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Lettres à Madame Viardot

Chapter 13: X
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About This Book

A long correspondence collects intimate letters exchanged between a celebrated singer and a close literary friend, spanning many years of travel, work, and daily life. The letters mix personal confidences and practical arrangements with sustained discussions of music, theatre, and literature, while recounting visits, hospitality, and efforts to help family and acquaintances. The writer’s impressions of artistic circles, mutual acquaintances, and evolving aesthetic views recur throughout, producing a journal-like record of creative sympathy and friendship. Selections emphasize passages of public interest, offering a private, conversational portrait of two interlinked artistic lives.

VIII

Paris, 17/5 janvier 1848.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! Madame, quelle bonne chose que les longues lettres! comme celle que vous venez d'écrire à «bonne maman», par exemple! Avec quel plaisir on en commence la lecture! C'est comme si l'on entrait en été dans une longue allée bien verte et bien fraîche. Ah! se dit-on, il fait bon ici; et on marche à petits pas, on écoute babiller les oiseaux. Vous babillez bien mieux qu'eux, Madame; continuez ainsi, s'il vous plaît; sachez que vous ne trouverez jamais de lecteurs plus attentifs et plus gourmands.—Vous imaginez-vous, Madame, votre mère au coin de son feu, me faisant lire à haute voix votre lettre qu'elle a eu déjà presque le temps d'apprendre par cœur? C'est alors que sa figure est bonne à peindre!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous ai-je dit dans ma dernière lettre que j'ai assisté à un concert du Conservatoire? On n'y a donné que Mendelssohn. La Symphonie en la m'a beaucoup plu. C'est élégant, fort, élevé. L'exécution a été monstrueusement parfaite; il est impossible d'imaginer quelque chose de plus étonnant. . . . . . . . . . . . . . . .

Aujourd'hui, mardi, vous allez probablement chanter Roméo, et au moment où j'écris (il est onze heures et demie), vous devez être dans une jolie petite agitation. Je fais les vœux les plus sincères pour votre réussite. Il me semble qu'elle sera complète. Pourquoi ne puis-je être à Berlin aujourd'hui? Ah! pourquoi? pourquoi?

Ah çà! mais décidément, depuis quelque temps, je ne vous donne plus aucune nouvelle de Paris. Il est vrai que je me tiens coi dans mon trou. Voyons, cependant.

J'ai été l'un de ces jours au Jardin d'Hiver, qui est en effet une admirable chose.—Figurez-vous un espace immense, rempli de fleurs, d'arbres, de statues, et recouvert à une hauteur prodigieuse par un immense dais en verre, soutenu par une foule de colonnes en fer de fonte, fines et sveltes; au fond, un superbe jet d'eau. Le seul drawback ou désagrément que j'y ai éprouvé a été une odeur de dalle mouillée, odeur chaude et légèrement nauséabonde. On dit aussi que la pluie y pénètre trop facilement. Mais j'imagine qu'un beau bal au Jardin d'Hiver doit être un spectacle éblouissant.

Votre mari vous a certainement parlé du nouveau roman de Mme Sand, que le Journal des Débats publie dans son feuilleton: François le Champi. C'est fait dans la meilleure manière: simple, vrai, poignant. Elle y entremêle peut-être un peu trop d'expressions de paysan; ça donne de temps en temps un air affecté à son récit. L'art n'est pas un daguerréotype, et un aussi grand maître que Mme Sand pourrait se passer de ces caprices d'artiste un peu blasé. Mais on voit clairement qu'elle en a eu jusque par-dessus la tête des socialistes, des communistes, de Pierre Leroux et autres philosophes; qu'elle en est excédée et qu'elle se plonge avec délices dans la fontaine de Jouvence de l'art naïf et terre à terre. Il y a entre autres, tout au commencement de la préface, une description en quelques lignes d'une journée d'automne... C'est merveilleux. Cette femme a le talent de rendre les impressions les plus subtiles, les plus fugitives, d'une manière ferme, claire et compréhensible; elle sait dessiner jusqu'aux parfums, jusqu'aux moindres bruits... Je m'exprime mal; mais vous me comprenez. La description dont je vous parle m'a fait penser au chemin bordé de peupliers qui conduit au Jarriel, le long du parc; je revois les feuilles dorées sur le ciel d'un bleu pâle, les fruits rouges de l'églantier dans les haies, le troupeau de moutons, le berger avec ses chiens et une foule d'autres choses!...

Paris a été mis en émoi pendant quelques jours par le discours fanatique et contre-révolutionnaire de M. de Montalembert; la vieille pairie a applaudi avec rage aux invectives que l'orateur adressait à la Convention. Encore un symptôme—et des plus graves—de l'état des esprits. Le monde est en travail d'enfantement... Il y a beaucoup de gens intéressés à le faire avorter. Nous verrons.

A propos d'enfantement: la petite chienne de Mlle Jenny est morte en couche; pauvre petite bête! elle a dû beaucoup souffrir. Ce décès a fait contremander un vendredi.

Vous avez donc de la neige et des traîneaux; nous n'avons que de la boue et de la pluie. Je vois d'ici le bon Hermann Müller-Strübing[28] entrer chez vous, une branche de lilas à la main. Donnez donc à madame votre mère une petite description de votre appartement; cela aidera beaucoup l'imagination de vos amis, qui, je vous le promets, prend bien souvent son vol du côté de Berlin.

Eh bien! et Mme Lange, continue-t-elle à vous plaire? Donnez-nous-en des nouvelles.

Et les dames Kaminski[29]?

Je travaille beaucoup et avec assez de fruit.

J'ai déjà lu presque tout le Gil Blas en espagnol, je traduis Manon Lescaut et je suis entré en correspondance avec un autre élève de mon maître[30], correspondance anonyme et n'ayant d'autre but que celui de nous perfectionner dans l'étude de la «magnifica lengua castellana». Mais voyez quelle chance! dans une lettre, je me suis un peu égayé (je ne sais plus à quel propos) sur le compte du gouvernement autrichien, et il se trouve que mon correspondant est un juif de Vienne fort patriote. Du reste, mon maître m'assure que c'est un bon garçon et qu'il ne l'a pas pris eu mauvaise part.

En même temps, je travaille à une comédie[31] destinée à un acteur de Moscou. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. (N. B. Vous voyez aussi que j'utilise les marges.)

Sur ce, je vous salue tous bien amicalement; l'un de ces quatre matins, je répondrai à l'aimable lettre du señor don Louis.

Portez-vous bien.

Votre dévoué
IVAN. TOURGUENEFF.

IX

Paris, samedi 29 avril 1848.

Guten Morgen und tausend Dank, theuerste Madame.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

...Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps brumeux, maussade, pleurnicheur et maladif, froidiuscule, pour ne pas dire froid—very gentlemanlike, c'est-à-dire atroce! J'attendrai un soleil plus propice pour aller à Fontainebleau; jusqu'à présent, nous n'avons eu qu'un genuine english tun, warranted to produce a gentle and confortable heat. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de Delacroix qui m'ait véritablement plu? Un lion qui dévore une brebis dans une forêt. Le lion est fauve, hérissé, superbe; il s'est bien commodément couché, il mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit; et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et lumineux à la fois, qui est particulier à Delacroix! Il y a aussi deux autres tableaux de lui: la Mort de Valentin (dans Faust) et la Mort du Christ, deux abominables croûtes—si j'ose m'exprimer ainsi! Du reste... rien; quelle triste Exposition pour inaugurer la République!

Le soir, j'ai été voir les Cinq Sens, ballet. C'est inimaginablement absurde. Il y a, entre autres, une scène de magnétisme (Grisi magnétise M. Petitpa pour lui faire naître le sens du goût) qui est quelque chose de colossal en fait de stupidité! Il y avait beaucoup de monde, on a beaucoup applaudi. Grisi a fort bien dansé, en effet. Mais c'est ennuyeux, un ballet—des jambes, des jambes et puis des jambes,... c'est monotone.

