalition. Le cabinet Narvaez a l'air assez solide, et sa vieille réputation d'énergie a fait de l'effet sur les ultra-progressistes tapageurs. Reste à savoir ce qu'il deviendra à l'user et comment il se conduira devant les Cortès. Il a deux mois pour s'y préparer, et on a ici comme en tout pays constitutionnel des recettes pour faire parler dans les élections la voix du peuple : vox populi, vox Dei. Narvaez flatte les journalistes et les gens qui aiment les places. C'est un assez bon moyen de réussir. De toute façon, je ne crois plus que je verrai un pronunciamiento de ma fenêtre.

En quittant Paris, vendredi dernier, j'ai vu notre amie de Biarritz. J'ai eu une petite conversation de quatre heures, dont vous pouvez deviner le thème. Elle avait besoin de sfogarsi. Tout est fort triste, plus même que vous ne pouvez l'imaginer, mais n'en dites mot à personne. J'ai donné de bons conseils, je crois, tout en me rappelant le proverbe : « Ne pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce ; » mais je ne sais trop si on les suivra.

La comtesse est en meilleure santé que je ne m'attendais à la trouver. La campagne lui a fait grand bien et de toute manière elle est mieux que l'année passée. Elle vous regrette fort et vous accuse de n'être pas venu par suite de vos préjugés anglais contre l'Espagne. J'ai eu beau l'assurer que vous étiez souffreteux, elle dit qu'un changement d'air aussi radical vous aurait fait grand bien, et que l'air de Madrid, après celui de Carabanchel, est le plus propre à guérir les rhumatismes invétérés.

Je n'ai fait que traverser Madrid, mais il m'a paru notablement embelli. Les boutiques sont très belles, beaucoup de maisons nouvelles, des arbres et de l'eau partout. Avec de l'eau et du soleil, on peut tout faire en ce pays-ci. Le changement qui m'a le plus frappé, c'est le costume des femmes, qui se francise de plus en plus. Or il est aussi impossible à une Espagnole de porter un chapeau qu'à une Française de se coiffer avec une mantille.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous ai-je dit, dans ma dernière lettre, qu'avec ce M. X., dont je vous parlais, la police avait attrapé M. Z., non moins connu. Il y avait longtemps que je lui savais cette réputation-là. Comme il n'y avait pas de mineurs dans la réunion, il n'y a pas matière à procès ; car nos lois ne sont nullement bibliques, comme vous savez ; mais le scandale a été énorme. Notre ami le ministre avait reçu la veille M. Z. et était encore horrifié. Je lui ai dit qu'il prenait la chose trop au sérieux et qu'il ne fallait pas se plaindre de ceux qui s'abstiennent de nous faire concurrence.

XXVIII

Madrid, 24 octobre 1864.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre et je vois avec plaisir que vous n'allez pas trop mal et que vous résistez aux premiers froids. Je voudrais vous en offrir autant, mais je me suis horriblement enrhumé dans cette diable de campagne de Carabanchel, où nous sommes retenus par des malades. Nous en sortons enfin dimanche prochain pour nous établir à Madrid, où je suis allé aujourd'hui pour me secouer un peu et voir le monde.

La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure. Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.

L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.

Il y a ici un Anglais, sir C…, lequel a pris pour femme une miss ***. Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps pourtant que lady C… s'excusait de ne pas aller à un bal sur une fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de F… et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari. Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas trop désavantageux. Mais sir C… a plaidé guilty et le mariage a été cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le duc de F… On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F… s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est duchesse d'U… Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or la duchesse d'U… a découvert que son frère était né avant le mariage de sa mère avec le dernier duc de F… Il est né en France et son acte de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit ; mais vous savez qu'il n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on, surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable.

J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le zèle religieux comme en tout pays.

Adieu, mon cher Panizzi ; je pense quitter Madrid pour la Provence vers le 10 novembre.

XXIX

Madrid, 12 novembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain et de végétaux farineux, et je ne comprends pas trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui la grande mode, et nos médecins en trouvent partout. Je connais une foule de gens qui se portent à merveille et qu'on tourmente avec un régime. Ce qui vous guérirait plus que toutes les drogues, ce serait un repos un peu prolongé dans un pays moins froid et moins humide que celui que vous habitez. Le British Museum ne pourrait-il se passer de vous pendant trois ou quatre mois? Réfléchissez mûrement là-dessus et pensez que « le moule du pourpoint », comme dit Rabelais, est chose importante et qu'il faut s'en occuper.

Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C…, il va partir pour Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui à Madrid. Hier, l'infant don Henrique a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les Canaries. Il paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences sur sa politique. Il a ensuite demandé pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez peut-être que c'était un des candidats à la main de la princesse votre amie.

Hier, j'ai fait un dîner de garçons avec des lorettes ; il y en avait une très jolie qu'on appelle Pepa la banderillera. On m'a présenté comme un évêque anglais chargé de convertir les catholiques. Le dîner était exécrable, comme sont les dîners d'auberge à Madrid et les filles assez bêtes. La Pepa seulement avait des mots et des traits de férocité andalouse qui m'ont assez amusé. En ma qualité d'Anglais et d'évêque, j'ai remarqué que toutes ces dames n'ont bu que de l'eau. Sur le fait de la religion, elles m'ont paru très tolérantes, et elles m'ont dit qu'elles ne brûlaient pas de chandelles à saint François.

Toute originalité disparaît de ce pays-ci. Il n'y a plus peut-être qu'en Andalousie qu'on pourrait encore en trouver, et il y a trop de puces et trop de mauvais gîtes, et surtout je suis trop vieux pour aller l'y chercher.

Il fait un temps d'une pureté admirable, pas un nuage au ciel ; mais il gèle toutes les nuits, et l'air est d'une vivacité telle, qu'on croit respirer des aiguilles. Le Guadarrama est tout blanc, et j'ai peur de geler en route.

On publie ici beaucoup de livres. Avez-vous une édition de Don Quichotte imprimée récemment à Argamasilla par Ribadeneyra, deux gros énormes in-quarto? Avez-vous eu en cadeau la Chronique rimée d'Alonso XI? Cela ne se vend pas, c'est Sa Majesté qui le donne.

Adieu mon cher Panizzi ; donnez-moi vite des nouvelles de votre santé. Cette abstinence de pain me chiffonne. Faites de l'exercice vous vous en trouverez bien. Je vous quitte pour aller faire mes visites d'adieu.

XXX

Cannes, 27 novembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Une occasion se présente d'avoir un vin assez extraordinaire. C'est du vin de Champagne léger qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. Cela est incompréhensible pour des Anglais ; mais, quand vous dînerez seul, je pense que vous en laisserez tomber dans votre œsophage une bouteille, avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve par derrière, calvus comosa fronte, j'ai écrit à Du Sommerard de vous faire envoyer une feuillette de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions possibles ; il y en a environ cent dix ou cent quinze bouteilles. Quand vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très agréable, d'excellent ordinaire et particulièrement propre aux rhumatisants.

Les nouvelles qu'on vous a données sont de deux grands mois arriérées. La concorde règne dans le ménage de nos amis ; après des nuages qui pouvaient amener un orage, le beau temps a reparu.

Je crois également que les renseignements qu'on vous fournit sur la santé de monsieur ne sont pas exacts. Il est assez actif et, d'ailleurs, écoute ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer le cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune homme de son âge, et de prendre les femmes pour des anges descendus du ciel. Les plus grands philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne pas trop se préoccuper des femmes pour rester plus libre et vaquer plus tranquillement à l'étude des sciences. Il se monte la tête pour un chat coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au bonheur rêvé. Puis, quand il y est parvenu, ce qui serait facile à vous et à moi (occasione et tempore prælibatis), il se refroidit et n'y pense plus. Ce métier, qui est celui d'un amoureux de roman, n'est pas si fatigant que celui que j'ai fait dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop cher.

Je suis charmé du succès que le traité du 15 septembre a eu en Italie ; encore plus de la vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de recommencer l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai moyen d'escarmentar les fous qui voudraient mettre le feu aux poudres. Toutes les discussions de la presse et de la tribune sur le traité étaient bien absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France et en Italie devaient garder le silence.

Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes françaises quittent Rome. A quoi bon des explications et des précautions à prendre pour des cas à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense et j'ai lieu de le croire, d'après ce que j'entends dire à des gens en qui j'ai confiance, que l'Italie laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. Elle n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle sera sage, plus il sera fou. Vous connaissez l'engeance cléricale et vous savez ce qu'on peut attendre d'elle.

