L
Paris, 3 juillet 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai dîné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un souverain absolu au Museum, que vous imposiez vos volontés de la façon la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous ne le trouviez pas assez beau. Varaigne aussi s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la Poèze.
L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient de faire une brochure très intéressante sur l'Algérie. Il l'a envoyée presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à l'égard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service? Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux.
Il y a ici un marquis de X…, fort lancé dans le grand monde des jeunes gens. Ce monsieur paraît pénétré du principe grammatical : le masculin s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z… une lettre fort touchante : O crudelis Alexi! nihil mea carmina curas ; ou quelque chose de semblable. Z… a montré le billet doux à ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces messieurs sortirent en masse, rossèrent un peu X…, puis le portèrent dans le bassin des Champs-Élysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le comte de M… de porter un cartel à Z… ; M… ne voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent… Je crains que la fin du monde ne soit proche.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous pouvez.
LI
Paris, 9 juillet 1865.
Mon cher Panizzi,
L'empereur part mercredi pour Plombières, et probablement en même temps l'impératrice ira à Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on, l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque l'empereur aura terminé son inspection du camp de Châlons.
Paris commence fort à se dépeupler, il y fait une chaleur tropicale et il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin.
Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle de la stupéfaction produite dans le British Museum par l'annonce de votre retraite, les espérances et les peurs que causent vos successeurs probables. L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et, pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à quelque ouvrage, History of my own Life, — England and the English ; voilà deux ouvrages que je vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets ou un traité De rebus omnibus et quibusdam aliis. La grande difficulté, c'est de passer de l'esclavage à la liberté, et il faut soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux États-Unis.
Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort à discourir là-dessus, je penche à vous approuver, car c'est là que vous avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos âges, on n'aime plus guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot ; elle passera la Manche, je le crois ; mais ce sera tard et lorsque nous n'aurons pas à nous en préoccuper.
Il paraît que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il veut mourir son portefeuille sous le bras, et je crois qu'il y réussira. C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau. J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus regretté.
Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse d'argent et de paix.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour savoir où en est le portrait de l'infant de Portugal.
LII
Paris, 16 juillet 1865.
Mon cher Panizzi,
Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée, vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi pour jeudi.
J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de Montijo, qui va bien. Elle n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme qu'elle n'en a montré.
Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade ; ce qui a mis l'empereur et l'impératrice dans toutes les inquiétudes et les a obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je vous enverrai le bulletin en post-scriptum.
Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route pour y aller, à bord d'un très beau navire de l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, et a congédié toute sa maison. Il n'a pas perdu un centime de ses appointements personnels, et cette économie paraît un peu étrange. Il ne faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités d'ambition.
Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages à notre premier tête-à-tête, c'est-à-dire à bientôt.
P.-S. Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a presque plus de fièvre et commence à demander à manger. Cependant je ne crois pas qu'on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je vous donnerai des nouvelles demain ; ne dites rien de la maladie cependant. La comtesse va toujours très bien.
LIII
Paris, 3 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Jeudi, j'ai passé mon temps au Journal des Savants et à l'Académie. Il paraît que la maladie de Ponsard[8] est un canard, et, si dans vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu attraper madame de Montijo. Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments bien entendu.
[8] Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de recevoir le successeur du défunt. — Mérimée était alors directeur de l'Académie.
Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel : madame de Montebello, le bras cassé ; mademoiselle Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voiture où se trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait été question de l'amputer ; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre diable s'en tirera et en sera quitte pour une quarantaine de jours de repos forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible de dextrine. La princesse Anna a été moins maltraitée que les autres : tout s'est borné à une forte contusion à la joue et à la tempe.
M. de Talleyrand recommandait de n'avoir pas de zèle. Les Neuchatelois en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui les ont menés. Aussi est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, aussi bien que possible.
Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon repas en cinq ou six minutes ; et, puisque nous parlons de manger, je vous dirai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme on fait les oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Balthazar. Au reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur. Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tartare qui a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je l'ai bandé du premier coup.
Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif. Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages ; mais enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre, et il me semble que constitutionnellement parlant, il n'est pas encore député. Mais il lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux quémandeurs.
Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est pas beaucoup plus méchant.
Mon article au Journal des Savants a été voté nemine contradicente. Il paraîtra le 1er octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier la duchesse Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.
Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très contente du peu qu'elle a gagné.
Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent beaucoup à l'opposition. Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot e tutti quanti sont jusqu'au cou dans ce beau projet. Thiers laisse faire sans approuver.