Avant le ballet, on a donné le deuxième acte de Lucie avec Poultier!!... Partheaux!!!... et une demoiselle Rabi, ou Riba, ou Ribi ou Raba—enfin un nom parfaitement anonyme. Cette demoiselle anonyme avait une peur atroce, mais sa voix est fort mauvaise; il est vrai de dire qu'elle est laide, ce qui ne l'empêche pas d'être vieille. . . . . . . .

Dimanche 30 avril.

Bonjour, Madame. Quand on met le matin le nez à la fenêtre... tiens, c'est un vers! Eh bien, puisqu'il est venu tout seul, il faut lui faire la politesse de lui donner un compagnon...

«Peut-être on ne voit rien—quelque chose peut-être!»

C'est du Hugo tout pur. Mais je voulais dire autre chose,—je voulais dire que quand (oh! la maudite plume!) on met le matin le nez à la fenêtre et qu'on respire l'air du printemps,—on ne peut s'empêcher de désirer être heureux. La vie—cette petite étincelle rougeâtre dans l'océan sombre et muet de l'Éternité!—ce seul moment qui vous appartient, etc., etc., etc., c'est bien commun, et cependant c'est vrai. (Demain je m'achèterai d'autres plumes; celles-ci sont détestables et me gâtent le plaisir que j'ai de vous écrire.) Voyons cependant.—(Ah! grâce à Dieu, en voilà une qui est passable!) Qu'ai-je fait hier, samedi? J'ai lu un livre dont j'avais souvent parlé avec beaucoup d'éloges, sans le connaître, je le confesse. Les Provinciales de Pascal. C'est admirable de tous points. Bon sens, éloquence, verve comique, tout y est. Et cependant, c'est l'ouvrage d'un esclave, d'un esclave du catholicisme,—«les chérubins, ces glorieux composés de tête et de plume», «ces illustres faces volantes, qui sont toujours rouges et brûlantes», du jésuite Le Moine, m'ont fait rire aux éclats.

Puis, je suis allé voir l'exposition des figures représentant la République, ou plutôt de sept cents esquisses représentant cette figure, et j'en suis revenu indigné, comme tout le monde. C'est une abomination inimaginable! Quel concours! Où es-tu, jury?

Puis j'ai passé ma soirée chez T..., dont je vous ai déjà parlé. Nous y avons mené une conversation plus ou moins intéressante, mais fort pénible. Connaissez-vous de ces maisons où il est impossible de causer à esprit couché, où la conversation devient une série de problèmes qu'on résout à la sueur de son intellect, où les maîtres de la maison ne se doutent pas que souvent la plus délicate des attentions est de ne pas faire attention à ses convives, où il y a de la glu à chaque parole? Quel supplice! C'est un relais de poste qu'une pareille conversation, et c'est vous qui faites le cheval.

Puis, en me couchant, j'ai lu le Voyage autour de ma chambre du comte de Maistre, autre chose que je ne connaissais pas; mais ce voyage m'a fort peu plu; c'est une imitation de Sterne,—faite par un homme de beaucoup d'esprit,—et j'ai remarqué qu'en fait d'imitation, les plus spirituelles sont précisément les plus détestables, quand elles se prennent au sérieux. Un sot copie servilement; un homme d'esprit sans talent imite prétentieusement et avec effort, avec le pire de tous les efforts, avec celui de vouloir être original. Une pensée captive qui se débat, triste spectacle!

Les imitateurs de Sterne me sont surtout en horreur,—des égoïstes remplis de sensibilité, qui se mijotent, se lèchent et se plaisent, tout en se donnant des airs de simplicité et de bonhomie. (Topffer est un peu dans ce genre.)

L'expédition de mon ami Herwegh[32] a fait un fiasco complet, on a fait un massacre atroce de ces pauvres diables d'ouvriers allemands; le chef en second, Bornstedt, a été tué; pour Herwegh, on le dit de retour à Strasbourg avec sa femme. S'il vient ici, je lui conseillerai de relire le Roi Lear, surtout la scène entre le roi, Edgar et le fou, dans la forêt. Pauvre diable! il aurait dû ne pas commencer l'affaire ou se faire tuer comme l'autre...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Votre mari revient-il à Paris? M. Bastide se trouve sur la liste des élus.

Mme Sitchès m'a donné de vos nouvelles. J'espère, Madame, que vous aurez la bonté de m'écrire bientôt.

A demain...

Lundi 1er mai, 11 h. du soir.

J'ai profité du beau temps qu'il a fait aujourd'hui pour aller à Ville-d'Avray, petit village au delà de Saint-Cloud. Je crois que j'y louerai une chambre. J'ai passé plus de quatre heures dans les bois—triste, ému, attentif, absorbant et absorbé. L'impression que la nature fait sur l'homme seul est étrange... Il y a dans cette impression un fonds d'amertume fraîche comme dans toutes les odeurs des champs, un peu de mélancolie sereine comme dans les chants des oiseaux. Vous comprenez ce que je veux dire, vous me comprenez bien mieux que je ne me comprends moi-même. Je ne puis voir sans émotion une branche couverte de feuilles jeunes et verdoyantes se dessiner nettement sur le ciel bleu—pourquoi? Oui, pourquoi? Est-ce à raison du contraste entre ce petit brin vivant, qui flotte au gré du moindre souffle, que je puis briser, qui doit mourir, mais qu'une sève généreuse anime et colore, et cette immensité éternelle et vide, ce ciel qui n'est bleu et rayonnant que grâce à la terre? (Car hors de notre atmosphère il fait un froid de 70 degrés et fort peu clair. La lumière se centuple au contact de la terre.) Ah! je ne puis pas souffrir le ciel,—mais la vie, la réalité, ses caprices, ses hasards, ses habitudes, sa beauté fugitive... j'adore tout cela. Je suis attaché à la glèbe, moi. Je préférerais contempler les mouvements précipités de la patte humide d'un canard, qui se gratte le derrière de la tête au bord d'une mare, ou les gouttes d'eau longues et étincelantes tombant lentement du museau d'une vache immobile qui vient de boire dans un étang, où elle est entrée jusqu'au genou—à tout ce que les chérubins (ces illustres faces volantes) peuvent apercevoir dans les cieux...

Mardi 2 mai, 9 h. 1/2 du matin.

Je me trouvais hier soir dans une disposition d'esprit philosophicopanthéistique. Voyons autre chose aujourd'hui. Je veux parler de vous, ce qui prouve... que j'ai bien plus d'esprit aujourd'hui.

Vous débutez dans les Huguenots; c'est très bien. Mais il ne faut pas qu'on ne vous fasse faire que des rôles dramatiques. Si vous chantiez la Somnambula?... C'est le meilleur rôle de Mlle Lind; elle y débute—eh bien, après? Je crois pouvoir répondre d'un grand succès. Vous irez l'entendre après-demain; vous m'écrirez, n'est-ce pas, l'impression qu'elle vous aura faite? Dans tous les cas, ne vous laissez pas enfermer dans la spécialité des rôles dramatiques. Les journaux disent que c'est le 6, samedi, que vous débutez, est-ce vrai? Il y aura quelqu'un ce soir-là à Paris qui sera... je ne dis pas inquiet, mais enfin... qui ne sera pas dans son assiette ordinaire. Quelle drôle d'expression, être dans son assiette, comme un mets! Et qui nous mange? les dieux? et si l'on dit de quelqu'un qu'il est inquiet, qu'il n'est pas dans son assiette ordinaire; cette inquiétude provient peut-être de la possibilité d'être mangé par un autre Dieu que le sien. Je dis des bêtises. Les hommes nous broutent, et Dieu nous mange!!!