Adieu, mon cher Panizzi ; mademoiselle Lagden et mistress Ewer me chargent de vous faire mille compliments et amitiés, elles se font une fête de vous recevoir.

XXXI

Cannes, 5 décembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte, et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous, blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du télégraphe en cas de besoin.

En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos amis, permettez-moi de vous dire que vous vous fichez du monde. Nous aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts ; seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners idem avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance.

Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M. Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer.

Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress Ewer vous espèrent et vous languissent, comme on dit dans le dialecte de ce pays.

XXXII

Cannes, 24 décembre 1864.

Mon cher Panizzi,

M. Cousin me prie de vous demander le sens exact de cette phrase qu'il trouve dans une lettre du cardinal Mazarin : Senza far lunarii. Il semble, d'après le contexte, que cela voudrait dire : « Sans faire l'astrologue ; sans me mêler de prédire. » Est-ce une locution usitée? et que signifie précisément lunarii? Nous n'avons pas ici un seul Italien en état de nous donner la solution de l'énigme. Soyez notre Œdipe.

Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé un gros rhume en allant voir nos doctrinaires de Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de plus un fils, officier de marine, élève de l'École polytechnique, qui entend trois messes par jour et en sert deux. J'ai été trois ou quatre jours sans sortir, toussant horriblement, mais sans être tourmenté de mon asthme pendant ce temps-là.

Notre philosophe[3], au lieu de m'offrir ses consolations, essayait de me démontrer que je serais infailliblement prié de succéder à Mocquart[4], ce qui était loin de me réjouir, comme vous pouvez le penser. Voici la nomination faite et un choix qui me semble assez bon. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait pensé à moi un instant. Je suis trop bien avec madame pour que monsieur m'accorde sa confiance. Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon thème, pour le cas où je recevrais quelque proposition contraire à mon repos. J'aurais accepté la charge, refusé le titre et les émoluments, de façon à me donner le droit, au bout de quelque temps, de dire que je n'en pouvais plus et que je priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. Heureusement il n'a pas été besoin de recourir à cette extrémité.

[3] Victor Cousin.

[4] Secrétaire particulier de l'empereur.

Il y avait dans le Times de la semaine passée un article excessivement violent contre l'empereur, à propos des dépenses militaires de toute l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations absolument fausses, pour la forme et pour le fond, il était impossible de voir rien de plus méchant. Vous devriez bien prêcher M. Delvane[5] à ce sujet, et lui dire qu'en aiguisant ainsi les vieilles haines, il fait le plus grand mal aux deux pays. Il m'a semblé, au reste, que cet article était de fabrique française, et je ne serais pas surpris que ce fût du Rémusat ou du Prévost-Paradol traduit.

[5] M. Delvane était alors le directeur politique du Times.

J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, qui a gagné un fort gros rhume à vendre des brimborions à une vente de charité. Elle est mieux à présent, et je vois qu'elle a donné une fête au nouvel ambassadeur de France.

Le pape me semble avoir perdu tout à fait la tête. Avez-vous vu la dernière bulle qu'il vient de publier pour condamner une foule de propositions téméraires qui sont celles de tout le monde, et une autre bulle qui ajoute un demi-cent de saints au calendrier? Je suis sûr que les gens du XVIe siècle auraient bien ri de tant de bêtises ; au XIXe nous avalons tout.

Avez-vous reçu le seizième volume de la Correspondance de Napoléon Ier? Je ne sais si le nouveau président de la Commission, qui n'a jamais été bien renommé pour sa politesse, continuera d'envoyer son œuvre à ceux qui ont déjà reçu les premiers volumes.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une bonne fin d'année. Ne mangez pas trop de christmas dinner, et rappelez-moi au souvenir de nos amis.

XXXIII

Cannes, 12 janvier 1865.

Mon cher Panizzi,

La divine providence nous a envoyé un pâté de foie gras de Strasbourg qui nous a particulièrement fait regretter votre absence. J'en ai rarement mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient étaient excellentes.

Le pape est parfaitement drôle, et les évêques qui reprennent la balle ne le sont pas moins. Mais voici un détail que vous ignorez, et qui a quelque valeur historique. Aux yeux de vous autres messieurs les politiques, l'encyclique du Vicaire de Jésus-Christ passe pour une réponse au traité du 15 septembre. Il n'en est rien.

