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Lettres à M. Panizzi, tome II cover

Lettres à M. Panizzi, tome II

Chapter 76: LXXV
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About This Book

A collection of personal letters from Mérimée to a close correspondent presents informal reflections on mid-19th-century politics, diplomatic disputes, and literary circles. He reports on contemporary crises and foreign affairs—discussing diplomatic maneuvers, national tensions, and parliamentary conflicts—often relaying newspaper accounts and personal opinions. Travel anecdotes, social remarks, and observations on art and culture punctuate the correspondence, lending conversational wit and critical judgment. Overall the letters offer a candid, quotidian view of the author’s networks, daily routines, and responses to public events, blending private confidences with commentary on the wider political and cultural landscape.

LXV

Cannes, 2 décembre 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, très doux et presque trop chaud ; mais, depuis trois jours, nous avons des orages. Hier, il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la nuit noire. C'est le signe du changement de saison et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire de l'arrivée du beau temps, sec, avec des jours chauds et des soirées fraîches, temps très sain et qui permet de passer toute la journée en plein air. Édouard Fould arrive vers le 15 de ce mois avec Arago (Alfred). Nous attendons encore la reine Emma, dont la poitrine cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. Jusqu'à présent, il n'y a pas grand monde à Cannes, peu ou point de Français. La plupart des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais venu ici et il a complètement disparu de Nice.

Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la princesse Clotilde. Ils vont à Paris ; je ne sais pas s'ils iront à Compiègne pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la commission de l'exposition universelle. Le fait est que, depuis sa démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer beaucoup.

Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui tombent comme des tuiles sur le nouveau cabinet : les réclamations américaines, le Chili et les fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux Anglais ce que c'est que la république rouge, plus sérieuse malheureusement chez nous qu'en Irlande.

Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis. J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en commençant cette lettre. Signe de vieillesse.

LXVI

Cannes, 18 décembre 1865.

Mon cher Panizzi,

Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus de citron, ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.

On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de mépris, et, au ton où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un dénouement ne peut avoir lieu qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, la seule chance de salut pour la reine ; O'Donnell est homme à réprimer une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur de la Jamaïque. Cela donnerait quelques années d'existence de plus au trône de Sa Majesté Catholique.

Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la Vénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter l'évacuation.

J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes énormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même les gens qu'il ne fallait pas ; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable politique, malheureusement impratiquée et peut-être impraticable dans ce pays-ci.

Adieu, mon cher Panizzi ; hâtez-vous de me donner de vos nouvelles. Je les attends avec grande impatience.

LXVII

Cannes, 27 décembre 1865.

Mon cher Panizzi,

La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio lui a répondu en souriant : « Je vois bien que tu es une vieille bête, comme je t'ai toujours connu ; tu ne vois donc pas que je vais mourir dans quelques heures? » Il a dit à Villemot : « Tu as peur de la mort ; je t'assure que ce n'est pas grand'chose ; regarde-moi faire. » Lorsqu'il a eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a soulevé la tête : « Je suis prêt, a-t-il répondu. » Il est mort une heure après. Il a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas d'église. Il y avait grande foule à son enterrement et de tous les partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a pas de discernement. Salute à noi, comme on dit en Corse.

Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de vingt jours que nous n'avons vu un nuage ; de neuf heures à quatre, il fait aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux, que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de la moutarde.

Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le bon sens est plus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'est l'indifférence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont décidées, et où il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de cette apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais et les indifférents dans les ornières et les précipices.

On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée. Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M. Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du maître. Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me semble content de la situation financière, et je crois qu'il a obtenu tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu pris qu'il n'espérait.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une bonne année. Ces dames me chargent de toutes leurs amitiés.

LXVIII

Cannes, 7 janvier 1866.

Mon cher Panizzi,

Avez-vous vu le grand incendie de Saint-Katharina's docks de votre observatoire? Je me rappelle toutes les vanteries du capitaine Shaw au sujet de ses machines à vapeur, et je vois qu'il a fallu deux jours pour venir à bout de ce feu-là! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments de n'y avoir pas été asphyxié. Je vois, dans les journaux, qu'il a failli y laisser le moule du pourpoint.

Je suis très en peine des affaires d'Espagne. On fait à O'Donnell précisément ce qu'il a fait. Toute la question est de savoir si l'armée ou la majorité de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse de la négative, tenez pour assuré qu'il y aura de l'autre côté des Pyrénées, ou une république ou quelque anarchie d'à peu près même farine, dont le voisinage ne nous sera nullement bon. Si Prim est pincé et fusillé, comme il le mérite, cela donnera quelques années de plus à l'innocente Isabelle.

Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent de tous leurs compliments et souhaits pour vous. Nous avons un temps magnifique, et un soleil comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.

LXIX

Cannes, 24 janvier 1866.