J'ai été avant-hier soir voir Frédérick Lemaître dans Robert Macaire. La pièce est mal faite et ignoble, mais Frédérick est l'acteur le plus puissant que je connaisse. Il en est effrayant. Robert Macaire, c'est encore un Prométhée, mais le plus monstrueux de tous. Quelle insolence, quelle audace effrontée, quel aplomb cynique, quel défi à tout et quel mépris de tout! Le public est parfait de tenue: calme, froid et digne. Ma parole d'honneur, le dernier gamin jouit du talent de Frédérick en artiste, et trouve le rôle dégoûtant. Mais aussi quelle vérité accablante, quelle verve!... Mais, voyez-vous, le sens moral et le sens du beau sont deux bosses qui n'ont rien à faire l'une avec l'autre. Heureux qui les possède toute deux.

Il fait un temps magnifique aujourd'hui. Je vais sortir dans une heure pour ne rentrer que fort tard dans la journée. Il faut que je me trouve une petite chambre hors Paris. Ce qui m'a empêché de me décider pour Ville-d'Avray, c'est qu'il faut traverser la Seine (pour y aller) sur un pont de bateaux et à pied,—les mariniers ayant profité de la Révolution de Février pour détruire le pont du chemin de fer—et cela prend beaucoup de temps.

Je tâcherai de me faufiler dans les tribunes de l'Assemblée nationale le jour de l'ouverture. Si j'y réussis, je vous promets la description la plus fidèle. De votre côté, Madame, quand vous serez bien casée, vous me décrirez votre maison et votre salon. Faites cela, s'il vous plaît, pojalouïsta[33].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et maintenant, Madame, permettez-moi de vous serrer la main.

Mille amitiés à Mme Garcia, à votre mari, Mlle Antonia et Louise. Leben Sie wohl.

Ihr ergebener Freund.
IV. TOURGUENEFF.

X

Relation exacte de ce que j'ai vu dans la journée de lundi 15 mai (1848).

Je sortis de chez moi à midi.—La physionomie des boulevards ne présentait rien d'extraordinaire; cependant, sur la place de la Madeleine se trouvaient déjà deux à trois cents ouvriers avec des bannières.

La chaleur était étouffante. On parlait avec animation dans les groupes. Bientôt, je vis un vieillard d'une soixantaine d'années grimper sur une chaise, dans l'angle gauche de la place, et prononcer un discours en faveur de la Pologne. Je m'approchai; ce qu'il disait était fort violent et fort plat; cependant, on l'applaudit beaucoup. J'entendis dire près de moi que c'était l'abbé Chatel.

Quelques instants plus tard, je vis arriver de la place de la Concorde le général Courtois monté sur son cheval blanc (à la La Fayette); il s'avança dans la direction des boulevards en saluant la foule et se prit tout à coup à parler avec véhémence et force gestes; je ne pus entendre ce qu'il dit. Il retourna ensuite par où il était venu.

Bientôt parut la procession; elle marchait sur seize hommes de front, drapeaux en tête; une trentaine d'officiers de la garde nationale de tous grades escortaient la pétition. Un homme à longue barbe (que je sus plus tard être Huber) s'avançait en cabriolet.

Je vis la procession se dérouler lentement devant moi (je m'étais placé sur les marches de la Madeleine) et se diriger vers l'Assemblée nationale... Je ne cessai de la suivre du regard. La tête de la colonne s'arrêta un instant devant le pont de la Concorde, puis arriva jusqu'à la grille. De temps à autre, un grand cri s'élevait: Vive la Pologne! cri bien plus lugubre à entendre que celui de: Vive la République! l'o remplaçant l'i.

Bientôt on put voir des gens en blouse monter précipitamment les marches du palais de l'Assemblée; on dit autour de moi que c'étaient les délégués qu'on faisait introduire. Cependant, je me rappelai, que, peu de jours auparavant, l'Assemblée avait décrété ne pas recevoir les pétitionnaires à la barre, comme le faisait la Convention; et quoique parfaitement édifié sur la faiblesse et l'irrésolution de nos nouveaux législateurs, je trouvai cela un peu extraordinaire.

Je descendis de mon perchoir et marchai le long de la procession, qui s'était arrêtée jusqu'à la grille de la Chambre. Toute la place de la Concorde était encombrée de monde. J'entendis dire autour de moi que l'Assemblée recevait en ce moment les délégués, et que toute la procession allait défiler devant elle. Sur les marches du péristyle se tenaient une centaine de gardes mobiles, sans baïonnettes au bout des fusils.

Écrasé par la chaleur, j'entrai un moment aux Champs-Élysées; puis je revins à la maison, avec l'intention de prendre Herwegh. Ne l'ayant pas trouvé, je retournai sur la place de la Concorde; il pouvait être trois heures. Il y avait toujours un monde fou sur la place; mais la procession avait disparu; on en voyait seulement la queue et les dernières bannières de l'autre côté du pont. J'avais à peine dépassé l'obélisque que je vis venir en courant un homme sans chapeau, en habit noir, l'angoisse sur la figure, qui criait aux personnes qu'il rencontrait: «Mes amis, mes amis, l'Assemblée est envahie, venez à notre secours; je suis un représentant du peuple!»

Je m'avançai aussi vite que je pus jusqu'au pont, que je trouvai barré par un détachement de gardes mobiles. Une confusion incroyable se répandit tout à coup dans la foule. Beaucoup s'en allaient; les uns affirmaient que l'Assemblée était dissoute, d'autres le niaient; enfin, un brouhaha inimaginable.

Et cependant les dehors de l'Assemblée ne présentaient rien d'extraordinaire; les gardes la gardaient, comme si rien ne s'était passé. Un instant, nous entendîmes battre le rappel, puis tout se tut. (Nous sûmes plus tard que c'était le président lui-même qui avait ordonné de cesser de battre le rappel, par prudence, ou par lâcheté.)

Deux grandes heures se passèrent ainsi! Personne ne savait rien de positif, mais l'insurrection paraissait avoir réussi.

Je parvins à faire une trouée dans la haie des gardes du pont et je me plaçais sur le parapet. Je vis une masse de monde, mais sans bannières, courir le long des quais, de l'autre côté de la Seine...

—Ils vont à l'Hôtel de Ville! s'écria quelqu'un près de moi; c'est encore comme au 24 février.

Je redescendis avec l'intention d'aller à l'Hôtel de Ville... Mais dans ce moment nous entendîmes tout à coup un roulement prolongé de tambour, et un bataillon de la garde mobile apparut du côté de la Madeleine et vint fondre au pas de charge sur nous. Mais comme, à l'exception d'une poignée d'hommes dont l'un était armé d'un pistolet, personne ne leur fit résistance, il s'arrêtèrent devant le pont, après avoir conduit les émeutiers au poste.

Cependant, même alors, rien ne paraissait décidé; je dirai plus: la contenance de ces gardes mobiles était passablement indécise. Pendant une heure au moins avant leur arrivée et un quart d'heure après, tout le monde croyait au triomphe de l'insurrection; on n'entendait que les mots: «C'est fini!» prononcés d'une façon joyeuse ou triste, suivant la façon de penser de ceux qui les prononçaient.

Le commandant du bataillon, homme d'une figure éminemment française, joviale et résolue, fit à ses soldats un petit discours terminé par ces mots: «Les Français seront toujours Français. Vive la République!» Cela ne le compromettait pas.

J'ai oublié de vous dire que, pendant ces deux heures d'angoisse et d'attente dont je vous ai parlé, nous avions vu une légion de gardes nationaux s'enfoncer lentement dans l'avenue des Champs-Élysées et traverser la Seine sur le pont qui se trouve vis-à-vis des Invalides. Ce fut cette légion qui prit les émeutiers par derrière et les délogea de l'Assemblée.

