XVIII
Mardi.
Vous ignorez probablement, mais vous le saurez quand je vous le dirai, que je ne me couche jamais avant minuit. Eh bien! hier, j'allais quitter le salon, quand j'ai tout à coup entendu deux profonds soupirs bien distincts qui ont retenti, ou plutôt passé comme un souffle à deux pas de moi. Sultan[37] était couché depuis longtemps, j'étais parfaitement seul. Cela m'a donné une légère horripilation. En traversant le corridor, je me suis demandé ce que j'aurais fait si j'avais senti une main tout à coup saisir la mienne: et j'ai dû m'avouer que j'aurais poussé un cri d'aigle. On est décidément moins brave la nuit que le jour. Je voudrais savoir si les aveugles ont peur des revenants. Avant de me coucher, je fais chaque soir une petite promenade dans la cour. Hier je me suis placé sur le pont et j'ai écouté. Voilà les différents sons que j'ai entendus:
Le bruit du sang dans les oreilles et de la respiration.
Le frôlement, le chuchotement continuel des feuilles.
Le cri des cigales; il y en avait quatre dans les arbres de la cour.
Des poissons venaient faire à la surface de l'eau un petit bruit, qui ressemblait à un baiser.
De temps en temps une goutte tombait avec un petit son argentin.
Une branche se cassait; qui l'avait cassée?
Ce bruit sourd... sont-ce des pas sur la route? Est-ce le murmure d'une voix?
Et puis tout à coup le soprano suraigu d'un cousin, qui vient vous tinter à l'oreille...
A propos de cousins, les rougets me dévorent cette année. Depuis quelques jours j'en suis plein, et je me gratte à haute voix.
A propos, ou non, au contraire... cela ne fait rien. Il faut que je vous dise qu'ayant trouvé sous le tapis vert du piano votre gros livre de musique, je me suis permis de l'ouvrir et de le parcourir. Malheureusement ma main droite ne joue pas assez bien du piano pour pouvoir me donner, ne fût-ce qu'une idée de la mélodie; cependant j'ai tâché de déchiffrer certains morceaux que vous ne nous avez jamais chantés. Autant que je puis en juger, vous avez été distinguée de tous temps; mais ce que vous faisiez auparavant était bien moins franc.—P. e. je trouve la première phrase de l'Hirondelle et Le prisonnier charmante: «Hirondelle gentille, qui voltige à la grille du cachot noir, vole, vole sans crainte, autour de cette enceinte.» C'est très bien jusqu'ici; mais «j'aime à te voir»..... ça me reste dans le gosier comme un os; j'ai beau le chanter en voix de poitrine, en voix de fausset, en fermant les yeux et en inclinant un peu la tête sur l'épaule, comme on fait quand on veut juger avec impartialité: impossible! Il y a surtout cet ut qui me désole. J'ai même essayé de le remplacer: impossible, toujours aussi impossible! Et le commencement de la phrase est si joli! C'est égal, je préfère la Luciole, ou Marie et Julie, ou la nuit et le jour. De qui sont les paroles intitulées Songes? Il y a là trois vers qui me plaisent bien:
| Où languissante et blessée |
| On voit dans l'onde glacée |
| Tomber la biche aux abois. |
Je ne sais pourquoi, mais il me semble voir les grands arbres bruns, la terre couverte de givre, les feuilles mortes jonchant l'allée, et la surface du petit étang immobile, la biche qui tombe sur le bord et les chiens qui arrivent de loin et dont les aboiements retentissent joyeusement dans l'air clair et sec.—Allez-vous composer, cette année-ci? J'ai essayé deux ou trois fois de faire des paroles, mais, hélas! mon Pégase n'est plus qu'un vieux cheval couronné qui ne peut faire un pas. L'autre jour, je vois un corbeau gris dans les champs; l'aspect de ce compatriote m'émeut; je lui ôte mon chapeau et lui demande des nouvelles de mon pays. En vérité, j'étais presque touché. Tiens, me dis-je, faisons une jolie petite pièce de vers là-dessus. Quelque chose de simple, de gracieux; enfin faisons du Béranger, quoi! Je me suis battu les flancs pendant deux heures sans pouvoir seulement rimer deux vers. Enfin le désespoir m'a pris, et voici ce dont je suis accouché:
| Corbeau, corbeau, |
| Tu n'es pas beau, |
| Mais tu viens de mon pays: |
| Eh bien! retourne-z-y. |
Je doute fort que vous mettiez cela en musique.
