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Lettres à Madame Viardot

Chapter 2: PRÉFACE
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About This Book

A long correspondence collects intimate letters exchanged between a celebrated singer and a close literary friend, spanning many years of travel, work, and daily life. The letters mix personal confidences and practical arrangements with sustained discussions of music, theatre, and literature, while recounting visits, hospitality, and efforts to help family and acquaintances. The writer’s impressions of artistic circles, mutual acquaintances, and evolving aesthetic views recur throughout, producing a journal-like record of creative sympathy and friendship. Selections emphasize passages of public interest, offering a private, conversational portrait of two interlinked artistic lives.

The Project Gutenberg eBook of Lettres à Madame Viardot

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Title: Lettres à Madame Viardot

Author: Ivan Sergeevich Turgenev

Annotator: E. Halpérine-Kaminsky

Release date: December 18, 2011 [eBook #38335]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Internet Archive.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À MADAME VIARDOT ***

LETTRES
A MADAME VIARDOT


 

Eugène FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, Paris

AUTRES OUVRAGES D'IVAN TOURGUENEFF

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

PÈRES ET ENFANTS. Précédé d'une lettre à l'éditeur par Prosper MÉRIMÉE, de l'Académie française (5º édition), 1 volume.

CORRESPONDANCE (Lettres à ses amis de France); Avec notes d'HALPÉRINE-KAMINSKY (3º mille), 1 volume.



Il a été tiré du présent ouvrage
10 exemplaires numérotés sur papier de Hollunde.



Paris.—L. MARETUEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.—15203.


 

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IVAN TOURGUENEFF
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LETTRES

A MADAME VIARDOT

publiées et annotées par E. HALPÉRINE-KAMINSKY


 

———

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
——
1907
Tous droits réservés.

I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII, XXIX, XXX, XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL, XLI, XLII, XLIII, XLIV, XLV, XLVI, XLVII, XLVIII, XLIX, L, LI, LII, LIII, LIV, LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LX, LXI, LXII, LXIII, LXIV, LXV, LXVI, LXVII. Notes.

PRÉFACE

Les lettres du grand écrivain russe Ivan Sergueïevitch Tourgueneff à Mme Pauline Viardot, l'illustre cantatrice, ont leur histoire.

Égarées ou dérobées, au moment où la guerre de 1870 obligea la famille Viardot à quitter Bade pour Londres, ces lettres ont été retrouvées plus d'un quart de siècle après.

Naturellement, Mme Viardot désirait rentrer en possession de documents dont elle ne s'était jamais volontairement dessaisie, et auxquels elle avait tous les droits moraux et juridiques. D'autre part, les motifs qu'avançait le possesseur actuel pour garder les lettres n'étaient pas sans valeur non plus. Il avait trouvé le précieux paquet—parmi des papiers peu importants—dans une caisse qu'il avait achetée à un bouquiniste de Berlin; celui-ci, à son tour, l'avait acquise de la veuve d'un médecin français, paraît-il; ici, s'arrête mon investigation sur l'origine de la caisse.

Quoi qu'il en soit, le dernier acquéreur, admirateur dévoué de Tourgueneff, se fit un devoir de conserver comme un dépôt sacré la correspondance que le hasard mettait entre ses mains jusqu'au jour où il pourrait la rendre publique, et il estimait que ce jour ne pourrait venir qu'après la mort de la destinataire des lettres.

Comme, en définitive, le possesseur des lettres était moins préoccupé d'une question pécuniaire que du désir d'entourer cette publication de meilleures conditions littéraires possibles, je finis par le persuader des avantages réels qu'il y aurait à la faire du vivant et sous les auspices de la célèbre artiste.

C'est ainsi qu'après deux ans de pourparlers je pus obtenir la restitution de tout le paquet des lettres, datées de 1846 à 1871, et que j'édite avec l'autorisation et sous le contrôle de Mme Viardot.

Une partie de ce qui nous a été livré paraît seulement. Par une réserve à mon avis excessive, Mme Viardot ne laisse passer que les pages ayant, non seulement un attrait public indiscutable, mais encore contenant le moins d'appréciations flatteuses pour la créatrice, universellement admirée, de tant de personnages de l'imagination lyrique; elle écarta aussi des passages, des lettres entières, émaillés de saillies spirituelles, jamais méchantes, contre des personnes connues, ou semés de détails d'un caractère privé.

Pour moi, qui ai lu le tout, presque tout serait à donner. Rien, en effet, qui ne soit attachant dans l'échange suivi de pensées entre ces natures d'artistes, liées d'amitié et de sympathie intellectuelle. C'est un véritable journal intime, écrit à l'intention d'une âme sœur, commencé à l'âge d'homme et terminé seulement à la mort de l'auteur[1].

Tourgueneff rencontra pour la première fois M. et Mme Viardot à Saint-Pétersbourg en 1843: il était à peine âgé de vingt-cinq ans. Je l'ai dit ailleurs[2]: M. Viardot, qui avait précédemment séjourné en Russie, cherchait à familiariser les Français avec les chefs-d'œuvre de la littérature russe. Il était connu par de savantes études d'art et de littérature étrangère. Mme Viardot, très jeune encore,—elle avait vingt-deux ans,—était déjà la célèbre cantatrice, acclamée dans toutes les capitales de l'Europe. Ce couple d'artistes devait produire une vive et durable impression sur la nature esthétique de Tourgueneff.


Le futur auteur des Récits d'un chasseur, à cette époque obscure encore, reçut de ses nouveaux amis l'accueil le plus cordial, au point qu'on est tenté de croire qu'ils avaient deviné le talent du romancier avant ses compatriotes. En effet, quatre ans plus tard, comme il l'a raconté lui-même, Tourgueneff se trouva à l'étranger, dénué de toutes ressources. Sa mère, mécontente de son départ et blessée de le voir, lui, un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire, s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il trouva auprès de la famille Viardot la plus large hospitalité, et Courtavenel, leur propriété de Rosay en Brie, fut, selon sa propre expression, son berceau littéraire. «C'est ici, raconte-t-il à son ami Fet[3], que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, je passais l'hiver tout seul, me nourrissant de bouillon de poulet et d'omelettes qui m'étaient préparés par une vieille domestique. C'est ici que, pour gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes Récits d'un chasseur, et c'est ici encore, comme vous l'avez vu, qu'est venue demeurer ma fille de Spasskoïé[4]».

Cette petite fille étant très malheureuse en Russie, Tourgueneff se confia à Mme Viardot, qui lui conseilla de la faire venir et prit soin de son éducation.