Cependant le bataillon de gardes mobiles, venu de la Madeleine, avait été reçu par les bourgeois avec des transports de joie... Les cris de: «Vive l'Assemblée nationale» recommencèrent avec une nouvelle force. Tout à coup, le bruit se répandit que les représentants étaient rentrés dans la salle. Ce fut un changement à vue. Le rappel éclata de toutes parts; les gardes mobiles (mobiles en effet!) mirent leurs bonnets sur les pointes de leurs baïonnettes (ce qui, par parenthèse, produisit un effet prodigieux) et crièrent: «Vive l'Assemblée nationale!» Un lieutenant-colonel de la garde nationale accourut haletant, rassembla une centaine de personnes autour de lui et nous raconta ce qui s'est passé;

«L'Assemblée est plus forte que jamais! s'écria-t-il. Nous avons écrasé les misérables... Oh! messieurs, j'ai vu des horreurs... des députés insultés, battus!...»

Dix minutes plus tard, tous les abords de l'Assemblée furent encombrés de troupes; des canons arrivaient lourdement au grand trot des chevaux; des troupes de ligne, des lanciers... L'ordre, le bourgeois, avait triomphé, avec raison, cette fois.

Je restai encore sur la place jusqu'à six heures... Je venais d'apprendre qu'à l'Hôtel de Ville aussi le gouvernement avait remporté la victoire... Je ne dînai ce jour-là qu'à sept heures.

De toute la foule de choses qui me frappèrent, je n'en citerai que trois: ce fut en premier lieu l'ordre extérieur qui ne cessa de régner autour de la Chambre; ces joujoux de carton, appelés soldats, gardèrent l'insurrection aussi scrupuleusement que possible; après l'avoir laissé passer, ils se refermèrent sur elle. Il est vrai de dire que l'Assemblée, de son côté, se montra au-dessous de tout ce qu'on pouvait en attendre; elle écouta Blanqui pérorer pendant une demi-heure, sans protester! Le président ne se couvrit pas! Pendant deux heures, les représentants ne quittèrent pas leurs sièges, et ce ne fut que quand on les en chassa qu'ils partirent. Si cette immobilité avait été celle des sénateurs romains devant les Gaulois, ça aurait été superbe; mais non, leur silence était le silence de la peur; ils siégeaient, le président présidait... Personne, M. d'Adelsward excepté, ne protestait... et Clément Thomas lui-même n'interrompit Blanqui que pour demander gravement la parole!...

Ce qui me frappa aussi, ce fut de voir la manière dont les marchands de coco et de cigares circulaient dans les rangs de la foule: avides, contents et indifférents, ils avaient l'air de pêcheurs amenant un filet bien chargé.

Troisièmement, ce qui m'étonna beaucoup moi-même, ce fut l'impossibilité dans laquelle je me trouvai de me rendre compte des sentiments du peuple dans un pareil moment; ma parole d'honneur, je ne pouvais deviner ce qu'ils désiraient, ce qu'ils redoutaient, s'ils étaient révolutionnaires ou réactionnaires, ou simplement amis de l'ordre. Ils avaient l'air d'attendre la fin de l'orage.—Et cependant je m'adressai souvent à des ouvriers en blouse... Ils attendaient... ils attendaient!... Qu'est-ce que c'est donc que l'histoire?... Providence, hasard, ironie ou fatalité?...

IV. TOURGUENEFF.

XI

Hyères, vendredi 20 octobre 1848.

Bonjour, madame. Me voilà enfin parvenu au but de mes pérégrinations! Je suis arrivé hier après un séjour de deux jours à Toulon, où j'avais été retenu par une légère indisposition, parfaitement dissipée maintenant, et qui, du reste, n'avait absolument rien de commun avec feu ma névralgie—car j'ai lieu d'espérer qu'elle est bien morte cette fois.—J'occupe une jolie petite chambre à l'hôtel d'Europe, donnant sur une terrasse d'où j'ai une vue magnifique: une large plaine verdoyante, toute couverte d'orangers, d'oliviers, de figuiers et de mûriers (je suis vraiment bien fâché de toutes ces terminaisons en iers), parmi lesquels s'élèvent de temps en temps les éventails, ou plutôt les plumeaux étranges des palmiers. Cette plaine, que bordent à droite et à gauche d'assez hautes collines, se termine par un bras de mer au delà duquel s'étendent et bleuissent à la façon de Capri les îles d'Hyères. Une rangée de pins à parasol court le long du rivage. Tout cela serait charmant, si ce n'était la pluie qui ne cesse de tomber depuis quatre jours, et qui dans ce moment même enveloppe toute cette belle plaine d'un brouillard uniforme, terne et gris.

Je compte rester ici une dizaine de jours. J'espère que cette pluie ne durera pas éternellement—ou si elle dure, ma foi, je travaillerai à faire trembler.

Je vous ai envoyé ma dernière lettre de Marseille, le jour de mon départ pour Toulon—il faut que je vous raconte ce que j'ai fait depuis. Pas grand'chose.... Voyons cependant.

Je suis arrivé à Toulon de grand matin, après un voyage de nuit assez désagréable, par de mauvais chemins.—Toulon est une assez jolie ville, pas trop sale, ce qui veut beaucoup dire en France.—Il faisait un temps assez extravagant, de grosses nuées chargées de pluie passaient lourdement sur la ville, en laissant échapper de véritables torrents d'eau, qui, vu l'absence de vent, tombait presque perpendiculairement; puis une fois la bourrasque passée, un vigoureux soleil, radieux et gai, venait frapper les maisons et les rues ruisselantes.

Toulon est entouré de hautes montagnes d'un gris jaunâtre; rien n'était charmant comme de les voir sortir peu à peu à la lumière, à travers les derniers brouillards de l'ondée qui s'en allait. Je m'embarquai dans un petit bateau à voile et je fis une tournée dans la rade qui est fort belle et spacieuse. Nous passâmes devant la frégate le Muiron, qui ramena Napoléon d'Égypte et qu'on garde soigneusement dans le port; il y avait une vingtaine de vaisseaux de guerre dans la rade.—Pendant les cinq quarts d'heure que dura mon excursion, il survint deux ou trois ondées, toujours sans vent; le jeu de couleurs qui se faisait avant, pendant et après, sur la mer, était quelque chose de magnifique. Elle prenait tantôt une teinte d'encre de Chine nacrée avec des reflets bleuâtres, puis elle devenait d'un bleu vert sombre ou bleu clair avec de petites paillettes d'or; à droite, elle était d'un blanc laiteux; à gauche, près des rochers, d'un gris noir, avec des franges d'écume... et tout cela changeait, se déplaçait à chaque instant, selon qu'on tournait la tête ou que les nuages passaient.

Je rentrai enfin et je m'acheminai vers l'Arsenal, avec l'intention de voir les forçats; mais aussitôt que je déclinai ma qualité d'étranger, et surtout de Russe, on me refusa rigoureusement l'entrée.—Il était venu, à ce qu'il paraît, de nouveaux ordres, très sévères. Là-dessus, je m'en fus à mon hôtel et m'apprêtais déjà à partir pour Hyères, quand je fus pris d'une espèce d'attaque nerveuse à l'estomac, qui me força de rester.—J'envoyai chercher un médecin qui m'administra des calmants, m'ordonna le repos, et, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire hier à quatre heures, je partais, parfaitement rétabli, frais et dispos, pour Hyères, où j'arrivais juste à temps pour me mettre à table avec un Anglais roux, horriblement gêné dans ses mouvements par une cravate en crinoline de deux pieds de hauteur, un vieux monsieur phtisique à la figure repoussante—un bouc avec des yeux de perroquet—et un vieux capitaine de chasseurs d'Afrique, un bon diable, qui ne demanderait cependant pas mieux que de manger les socialistes tout crus, vu la grande habitude qu'il en a contractée avec les Bédouins.