En fouillant dans les cahiers de musique, j'ai trouvé deux cahiers où il n'y en avait point: c'étaient des poésies russes copiées par vous et le commencement d'une grammaire. Ça m'a semblé bien drôle tout de même. Seriez-vous encore en état de lire ce que vous y avez écrit? C'est à Vienne, n'est-ce pas, avec M. Sollogoub[38], que vous vous êtes occupée de cela?
Vy ponimaïetié po Rousski? ili oujé pozabyli[39]?
Voyons: qu'est-ce que c'est que cela?
Je bavarde aujourd'hui comme une pie restée vieille fille.... A propos, savez-vous que j'ai lu dans les lettres de lady Montague qu'en Turquie une jeune fille, morte fille, est censée se trouver dans un état de réprobation, la femme étant sur terre pour faire des petits? Voyez-vous, le bon et le mauvais, c'est comme l'Orient et l'Occident: ce qui est à l'Orient ici est à l'Occident plus loin: c'est selon le point où l'on se trouve.
Ainsi donc Mlle Antonia[40] est devenue depuis hier Mme Léonard[41]. Ah! vous ne pourrez plus la faire manger à table plus qu'elle ne l'aurait voulu! Je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape quand je vous voyais prendre un air grave pour lui faire avaler le reste d'une côtelette: Mme Pauline Viardot: «Antonita, vamos...»—Mme Garcia (avec beaucoup de précipitation et d'énergie): «Come, come, tu no comes nada.»—M. Sitchès[42] (en secouant un peu la tête): «Es menester comer, hija.»—Mlle Antonia (avec vivacité): «Sea por el amor de Dios, padre.»—Mais je babille trop. A demain.
Mercredi soir.
Imaginez-vous ce qui m'arrive! J'avais l'intention ce matin d'achever cette quatrième page et de vous envoyer la lettre (d'autant plus qu'il y a une semaine que je vous ai écrit pour la dernière fois). Voilà tout à coup qu'on annonce le frère de M. Fougeux, qui vient s'installer ici jusqu'à cinq heures! Et moi, stupide, au lieu d'envoyer tout bonnement cette lettre inachevée (elle n'est déjà pas mal longue), je n'en fais rien, je remets à demain. Cette quatrième page m'a retenu; pourquoi? je ne le saurais dire. Enfin, je vous en demande pardon, et pour vous prouver la sincérité de mon repentir, je m'engage à écrire une feuille de plus! Mais grand maladroit que je suis! je deviens stupide, ma parole d'honneur! Comme si c'était une tâche pour moi que de vous écrire... Allons, allons, je patauge, je m'embrouille, qu'on me jette à la porte et qu'il n'en soit plus question... Mais je rentre par la fenêtre et je continue.
Je commence par vous remercier mille fois pour votre charmante lettre; je l'ai lue et relue. Je vous avoue que je n'aurais pas été fâché de vous voir faire Fidès en Italien; mais quand on est gueux comme Job, on ne peut pas penser à des excursions en Angleterre!
Ah! M. Louis Blanc... mais c'est un charmant homme, et je vais relire ses livres. Fidès est donc allée aux nues.... Tant mieux, tant mieux. J'en suis bien content, parole d'honneur.... Attendez, je vais me lever et faire une cabriole en signe de réjouissance. Voilà qui est fait.
Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de ma santé; je me porte à merveille et je prie Dieu de veiller sur vous! Oh! oui, soyez bien portante, soyez heureuse, gaie, contente, admirée, aimée, célèbre: je sais bien que vous êtes tout cela, mais cela ne m'empêche pas de me donner le plaisir de vous le souhaiter...