Il y a ici un philosophe de nos amis[6], un peu trop clérical pour vous et pour moi, qui, deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, qui est venu le conjurer d'abjurer certaines erreurs contenues dans un de ses derniers livres, l'Histoire de la philosophie, ajoutant que, s'il ne le faisait pas, il s'exposait à être compris dans une censure que préparait le Sacré-Collège. Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et qu'il ne conseillait pas au pape de s'en prendre à la philosophie, ni aux matières qui ne le regardaient pas. Vous voyez que l'encyclique est un vieux péché.

[6] Victor Cousin.

Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques jours, et un peu inquiet d'un bruit qui s'est répandu ici, que l'empereur avait eu une attaque. Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému, car la vie qu'il mène n'est pas trop bonne pour un homme de cinquante-six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop certains. C'est ce qui pourrait arriver de plus triste pour ce pays-ci, en ce moment surtout où l'encyclique et la prochaine réunion des Chambres excitent un peu d'agitation.

Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal. Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le Times le récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille livres de poudre. On se demande si nous sommes au XIXe siècle, pour voir employer des machines de cette espèce.

Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès. Avez-vous acheté la tête de l'Apollon de Délos? c'était la plus belle chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris ; mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité de bijoux et de menus objets des plus intéressants.

Adieu, mon cher Panizzi ; bonne santé et prospérité. — Ces nouvelles de la santé de l'empereur me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux avec grande impatience.

XXXIV

Cannes, 27 janvier 1865.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur Dupanloup. Il explique fort bien que, lorsque la bulle dit noir, il faut entendre blanc. C'est la perfection de l'art des jésuites. Il paraît, d'ailleurs, que les bonnes têtes, ou les moins fêlées du sacré collège, ont fait entendre raison au pape et lui ont persuadé de donner quelques explications dans le sens de celles que monseigneur Dupanloup a présentées. Cet erratum du Saint-Esprit sera accepté, je pense, et peut-être suffira pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture de la session la ranime plus énergiquement que jamais. Thiers va se poser en champion de la papauté et attaquera vigoureusement le traité du 15 septembre.

Avez-vous lu une facétie d'About dans l'Opinion nationale du 22 janvier, où il traite notre ami de la bonne manière et malheureusement avec une vérité frappante? Cela ne l'empêchera nullement de faire les bêtises que lui suggèrent les belles dames et ses anciens ennemis les doctrinaires. Lisez cela, et vous rirez, j'espère.

L'affaire du duché de Montmorency donné à M. de Périgord commençait à ennuyer tout le monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale est venu fort à propos pour faire diversion. La fille aînée de madame de X… avait été mariée, il y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z…, qui avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait au moyen du marquis de L…, qui ne l'était pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant fut mis au monde très mystérieusement, car le mari était depuis deux ans à l'étranger. Ce mari est mort, mais le fils est vivant et majeur, et, se fondant sur l'axiome Is pater est quem nuptiæ demonstrant, il demande le nom et le titre de Z… Vous pouvez penser le bel effet que cela produit.

Lord H… vieillit rapidement, et, entre nous, je doute qu'il ait la cervelle en bien bon état. Lorsqu'on lui a annoncé la mort de sa femme, il a dit : Well I hope she will be soon better. Puis il a fait hisser au-dessus de sa villa un pavillon à ses armes, pour avertir les demoiselles, je crois, qu'il était redevenu un homme libre à leur service.

Cousin ne se porte pas trop bien non plus et me donne un peu d'inquiétude. Il a des sifflements dans les oreilles, des bourdonnements et maigrit pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa vivacité et son intelligence.

Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie éprouvé récemment un retour de mes oppressions. Le temps très doux que nous avons me fait grand bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre en plein air. Je ne pense pas que vous déjeuniez encore dans votre jardin. Je voudrais bien, si la chose est possible, rester ici tout le mois de février ; mais peut-être sera-t-il nécessaire de revenir pour l'adresse, surtout si les cléricaux livrent bataille. J'espère toutefois que les choses se passeront sans bruit.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne tombez dans aucune des quatre-vingts erreurs condamnées.