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Comment allez-vous? Que faites-vous? Comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas?... Je dîne chez vous dimanche 5; voulez-vous accepter cette invitation?—C'est convenu, le 5, dans votre petit salon chinois, vous aurez un convive de plus à table. Je demande pour ce jour-là une charlotte russe.

La pluie semble vouloir cesser; mais le ciel est encore tout gris d'un bout à l'autre, sans la moindre petite échappée de lumière. Aujourd'hui, après mon excursion à la poste, je suis entré à l'église, qui est très ancienne et très bien conservée. L'intérieur en est triste et sombre; la lumière y pénètre à peine à travers les vitraux coloriés—il n'y en a pas un qui soit blanc. Au moment où j'entrais, tous les prêtres (il y en avait plusieurs en grand costume de deuil) s'apprêtaient a chanter le Requiem devant un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de cierges jaunes; une centaine de personnes se tenaient immobiles sur les chaises. Les prêtres et les enfants de chœur se mirent à psalmodier d'une voix criarde et fausse... Décidément, je préfère le grand air, le bûcher et les jeux des anciens.

A propos d'anciens, je me propose d'aller l'un de ces jours sur une des îles avec l'Odyssée et d'y rester un temps indéfini......

J'ai encore une comédie sur le tapis, que je veux finir avant de quitter Hyères. Il faut cependant que je vous en traduise une dans le courant de l'hiver.—C'est que j'ai un peu peur de vous, savez-vous? N'importe, il le faudra.

Eh bien? et Jeanne la Folle, la donne-t-on enfin? Je ne vois pas la moindre petite annonce dans les journaux. Aurez-vous déjà eu quelques «glimpses» de la musique du Prophète à l'époque de mon retour? C'est ce que nous verrons. Et maintenant donnez-moi votre main, que je la serre bien fort, bien fort; que Dieu vous bénisse un million de fois.

Mille amitiés à tous les vôtres. Que fait Viardot? Se porte-il bien? A revoir donc—à table—le 5.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XII

Versailles, mercredi 10 janvier 1849.

Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Bien, n'est-ce pas? Eh bien! je ne vais pas mal non plus. Le bon Müller, avec lequel j'ai passé presque toute la journée d'hier, a dû vous le dire.

Il y doit y avoir dans l'air de Paris quelque chose de désagréable à mes nerfs. Le scélérat de Paris! Je l'aime, cependant. Je vous avoue que je m'ennuie un peu à Versailles—mais j'y tiendrai bon, je traduis, je lis Saint-Simon, je me promène, je vais au café lire les journaux—et déjà les habitués, vieux bourgeois caducs, qui le premier jour me regardaient en dessous et de côté, comme le font d'habitude les sangliers acculés dans les tableaux de chasse—commencent à me soulever leurs chapeaux. Je les vois faire leur interminable partie de domino entrecoupée aux mêmes endroits par les mêmes plaisanteries—à un sou le cent!—et je me demande ce que c'est que la vie, dirait M. Victor Hugo. Non, je ne demande rien, je regarde ces «plantes bulbeuses», et leur air de tranquillité inaltérable et simplement bête m'inspire une espèce d'ennui résigné—c'est aussi du chloroforme, cela... qu'on vienne m'extraire une molaire!

Vous attendez-vous à ce que je vous dise quelque chose de Versailles? oui? Eh bien, vous serez attrapée. Vous connaissez mon culte de l'imprévu, et ici je ne saurais dire que des choses usées jusqu'à la corde et que tout le monde a entendues et répétées mille fois. Du reste, avec les mots suivants, que je vais vous écrire: grandeur, solitude, silence, statues blanches, arbres nus, fontaines glacées, grands souvenirs, longues avenues désertes—avec ces mots que vous remuerez comme les pierres d'un kaléidoscope—avec votre imagination et votre esprit (oh, oh!) vous serez parfaitement en état de vous dire à vous-même tout ce que j'aurais pu vous écrire, et mille millions de fois mieux encore (j'ai hâte d'ajouter ces dernières paroles, car sans cela ma phrase devenait d'une fatuité à faire trembler), si vous ne préférez pas vous occuper d'autre chose, ce que je ne puis m'empêcher de vous conseiller.

J'ai cependant été chez H. Vernet; son tableau est faible et froid.

J'ai fait la connaissance de deux chiens, l'un communicatif, gai, étourdi, peu ou point d'éducation, spirituel, railleur et quelque peu mauvais sujet, au mieux avec tout le monde et, pour dire le vrai, sans véritable dignité; l'autre doux, rêveur, paresseux et gourmand, nourri des lectures de Lamartine, insinuant et dédaigneux en même temps. Ils fréquentent le même café que moi. Le premier appartient (si un chien peut appartenir!!!) à un petit chirurgien d'armée très maigre, très laid et très revêche; le second a pour maîtresse la dame du comptoir, vieille petite femme, édentée à force d'être bonne.—Il y en a qui vous font cet effet-là.—J'ai invité le premier à venir me voir, mais il prétend que son maître lui donnerait le fouet; je n'ai pu lui opposer de bonne raison et me suis contenté de lui donner un morceau de sucre qu'il a croqué à l'instant même en remuant sa queue avec politesse et vivacité.

Sur ce, je baise vos belles mains et reste à tout jamais

Votre
IV. TOURGUENEFF.

XIII

Paris, dimanche soir, juin 1849.

Bonsoir, Madame. Comment vous portez-vous à Courtavenel? Je vous donne en mille de deviner ce à quoi.... Mais je suis bon de vous le donner en mille—car vous l'avez déjà deviné à la vue de ce morceau de papier de musique. Oui, Madame, c'est moi qui ai composé ce que vous voyez—musique et paroles, ma parole! Ce que cela m'a coûté de peine, de sueur au front, d'agonie mentale, se refuse à la description. J'ai trouvé l'air assez vite—vous comprenez: l'inspiration!—mais ensuite le trouver sur le piano—et puis l'écrire.... J'en ai déchiré quatre ou cinq brouillons; et même maintenant je ne suis pas sûr de ne pas avoir écrit quelque chose de monstrueusement impossible. En quel ton est-ce, s'il vous plaît? J'ai dû rassembler à grand'peine tout ce qui a surnagé de bribes musicales dans ma mémoire, je vous assure; la tête m'en fait mal; quel travail! Enfin cela vous fera rire peut-être pendant deux minutes.

Du reste, je me porte bien mieux que je ne chante;—je vais sortir demain pour la première fois. Voyons, arrangez à cela une basse comme pour les notes que j'écrivais au hasard. Si votre frère Manuel m'avait vu à l'ouvrage—cela l'aurait fait penser aux vers qu'il composait sur le pont de Courtavenel en faisant des ronds de jambe convulsifs et en agitant ses bras d'une manière gracieuse et arrondie. Saperlotte! c'est aussi difficile que ça de composer de la musique? Meyerbeer est un grand homme!!!

Lundi.

A mon réveil, j'ai trouvé votre lettre et ne suis plus en train de plaisanter. Quel malheur! Quand on pense ce qu'il y a de mauvaises choses inutiles dans le monde—le choléra, la grêle, les rois, les soldats, etc., etc.! Dieu serait-il un misanthrope?

A propos de choléra, il poursuit ses ravages avec fureur; tantôt c'était le chaud qui le favorisait, maintenant c'est le froid qui le développe. Il s'accommode de tous les régimes, ce gaillard-là.—Pour moi, je sens sa griffe se retirer, mais lentement; on m'avait permis de sortir aujourd'hui,—ne voilà-t-il pas qu'il me survient une espèce de fluxion à la joue! De par tous les diables,—où ai-je pu prendre du froid,—moi qui ne sors pas de ma chambre? Je me vois obligé de la garder encore aujourd'hui.