Attendez: je vous ai énuméré tous les ouvrages que j'ai lus; mais vous me demanderez peut-être si je n'ai fait que lire. Madame, j'ai fait une comédie en un acte[43]; Madame je vous jure par les mânes de mes ancêtres, qui étaient probablement laids comme des boucs et puants comme des singes, que j'ai écrit, copié et expédié une comédie en un acte, une comédie de cinquante pages! Et la traduction? direz-vous[44]. Ah! voilà. Imaginez-vous qu'en partant pour Courtavenel, au lieu du cahier qui renferme ma première comédie, j'en emporte un autre. Ça a été même, je l'avoue, la seconde raison de mon voyage à Paris. Je voulais rapporter le bon cahier. Mais, à mon grand étonnement, j'appris, rue Laffitte, nº 11, que Mme Sitchès avait emporté les clefs de son appartement à Bruxelles, à telles enseignes que je dus me promener tout le jour, mon chapeau gris sur la tête, ce qui faisait sourire les passants qui me prenaient pour un rapin vieux et gras. N'ayant pas de cahier, je ne puis faire de traduction; mais dans cinq ou six jours—après le retour de Mme Sitchès,—j'irai à Paris pour vingt-quatre heures et je rapporterai le cahier. Je serais allé à Paris rien que pour cela, mais j'ai encore autre chose à y faire.
Et mon argent qu'on s'obstine à ne pas m'envoyer!
Pour en revenir à M. Fougeux frère, il faut avouer que jamais personne ne m'a scié le dos comme lui; il a fini par me réciter par cœur des fragments de Rousseau et de La Bruyère. «Monsieur, me disait-il, remarquez cette phrase: Un trône était indigne d'elle»; et il la répétait quarante fois. «Voilà une idée; on sait à quoi s'en tenir. Voilà une idée enfin. Voilà une idée.» Je finissais par lui achever ses phrases; mais il les reprenait. Pourquoi se donne-t-on tant de peine d'être bête? C'est vrai: je crois que personne n'est bête naturellement. Mais à force d'art, on parvient à tout. J'ai vu le moment où il allait rester dîner. C'est que je dîne, savez-vous? Comment? je n'en sais rien. Mais je dîne, et très bien. J'espère bien le savoir un jour, quand j'aurai de l'argent. Dites-moi: votre costume de Fidès (je ne parle pas du premier) est le même qu'à Paris, n'est-ce pas?
Vous avez raison dans ce que vous dites à propos de votre buste; cependant un sculpteur de talent pourrait en faire une belle chose. Si l'on fait des lithographies ou des gravures des Fidès à Londres, rapportez-les. Je serais bien content de recevoir une lettre de Chorley[45]. Et vous êtes bien bonne de me dire ce que vous me dites.
Jeudi.
Il a fait un orage cette nuit avec de grands coups de tonnerre; le feuillage des arbres est encore tout troublé, pour parler à la Chénier; l'air est rafraîchi et extrêmement doux. Je m'attends à recevoir aujourd'hui une lettre de M. et Mme Sitchès qui m'annonce leur arrivée. Courtavenel n'a jamais été aussi propre, grâce aux soins paternels de Jean. Il paraît que Mlle Berthe[46] va venir aussi.
Un levreau d'une assez jolie taille s'est noyé avant-hier dans les fossés. Comment et pourquoi? C'est ce qu'on ne saurait dire. Se serait-il suicidé! Cependant, à son âge, on croit encore au bonheur. Du reste, il paraît qu'on a vu des exemples d'animaux se suicidant. Il paraît qu'un chien s'est noyé exprès en Angleterre,—mais en Angleterre cela se conçoit. Je ne devrais pas médire de ce pays-là, après tout; je crois qu'on vous y aime. Le nom de Mme Jameson ne m'est pas inconnu; je crois qu'elle fait des romans historiques. Ne trouvez-vous pas que la remarque suivante, faite par lady Montague, en 1717, à Paris, est encore juste maintenant:
«Very commonly the entrance of a gentleman or a lady into a room is accompanied with a grin, which is designed to express complacence and social pleasure, but really shews nothing mare than a certain contortion of muscles that must make a stranger laugh. The French grin is equally remots from the chearful serenity of a smile and thu cordial mirth of an honest English horse-laugh.»
On peut remarquer la même chose quand deux personnes se quittent ou s'abordent dans la rue; le changement subit de la contenance me frappe toujours. Du reste tout le monde le fait (les Anglais exceptés), moi tout le premier. Or, voyez ce que peut l'influence de l'homme! Le chien, qui est l'animal qu'il a le plus corrompu, a fini par imiter ces contorsions affectées et ridicules; je suis persuadé que la manière dont ces animaux s'abordent n'est pas dans leur nature; c'est le fruit de la civilisation. Mais les imitateurs ayant la rage d'outrer toujours, au lieu de sourire en montrant les dents et clignant les yeux, eux... Je n'ai pas besoin d'achever: rappelez-vous le dessin hardi de votre frère.