Sauf ses rares visites à Pétersbourg, à Moscou ou à sa propriété de Spasskoïé, l'écrivain russe, depuis 1847, ne cessa d'habiter la France. Mais qu'il s'en aille seulement à Versailles, à Courtavenel, ou reste à Paris, en l'absence de Mme Viardot faisant ses tournées à travers l'Europe, vite il note ses impressions et lui en fait part comme dans un journal intime.

Grâce à M. et Mme Viardot, il fut mis en relation avec le monde artistique et littéraire français; c'est chez eux qu'il rencontra pour la première fois George Sand. Peu à peu, le cercle de ses connaissances s'étendit à Mérimée, Sainte Beuve, Théophile Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor, Taine, Renan, Jules Simon, Victor Hugo, Augier, Jules Janin, Maxime Du Camp, Edmond About, les frères Goncourt, Gavarni, Scherer, Charles Blanc, Fromentin, Nefftzer, Broca, Berthelot, Francisque Sarcey, etc., etc., et, plus tard, à Zola, Daudet, Guy de Maupassant et les autres jeunes romanciers de l'école naturaliste. L'élément théâtral n'était pas moins bien représenté dans les salons de la créatrice d'Orphée.

Les impressions variées nourries par ce milieu et par les fréquents voyages à travers l'Europe, tant de Tourgueneff que de Mme Viardot, devaient donc se refléter dans leur correspondance. Aussi, outre sa valeur propre, biographique ou anecdotique, ajoute-t-elle un chapitre intéressant à l'histoire littéraire de la seconde moitié du XIXe siècle. Nous en publions la partie qui commence en 1846, bien que le «Journal» débute certainement vers 1843; du moins les premières lettres, parmi celles que j'ai eues entre les mains, datent de mars 1844 et, par leur caractère familier, font présumer l'existence de plus anciennes. Tourgueneff ne parle-t-il pas, dans la lettre de 1846, qu'on trouvera ci-dessous, de «vieux amis, des amis de trois ans»? Encore un coup, je regrette, avec tous les admirateurs du maître russe, ces suppressions sévères; puisse l'accueil que fera le public à la série que nous lui livrons rendre M{me} Viardot plus clémente à l'avenir[5]!

E. HALPÉRINE-KAMINSKY.

LETTRES

A MADAME VIARDOT


I

Saint-Pétersbourg, ce 8/20 novembre 1846.

J'ai hâte de répondre à la bonne lettre que vous m'avez écrite tous les deux, mes chers amis[6]. Elle m'a fait un plaisir véritable, en me prouvant que vous n'avez pas changé envers moi. Je vous remercie en même temps de tous les renseignements que vous me donnez sur votre vie passée et future. Si le sort ne m'est pas tout à fait contraire, j'espère pouvoir faire un petit voyage en Europe l'année prochaine, dès le mois de janvier, si bien qu'il ne serait pas impossible que vous, Madame, ayez un spectateur de plus à l'«Opern-Haus[7]».

Je lis tous les articles des journaux prussiens qui vous concernent, je vous prie de le croire—et j'ai été bien heureux et bien content de votre triomphe dans la Norma. Ceci me prouve que vous avez fait des progrès, c'est-à-dire de ces progrès comme en font les maîtres et qu'ils ne cessent de faire jusqu'à la fin. Vous êtes parvenue à vous approprier l'élément tragique, le seul dont vous n'étiez pas encore entièrement maîtresse (car pour le pathétique, ceux qui vous ont vue dans la Somnambula savent à quoi s'en tenir), et je vous en félicite de tout mon cœur. Quand on a la noble ambition qui vous anime et une nature aussi richement douée que la vôtre, il n'est pas de couronne à laquelle on n'ait le droit d'aspirer, par la grâce de Dieu.

Le choix des opéras que vous allez donner à l'«Opern-Haus» me paraît admirable (il va sans dire que je préférerais les Huguenots au Camp de Silésie). Pour l'Iphigénie, j'oserais vous conseiller de relire avec attention la tragédie de ce nom, de Gœthe, d'autant plus que vous avez affaire à des Allemands, qui, presque tous, la savent par cœur, et dont la manière de comprendre ou de représenter Iphigénie est par cela même irrévocablement fixée. Du reste, la tragédie de Gœthe est certainement belle et grandiose, et la figure qu'il a tracée est d'une simplicité antique, chaste et calme—peut-être trop calme, surtout pour vous, qui, grâce à Dieu, nous venez du Midi. Cependant, comme il y a aussi beaucoup de calme dans votre caractère, je crois que ce rôle vous ira à merveille, d'autant plus que vous n'avez pas besoin de faire un effort pour vous élever à tout ce qu'il y a de noble, de grand et de vrai dans la création de Gœthe,—tout cela se trouvant naturellement en vous. Iphigénie elle-même n'était pas une «fille du Nord»; un poisson n'a pas de mérite à rester calme...

Vous prononcez bien l'allemand, vous ne le francisez pas;—au contraire, vous exagérez un tant soit peu l'accentuation,—mais je suis sûr qu'avec votre application ordinaire vous avez déjà fait disparaître ce léger défaut.

Pardon, mille fois pardon de ces conseils de pédant; vous savez qu'ils prennent leur source dans le vif intérêt que je prends à vos moindres faits et gestes; et puis il n'y a que la perfection qui puisse vous convenir et nous contenter quand nous vous écoutons... Prenez-vous-en à vous-même... pourquoi nous avoir gâtés?

Mon Dieu, comme j'aurais été heureux de vous entendre cet hiver!... Il faudra que j'en vienne à bout d'une manière ou d'une autre.

Dans la lettre que j'ai écrite à madame votre mère, j'ai donné quelques détails sur le théâtre d'ici, ce qui me dispense de revenir là-dessus. Je préfère vous féliciter sur l'emploi de votre temps à la campagne... Oui, certes, je suis bien curieux de voir de votre ouvrage[8]... Patience!

Je n'ai pas encore reçu le petit livre de Viardot (que je remercie beaucoup de son bon souvenir), mais je l'ai déjà lu, et j'y ai retrouvé cet esprit sobre et fin, ce style élégant et simple dont la tradition semble vouloir se perdre en France. A propos de littérature, le prince Karol du dernier roman de Mme Sand (Lucrezia Fioriani), paraît être Chopin.

Je vous dirai (si cela peut vous intéresser) que nous avons réussi à fonder un journal à nous, qui paraîtra dès la nouvelle année et qui s'annonce sous des auspices très favorables. Je n'y participe qu'en qualité de collaborateur[9].