Tous les ministres sont à la campagne. Leurs Majestés aussi. Il n'y a plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne couchera peut-être dans votre lit. Gemuit sub pondere. — Pour moi, jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave.
Adieu, mon cher Panizzi ; je crains de devenir trop poétique ou trop missish, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux solitudes présentes et à nos bonnes soirées passées.
LIV
Paris, 6 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier. L'empereur en a été extrêmement affecté, ainsi que l'impératrice. Ils partent ce soir pour Biarritz. Mademoiselle Bouvet ne va pas trop bien et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello est mieux, mais fort dolente.
A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était celui-ci : il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de confiance et d'amitié de part et d'autre.
L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les dernières élections ont été faites par la réunion des légitimistes, des orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. Il faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède.
Il me paraît qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât des deux côtés le même langage en Italie. Ne pensez-vous pas que, si les électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les mazziniens s'unissent aux papalins, il peut en résulter une Chambre très dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait un traité secret avec l'Autriche, qui garantissait un désarmement réciproque? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours, avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de Montijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article[9]. On me dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu familières, mais nous sommes dans une monarchie démocratique.
[9] Sur la Vie de César, pour le Journal des Savants.
LV
Paris, 10 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied de l'empereur n'est pas mort, comme on me l'avait dit au ministère d'État. Il va mieux et on ne l'amputera pas. Les autres blessés sont aussi bien que possible. La princesse Anna est à Paris. Je suis allé m'inscrire chez elle, et j'ai mis une ligne pour dire la part que vous avez prise à son accident. Ai-je bien fait?
J'ai des compliments à vous faire d'une autre princesse, la princesse Mathilde, chez qui j'ai dîné jeudi.
Ce que vous me dites de lord Palmerston est triste. Mais pourquoi vouloir mourir sur le champ de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne à faire encore une session? Peut-être espère-t-il que sa présence sera un appui pour le parti libéral. Cela me rappelle le poème d'Antar. Lorsque le héros est mort, ses amis l'attachent sur son cheval et effrayent ainsi les ennemis. Je vous remercie de m'avoir rappelé à milady.
Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je ne sais pas encore ce que fera la comtesse de Montijo ; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la reine sera retournée à Zarauz.
Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y regorgent. A chaque instant, des gens vous demandent le chemin du Palais-Royal dans un baragouin germanique ou britannique.
M. de Goltz, le ministre de Prusse, est à Biarritz, brûlant des mêmes ridicules feux. Je ne sais pas trop comment on le reçoit depuis que le neveu de son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, cuisinier de votre reine. Dans d'autres temps, la façon dont la justice se rend en Prusse pourrait amener de drôles de complications.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et buvez frais ; c'est assurément le bonheur suprême par le temps qui court.
LVI
Paris, 12 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la pommette qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en l'air assez haut, au-dessus de sa tête, le colonel suisse qui menait les chevaux. Lorsqu'on l'a ramassée, elle était à genoux, tenant sa tête à deux mains. Puis on l'a emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la chercher ; elle est allée, à pied, trouver l'impératrice et lui a parlé ; mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience ; ce n'est que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé.
Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle Bouvet ; quoi faisant, ils lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui avait arrangée. On craint qu'elle n'ait une légère saillie à l'entrée de deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques jours.
Le frère de la comtesse X…, garçon d'une trentaine d'années, je crois qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une assez jolie femme. Il a pris la précaution de communier, puis il s'est couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite dont il s'est coupé le cou. Salute a noi.
Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils se sont plu l'un à l'autre. Il est toujours dans de très bonnes idées, déplorant les bêtises de ses anciens amis.
Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il paraît certain qu'il y va. Les Alsaciens se considèrent comme tous offensés dans la personne du cuisinier à qui le comte d'Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes, cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si l'empereur disait quelque mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait un grand succès dans le populaire.
J'ai vu hier M. de Sartiges. Il craint que, aussitôt après l'évacuation, les Romains et les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui, tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont l'issue lui paraît un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui paraît générale au XIXe siècle.
On dit que l'élection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre ses trente mille francs, s'il n'était pas nommé.
Le comte X…, mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakespeare aimait le comte de Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai mis aux pieds des princesses, comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et compliments.
LVII
Biarritz, 21 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu tant de choses à faire avant de partir, que je n'ai pu vous écrire un mot avant de me mettre en route. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en Espagne.
Tout le monde se porte bien, excepté l'impératrice, qui souffre toujours un peu de la gorge. Je crains que l'air de la mer ne soit pas très bon pour elle. L'empereur et le prince impérial sont parfaitement bien. Le prince a grandi, sa figure s'est un peu allongée. Il est toujours aussi actif et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé de vos nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, et cent cinquante pourquoi? à l'occasion de votre retraite. J'ai dit que vous étiez devenu philosophe et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait pas de venir faire votre cour quand vous passeriez par la France.