A propos de votre frère, dites-lui que je lui serre la main bien fortement. Dites lui surtout qu'il faut-être de bonne humeur, ne fût-ce que pour la santé, quitte à briser quelque meuble de temps en temps. Sait-il déjà speak english? Et l'allemand? Il l'a probablement abandonné! Sans cela, je lui dirais que ce n'est pas pour rien qu'on dit Gold verdienen; car verdienen vient de dienen[47].
Je fais tous les jours une grande promenade avant dîner, accompagné de Sultan. Je crains bien que cette année, il n'y ait moins de gibier que les années précédentes. Les grandes pluies du mois de juin ont fait beaucoup de tort aux couvées. Je trouve souvent des couples de perdrix sans petits. Savez-vous que les perdrix jouent très bien la comédie? Elles savent très bien feindre d'être blessées, de pouvoir voler à peine, elles crient, elles piaillent, le tout pour attirer le chien après elles et le détourner de l'endroit où se trouvent les petits. L'amour maternel a failli coûter bien cher avant-hier à l'une d'elles: elle a si bien jouée son rôle que Sultan l'a happée. Mais comme c'est un perfect gentleman, il n'a fait que l'humecter de sa salive et lui ôter quelques plumes; j'ai rendu la liberté à cette mère courageuse et trop bonne actrice. Ce que c'est cependant que le théâtre. Voilà un acteur qui m'émeut, qui me fait verser des larmes: il se met à pleurer lui-même, et me fait rire peut-être. Et cependant, s'il ne fait que jouer, que feindre, je ne crois pas qu'il puisse m'émouvoir complètement; il faut, à ce qu'il paraît, un certain mélange de nature et d'art.... Vous devez le savoir. Eh bien, non, vous ne le savez pas, ou du moins vous ne sauriez l'expliquer, malgré que vous soyez «the subtlest tragedian of the world.» Décidément on ne fait très bien que ce dont on ne peut se rendre entièrement compte; c'est pour cela qu'il vous arrive de courir après vous-même. En poussant cette maxime jusqu'au paradoxe, on peut dire que pour bien faire quelque chose, il ne faut pas le savoir.
Le facteur est venu, et pas de lettre de Paris. Ce sera alors pour demain. Sur ce, je vous salue tous tant que vous êtes, à commencer par Viardot. Que Dieu vous bénisse et veille sur vous. Je vous serre bien cordialement la main. A revoir.
Votre tout dévoué
IV. TOURGUENEFF.
XIX
Courtavenel, jeudi matin, 12 juillet 1849.
Me voilà donc à Courtavenel, sous votre toit! Nous sommes arrivés ici hier soir, par un temps superbe. Le ciel était d'une sérénité admirable.
Les feuilles des arbres avaient un éclat à la fois métallique et huileux, la luzerne paraissait frisée sous les rayons obliques et rouges du soleil. Il y avait une foule d'hirondelles au-dessous de l'église de Rozay; elles se posaient à chaque instant sur les ferrures de la croix, en ayant soin de tourner leur poitrine blanche du côté de la lumière.
J'espérais une lettre et je regardais le long de la rue si le facteur ne m'en apportait pas une. Mais il n'y avait que le journal d'arrivé.
Courtavenel me paraît assez endormi; l'herbe avait poussé sur les petits chemins de la cour; l'air dans les chambres était très enroué (je vous assure) et de mauvaise humeur; nous le réveillâmes. J'ouvris les fenêtres, je frappai les murailles comme je vous le vis faire une fois; j'apaisai Cuirassier[48], qui, selon son habitude, s'élançait sur nous avec la férocité d'une hyène, et, quand nous nous mîmes à table, la maison avait déjà repris son air bienveillant et hospitalier. Ce matin, le parc est aussi riant que jamais, et les joncs dans le fossé se balancent aussi agréablement que toujours, sans se douter que dans peu de temps, ils vont être impitoyablement arrachés et leur cendre livrée au vent. Le messager a déjà reçu les ordres concernant le bateau. Ainsi me voilà donc de nouveau à Courtavenel, et dès après-demain j'y vais rester tout seul avec Véronique[49]. Si j'allais l'épouser, pour la récompenser de ses services, vu que toute autre monnaie n'est pour moi qu'une chimère à l'heure qu'il est!