Je travaille beaucoup pour le moment, et je ne vois presque personne. Ma santé est bonne, mes yeux ne s'empirent pas, ce qui est déjà un grand bonheur. J'ai trois petites chambres assez jolies où je vis en vrai solitaire avec mes livres, que je suis enfin parvenu à rassembler des quatre parties du monde—mes espérances et mes souvenirs. J'aurais bien voulu avoir ici l'excellent cheval que je montais à la campagne, mais la vie est si chère à Pétersbourg! C'était une jument anglaise bai clair, admirable d'allure, de douceur, de force et de vigueur. J'ai eu de même le bonheur de faire l'acquisition d'un excellentissime chien de chasse, ou plutôt d'une chienne. Elle se nomme Pif (drôle de nom, n'est-ce pas? pour une chienne); ma jument, au contraire, a été baptisée par une vieille Anglaise qui demeure chez ma mère Queen Victoria. J'avais un autre chien, un griffon, monstre de laideur, bon à rien, mais qui s'était attaché à moi. Celui-là répondait au nom de Paradise Lost... Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage. J'en rougis et vous prie de l'excuser.

Il faut que vous me promettiez de m'écrire le lendemain de votre première représentation allemande; d'ici là, si l'envie vous en prend, tant mieux. De mon côté, maintenant que la digue est rompue, je vais vous inonder de lettres. J'écris cette fois-ci à votre adresse, car je ne sais si Viardot est encore à Berlin. Il est cependant étrange que nos lettres se soient perdues!

Mille—non—un million d'amitiés à tous les vôtres. Je crois que vous n'avez pas besoin de mes protestations d'amitié et de dévouement pour y croire; nous sommes déjà de vieux amis, des amis de trois ans. Je suis et serai toujours le même; je ne veux pas, je ne puis pas changer.

Permettez-moi de vous serrer bien amicalement les mains; je fais les vœux les plus sincères pour votre bonheur.

A revoir, un beau jour; ah! je crois bien qu'il sera beau, ce jour-là!

Louise[10] n'est pas encore assez grande demoiselle pour se formaliser d'un gros baiser que je donne à sa petite joue rondelette. Adieu, encore une fois.

Votre tout dévoué,
YVAN TOURGUENEFF.

II

Paris, 19 octobre 1847.

Savez-vous, Madame, que vos charmantes lettres rendent la besogne très difficile à ceux qui ont prétendu à l'honneur de correspondre avec vous? J'en suis d'autant plus embarrassé qu'une légère indisposition (maintenant entièrement dissipée) m'ayant retenu dans ma chambre tous ces jours-ci, je ne puis vous envoyer, comme j'en avais l'intention, une petite revue de tout ce qui se passe à Paris. Me voilà donc réduit à mes propres ressources, comme la Médée de Corneille. C'est fort inquiétant.... Mais n'importe! je compte sur votre indulgence.... Ah! mais—sans plaisanter!—quelle abominable chose que l'abus de la parole! Voilà une phrase qui, à force d'avoir été répétée, ne veut plus rien dire; et quand on l'emploie très sérieusement, on s'expose à n'être pas cru. Enfin! comme dit votre mari—je commence par le commencement.

Je commence par vous dire que nous sommes tous très enchantés de l'heureux commencement de vos pérégrinations, et que nous attendons avec impatience les nouvelles de votre début. Nous voyons d'ici tomber les fleurs et nous entendons les bravos. Hélas!... Vous savez ce que veut dire cet hélas!

Eh bien, vous voilà donc au fond de l'Allemagne! Il faut espérer que ces braves «Bürger» sauront mériter leur bonheur. Vous êtes à Dresde.... N'étions-nous pas hier à Courtavenel? Le temps passe toujours vite, qu'il soit rempli ou vide, mais il arrive lentement... comme une clochette de troïka russe.

Vous avez probablement parcouru Diderot. Il faut avoir lu ses paradoxes pour s'en amuser, les réfuter et les oublier. Il raffermit—à ses dépens—dans son lecteur le sentiment du vrai et du beau. Votre esprit si droit, si simple, et si sérieux dans sa finesse et sa grâce, n'a pas dû goûter beaucoup le babil capricieux, miroitant et dilettantisque du «Platon français» (jamais homme ne fut plus mal surnommé). Cependant on y pêche par-ci par-là quelques idées neuves et hardies, ou plutôt quelques germes d'idées fécondes. Son dévouement à la liberté de l'intelligence; son encyclopédie, voilà ce qui le fera vivre. Son cœur est excellent; mais quand il le fait parler, il y fourre de l'esprit et le gâte. Décidément les feux d'artifice du paradoxe ne vaudront jamais le bon soleil de la vérité. Et cependant, quoi de plus quotidien que le soleil? (Pas à Paris, par exemple!) Ma foi! vive le soleil! Vive tout ce qui est bon pour tout le monde!

Mendelssohn est donc mort. Ce que vous en avez dit dans votre lettre à madame votre mère nous a paru à tous bien juste. Je ne le connais presque pas; d'après ce que j'ai entendu de lui, je suis tout prêt à l'estimer,—beaucoup l'aimer... c'est une autre affaire. On ne fait de belles choses qu'avec le talent et l'instinct réunis: avec la tête et le cœur; j'ose croire que chez Mendelssohn la tête prédomine. Je puis me tromper... mais, du reste, vous savez que je ne tiens pas obstinément à mes erreurs, quand on me met le nez dessus—ce qui n'est pas difficile, vu les proportions de cet organe. Je suis éducable.

Et à propos, comment va die deutsche Sprache[11]? Parfaitement, j'imagine. J'ai déjà pris un maître d'espagnol: el señor Castelar. J'ai beaucoup travaillé tous ces temps-ci; je viens d'expédier un gros paquet à notre Revue[12]. C'est que je tiens à tenir mes promesses. J'achève de lire en ce moment un livre de Daumer sur les mystères du christianisme. Ce Daumer est une espèce de fou qui veut à toute force prouver que le christianisme primitif, judaïque, considéré comme secte, n'est autre chose que le culte de Moloch renouvelé; que les premiers chrétiens sacrifiaient et mangeaient des victimes humaines, et que Judas n'a trahi son maître que parce qu'il ne pouvait vaincre l'horreur que lui inspirait un pareil repas. Daumer dépense beaucoup d'érudition pour prouver que cette horrible coutume s'est maintenue dans l'Église jusqu'au quatorzième siècle! Ce ne sont que des folies; mais ce qu'il y a de vrai dans son idée—c'est le côté sanglant, triste, anti-humain de cette religion, qui devrait être toute d'amour et de charité. Vous ne sauriez vous imaginer l'effet pénible que font toutes ces légendes de martyrs qu'il vous raconte les unes après les autres, toutes ces flagellations, ces processions, ces ossements adorés, ces autodafés, ce mépris féroce de la vie, cette horreur des femmes, toutes ces plaies et tout ce sang!... C'est tellement pénible que je ne veux plus vous en parler....

Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai des nouvelles sur l'Opéra National, sur la Cléopâtre de Mme de Girardin (qui a réussi, à mon grand regret), etc., etc. Cependant, dès aujourd'hui, je puis vous dire que j'ai assisté hier soir à la première représentation de Didier, l'honnête homme, nouvelle pièce de Scribe, aux Variétés. La donnée n'en est pas neuve, mais c'est parfaitement manigancé.... Ferville y a été admirable de vérité, de noblesse et de sensibilité. Or, il paraît qu'une pièce identiquement pareille a été donnée hier au soir au Gymnase sous le nom de Jérôme le maçon. C'est Bouffé qui y remplissait le rôle de Ferville. Je ne sais comment ces beaux esprits se sont rencontrés, mais il est de fait que le Gymnase a fait relâche avant-hier et a répété jour et nuit pour être prêt le même jour que l'autre théâtre. J'irai voir ce Jérôme, et vous ferai part de mes impressions.—Bouffé est certainement bien plus Mendelssohn que Ferville,—mais Ferville est peut-être plus Rossini que lui. Enfin nous verrons, et si j'ai dit une bêtise, je serai le premier à crier mon mea culpa.

Sur ce, Madame, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et bonne garde. Portez-vous bien surtout et n'oubliez pas vos amis, qui vous sont bien dévoués, ce qui n'est pas étonnant le moins du monde, car enfin... ma foi, à quoi l'absence serait-elle bonne, si on ne pouvait pas même en profiter pour dire aux personnes ce qu'on pense d'elles?... Mais je m'arrête à l'idée que vous devez avoir pour le moment un bourdonnement perpétuel de compliments dans les oreilles, et je me borne à vous dire... enfin tout ce que vous voulez....

J'espère que votre mari se porte bien, qu'il va chasser à outrance et nous écrire un joli petit article là-dessus. Je lui serre la main ainsi qu'à vous, et j'embrasse la petite Louise de tout mon cœur.... Si Mme Schumann se souvient d'un gros monsieur russe qu'elle a vu à Berlin, dites-lui que ce gros monsieur la salue....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il faut cependant finir cette lettre! Je vais la porter à madame votre mère pour qu'elle y mette quelques mots.

Bonjour, portez-vous bien de toutes les façons; et voilà.

Votre tout dévoué,
IV. TOURGUENEFF.

III

Paris, le 8 décembre 1847.

Je commence par vous remercier, Madame, pour la bonne et charmante lettre que madame votre mère m'a remise de votre part. Vous faites bien de vous souvenir de vos vieux amis; ils vous en sont tellement reconnaissants! Danke, danke.

Tous les détails que vous nous donnez de votre vie à Dresde sont lus et relus mille fois; les Dresdennois sont décidément un bon peuple....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Avant tout, il faut que je vous dise que «maman[13]» se porte très bien et Mlle Antonia[14] aussi, et Mme Sitchès aussi; le papa Sitchès[15] tousse un peu, mais ce n'est pas du tout étonnant. Des 900.000 habitants de Paris, il y en a 899.999 qui ont la grippe, et le seul qui ne l'ait pas, c'est Louis-Philippe, car ce monsieur a tous les bonheurs. Cependant, pardon! je m'oubliais; je n'ai pas la grippe non plus; mais c'est que moi aussi, je ne puis pas me plaindre de mon sort.

El hermano de Vd[16] va très bien de même; il a fait magnifiquement relier un exemplaire de sa méthode, qu'il destine à la reine Christine, pour qu'elle apprenne à sa fille l'art de faire des fioritures et des transpositions.

A propos de musique, j'ai entendu Mme Alboni dans Sémiramide. Elle y a eu un très grand succès. Sa voix a entièrement changé de caractère depuis Pétersbourg; de brutale qu'elle était, elle est devenue trop molle, molle; elle chante à la Rose Chéri, maintenant; elle fait bien les agilités; le timbre de sa voix est excessivement doux et insinuant, mais pas d'énergie, pas de mordant. Comme actrice, elle est nulle; sa figure placide et grasse se refuse à toute expression dramatique; elle se borne de temps en temps à froncer péniblement le sourcil. Ce qu'elle a dit de mieux a été le In si barbara sciagura. Les Parisiens en sont enchantés. Mme Grisi, talonnée par l'émulation, s'est surpassée; elle m'a vraiment fait plaisir. Coletti n'a pas été mauvais non plus, quoique, en général, je trouve qu'il chante en père de famille.

Hier, je suis allé, avec le jeune Le Roy d'Étiolles[17], à l'Opéra-Comique; on y donnait la Dame blanche. Quelle jolie musique, galante, spirituelle et chevaleresque! C'est moins brillant, mais peut-être plus français encore qu'Auber; Boïeldieu est pâle quelquefois, mais jamais vulgaire (ce qui n'arrive que trop souvent au papa de la Muette)....

Vernet m'a fait un très grand plaisir dans la vieille pièce: le Père de la débutante. Tous les acteurs français sont essentiellement réalistes, mais personne ne l'est aussi finement, aussi «brovontement», disait un Allemand, que Vernet. Il contente à la fois l'instinct et l'esprit du spectateur; il transporte d'aise le connaisseur, il fait rire et sourire. Quel dommage qu'il se fasse vieux! Voilà quelqu'un qui s'entend à créer.—Il y a des artistes qui parviennent à se débarrasser de leur individualité; mais à travers la personne qu'ils représentent, on voit cependant l'acteur qui s'efface, qui s'observe, et cette espèce de contrainte réagit sur vous. Vous étiez encore ainsi à Pétersbourg, mais déjà alors votre talent brisait ses dernières entraves (je me rappelle maintenant les premières représentations de la Somnambule), et depuis?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous me dites que vous vous êtes mise à lire Uriel Acosta, de Gutzkow. N'est-ce pas que ce fantôme, que cet ouvrage pénible d'un homme d'esprit sans talent, tout farci d'allusions et de préoccupations politiques, religieuses, philosophiques, vous a déplu? Et puis, tous ces effets criards, ces coups de théâtre,—y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant qu'une brutalité qui n'est pas naïve?

L'ombre de Shakespeare pèse sur les épaules de tous les auteurs dramatiques; ils ne peuvent se défaire de leurs réminiscences; ils ont trop lu, les malheureux, et pas du tout vécu! Ce n'est qu'en Allemagne qu'il a été possible qu'un écrivain déjà connu (M. Mundt, le mari de la sœur de Müller) se soit vu réduit à afficher dans les gazettes qu'il désirait une épouse (ce fait est littéralement vrai).

