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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 45: XLIV
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

XXXV

Cannes, 15 février 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de l'adresse et l'obligation d'aller assister à la bataille que les cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse qui a dû être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du tout à me presser.

Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela ; il maigrit beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne : « Vois donc, ce vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire. »

On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à l'escarcelle.

J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici, toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier. Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre humain.

Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il fera avaler au respectable public. Il semble qu'il veuille mourir en repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand péril qu'il serait à temps de conjurer.

Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la remise des raiders de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une grande lâcheté du gouvernement du Canada et de celui de l'Angleterre.

Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie, et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que je ne vois que les Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et trouveront de l'argent sur les terres de leurs voisins.

Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de Montijo, qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque toujours seule. L'empereur se porte parfaitement bien.

On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur le sens de l'encyclique.

Adieu, mon cher Panizzi ; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne avis de la translation de mes pénates.

XXXVI

Paris, 14 mars 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la discussion de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma santé me donne du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à des intervalles plus rapprochés ; bref, l'animal se détraque ; qu'y faire?

Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée très bien portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle venait de faire par la mort de M. de Morny. Je dis elle personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi. L'empereur est profondément affligé. Il n'est pas facile, en effet, de trouver un homme d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon sens et de décision. Il est question de le remplacer à la présidence du Corps législatif par M. Baroche ; mais la chose est difficile, je ne sais même si elle est possible.

Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour. C'est un homme très instruit, trop instruit, car il a la mémoire la plus extraordinaire que je connaisse et sait tout ; d'ailleurs, fort galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour cela qu'il ne peut les souffrir.

Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent : « S'il y avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce gentleman!… » Ajoutez à ces réflexions très sages, les femmes et les filles qui sont dévotes ; car toutes les femmes, même les pires catins, sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se débarrasser de l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept têtes.

Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs, ni des plus habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire : « Pourquoi, puisque vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible lorsque vous étiez ministre des cultes? » Mais enfin, mieux vaut tard que jamais.

J'ai vu dans le journal que lady Palmerston était gravement malade ; puis plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de ma part.

Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres affichent la poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses.

Adieu, mon cher Panizzi ; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin de la semaine.

XXXVII

Cannes, 26 mars 1865.

Mon cher Panizzi,

Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de madame de Montijo, encore moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à Paris au mois de mai ; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille ailleurs qu'à Paris. A Rome et à Londres, elle se trouverait dans une position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté, qui est la chose à laquelle elle tient le plus.

Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire, entre la lecture de romans et la prière.

Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de remettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos et de ménagements.

Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de l'adresse au Corps législatif dût être beaucoup plus animée qu'elle ne l'a été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15 septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui. Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre. Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne l'emportera pas sur l'intérêt bien entendu de son petit établissement.

Je vous fais mes compliments sur l'acquisition de l'Apollon Justiniani. Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.

Adieu, mon cher Panizzi ; la poste me presse, je n'ai que le temps de fermer ma lettre.

XXXVIII

Cannes, 13 avril 1865.

Mon cher Panizzi,

J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner des nouvelles de ma santé et de mes projets ; mais la première ne fait pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon parti assez philosophiquement, d'autres fois je m'en irrite ou je m'en afflige. C'est quelque chose comme les alternatives de pensées dans la tête d'un homme condamné à être pendu.

Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la Vie de César, qu'on vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement, bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de lui donner. C'était de se borner à ses réflexions sur l'histoire, au lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le portrait de son héros.

Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon. N'en déplaise à Newton et aux autres connaisseurs, cela me semble une œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a acheté cent treize mille francs un portrait d'Antonello de Messine? Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous : je vous donnerais l'Antonello pour l'Apollon, sans vous demander la différence de prix.

J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le commencement de mai. La comtesse est mieux, à ce qu'elle m'écrit, bien qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses tertulianos, et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me charge, d'ailleurs, de ses memorias pour Panucci ; car elle persiste à dénaturer le nom de Votre Seigneurie.

Que dites-vous des discussions dans le Parlement sur les affaires du Canada? Je voudrais savoir ce qu'en pensent l'ombre de Pitt et celle de lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en vieillissant?

Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état. Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi. Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la fin de la discussion de l'adresse.

Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée moi-même.

Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître : L'Immortalité selon le Christ, par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de l'histoire juive qui m'a l'air d'être vraie. Depuis que le parti clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques.