Je veux travailler, je vous jure que je veux travailler. Aujourd'hui nous allons, avec M. Sitchès, pêcher des tanches à Maisonfleurs[50]. Nous nous assiérons à l'ombre du grand chêne, et naturellement nous penserons beaucoup à vous. Que faites-vous en cet instant? Probablement vous vous préparez à chanter. J'attends, nous attendons une lettre aujourd'hui; nous sommes tous bien impatients de savoir quelque chose de définitif sur le Prophète. Mais, voyons, n'admirez-vous pas la belle et grande feuille de papier que je prends pour vous écrire? Hein? M'avez-vous jamais écrit sur du papier pareil? Je ne sais pas ce qui m'arrive, je me sens un extérieur de rodomont... et, au fond, je suis un bien petit garçon; j'ai la queue entre les jambes et je suis assis très mesquinement et très piètrement sur le derrière, comme un chien qui sent qu'on se moque de lui et qui regarde vaguement de côté en clignant des yeux comme s'il y avait du soleil; ou plutôt je suis un peu triste et un peu mélancolique, mais cela ne fait rien, je suis tout de même bien content d'être à Courtavenel, le papier vert saule de ma chambre me réjouit la vue, et je suis tout de même bien content. Mais je reprendrai ma lettre plus tard.
Cinq heures.
Nous revenons de la pêche avec cinquante tanches. Nous avons reçu votre petit billet. Cette fatigue se dissipera bientôt... Mais comment? serait-il possible qu'on ne donnât pas le Prophète? Je vous avoue que cela me chagrinerait, non pour l'argent que vous perdriez, mais parce que cela aurait l'air d'une reculade devant le succès de Mlle Sontag... Enfin, nous verrons. Portez-vous bien, voilà, le principal. Je ne suis pas en train d'écrire; nous allons dîner; il fait un temps très charmant. A demain.
Vendredi, neuf heures du matin.
Voilà ce que c'est que de remettre. Le facteur est venu si tôt aujourd'hui qu'il m'a surpris dans mon lit. Je vous écris ces mots à la hâte. Les nouvelles que vous donnez sont loin d'être bonnes. Enfin, tous mes vœux vous accompagnent. Le bateau sera ici après-demain. J'envoie ci-joint un papier pour Viardot. Je me remettrai à écrire ce soir, à l'instant même une lettre immense; aussi pourquoi le facteur est-il venu si tôt? Au nom du ciel, soignez votre chère santé! Courtavenel est charmant, nous allons le tenir dans l'état le plus coquet du monde. Je vais travailler comme un nègre; vous aurez la traduction.
Au revoir, je salue tout le monde et je reste à jamais
Votre tout dévoué
IV. TOURGUENEFF.
XX
Courtavenel, samedi 14 juillet 1849.
Bonjour, Madame, und liebe Freundin.
Il fait toujours un temps splendide. Nous nous portons tous très bien et nous pensons beaucoup à vous; voici tout ce qu'il y a de nouveau à Courtavenel. Ce que vous nous dites du Prophète nous a fait beaucoup réfléchir... Nous nous sommes entretenus là-dessus avec beaucoup de gravité. Pour ma part, je suis persuadé qu'on vous le fera chanter une douzaine de fois, et que vous ne reviendrez pas si tôt que vous le dites; je vous jure que je le désire de tout mon cœur; vous êtes capable de ne pas y croire, mais je vous l'assure. Il faut que vous fassiez courir les Anglais; il faut qu'ils vous applaudissent à tout rompre, qu'ils disent de leur voix de gorge: She is wonderful; quite extraordinary. Oh yes, oh yes! Tout cela est nécessaire, et quand vous viendrez à Courtavenel, après tous vos triomphes, vous jouirez doublement et du beau temps et de la propretés de vos fossés, et du bateau, et de la fameuse traduction que vous savez... Voilà ce que j'appelle parler le langage de la raison.
Merci pour votre charmante description de la Linda. Il faut, voyez-vous, que vous enfonciez aussi cette étoile rétrospective, cette renommée de conserve; je ne l'ai jamais entendue cependant.