On ne peut plus rien lire par le temps qui court. Gluck disait d'un opéra qu'il puait la musique (puzza musica). Tous les ouvrages qu'on fait aujourd'hui puent la littérature, le métier, la convention. Pour trouver une source encore vive et pure, il faut remonter bien haut. Le prurit littéraire, le bavardage de l'égoïsme qui s'étudie et s'admire soi-même, voilà la plaie de notre temps. Nous sommes comme les chiens qui retournent à leurs vomissements.

C'est l'Écriture qui le dit, naïvement, cette fois. Il n'y a plus ni Dieu ni Diable, et l'avènement de l'Homme est encore loin.

Parmi tout ce qui écrivaille maintenant en Allemagne, Feuerbach[18] est le seul homme, le seul caractère et le seul talent.

Voici encore un bon et bel ouvrage; et pas littéraire, Dieu merci! le deuxième volume de la Révolution française, par Michelet. Cela part du cœur, il y a du sang, de la chaleur là-dedans; c'est un homme du peuple qui parle au peuple,—c'est une belle intelligence et un noble cœur. Le deuxième volume est infiniment supérieur au premier. C'est tout l'inverse pour le livre de Louis Blanc.

Je crains cependant que ma lettre ne devienne trop longue, et, malgré tout le plaisir que j'ai à babiller devant vous, je ne voudrais pas abuser de votre complaisance. Je n'ajouterai plus que quelques mots. Je mène ici une vie qui me plaît excessivement: toute la matinée, je travaille; à deux heures, je sors, je vais chez maman où je reste une demi-heure, puis je lis les journaux, je me promène; après dîner, je vais au théâtre ou je retourne chez maman; le soir, quelquefois, je vois des amis, surtout M. Annenkoff[19], un charmant garçon aussi fin d'esprit qu'il est gros de corps; et puis je me couche, et voilà....

Adieu, Madame... je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Rappelez-moi, s'il vous plaît, au bon souvenir de votre mari; je vais lui écrire un de ces jours; j'espère qu'il se porte à merveille. Je vous serre la main bien cordialement, et je reste pour toujours.

Votre dévoué

IV. TOURGUENEFF.

IV

Paris, 14 décembre 1847.

Bravo, Madame, bravo, evviva! Je ne puis commencer ma lettre autrement. Encore une grande victoire! Vous avez fait à Dresde et à Hambourg ce que la Diète vient de faire contre le Sonder-Bund: après avoir enfoncé les ailes, vous allez mettre le centre (Berlin) en pleine déroute. Et puis vous irez, comme César, à la conquête de la Grande-Bretagne. (Tudieu! quel ton épique!) Vous nous avez fait aussi beaucoup de plaisir en nous racontant votre voyage de Berlin à Hambourg. En général, ce qu'il y a surtout de charmant dans les lettres que vous écrivez à madame votre mère—ce sont les détails que vous nous donnez... les détails, mais c'est le coloris, la lumière du tableau.—Ne nous envoyez pas de simples dessins ou des grisailles—chacune de vos lettres est relue une dizaine de fois—toujours deux fois de suite à haute voix. (C'est moi qui fais l'office de lecteur). Et puis, après l'avoir dévorée en bloc, on se met à l'éplucher par-ci par-là; l'appétit revient en mangeant, et on recommence. Je ne puis vous cacher que vous faites des fautes d'orthographe en espagnol! mais ce n'est qu'un charme de plus....

A propos, il y a encore une chose dans vos lettres qui nous rend bien contents: c'est de voir que vous vous portez bien (je crache trois fois[20]). Aussi—ne fût-ce que par émulation—nous nous portons, tous tant que nous sommes, à merveille.... Ce que c'est que l'émulation!

Je regrette de me voir forcé de vous le dire, Madame, mais cette fois-ci je n'ai absolument aucune nouvelle intéressante à vous communiquer.

Toute cette semaine, je ne suis presque pas sorti de chez moi; j'ai travaillé à force; jamais les idées ne m'étaient venues si abondamment; elles se présentaient par douzaines. Je me faisais l'effet d'un pauvre diable d'aubergiste de petite ville qui se voit tout à coup assailli par une avalanche de visiteurs; il finit par perdre la tête et ne plus savoir où loger son monde.

Avant-hier, j'ai lu une des choses que je venais de terminer à deux amis russes; ces messieurs ont ri à se tordre.... Ça me faisait un effet extrêmement étrange et fort agréable.... Décidément je ne me savais pas si drôle que ça—et puis il ne suffit pas de terminer une chose, il faut la copier (voilà une corvée!) et l'expédier. Aussi les éditeurs de ma Revue vont-ils ouvrir de grands yeux en recevant coup sur coup des gros paquets de lettres! J'espère qu'ils en seront contents. Je prie très humblement mon bon ange (tout le monde en a un, à ce qu'on dit) de continuer à m'être favorable—et je vais continuer de mon côté à abattre de la besogne. C'est une excellente chose que le travail.

Écoutez, Madame: si après la réception de cette lettre, vous avez encore à chanter le Barbier, intercalez-y l'air de Balfe.... je veux qu'on me pende si le public ne casse pas les banquettes. Je connais les Hambourgeois (Ich kenne meine Pappenheimer), il leur faut quelque chose d'épicé.

Depuis deux ou trois jours, nous avons ici un temps superbe. Je fais de grandes promenades avant dîner aux Tuileries. J'y regarde jouer une foule d'enfants, tous charmants comme des Amours et si coquettement habillés! Leurs caresses gravement enfantines, leurs petites joues roses mordillées par les premiers froids de l'hiver, l'air placide et bon des bonnes, le beau soleil rouge à travers les grands marronniers, les statues, les eaux dormantes, la majestueuse couleur gris sombre des Tuileries, tout cela me plaît infiniment, me repose et me rafraîchit après une matinée de travail. J'y rêve—non pas vaguement, à l'allemande, à ce que je fais, à ce que je vais faire.... Je ne manque jamais (c'est-à-dire les trois ou quatre fois que j'y ai été) d'aller faire ma visite au lion de Barye, qui se trouve à l'entrée des Tuileries, du côté de la rivière—mon groupe favori. Le soir, je vais chez «bonne maman»; nous y avons passé, il y a quelques jours, cinq ou six heures avec Manuel[21] à faire mille extravagances. Cela nous a fait penser à Courtavenel, à Mascarille, à Jodelet, etc., etc. Vous n'êtes pas la seule qui y pensiez, Madame.... Vous souvenez-vous du jour où nous regardions le ciel si pur à travers les feuilles dorées des trembles?... Ah! mais, je n'en finirais pas si je me mettais sur ce chapitre.