Le désastre survenu à Courtavenel me rappelle une scène pénible dont j'ai été témoin en Russie. Toute une famille de paysans était sortie en chariot pour aller faire la récolte d'un champ à eux, situé à quelques verstes de leur village; et ne voilà-t-il pas qu'une grêle épouvantable vient détruire de fond en comble tous les épis! Ce champ si beau n'était qu'une mare de boue. Je vins à passer par là; ils étaient tous silencieusement assis autour de leur téléga; les femmes pleuraient; le père, tête nue et la poitrine découverte, ne disait rien. Je m'approchai d'eux, je tâchai de les consoler, mais à mon premier mot, le paysan se laissa lentement tomber la face sur la terre et de ses deux mains ramena sa chemise de grosse toile grise sur la tête. Ça a été le dernier geste de Socrate mourant: dernière et muette protestation de l'homme contre la cruauté de ses semblables ou la brutale indifférence de la nature. C'est qu'elle l'est: elle est indifférente; il n'y a de l'âme qu'en nous et peut-être un peu autour de nous... c'est un faible rayonnement que la vieille nuit cherche éternellement à engloutir. Cela n'empêche pas cette scélérate de nature d'être admirablement belle; et le rossignol peut nous causer de charmantes extases, pendant qu'un malheureux insecte à demi broyé se meurt douloureusement dans son gésier. Sagre-gorgon, que c'est noir!—je crois que j'ai été trop éloquent,—mais ça ne fait rien.

Voyons, que faut-il vous dire encore avant de finir? Ah! que je suis fort reconnaissant à Mme Sitchès de l'intérêt qu'elle me témoigne et que je ne suis pas un ingrat, que je serai fort content de la revoir jeudi, si faire se peut. Car partir avant ce jour-là—, il ne faut pas y penser. Du reste, je vous prie de dire de ma part mille amitiés à tout le monde, et à M. Maurice Sand entre autres, s'il le veut bien et s'il ne m'a pas oublié.

Portez-vous bien, amusez-vous, et que Dieu vous bénisse.

A propos, j'ai trouvé trois sujets; il est vrai qu'ils sont tous très mauvais, mais en persévérant je trouverai quelque chose peut-être.

A revoir, après-demain. En attendant, je vous serre les mains bien amicalement.

Votre
IV. TOURGUENEFF.

XIV

Courtavenel, mercredi.

Voici, Madame, votre second bulletin.

Tout le monde se porte parfaitement; l'air de la Brie est décidément fort sain. Il est onze heures et demie du matin; nous attendons avec impatience le facteur, qui va, je l'espère, nous donner de bonnes nouvelles.

La journée d'hier a été moins uniforme que celle d'avant-hier. Nous avons fait une grande promenade, et puis le soir, pendant que nous jouions au whist, il est survenu un grand événement. Voici ce que c'était: un gros rat s'était introduit dans la cuisine, et Véronique, dont il avait dévoré la veille le chausson (quel animal vorace! passe encore si c'était celui de Müller), avait eu l'adresse de boucher le trou qui lui servait de retraite avec deux grosses pierres et un torchon. Elle accourt; elle nous announce la grande nouvelle. Nous nous levons tous, nous nous armons de bâtons et nous entrons dans la cuisine. Le malheureux s'était réfugié sous l'armoire du coin; on l'en chasse,—il sort. Véronique lui lance un coup sans l'atteindre; il rentre sous l'armoire et disparaît. On cherche, on cherche dans tous les coins,—pas de rat. On se donne inutilement au diable—enfin, Véronique s'avise d'ouvrir un tout petit tiroir... une grande queue grise s'agite rapidement dans l'air,—le rusé coquin s'était fourré là!—Il descend comme l'éclair,—on veut le frapper,—il disparaît de nouveau. Cette fois-ci, on recherche pendant une demi-heure,—rien! Et remarquez qu'il n'y a que très peu de meubles dans la cuisine. De guerre lasse, nous nous retirons,—nous nous remettons au whist.—Voilà que Véronique entre en portant le cadavre de son ennemi avec des pincettes.—Imaginez-vous où il s'était caché! Il y avait sur une table dans la cuisine une chaise et sur cette chaise une robe de Véronique,—il s'était glissé dans une des manches.—Notez que j'ai remué cette robe quatre ou cinq fois pendant nos recherches. N'admirez-vous pas la présence d'esprit, le rapide coup d'œil, l'énergie du caractère de cette petite bête? Un homme, dans un pareil péril, aurait cent fois perdu la tête. Véronique allait sortir et abandonner la partie quand, par malheur, une des manches de sa robe remua imperceptiblement... le pauvre rat avait mérité de «sauver sa viande».

Ce dernier mot me rappelle que je viens de lire dans le National une fâcheuse nouvelle: il paraît qu'on a arrêté plusieurs démocrates allemands.—Müller serait-il du nombre?—J'ai peur aussi pour Herzen[34]. Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie.—La réaction est tout enivrée de sa victoire et va maintenant se montrer dans tout son cynisme.

Le temps est très doux aujourd'hui, mais en juin on désirerait autre chose qu'un ciel laiteux et un petit vent dont on ne sait pas s'il n'est pas trop frais. Vous nous ramènerez les beaux jours.—Nous ne vous attendons pas avant samedi.

Nous y sommes résignés.... Une petite note de la direction dans le journal ne nous laisse pas d'illusions là-dessus.—Patience! mais que nous serons heureux de vous revoir!...

Je vais laisser un peu de place pour Louise, ainsi que pour les autres. (Suivent les lettres de Louise et de Berthe.)


P. S.—Nous venons de recevoir enfin la lettre (trois heures et demie). Dieu merci, tout allait bien mardi.—Au nom du ciel, soignez-vous.—Mille amitiés à vous et aux autres.

Tausend Grüsse.
Jhr IV. TOURGUENEFF.

XV

Courtavenel, 19 juin 1849.

Bonjour, Madame; comment vous portez-vous?—Tous les habitants de Courtavenel se portent bien et vous saluent. Ils m'ont chargé de vous rendre compte de la journée d'hier. Le voici, ce compte:

Après votre départ, tout le monde est allé se coucher, et on a dormi jusqu'à dix heures; puis on s'est levé, on a assez silencieusement déjeuné, on a joué au billard sans se dépêcher, puis on s'est mis à l'ouvrage: Mlle Berthe avec Louise, M. Sitchès avec le journal, Mme Sitchès je ne sais où, et moi dans le petit cabinet, où je me suis mis à réfléchir sur le sujet en question. J'ai réfléchi une heure, puis j'ai lu de l'espagnol, puis j'ai écrit une demi-page du sujet, puis je suis allé dans le grand salon, où j'ai vu avec étonnement qu'il n'était que deux heures. Alors, j'ai travaillé trois quarts d'heure avec Louise, qui commence à oublier un peu son allemand, mais qui a très peu de fautes d'orthographe dans la dictée; ensuite, je suis allé me promener seul, et, à mon retour, toute la compagnie (et moi avec) est allée se promener jusqu'au dîner, qui a eu lieu à cinq heures. Après le dîner, le temps, qui jusque-là semblait traîner la patte comme une perdrix blessée, m'a paru moins long; il est vrai que j'ai dormi jusqu'à neuf heures, grâce à la fatigue que mes deux promenades m'avaient causée. A neuf heures, on nous a apporté du thé—ou plutôt du vulnéraire suisse de Razay, que nous avons bu en assaisonnant cette frugale collation par une petite conversation honnête et modérée sur des sujets parfaitement connus et fort peu intéressants. Berquin et Marmontel, ou tout autre auteur de livres moraux et instructifs, auraient été édifiés, j'en suis sûr, en voyant notre maintien modeste et plein de bon goût, notre déférence l'un pour l'autre, qu'un léger assoupissement ne rendait que plus agréable. Enfin, après avoir joui pendant près d'une heure de la société de nos semblables, plaisir pour lequel on prétend que l'homme est né, nous nous levâmes, nous nous acheminâmes vers la salle à manger, nous prîmes nos luminaires, nous nous souhaitâmes une bonne nuit et nous nous couchâmes dans nos lits, où nous dormîmes sur-le-champ.