Hier, après souper, il y a eu une discussion politique des plus fougueuses entre Don Pablo[51] et sa femme... Elle attaquait Espartero[52], lui le défendait assez mal, il faut l'avouer, plutôt par des Que sabes tu! et Calla, majadera, que par des raisons solides... Mais la petite femme était terrible... Savez-vous que c'est un grand enfant gâté que votre oncle? Ils ont l'intention de partir après demain, et je vais rester seul.
C'est drôle, seul à Courtavenel, dans cette grande maison... Nous attendons Jean demain.
Tous ces jours-ci le temps a été très beau, mais il a fait un grand vent qui, de temps à autre, devenait très fort et très persistant. L'agitation qu'il produisait dans les feuilles allait très bien aux peupliers; ils étincelaient très fièrement au soleil. Il faut vous dire que j'ai remarqué une chose: c'est que le peuplier immobile a l'air très écolier et très bête, à moins que ce ne soit le soir, sur le fond rose du ciel, quand les feuilles paraissent presque noires... mais, dans ce cas-là, tout doit se tenir coi, il n'y a que les feuilles au sommet des arbres qui ont la permission de se remuer un peu.
A propos, je me suis amusé à découvrir dans les environs des arbres ayant de la physionomie, de l'individualité, et je leur ai donné des noms; à votre retour je pourrai vous les montrer, si vous le désirez. Il y a le marronnier de la cour, que j'ai surnommé Hermann, je lui cherche sa Dorothée. Il y a un bouleau à Maisonfleurs, qui ressemble beaucoup à Gretchen; un chêne a été baptisé Homère, un orme l'aimable vaurien, un autre la vertu effarouchée, un saule Mme Vanderborght.
Lundi 16.
Nous nous attendions à recevoir des lettres aujourd'hui, mais non. Cela nous fait croire que les répétitions ont probablement commencé, et que vous ne voulez pas nous écrire avant qu'il y ait quoique chose de définitif. Votre santé est parfaitement et entièrement rétablie, n'est-ce pas?
M. et Mme Sitchès ne partent que demain. Jean est arrivé hier soir avec Comorn[53]. Ce matin, nous nous sommes levés tous à trois heures et demie pour aller pêcher. Nous avons pris à nous 118 poissons. M. Sitchès 80, moi 38. Nous avons vu le soleil se lever derrière le bois. On peut ne pas être vertueux et trouver du plaisir à voir un lever de soleil. Il y eut un moment charmant: nous étions placés près du chêne à gauche; je lève les yeux, il était éclairé par en dessous, le soleil était encore bien bas. C'était très joli et très original. Cela n'a duré qu'un instant... En général, je trouve que les arbres éclairés ont quelque chose de fantastique et de mystérieux qui parle à l'imagination. C'est pourquoi j'aime beaucoup les illuminations dans un jardin.... Mais, assez parler d'arbres comme cela.
Le bateau est arrivé! Il est moins élégant que je ne l'avais cru; mais il n'est pas mal. Je viens de m'exercer à ramer pendant, deux heures... je commence à m'y faire. Il faut, comme pour nager, des mouvements réguliers et pas violents... J'ai fait faire à M. et Mme Sitchès cinq fois le tour des fossés; puis j'ai promené Sultan, qui n'a pas paru prendre un grand plaisir à ce genre d'amusement. Du reste, il se porte bien, il est gros et gras. Véronique ne peut le voir sans lui dire qu'il est un voleur, un grand voleur, mais il ne fait pas semblant de la comprendre. J'aime beaucoup à la mettre sur ce chapitre pendant qu'il est là. On voit très bien à sa figure, à sa manière modeste de s'asseoir, de détourner à demi la tête et d'agiter imperceptiblement la queue, sans qu'on l'appelle, qu'il sait parfaitement de quoi il s'agit...—«Voyez-vous, monsieur», me dit Véronique en s'animant beaucoup, «voyez-vous l'air de sainte nitouche qu'il se donne? Eh bien! ce chien est un voleur, un très grand voleur, et on a beau le lui dire, il n'en rougit même pas (textuel); il est rusé, ce chien, ah! je crois bien.» Alors je m'adresse à Sultan et je lui répète ce propos de Véronique, mais c'est à peine s'il secoue les oreilles.—«Vous perdez votre peine, monsieur», continue Véronique, «ce chien n'a pas de conscience.» Pendant mes promenades, je le fais entrer dans les luzernes; avant-hier, il a pris une perdrix sur son nid. Sans lui faire de mal, je la lui ai reprise et l'ai lâchée. Toutes les autres bêles de la maison, les singes, les oiseaux le chat, se portent à merveille.