Mon Dieu, que c'est donc beau, l'automne!... pas quand il fait sale et crotté (vos «pflia pflia» sont parfaits de vérité), mais quand le ciel est bien transparent, bien pacifique. Il y a du Louis XIV vieillard dans un beau jour d'automne.... Vous allez vous moquer de ma comparaison. Eh bien, tant mieux! Riez même, riez aux éclats à montrer toutes vos dents. Vous savez ce que vous disait votre vieux monsieur de Mecklembourg sur la route de Berlin à Hambourg!

J'ai promis à madame votre mère de lui porter ma lettre... il faut lui laisser de la place. J'aurais dû y penser d'avance et resserrer davantage mes lignes. C'est pour le coup que vous aurez le droit de me nommer bavard.

Je vais écrire, l'un de ces jours, une lettre à votre mari. Le deuxième volume de Michelet est un chef-d'œuvre. Louis Blanc se couvre de ridicule par sa querelle avec Eugène Pelletan.

Je salue bien amicalement le grand chasseur. Que Dieu vous conserve tous! Je vous souhaite tout le bonheur imaginable; je vous serre fortement la main, je vous refélicite et je reste:

Votre ami dévoué,
IV. TOURGUENEFF.

P.-S.—N'ayant pas trouvé madame votre mère à la maison, je ferme cette lettre de peur de retard. J'écris cela dans la boutique d'un épicier, et je vais cacheter ma lettre avec sa cire et le sceau de ses armes.

V

19 décembre 1847.

Madame,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Madame votre mère (qui se porte bien, ainsi que nous tous) m'a raconté votre dernière lettre de Hambourg. Ah! Madame! Madame! ne vous fiez pas à une belle journée de décembre, c'est bien traître, il fait humide «le long de la rivière». J'espère que votre mal de gorge se sera dissipé bien vite et que les Huguenots ont eu le même succès que le Barbier. Du reste, je ne crois pas que vous vous amusiez beaucoup à Hambourg. On n'y voit que des «marchants», toujours parlant de chemins de fer, actions, emprunts et autres choses fort productives et fort stupides. Je suis sûr qu'au fond de votre âme vous devez ressentir un secret dépit de devoir amuser de pareilles gens, car vous ne faites que les amuser. Ils ne sont pas capables de sentir autre chose en vous écoutant; ils réservent tout leur sérieux pour la hausse et la baisse. Cependant ils vous applaudissent, ils crient, ils battent des mains. Ils font leur devoir—et on ne les en remercie pas...

Ce que vous nous dites de l'effet qu'a produit sur vous le Joseph de Méhul me fait bien vivement regretter qu'on ne puisse l'entendre ici; dans ce grand diable de Paris, on ne donne que de grands diables d'opéras, comme Jérusalem....

Au moment où je vous écris ces lignes, une bande de musiciens ambulants se met à chanter le Mourir pour la patrie, de Gossec.... Dieu, que c'est beau! j'en ai les larmes aux yeux. Ah ça, mais décidément les vieux musiciens valaient mieux que ceux d'à présent. Quelle énergie sérieuse! quelle conviction! quelle simplicité grandiose! Chanté en 93 par des centaines de voix, cet hymne a dû faire battre bien des cœurs.

En général, depuis quelque temps, je me détourne de plus en plus du temps présent; il est vrai qu'il offre peu d'attraits! Je me jette à corps perdu dans le passé. Je lis maintenant Calderon avec acharnement (en espagnol, comme de raison); c'est le plus grand poète dramatique catholique qu'il y ait eu, comme Shakespeare, le plus humain, le plus antichrétien. Sa Devocion de la Cruz est un chef-d'œuvre. Cette foi immuable, triomphante, sans l'ombre d'un doute ou même d'une réflexion, vous écrase à force de grandeur et de majesté, malgré tout ce que cette doctrine a de répulsif et d'atroce. Ce néant de tout ce qui constitue la dignité de l'homme devant la volonté divine, l'indifférence pour tout ce que nous appelons vertu ou vice avec laquelle la grâce se répand sur son élu—est encore un triomphe pour l'esprit humain; car l'être qui proclame ainsi avec tant d'audace son propre néant s'élève par cela même à l'égal de cette Divinité fantastique, dont il se reconnaît être le jouet. Et cette Divinité—c'est encore l'œuvre de ses mains. Cependant, je préfère Prométhée, je préfère Satan, le type de la révolte et de l'individualité. Tout atome que je suis, c'est moi qui suis mon maître; je veux la vérité et non le salut; je l'attends de mon intelligence et non de la grâce.

N. B.—Excusez toutes ces fio-ratures[22].

Malgré tout, Calderon est un génie bien extraordinaire et vigoureux surtout. Nous autres, faibles descendants de puissants ancêtres, nous arrivons tout au plus à être gracieux dans notre faiblesse.... Je pense au Caprice de Musset (qui continue à faire fureur ici). Mais je pense aussi en même temps que je continue à ne pas avoir de nouvelles à vous donner; et cependant il s'est passé des choses assez intéressantes. M. Michelet a ouvert son cours, Mme Alboni a chanté hier la Cenerentola (je l'entendrai aujourd'hui dimanche); on parle beaucoup d'une fille électrique ou magnétique qui fait, pendant son sommeil, en écoutant la musique, des gestes qui y ont rapport (à la musique), etc., etc., etc.

Mais que voulez-vous, je tourne à l'ours; je ne sors presque pas de ma chambre,—je travaille avec une ardeur incroyable.... J'espère que ce ne sera pas du temps perdu. Cependant j'ai l'intention de me secouer un peu et de courir à Paris; il faut cependant en avoir une idée.

J'ai reçu des lettres de mes éditeurs qui me font toutes sortes de beaux compliments sur mon activité; en même temps ils m'ont envoyé le dernier numéro de notre Revue; j'y ai trouvé une admirable nouvelle d'un monsieur Grigorovitch[23]....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'écrirai demain une lettre à votre mari, que je vous prie de saluer bien amicalement de ma part. Je n'ai pas encore rempli la commission de Louise—et pour cause; ce qui ne m'empêche pas de l'embrasser sur les deux joues. Pour vous, Madame, vous connaissez mon refrain ordinaire; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand et de noble dans ce monde... du reste, c'est vous souhaiter ce que vous possédez déjà. Soignez-vous bien, soyez heureuse, gaie et contente, vous et tous les vôtres.

Vous ne restez pas à Hambourg plus de quatre à cinq jours, n'est-ce pas? Ma prochaine lettre vous y trouvera peut-être encore.