Ce matin, il fait un temps très bon, très doux; j'ai fait une assez grande promenade avant le déjeuner, et je vous écris maintenant entre le déjeuner et le billard, de crainte que le facteur ne vienne plus tôt qu'à l'ordinaire. Nous l'attendrons demain avec plus d'impatience.

Je vous serre la main très fort, bien fort. Mille amitiés à Viardot et aux autres amis...

Une heure.—Le facteur n'est pas venu encore, j'ajoute quelques paroles. Il fait un temps charmant, et Courtavenel est bien joli, bien aimable aujourd'hui. J'ai passé toute la matinée dans le parc. Que faites-vous dans cet instant? C'est une question que nous nous faisons tous les quarts d'heure... Tout le monde se porte aujourd'hui encore mieux qu'hier. Encore une fois bon jour, portez-vous bien, et à revoir.

Votre
IV. TOURGUENEFF.

XVI

Courtavenel, jeudi 19 juin 1849, 8 h. 1/2 du soir.

Madame,

Les joncs ont vécu! vos fossés sont propres, et l'humanité respire. Mais ça n'a pas été sans peine. Nous avons travaillé comme des nègres pendant deux jours—et j'ai le droit de dire nous; car j'en sais aussi quelque chose. Si vous m'aviez vu, hier surtout, crotté, mouillé, mais radieux! Les joncs étaient très longs et très difficiles à arracher, d'autant plus difficiles qu'ils étaient plus cassants. Enfin, la chose est faite!

Depuis trois jours, je suis seul à Courtavenel; eh bien! je vous jure que je ne m'y ennuie pas. Le matin, je travaille beaucoup, je vous prie de le croire, et je vous en fournirai la preuve.

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A propos, entre nous soit dit, votre nouveau jardinier est un peu paresseux; il avait presque laissé périr les lauriers-roses faute de les arroser, et les plates-bandes étaient dans un mauvais état; je ne lui ai rien dit, mais je me suis mis à arroser les fleurs moi-même et à arracher les mauvaises herbes. Cet appel muet, mais éloquent, a été compris, et depuis quelques jours tout est rentré dans l'ordre. Il parle avec trop de volubilité et il sourit trop; mais sa femme est une bonne petite femme qui ne fait pas la paresseuse. Ne trouvez-vous pas cette dernière phrase d'une outrecuidance inouïe dans la bouche d'un grandissime paresseux comme moi?

Vous n'avez pas oublié le petit coq blanc? Eh bien, c'est, un démon que ce coq. Il se bat avec tout le monde, avec moi surtout; je lui présente un gant, il s'élance, s'y accroche et se laisse porter comme un bouledogue. Mais j'ai remarqué que chaque fois, après le combat, il s'approche de la porte de la salle à manger et crie comme un forcené jusqu'à ce qu'on lui ait donné à manger. Ce que je prenais pour du courage en lui, ne serait-ce que l'impertinence d'un farceur qui sait bien qu'on plaisante et qui se fait payer sa peine? Oh! illusions! voilà comme on vous perd... Monsieur de Lamartine, venez me chanter ça.

Ces détails de basse-cour et de campagne doivent vous faire sourire, vous qui vous trouvez à la veille de chanter le Prophète à Londres... Cela doit vous sembler bien idyllique, bien jatte de lait... Et cependant je m'imagine que vous aurez assez de plaisir à lire ces détails.—Voyez quel aplomb!

Ainsi décidément vous allez chanter le Prophète, et c'est vous qui faites tout, qui dirigez tout... N'allez pas vous fatiguer outre mesure. Au nom du ciel, que je sache d'avance le jour de la première représentation... Ce soir-là, on ne se couchera pas avant minuit à Courtavenel. Je vous l'avoue, je m'attends à un très, très, très grand succès.—Que Dieu vous protège, vous bénisse et vous conserve une excellente santé.—Voilà tout ce que je lui demande; le reste est votre affaire.

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Comme, après tout, j'ai beaucoup de temps disponible à Courtavenel, j'en profite pour faire des bêtises, parfaitement ineptes. Je vous assure, de temps en temps, cela m'est nécessaire; sans cette soupape de sûreté, je risquerais un beau jour de devenir très bête pour tout de bon.

Par exemple, j'ai composé hier soir de la musique sur les paroles suivantes:

Un jour une chaste bergère
Vit dans un fertile verger,
Assis sur la verte fougère,
Un jeune et pudique étranger.
Timide, ainsi qu'une gazelle,
Elle allait fuir quand, tout à coup,
Aux yeux effrayés de la belle
S'offre un épouvantable loup.
A l'aspect de sa dent qui grince,
La bergère se trouva mal.
Alors, pour la sauver, le prince
Se fit manger par l'animal.

Proposez au célèbre auteur de l'Offrande de composer de son côté de la musique là-dessus. J'enverrai la mienne, et nous verrons qui l'emportera, vous serez juge.

A propos, je vous demande pardon de vous écrire de pareilles stupidités.

Vendredi 20, 10 h. du soir.

Bonsoir, Madame, que faites-vous à cette heure? Je suis assis devant la table ronde du grand salon.... Le plus profond silence règne dans la maison; on n'entend que le chuchotement de la lampe.

J'ai vraiment très bien travaillé aujourd'hui; j'ai été surpris par une pluie d'orage pendant ma promenade.

Dites à Viardot qu'il y a beaucoup de cailles cette année.

Aujourd'hui, j'ai eu une conversation avec Jean sur le Prophète. Il m'a dit des choses très judicieuses, entre autres que «la théorie est la meilleure des pratiques». Si l'on disait cela à Müller, c'est pour le coup qu'il rejetterait sa tête de côté et en arrière, en ouvrant la bouche et levant les sourcils. Le jour de mon départ de Paris, ce pauvre diable n'avait que deux francs cinquante; je ne pouvais rien lui donner, malheureusement.

Écoutez, j'ai beau ne pas avoir den politischen Pathos, mais il y a une chose qui me révolte: c'est l'ambassade du général Lamoricière au quartier général de l'empereur Nicolas[35]. C'est trop, c'est trop, je vous assure. Pauvres Hongrois! Un honnête homme finira par ne plus savoir où vivre: les nations jeunes sont encore barbares, comme mes chers compatriotes, ou bien, si elles se lèvent et veulent marcher, on les écrase comme les Hongrois; et les nations vieilles se meurent et empestent, pourries et gangrenées qu'elles sont. Ce serait le cas de chanter avec Roger: «Et Dieu ne tonne pas sur ces têtes impies?» Mais baste! Et puis, qui est-ce qui a dit que l'homme est destiné à être libre? L'histoire nous prouve le contraire. Ce n'est pas par esprit de courtisanerie que Gœthe a écrit son fameux vers:

Der Mensch ist nicht geboren frei zu sein.

C'est tout bonnement un fait, une vérité qu'il énonçait en observateur exact de la nature qu'il était.

A demain.

Ce qui n'empêche pas que vous soyez quelque chose de bien excellent.... Voyez-vous, s'il n'y avait pas encore par-ci par-là des êtres comme vous sur la terre, on se vomirait soi-même... A demain.

Samedi 21.

Bonjour, Madame, et adieu. Il fait un vilain temps, voilà tout ce qu'il y a de nouveau. Je vous serre les mains très fort. Mille amitiés à Viardot et à tout le monde. A revoir.

Votre
IV. TOURGUENEFF.