Mon cher Panizzi,

Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un argument ; car on ne pourrait pas dire que le nouveau système (dont vous ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec l'honneur de l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les indispose contre les meilleures mesures. Votre finale serait admirable et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements. Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet, succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous conseille de bien considérer, quid valeant humeri, quid ferre recusent, et de ne pas vous échiner par dévouement.

Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités.

Voilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des jurys assez courageux pour condamner nos fénians. D'un autre côté, quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui semblera bon ; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet, qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile d'encourager les velléités littéraires.

J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est très changé et ressemble à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai lunché chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il mange, je crois qu'il vivra encore longtemps.

Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me rappeler à son souvenir.

Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs compliments.

LXX

Cannes, 2 février 1866.

Mon cher Panizzi,

Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore arrivé à ce point sublime de philosophie pratique et que vous faites des plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez les faire plus clairement. Tous me dites que vous voulez aller à Kissingen et vous ajoutez : I mean to go to Italy from the beginning to the end of that month. Cette phrase manque de netteté. De quel mois s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et en Italie, phénomène qui n'appartient qu'à M. de l'Être. Prenez garde de vous faire une mauvaise affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de votre voyage coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte.

Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la république, c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles, verba prætereaque nihil.

On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec les États-Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la réduction de l'armée.

Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous déplorent que M. Gladstone se soit attaché au cou cette pierre d'un Reform Bill, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que, si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on va présenter.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé. Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois.

LXXI

Cannes, 13 février 1866.

Mon cher Panizzi,

Je vois par le Times, que je lis très assidûment, qu'il est fort question d'une réorganisation du British Museum. Je crains qu'on ne s'y prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord est-il possible de supprimer les trustees? Pourrait-on remercier les représentants des donateurs du British Museum et se passer de leur surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs auteurs? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire, n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent, qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les trustees puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas toujours meilleurs qu'un ministre très occupé et pris, pour les besoins de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai essayé, mais en vain, d'introduire des trustees dans la réorganisation de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre, attendez-vous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de monsieur tel ou tel.

Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, je crois, des sentiments allemands ; mais qu'importe chez une reine constitutionnelle aussi bien gardée que la vôtre?

Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse de Montijo ; mais je sais qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome!

Je ne pense pas encore à retourner à Paris. D'abord j'ai trouvé le moyen de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous, et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne revenir que pour l'affaire des serinettes[11], dont je suis rapporteur, et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, ce ne sera pas avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma tente.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne travaillez pas trop. Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis.

LXXII

Cannes, 22 février 1866.

Mon cher Panizzi,

Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des communes, où s'est décidée la suspension de l'habeas corpus. Je n'ai pas été très content du discours de M. de Gladstone, ni de la discussion en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant tout le monde a l'air d'être bien convaincu du danger. Si j'avais été lord O'Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on « the O'Donoghue » et non « monsieur »?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G. Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui possédaient quatre sabres et un revolver, etc. Mais c'est la beauté du régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction, et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les initiés pratiquent, je ne sais trop pourquoi.

Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du gouvernement de France. Nous avons nos fénians cent fois plus dangereux et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces gens-là les libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner d'abord le bon sens et l'expérience qui les rendent praticables.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre vertueusement, puisque cela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que l'année dernière.

LXXIII

Cannes, 2 mars 1866.

Mon cher Panizzi,

Je viens de lire, dans le Times qui nous est arrivé hier, que lord Russell avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire un cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la réputation qu'il faut, je ne dis pas le talent, pour porter une si lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette nouvelle, que le Times donne comme positive.

Thiers me paraît avoir fait un fiasco l'autre jour au Corps législatif. J'admire la rare impudence d'un homme qui a été ministre de l'intérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribune que le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste, il me semble qu'il sera bientôt temps de lui dire : Solve, senescentem, et, s'il continue à prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges, il finira par quelque grosse catastrophe peu agréable pour son amour-propre.

Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours ; mais le temps, qui avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est très pénible pour nous autres ciceroni. Nous sommes comme des maîtres de maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour le remplacer.

Nous sommes invités à assister à des private theatricals chez mistress Brougham, la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons. Milord ressemble au ghost de Guy Fawkes, avec son grand chapeau blanc et son incroyable cravate.

Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse, qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous rendrai compte candidement du mérité de ce liquide qui pourrait varier, en blanc, le vin des Riceys et vous aider à poursuivre votre régime de tempérance.

Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois, pour entrer par une porte ouverte à deux battants.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé et prospérité.

LXXIV

Cannes, 16 mars 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins avec lui. Nous avons mangé des non-nats (pisces non-nati), qui sont absolument aussi bons que le white bait, et des pois verts frais. J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays où se mangent ces sortes de choses, et où l'on porte des parapluies blancs pour se préserver du soleil.

Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau Reform Bill. Il me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans doute.

Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse au Corps législatif. Thiers a fait un fiasco éclatant. Il est comme les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vite qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une tartine sur l'agriculture?

Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs :

Ut nunquam indicant animum cantare rogati.

Elle va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de malades ; dans ce pays-ci, tout le monde se porte bien.

Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il paraît qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher.

LXXV

Cannes, 2 avril 1866.

Mon cher Panizzi,

Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur de vous troubler dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris à la fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.

Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en lisant les journaux ; et je parle ici des gens que je suis habitué à considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été accordées à la nature humaine. Cette affaire du Reform Bill chez vous me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M. Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je ne crois pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive à cette épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la furia francese, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez croire que le ministère se trouvera en minorité ; mais on dit qu'il fera une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du Times, qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme premier probable, et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de coalition, c'est-à-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez. Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on ne lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.

Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment, et que, avant de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore. Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait possible que l'Autriche vendît la Vénétie pas trop cher, assurément meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous, j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui frappera le plus fort.

Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers ; comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

LXXVI

Paris, 15 avril 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai lu dans le Times les discours des principaux orateurs dans la discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M. Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de lord Stanley me semble au contraire, très habile et tout à fait Statesmanlike. Voilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations toutes personnelles.

Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma bourse ; mais le grand inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu en louer un étage et me constituer maître d'hôtel, métier qui ne me plaît guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu nous loger, ces dames et vous compris, fort à l'aise ; mais que faire du reste? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps comme celui-ci?

Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense le maître, ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a guerre ; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.

J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre. J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, devenu peut-être trop raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles toutes les deux.

Avez-vous jamais lu un livre intitulé Baber's Memoirs, traduit du turc par Erskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais bien l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux XVe et XVIe siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien, et soignez-vous.

LXXVII

Paris, 26 avril 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs. Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque dessein édifiant.

Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les mauvais principes triomphaient.

Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les maisons de campagne aux environs, occupées militairement ; tout, d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paix en Allemagne, comme on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses. Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle se tînt tranquille.

Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant l'air de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir : à savoir, que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une concession. Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et des arts ; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi. Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans le Moniteur et me direz si je n'ai pas été trop bête.

Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté d'un genre olympique.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et recommandez-vous à votre saint patron.

LXXVIII

Paris, le 4 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours d'opposition, il est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de plus antipatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont qu'un ennemi, et que cet ennemi est l'empereur. La Chambre, qui aime les soli exécutés par un grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture.

Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de Metternich, qu'il n'avait absolument aucun engagement avec personne, et qu'il n'avait qu'un même conseil à donner à tout le monde : la paix. Je ne crois pas beaucoup à la promesse de l'Italie de ne pas attaquer ; car il y a telle circonstance qui peut arriver, où une attaque n'est qu'une défense ; mais je crains que les Allemands ne combattent que de gueule et que l'Italie n'ait à porter l'effort de la bataille.

Notre affaire des « serinettes » n'est pas encore venue. Je crois que la discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ayant raison.

On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan : on dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de ***, très grande et très belle personne. Elle a dîné, il y a eu lundi huit jours, chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle, mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez pas cet axiome, vous avez tort.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas pour vos ministres.

LXXIX

Paris, 9 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m'a écouté et je n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron : Quum plurima præclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis corrupta et depravata sunt. Mais le Sénat était si ennuyé de cette discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le monde, au fond, trouvait la loi détestable ; mais on ne voulait pas donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner.

Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un concert. Je suis convaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir ; par exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusque-là, je ne crois pas à une guerre de notre côté.

Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour des condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille ; mais il lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.

Le second volume de la Vie de César n'a pas paru encore. On dit qu'il paraîtra le 12. Avant-hier, l'empereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas que votre second volume ne vous soit envoyé. S'il y avait quelque retard, je ne manquerais pas de réclamer.

L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir ; elle était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à toutes les dames.

Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.

LXXX

Paris, 13 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

Toujours même obscurité dans la politique. M. de Goltz disait hier, à un de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont eu pour effet de calmer un peu les Allemands. Je vous ai dit l'autre jour ce que j'en pensais : mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagner à la guerre? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois pas ce que nous pourrions demander, sinon des révisions de frontières sans importance. D'un autre côté, il est évident que notre intérêt n'est pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre, sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier même avec le diable pour rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous n'avons que des coups à attraper.

Je ne comprends pas grand'chose au second bill de réforme. Il me semble seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le résultat sera de diminuer la qualité des membres du Parlement, laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu'on se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un des beaux côtés de l'Angleterre, que cette initiation des jeunes aristocrates à la vie politique dès leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, Pitt et lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'État. Vous aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure à beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des États-Unis.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et tenez-vous en joie, autant que le temps et les circonstances le comportent.