Que Dios bendiga a Ud, leben sie recht, recht wohl; boudté zdorovy i pomnité nass[24].

Votre

IV. TOURGUENEFF.

VI

Paris, ce 25 décembre 1847.

Nous étions tous, je vous l'avouerai, Madame, un peu inquiets de ne pas recevoir de vos nouvelles (il est vrai que vous nous aviez gâtés), quand votre lettre du 21, avec tous ses charmants détails, nous a comblés de joie. J'ai fait l'office de lecteur, comme de coutume, et je puis vous assurer que jamais mes yeux ne se portent mieux que quand ils ont à déchiffrer vos lettres, d'autant plus que vous écrivez parfaitement bien pour une célébrité. Du reste, votre écriture varie à l'infini; quelquefois elle est jolie, fine, perlée—une vraie petite souris qui trottine; d'autres fois, elle marche hardiment, lestement, à grandes enjambées; souvent il lui arrive de s'élancer avec une rapidité, avec une impatience extrêmes, et alors, ma foi, les lettres deviennent ce qu'elles peuvent.

Vous faites très bien de nous décrire vos costumes; nous autres réalistes, nous tenons au coloris. Et puis...! et puis, tout ce que vous faites est bien fait. Vos succès à Hambourg nous causent une joie infinie; bravo, bravo! N'est-ce pas que nous sommes bons de vous encourager?

Je vous remercie de tout mon cœur pour le bon et affectueux conseil que vous me donnez dans votre lettre à Mme Garcia. Ce que vous dites de la «quabra dura» qu'on remarque toujours dans une œuvre interrompue est bien vrai—«das sind goldene Worte». Aussi, depuis que je suis à Paris, je n'ai jamais travaillé qu'à une chose à la fois et j'en ai conduit plusieurs à bon port, je l'espère du moins. Il ne s'est pas passé de semaine que je n'aie envoyé un gros paquet à mes éditeurs.

Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, j'ai encore lu un drame de Calderon, la Vida es sueno[25]. C'est une des conceptions dramatiques les plus grandioses que je connaisse. Il y règne une énergie sauvage, un dédain sombre et profond de la vie, une hardiesse de pensées étonnante, à côté du fanatisme catholique le plus inflexible. Le Sigismond de Calderon (le personnage principal), c'est le Hamlet espagnol, avec toute la différence qu'il y a entre le Midi et le Nord. Hamlet est plus réfléchi, plus subtil, plus philosophique; le caractère de Sigismond est simple, nu et pénétrant comme une épée; l'un n'agit pas à force d'irrésolution, de doute et de réflexions; l'autre agit—car son sang méridional le pousse—mais tout en agissant, il sait bien que la vie n'est qu'un songe.

Je viens de commencer maintenant le Faust espagnol, el Magico prodigioso[26]; je suis tout encalderonisé. En lisant ces belles productions, on sent qu'elles ont poussé naturellement sur un sol fertile et vigoureux; leur goût, leur parfum, est simple; le graillon littéraire ne s'y fait pas sentir. Le drame en Espagne a été la dernière et la plus belle expression du catholicisme naïf et de la société qu'il avait formée à son image. Tandis que dans le temps de crise et de transition où nous vivons, toutes les œuvres artistiques ou littéraires ne représentent tout au plus que les opinions, les sentiments individuels, les réflexions confuses et contradictoires, l'éclectisme de leurs auteurs; la vie s'est éparpillée; il n'y a plus de grand mouvement général, excepté peut-être celui de l'industrie, qui, considérée sous le point de vue de la soumission progressive des éléments de la nature au génie de l'homme, deviendra peut-être la libératrice, la régénératrice du genre humain. Aussi, à mon avis, les plus grands poètes contemporains sont les Américains qui vont percer l'isthme de Panama et parlent d'établir un télégraphe électrique à travers l'Océan. Une fois la révolution sociale consommée—vive la nouvelle littérature!...

Une grande partie de ces réflexions m'est venue à l'esprit l'autre soir, pendant que j'assistais à la représentation d'une revue de l'année 1847, le Banc d'huîtres, au Palais-Royal. C'était amusant, et je riais.... Mais, bon Dieu! que c'était maigre, pâle, timide et mesquin à côté de ce qu'aurait pu en faire—je ne dis pas Aristophane—mais quelqu'un de son école! Une comédie fantastique, extravagante, railleuse et émue, impitoyable pour tout ce qu'il y a de faible et de mauvais dans la société et dans l'homme même, et finissant par rire de sa propre misère, s'élevant jusqu'au sublime pour s'en moquer encore, descendant jusqu'au stupide pour le glorifier, le jeter à la face de notre orgueil.... que ne donnerait-on pour y assister! Mais non, nous sommes voués au Scribe à perpétuité.

Je ne désespère pas de vous lire les Oiseaux ou les Grenouilles d'Aristophane en en retranchant tout ce qui est par trop cynique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi vous voilà donc à Berlin; vos deux premières campagnes sont terminées, et vous vous trouvez, maintenant au milieu d'un peuple déjà conquis.

Vous allez débuter dans une semaine. Je connais quelqu'un qui se mettra à étudier les journaux de Berlin. Il y a dans les Didaskalia de Francfort un article enthousiaste sur vous, daté de Hambourg. A propos, l'Illustration annonce votre engagement au Grand-Opéra pour l'hiver prochain. On écrit de Pétersbourg que le théâtre italien y est à l'agonie. J'ai parlé dans une lettre à votre mari de la Cerenentola et de Mme Alboni.

J'espère que vous allez vous porter tous, mari, femme et enfant, comme des anges, ou comme nous, car nous allons très bien, mais très bien.

Bonjour, Madame. Au risque de vous ennuyer en vous répétant toujours la même chose, je vous souhaite tout ce qu'il y a de meilleur, de plus grand et de plus beau sur la terre; vous savez si mes vœux sont bien sincères... Portez-vous bien, soyez heureuse.

Votre tout dévoué

IV. TOURGUENEFF.

P.-S.Que Dios bendiga Vd.

VII

Paris, ce 11 janvier 1848.

Je viens de recevoir à l'instant la lettre que vous m'avez envoyée sous le couvert de Mme Garcia. Je remercie votre mari, de son bon souvenir. Quant à ce qu'il me dit de la situation de la France, je ne demande pas mieux que d'avoir tort, et d'être détrompé le plus vite possible.