Adieu, mon cher Panizzi ; je voudrais bien que vous fussiez ici pour faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable, vers les premiers jours de mai.

XXXIX

Cannes, 22 avril 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit, je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse de Montijo, que je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se tire des coups de fusil à Madrid. Elle a le malheur d'avoir une maison qui est une position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs fois militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité ; il n'y a plus que la guerre de possible entre eux.

Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que le parti du progrès accuse Narvaez d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante. — Dans son avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote, avait une pension de huit mille réaux pour services publics.

Toute la question à présent est de savoir ce que fera l'armée. Dans la dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de révolution ; sinon, nous aurons à Paris l'innocente Isabelle.

Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela? Avec un Parlement composé de canaille, comme celui des États-Unis, et un Sénat présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces drôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos petits tyrans italiens du XVIe siècle. Ce sont là bien des éléments de succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je tâcherais d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets et de les mener à la civilisation par le plus court chemin.

Que dites-vous du discours de Thiers? Il paye à l'empereur d'Autriche le dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France l'alliance autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes.

Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher ; mais il vous prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y considère comme athée quiconque met en question la souveraineté temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile. Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue, vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place publique.

Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me tenir au courant de vos intentions pour le temps des vacances, j'entends vos vacances.

XL

Paris, 4 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il brille.

On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne saurait consentir à se faire faire la barbe par un barbier. Vous savez que les diplomates ne sont pas comptés parmi les plus véridiques des hommes. Au cas où cette goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé lord Clarendon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué lord Stanley.

Ne trouvez-vous pas qu'on fait un peu trop de fuss pour la mort de M. Lincoln? C'était, après tout, un first second rate man, comme disaient les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé du Muséum ; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a de l'Amérique ; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile.

M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des points à Müller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth s'entraînait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. Il croit qu'il n'a eu aucune communication avec les gens du Sud ; cependant sa phrase latine : Sic semper tyrannis! est la devise de la Virginie. Nous verrons probablement de singulières choses avec l'ivrogne qui succède à Lincoln.

Tout le monde ici me paraît mécontent du voyage de l'empereur en Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et très honnête, deux qualités rares par le temps qui court.

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez votre part du beau temps qu'il fait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en dire autant.

XLI

Paris, 12 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils. Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et l'enfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme. Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et sur les hommes. Un sculpteur assez bon[7] fait un assez joli portrait de l'enfant ; ce qui a donné à celui-ci l'envie de mettre la main à la terre glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est vraiment extraordinaire.

[7] Carpeaux.

Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il dit très haut qu'ils veulent être en paix avec tout le monde, et, quant au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du président : « Si l'Angleterre est juste avec nous. » M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.

Maintenant qu'on fait tant de fuss et tant de compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice écrivent à la veuve de leurs mains blanches, quelle sera, croyez-vous, la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers moutardiers du pape? Attendez-vous à toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de vivre au jour le jour et d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours tragiquement.

Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au catholicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger ; ergo, il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de niais.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous mieux et tenez-vous en joie.

XLII

Paris, 19 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que lorsque vous étiez à Biarritz. C'est, pour une personne si active, un très grand malheur ; mais elle le supporte avec courage, et se tire d'affaire même, sans que bien des gens s'aperçoivent de son infirmité. Le comte de las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles.

Que dites-vous des cent mille dollars offerts par le président Johnson? Croyez que ces affreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à vous et à nous, de fiers tracas.

On commence à croire que le Corps législatif ne voudra pas voter le budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens d'exécution qui rendissent la chose possible.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du XVIe siècle qui ne se fie à personne, comme était Benvenuto Cellini qui tournait les coins de rues all' largo.

XLIII

Paris, 23 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland. C'était — car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au passé — c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée, s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille, veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur.

J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine dans un château en Écosse, je ne me rappelle plus chez qui.

A ce propos, dites-moi between you and me et très nettement ce que vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très riche ; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais. Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très prepossessing. Elle ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que moi ; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.

Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par l'Opinion nationale. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion doit-on avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si contraire à celle de l'empereur et de l'Empire?

Adieu, mon cher Panizzi ; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce n'est pas pour les dîners et les assemblées du beau monde que je vais à Londres.