Madame de Labedoyère et madame de Lourmel sont de service avec Varaignes, de Caux, etc. On attend la princesse Anna demain ou après.
Le temps, qui était magnifique au moment de mon arrivée, s'est brouillé cette nuit, et nous avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu hier et occupe votre chambre.
Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé des nouvelles de leur compagnon de voyage à la Rune. Leur fille se marie prochainement à un secrétaire de légation, de six pieds de haut. Le frère de la comtesse ***, à Madrid, allait se marier, et cette perspective, ou les reproches d'une ancienne maîtresse l'ont déterminé à se couper la gorge, après s'être confessé et avoir communié, précaution que vous eussiez peut-être négligée en semblable occasion.
Je pense qu'on est ici pour tout le reste du mois. Puis il y a des projets, Dieu sait lesquels. Peut-être d'aller en mer, les médecins disent qu'un voyage de quelques jours sur l'Océan pourrait faire du bien aux bronches malades. M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. Pour moi, je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre.
Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, et peut-être ira-t-il jusqu'à Cannes et à Nice. Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé que je suis qu'on l'évite très facilement avec quelques précautions fort simples ; mais vous savez que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce que je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la maladie, si tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, aura dit son dernier mot en novembre, et nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins de visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas dépassé Toulon. Après les chaleurs exceptionnelles d'août et de septembre, il n'est pas surprenant que beaucoup de gens aient attrapé la dyssenterie, qui, augmentée par l'imagination et la peur, devient du choléra.
Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que veut dire paladansentum. Il n'y a pas ici de Forcellini. L'empereur dit manteau ; moi, je dis casaque, cuirasse, armure.
LVIII
Biarritz, 3 octobre 1865.
Mon cher Panizzi,
Nous quittons Biarritz, le 7 ou le 8 de ce mois, pour Paris. Leurs Majestés sont en très bonne santé.
La fille d'Émile de Girardin vient de mourir d'une angine couenneuse. L'impératrice lui a envoyé son médecin, malgré le danger, et est même allée voir la malade, un enfant de cinq ans. Girardin paraît avoir été très touché de cette marque d'intérêt, plus généreuse que prudente. J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.
Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais vu d'été comparable à ce dernier mois.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et pensez, avant de passer le Rubicon, à y laisser un pont. La poste du matin va partir, et je ferme ma lettre à la hâte.
LIX
Paris, 13 octobre 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés qui m'ont quitté à la gare d'Ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans. Elles sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer, ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le welcome de ma terre natale.
Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation, mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme comme il faut, plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, quelque chose comme un Humboldt diplomatique.
Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait fort M. de Bismark, et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme, qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et découpé la tête de M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, Leurs Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***. Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour représenter la bosse formée par un corps humain, puis l'impératrice a mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs Majestés se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour que l'empereur et l'impératrice allassent se poster au bout du corridor ; puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment et est venue frapper à la porte de madame de Lourmel, en lui disant d'une voix lamentable : « Il y a un homme dans mon lit! » Malheureusement madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.
Le bon est ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de l'empereur était entré dans la chambre de madame de ***, et, apercevant la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire qu'il y avait un homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion que c'était M. de ***, qui venait pour coucher avec sa femme ; mais cette hypothèse, avait été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu fabriquer le portrait, a empêché qu'on n'allât vérifier l'affaire.
Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour de votre arrivée.
LX
Paris, 17 octobre 1865.
Mon cher Panizzi,
J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que vous vous êtes faite. Elle ne me semble pas grave. Lord Wellington était pensionné de l'Espagne et probablement d'autres pays, et jamais on ne le lui a reproché. Il est fort peu probable qu'une question s'élève de notre vivant dans le Sénat italien qui vous place dans une situation embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et qu'on vous fît un reproche de votre pension, vous auriez une belle réponse à faire en style cicéronien : « Verumenimvero, vous m'avez proscrit, vous m'avez pendu ; l'Angleterre m'a accueilli, m'a récompensé de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc. etc. » Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans Cicéron, n'est pas moins belle :
A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais pour vous au Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent. Vous les importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et c'est là peut-être le point capital, vous pourrez soutenir les mesures sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient et vous pouvez le faire sans vous exterminer.
Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres un peu vite. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise curule que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est de l'argent perdu si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à Londres votre principal établissement et de vivre sénatoriquement à Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difficile à défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous pas votre logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficulté que j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément ce changement d'habitudes.
Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais remarquer que M. d'Azeglio[10] parle de sa retraite et que vous seriez l'homme que le roi d'Italie devrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique et que vous ne manquiez de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à la réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins étonné que vous, parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude. Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses, s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement.
[10] M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.
L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas dans le parlement italien? Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me parlait-il ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? Nescio.
Adieu, mon cher Panizzi ; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles et réfléchir aux commoda et incommoda, en attendant cette réponse qui ne peut tarder.
LXI
Paris, 24 octobre 1865.
Mon cher Panizzi,
La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été unanime dans ses éloges. On a fait, bien entendu, force blunders historiques et autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était morte, etc., etc. ; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part, et, dans tous les partis, on a été respectueux ; c'est un hommage bien rare en France, comme vous savez. L'empereur et l'impératrice ont montré beaucoup de regret en petit comité ; je crois qu'ils ont écrit à milady.
Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il eût fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à regretter) ; mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une intervention active.
Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants. En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de 1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très probablement. Je vous ordonne de la manière la plus instante de vous mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement. Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.
Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? Savez-vous quelque chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés. M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.
Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté par les femmes comme vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps.
LXII
Paris, 2 novembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Votre amie la princesse Anna Murat se marie. Elle épouse le duc de Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. Il a quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de rente et une assez jolie figure ; il est très poli et plus naturel que ne sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est son oncle. Ira-t-il au mariage? Chi lo sà?
Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père ; mais ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas être prises en considération par la politique moderne. Maintenant, quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous me l'expliquerez peut-être.
M. Fould se montre fort content de ses finances. On paraît consentir à toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. Il se loue beaucoup du maître et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances en bon état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse commencent à ennuyer tout le monde.
On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir. — Amen!
Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell. Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me paraît être celle-ci : les fractions qui composaient la majorité, n'ayant plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être battu, et le parti whig est à peu près dissous. S'il garde en portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord Russell. Sic vos, non vobis. Je crois que, s'il avait en ce moment quelque petit accès de goutte qui l'empêchât de siéger pendant quelque temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le portefeuille de premier ministre.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud. Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le choléra finit comme il en a tout l'air.
LXIII
Compiègne, 16 novembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis malade depuis quelques jours, et cependant, au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu me réfugier, je suis ici. Je profite de la chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils invitent.
Nous avons ici l'ambassadeur de Turquie, Saffet-Pacha, qui parle bien français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et hier, pendant le dîner, il lui dit : « Il y a une bien ridicule lettre sur l'Algérie dans le journal. » — Vous savez que tous les journaux ont répété la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon. — Voilà l'impératrice qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit : « Vous connaissez l'auteur de la lettre? — Non ; mais je sais bien que c'est un imbécile! » Tous ceux qui écoulaient, étaient prêts à crever de rire. « Mais c'est de l'empereur! » s'écrie l'impératrice. « Pas du tout, répond l'ambassadeur c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans. » Effectivement, je ne sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que personne n'avait remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.
Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas beaucoup. Tous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour second quelqu'un de plus fort que lui. Vous savez quel ménage faisait Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils encore plus bas percés que les whigs.
Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.
En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M. de Müllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.
On dit le roi des Belges à toute extrémité.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. Vous devriez prendre un chat pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un?
LXIV
Paris, 22 novembre 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très bonne santé, ainsi que le prince impérial. On a passé le temps assez gravement sans charades ni facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne chinoise dont M. Leverrier, l'astronome, était le montreur. Il nous a fait voir des photographies de la lune et des planètes comme on montre à la foire les sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, qui, probablement, s'attendait à voir Caragueuz ou quelque spectacle aussi anacréontique, a presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait pas un mot de tout ce qu'on venait de lui dire du soleil.
Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction de l'armée ; mais la mesure est approuvée par la masse du public. Je vois par les journaux anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté du détroit. M. Fould semble au mieux avec l'empereur, et, pour le moment, on ne pense qu'à réduire le budget. Si on peut se débarrasser de l'affaire du Mexique, tout ira comme sur des roulettes.
On dit que la situation de la Jamaïque est grave, et que celle de l'Irlande ne s'améliore pas. Le fénianisme ressemble fort à notre Marianne, moins dangereux, je crois, à cause du bon sens d'outre-Manche, qui sait mettre de côté la sensiblerie lorsqu'il s'agit de répression. Jamais nous ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque en ce moment.
On vient me chercher et je n'ai que le temps de vous dire adieu. Dimanche soir, je serai à Cannes.