Mes petites nouvelles (qui, du reste, sont dans un genre diamétralement opposé à celui de Florian) ne méritent pas l'honneur d'une traduction; mais l'offre que me fait et señor Louis est trop flatteuse pour que je ne m'abonne pas, dès à présent, à en profiter plus tard, quand j'aurai fait enfin quelque chose de bon, si Apollon veut que ce bonheur m'arrive[27]. En même temps je souhaite au grand chasseur... halte-là! je ne lui souhaite rien. Si lui, l'homme raisonnable par excellence, ne s'est pas laissé infecter par les superstitions de ma chère patrie, je ne suis pas Russe pour rien, moi, et ne veux pas lui gâter son plaisir.

Les articles sur la Norma m'ont fait éprouver ce que les Allemands nomment Wehmuth. En vous comparant avec vous-même d'il y a un an, MM. les critiques semblent remarquer un changement, un développement dans la manière dont vous faites ce rôle. Et moi—ay de mi—je ne puis savoir ce qu'ils veulent dire. Je ne vous ai pas vue dans la Norma depuis Saint-Pétersbourg. Diese Entwickelungstufe ist mir entgangen. Je suis prêt à crier: Au voleur! comme Mascarille. Au fond, je ne suis pas chagriné. Rellstab et Kossack parlent tous les deux «von einer milderen Darstellung»; je sais bien que ce n'est pas là une Milde à la Lind; je suis persuadé, au contraire, que cela doit être très beau, très vrai et très poignant. Oui, les grandes souffrances n'abattent pas les grandes âmes, elles les rendent plus calmes, plus simples, elles les assouplissent, sans leur rien faire perdre de leur dignité. «Les coups de marteau», dit Pouchkine quelque part, «brisent le verre et forgent l'acier», l'acier plus souple et plus fin que le fer. Ceux qui ont passé par là, ceux qui ont su souffrir (j'allais dire ceux qui ont eu ce bonheur, car c'en est un que l'égoïste, par exemple, ou le lâche ne connaissent pas) en gardent une empreinte qui les ennoblit—s'ils y résistent.

Dieu! que j'aurais été content d'assister à une représentation de la Norma! Cette femme au cœur si haut placé et si naïf, si droit, si vrai, en lutte avec son amour et sa destinée, ces grands et simples mouvements des passions dans une âme primitive, ce cruel et doux mélange de tout ce qu'il y a de plus cher dans la vie,—et dans la mort,—cette explosion délirante de la fin, cette intelligence si forte et si fière, qui, au moment de mourir, se laisse enfin envahir tout entière par la tendresse la plus vive, par l'enthousiasme du sacrifice,—n'en parlons plus. Je tâcherai de vous «reconstruire» dans la Norma d'après l'idée que j'ai de votre talent, d'après mon souvenir... Il est vrai que je ne suis plus rompu comme autrefois à cet exercice allemand par excellence... enfin j'essayerai.

Vous me parlez aussi du Roméo, du troisième acte; vous avez la bonté de me demander des remarques sur Roméo. Que pourrais-je vous dire que vous n'auriez déjà su et senti d'avance? Plus je réfléchis à la scène du troisième acte, plus il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la rendre—la vôtre. On ne peut s'imaginer quelque chose de plus affreux que de se trouver devant le cadavre de tout ce qu'on aime; mais le désespoir qui vous saisit alors doit être tellement terrible que, s'il n'est pas retenu et glacé par la ferme résolution de se donner la mort à soi-même, ou par tout autre grand sentiment, l'art n'est plus en état de le rendre. Des cris entrecoupés, des sanglots, des évanouissements, c'est de la nature, ce n'est pas de l'art. Le spectateur lui-même n'en serait pas ému, de cette émotion profonde et poignante qui vous fait verser avec délices des larmes quelquefois bien amères. Tandis que de la manière dont vous voulez faire Roméo (d'après ce que vous m'écrivez), vous produirez sur votre auditoire une impression ineffaçable. Je me souviens de l'observation fine et juste que vous fîtes un jour sur les petits mouvements agités et contenus que se donne Rachel tout en gardant une attitude calme et grandiose; cela n'était peut-être chez elle que du savoir-faire; mais, en général, c'est le calme provenant d'une forte conviction ou d'un sentiment profond, le calme qui enveloppe pour ainsi dire de tous côtés les élans désespérés de la passion, qui leur communique cette pureté de lignes, cette beauté idéale et réelle; la vraie, la seule beauté de l'art. Et ce qui prouve la vérité de cette remarque, c'est que la vie elle-même—dans de rares moments, il est vrai, dans les moments où elle se dégage de tout ce qu'elle a d'accidentel et de commun—s'élève au même genre de beauté. Les plus grandes douleurs, avez-vous dit dans votre lettre, sont les plus calmes; et les plus calmes sont les plus belles, pourrait-on ajouter. Mais il s'agit de savoir réunir les deux extrêmes, ou sinon on paraîtra froid. Il est plus facile de ne pas attenter à la perfection, plus facile de rester à mi-chemin, d'autant plus que la plupart des spectateurs ne demandent pas autre chose, ou plutôt ne sont pas habitués à autre chose; mais vous n'êtes ce que vous êtes que par cette noble tendance à ce qu'il y a de plus haut, et, croyez-moi,—ist der Pünkt getroffen,—tous les cœurs, même les plus vulgaires, bondissent et s'élancent. A Pétersbourg, il fallait être soi-même un peu artiste pour sentir tout ce que vos intentions avaient de magnifique; vous avez grandi depuis lors; vous êtes devenue compréhensible pour tout le monde, sans cesser cependant d'avoir beaucoup de choses réservées aux élus.

Je vous écris cela tout chaud, tout bouillant; vous aurez la bonté de suppléer—avec votre finesse de divination ordinaire—à ce que mes expressions auront d'inexact et d'incomplet. Je n'ai pas le temps de faire du style; je n'en ai pas même la volonté. Je ne veux que vous dire ce que je pense.

Je dois finir ma lettre, et je ne vous ai pas parlé de ce qui se fait à Paris. Je le ferai dans une autre lettre, très prochaine, si vous le voulez bien. . . . . . . . . . . .

Tout le monde se porte bien. J'ai été hier aux Italiens; on donnait la Donna del Lago, de Rossini. Quelle délicieuse musique (malgré quelques longueurs et quelques vieilleries)! Mais aussi quel libretto! Mlle Alboni y a été bien dans les andante et très molle dans les allegro. Elle et Mlle Grisi ont dit à ravir le petit duo du deuxième acte. Mario a bien chanté son air. Les chœurs ont été détestables. (Quel dommage! le chœur des Bardes est magnifique, autant qu'on en pouvait juger)........

Portez-vous bien, vous tous que j'aime beaucoup.

Je reste votre tout dévoué

IVAN. TOURGUENEFF.