XLIV

Paris, 2 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Je n'ai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une autre posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs, elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j'avais consulté de mon côté, est absolument de votre avis.

Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge sale, et je regrette que la régente n'ait pas donné tout d'abord un coup de caveçon au prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa démission du conseil privé par une lettre qui n'aurait pas été publiée. Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?

Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la majorité? Savez-vous que la réclamation des États-Unis, pour être polie, à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.

Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.

Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les cléricaux, et les rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse. Il ne faut pas croire toutefois que le gouvernement gagne beaucoup à cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que l'influence parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain ; et ses femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver sa noblesse.

Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien. Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a fatigué.

La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Epsom. On ajoute que le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques boxeurs à tant par coup de poing.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.

XLV

Paris, 5 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me manque pour aller vous voir ; mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de décidé.

Il paraît que l'empereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des Arabes. On ne l'attend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des gens qui croient qu'à son retour, le prince Napoléon et lui s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout, plus que personne, paraît le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas impossible vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la plus déplorable politique, et rendrait la publication de la lettre encore plus regrettable. Pourtant je ne crois pas la chose possible en ce moment ; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais sang.

XLVI

Paris, 7 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre apprentissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, à vous suivre en Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou l'Allemagne. Qu'en dites-vous?

Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec la régente, de rebus omnibus et quibusdam aliis ; je l'ai trouvée très résolue. Je souhaite que l'empereur ne le soit pas moins. Beaucoup de gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins. Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la plus ridicule.

La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me paraît peu digne ; mais les Yankees sont décidément la première, la grande nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de la Pologne. Il est plus poli avec les plus grossières gens du monde. Enfin!

Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à Carabanchel pour le mois d'août ; vous voyez qu'il lui faudrait faire diligence pour aller faire des visites à Londres et en Écosse.

XLVII

Paris, 14 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Ici, personne ne croit à l'accident du prince. On veut qu'il ait inventé cette chute pour que l'empereur vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est tombé effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui a écrit une nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première.

Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps. J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont plus aussi arrêtées.

XLVIII

Paris, 23 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-duchesse Marie de Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la personne la plus admirablement belle qui se pût imaginer. Elle a encore un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort aimable et fait beaucoup de frais.

Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf : il est rajeuni de dix ans et est très gai. Il l'était du moins mercredi, bien qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le plus clair de l'entrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison, comme s'il avait l'intention de vivre en philosophe. Prenons la soupe comme elle est.

Votre favori le prince impérial, que vous ne reconnaîtriez plus, tant il est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait son portrait ; lorsque le prince l'a vu pétrir de la terre glaise, il a naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un portrait de son père, qui est atrocement ressemblant ; mais, bien que ce soit gâché comme un bonhomme de mie de pain, l'observation des proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un cheval et qu'il a appris l'escrime à la baïonnette. Mais le plus extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Monnier, que vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez d'un bout de la cour du British Museum à l'autre. Ce ne sont pas seulement ses traits, c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs de profession qui pourraient en faire autant.

L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent mille hommes tués par les chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien d'items, les Arabes aient reçu si admirablement le chef des gens qui ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une vingtaine de Français tout au plus et est restée quarante-huit heures au milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont tiré des coups de fusil aux oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n'a montré la moindre envie de prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêtes impossibles ; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en est très fier et très content. — Il m'a demandé de vos nouvelles.

Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la prostitution. J'avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient objection à la concurrence? Nous avons voté l'ordre du jour.

XLIX

Paris, 26 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise : « Bien coupé ; à présent, il s'agit de coudre. » A vous dire le vrai, je ne croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le répète, il n'y a pas de compliments entre nous ; et vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant : « Vous nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un successeur. » Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.

Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d'un instrument avec lequel on voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement, elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus de calme que nous ne l'espérions, et je crois qu'elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé. Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre ; mais il était d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.

Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement tenté de jeter le livre par la fenêtre. Il y a pourtant des recherches et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance achevée.

La conférence du Journal des Savants m'a jeté une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un article sur l'Histoire de César. Je me trouve avec cette conférence comme vous avec vos Trustees. Ils me prennent par les sentiments et me demandent l'article en question comme un service au journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de me résigner en dimittendo auriculum ut iniquæ montis asellus. Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer ; vous me rendrez un grand service.

M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en Écosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.

Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous en faisons.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.