XVII

Courtavenel, samedi 4 juillet 1849.

Bonjour, Madame. Je n'ai reçu qu'aujourd'hui la lettre que vous m'avez écrite mardi; je ne sais à quoi attribuer ce retard. Vous ne me dites pas si le Prophète marche maintenant avec plus d'ensemble, mais je crois que cela s'entend de soi-même. Vous verrez que vous irez à quinze représentations. Les offres (ou plutôt c'est mieux que des offres) de Liverpool sont très belles; ces Anglais ne se refusent rien. Je continue à ne pas recevoir signe de vie de chez moi; du reste, je me porte bien et suis fort content de mon sort. Le temps a été assez beau tous ces jours-ci.

J'ai reçu avant-hier la visite du docteur Fougeux. Nous avons fait une partie de billard, je l'ai promené en bateau. Je rame mieux que lui, qui cependant se vante d'avoir été dans son temps le meilleur canotier de Bercy. Il a dû l'oublier depuis ce temps-là, car je suis loin d'être fort. A propos de bateau, il faut que je vous dise que malheureusement l'eau décroît beaucoup dans les fossés; elle fuit plus que jamais du côté de la fontaine, malgré la terre glaise dont on avait cru boucher le conduit. Il faudrait refaire la bonde, ce qui ne serait déjà pas si difficile, en l'entourant de pierres en forme de digue. Il faut aussi que je vous dise que les fossés n'ont pas été curés du tout; il y a énormément de vase au fond. Le père Négros me disait l'autre jour, en montrant le poing à un être imaginaire: «Ah! si l'on me volait comme on vole M. Viardot!» Il doit en savoir quelque chose. Du reste, les riches sont là pour être volés. Mais c'est que vous n'êtes pas encore riche pour pouvoir l'être en conscience. Je crains bien qu'à votre retour il ne soit plus possible de faire le tour des fossés; déjà, maintenant, il est assez difficile de passer par-dessous le pont du Diable,—c'est ainsi que j'ai surnommé le pont qui conduit à la ferme. Dans tous les cas, le grand Océan nous restera,—le côté des fossés qui longe la roule à partir de la tourelle. J'ai reconduit M. Fougeux jusqu'à Blandureau. Il m'a appris que Mlle Laure ne pouvait pas me souffrir. Il paraît que l'on se fait des ennemis sans savoir pourquoi. Le docteur m'a invité de venir demain déjeuner chez lui.

Lundi.

J'ai déjeuné hier chez M. Fougeux. Il y avait M. Magi, que vous connaissez, qui m'a semblé un bon diable, bien tranquille; un docteur de Paris, dans le genre de M*** de Pétersbourg, et le frère de Fougeux; il m'a fait penser à un autre frère, auquel il ressemble beaucoup. Fougeux nous a fait boire de vingt vins différents; vers la fin du déjeuner tout le monde parlait à la fois avec beaucoup de chaleur et avec cette espèce de fièvre de répéter des choses parfaitement insignifiantes, qui s'empare d'une réunion de personnes se connaissant peu et se convenant encore moins, dont le vin a échauffé la tête. Chacun secoue son sac à lieux communs, ce qui produit beaucoup de poussière. Puis nous allâmes faire le tour des boulevards de Rozay; eh, eh! Rozay n'est pas déjà si laid! Le gros Fougeux est décidément un bon garçon, et puis il ne se prend pas au sérieux, ce qui est toujours fort agréable. Les gens qui se prennent au sérieux peuvent devenir de grands politiques,—de grands hommes, si vous voulez,—mais leur société est aussi lourde à supporter, Gœthe l'a dit: Ver sich selbst nicht zum Besten haben kann, gehört gewiss nicht zum Besten. Il y a une rivière à Rozay, cela m'a fort surpris. Je croyais qu'en Brie il n'y avait que des mares avec des joncs, mais sans eau.

Voici ce que j'ai lu depuis que je suis à Courtavenel:

1º Les deux volumes du Manuel d'histoire, de M. Ott. Ce M. Ott est un démocrate de l'école de M. Bucbez,—un démocrate catholique,—Cette alliance hors nature ne peut produire que des monstres;

2º Une histoire russe, de M. Oustrialoff. Comment diable cette histoire-là se trouve-t-elle à Courtavenel? C'est détestable, mais cela m'a rafraîchi la mémoire sur beaucoup de dates et de faits;

L'Histoire du moyen âge, de Rotteck. Indiciblement mauvais. Libéralisme éventé, nauséabond et faux. Style emphatique et plat. Des gens de cette espèce finissent par devenir des membres de la droite d'un parlement de Francfort. Je ne dis pas cela pour Rotteck,—il est mort,—heureusement! Mais une foule de gens ejusdem farinæ lui ont malheureusement survécu;

Les Lettres de Lady Montague (écrites en 1717). Livre charmant, plein de grâce, d'esprit et de franchise, et qui fait aimer celle qui l'a écrit, malgré son extraction;

Doña Isabel de Solis, novela historica, de D. Martinez de la Rosa. J'ai lu ceci pour m'exercer dans la langue espagnole. Mais j'en demande pardon à vos compatriotes, si toute leur littérature contemporaine est de cette force-là... C'est enfantin. Il n'y a que les extraits des chroniques qui soient intéressants;

Histoire de la guerre en Espagne depuis 1807, par le général Sarrazin. C'est écrit avec clarté, mais la haine que ce Français porte aux Français est un peu trop violente pour être naturelle. Le général S... me fait tout l'effet d'un gredin;

Mémoires de Bausset, sur Napoléon. C'est l'ouvrage d'un valet de chambre distingué,—si un valet de chambre peut l'être.—Des faits intéressants;

8º Traduction des Géorgiques de Virgile, par Delille. Je ne sais plus si c'était M. Martin ou M. Nisard qui l'avait louée en ma présence. Je n'ai pu l'achever; c'est vraiment trop fade, et puis ces alexandrins coulent avec une facilité dégoûtante; c'est fluide et insipide comme de l'eau. L'original n'est pas une merveille non plus; toute cette littérature latine est factice et froide, une vraie littérature de littérateur;

La Pucelle, de Voltaire! Eh bien! savez-vous qu'en général c'est très ennuyeux, surtout la partie qui est censée ne pas devoir l'être. Mais de charmants mots, des allusions hardies et spirituelles, des railleries sanglantes révêlent le maître;

10º Un gros ouvrage de M. Damas Hinard sur Napoléon. Une compilation de tous ses jugements sur les événements, les personnes, les choses. Quelle grande et forte organisation que ce Napoléon, quelle force de caractère, quelle suite et quelle unité dans la volonté! Et en même temps jamais homme n'appartint plus au passé. Il le résume complètement, mais il tourne le dos à l'avenir, à cet avenir qui se débattra longtemps sous les chaînes qu'il lui a forgées. La monarchie se mourait en Europe: il a organisé l'autorité, le gouvernement, ce hideux fantôme, qui, impuissant à produire, vide et bête avec le mot Ordre à la bouche, une épée dans une main et de l'or dans l'autre, nous écrase tous sous ses pieds de fer. Saperlotte! quelle image orientale! Excellente transition pour arriver au

11º Coran. Je viens de le commencer. Il y a de la grandeur et du bon sens dans ce livre; mais je prévois que la boursouflure orientale et le vague de la langue prophétique m'en dégoûteront bientôt.

Vous voyez qu'après tout je n'ai pas perdu mon temps; car tous ces livres susnommés, je les ai, non pas parcourus, mais lus, ce qui s'appelle lus. A propos de livres, il faut que Viardot sache que je lui ai arrangé sa bibliothèque, que es un primor. De son côté, Jean[36] ne fait que frotter, laver, nettoyer, huiler, épousseter, balayer et cirer du matin au soir. Ah! si le jardinier lui ressemblait!