Et demain la grande extermination des joncs. Demain je reste seul avec Véronique et Jean. Jean m'aidera dans la grande œuvre de destruction. A demain!
Mardi 17.
M. et Mme Sitchès sont partis ce matin pour Paris. Mais la croisade contre les joncs est remise à demain, à la demande de Jean, qui avait beaucoup à faire aujourd'hui. Me voici donc seul; eh bien, je ne vais pas m'ennuyer, j'en suis sûr. Je vais beaucoup travailler, ah! mais beaucoup. Par exemple, aujourd'hui je n'ai rien fait, j'ai flâné tout le jour... mais demain! J'espère bien recevoir une lettre demain.
Mercredi 18.
Eh bien, non, il n'y a pas de lettres... Pourquoi?... Et je ne reçois pas de journaux anglais. J'ai été trop gueux pour pouvoir m'abonner. Patience! il faut espérer que tout va bien. Le facteur attend, il est encore venu une heure trop tôt; je dois terminer cette lettre. Mille amitiés à Viardot, à Manuel[54], à tout le monde.
Je vous serre les mains avec beaucoup d'affection, et que le ciel veille sur vous.
Soyez heureuse et portez-vous bien. Adieu.
IV. TOURGUENEFF.
XXI
Courtavenel, samedi, 28 juillet 49.
Bonsoir, Madame, guten Abend, theuerste Freundin.
Dix heures et demie du soir.—J'inscris ces mots avec une certaine fierté. Vous voyez qu'on ne se couche pas avec les poules. Je viens de faire un tour de parc. Il fait une belle nuit, une quantité incroyable d'étoiles. Les grandes, celles dont la lumière est bleue, et qui ont l'air de cligner des yeux, font bien autour de la cime des peupliers tandis que la lune regarde à travers les branches noires...
A l'heure qu'il est vous chantez, car j'imagine qu'on va donner le Prophète trois fois par semaine; vous verrez que votre succès ne fera que croître et embellir comme à Paris. J'espère que vos collaborateurs se tiennent mieux maintenant.
Pour revenir à mes étoiles, vous savez qu'il n'y a rien de plus commun que de les voir inspirer des sentiments religieux; du moins c'est ce qu'on trouve dans tous les livres d'éducation. Eh bien! je vous assure que ce n'est pas là l'effet qu'elles produisent sur quelqu'un qui les regarde simplement et sans parti pris. Les milliers de mondes, jetés à profusion dans les profondeurs les plus reculées de l'espace, ne sont autre chose que l'expansion infinie de la vie, de cette vie qui occupe tout, pénètre partout, fait germer sans but et sans nécessité tout un monde de plantes et d'insectes dans une goutte d'eau. C'est le produit d'un mouvement irrésistible, involontaire, instinctif, qui ne peut pas faire autrement; ce n'est pas une œuvre réfléchie. Mais qu'est-ce que c'est que cette vie? Ah! je n'en sais rien, mais je sais que, pour le moment, elle est tout, elle est en pleine floraison, en vigueur; je ne sais si cela durera longtemps, mais enfin pour le moment cela est, cela fait couler mon sang dans mes veines sans que j'y sois pour quelque chose, et cela fait surgir les étoiles comme des boutons sur la peau, sans qu'il lui en coûte davantage, ou sans qu'elle en ait un plus grand mérite. Cette chose indifférente, impérieuse, vorace, égoïste, envahissante, c'est la vie, la nature, c'est Dieu; nommez-la comme vous voulez, mais ne l'adorez pas: entendons-nous, quand elle est belle, quand elle est bonne (ce qui n'arrive pas toujours)—adorez-la pour sa beauté, pour sa bonté, mais ne l'adorez pas, ni pour sa grandeur, ni pour sa gloire! (Voyez les livres d'éducation, dont je parlais ci-dessus). Car, 1º il n'y a rien de grand ni de petit pour elle; 2º il n'y a pas plus de gloire dans la création qu'il n'y a de gloire dans une pierre qui tombe, dans l'eau qui coule, dans un estomac qui digère; tout cela ne peut pas faire autrement que de suivre la LOI de son existence qui est la VIE.
Ouf! voilà de la philosophie spéculative! Je ne veux pas relire mon griffonnage. Secouons-nous et passons à autre chose. Mais j'y pense, je continuerai demain. En attendant, que Dieu vous bénisse, ou que la Vie vous soit propice; mais dans tous les cas, que vous soyez heureuse et bien portante.
Dimanche soir.
Il a fait aujourd'hui un temps superbe. J'ai passé presque toute la journée dehors; j'ai navigué sur les fossés. A propos! vous serez peut-être étonnée que j'aie pu faire un voyage à Paris, vu l'état de ma bourse; mais c'est que Mme Sitchès, en partant, m'a laissé trente francs, dont vingt-six ont filé. Du reste, je vis ici comme dans un château enchanté; on me nourrit, on me blanchit, que faut-il de plus pour un homme seul?
J'espère que cette disette d'argent va bientôt cesser et qu'on finira par se dire là-bas: Ah ça! mais avec quoi vit-il donc?
J'ai vraiment beaucoup travaillé ces jours-ci. Je vous montrerai les feuilles à votre retour. Je ne m'ennuie pas un seul instant; décidément je mène une vie très agréable.
Lundi.
Aujourd'hui, par exemple, elle l'est un peu moins... Figurez-vous qu'il n'a pas cessé de pleuvoir un seul instant pendant tout le jour. Hein! qu'en dites-vous? Cela descendait, cela descendait, dru et droit, serré, et même maintenant. Il est onze heures du soir. Oui, Madame, onze heures! j'entends la gouttière vomir des torrents dans le fossé. Mais, par compensation, j'ai reçu aujourd'hui de Paris le Musical World et le Britannia, où j'ai trouvé des articles sur le Prophète, que j'ai dégustés avec beaucoup de plaisir. Si vous m'envoyez un Illustrated sous bande, envoyez-moi donc aussi le numéro de l'Athenæum. (A propos, mille choses à Chorley.)
Bonne nuit, je vais me coucher.
Mardi, 31 juillet.
Voilà ce maudit facteur qui s'avise de nouveau de venir à huit heures et demie du matin! Que le diable l'emporte! Je voudrais cependant achever vite cette page. Voyons! que vous dire? Qu'il ne pleut pas, que je pense bien souvent à vous; que Courtavenel a maintenant l'air bien gracieux et bien propre, que Jean frotte, nettoie, lave et balaye partout, que toutes les bêtes de la maison se portent bien, y compris votre très humble serviteur, que je m'attends à une lettre demain, que je vous souhaite santé, bonheur et gaieté, que je prie le Dieu bon de vous bénir mille fois et vous de me pardonner une lettre aussi incohérente, que je salue très amicalement Viardot et les amis, et que je reste à tout, jamais
Votre
TOURGUENEFF.
XXII
Courtavenel, samedi 11 août 1849.
Bonjour, Madame. Eh bien, je continue à rester seul à Courtavenel et je viens de recevoir une lettre de Melle Berthe, dans laquelle elle me dit qu'elle attend de jour en jour l'arrivée de M. et Mme Sitchès. J'espère que Mme Garcia va venir ici; que ferait-elle toute seule à Bruxelles?
Dimanche.
Depuis hier je suis mère, je connais les joies de la maternité, j'ai une famille! Trois charmants petits jumeaux, doux, caressants, gentils, que je nourris moi-même et que je soigne avec un véritable plaisir. Ce sont trois petits levrauts que j'ai achetés à un paysan. Pour les avoir, j'ai donné mon dernier franc! Vous ne sauriez croire comme ils sont jolis et familiers.
Ils commencent déjà à grignoter les feuilles de laitue que je leur présente, mais leur principale nourriture est du lait. Ils ont l'air si innocent et si drôle quand ils relèvent leurs petites oreilles! Je les tiens dans la cage où nous avions mis le hérisson. Ils viennent à moi dès que je leur tends les mains, ils grimpent sur moi, ils me farfouillent dans la barbe avec leurs petits museaux, ornés de longues moustaches. Et puis, ils sont si propres, tous les mouvements sont si gentils! Il y en a un surtout, le plus gros, qui a un air grave à mourir de rire. Il paraît que je suis devenu non seulement mère, mais vieille femme, car je rabâche. Malheureusement, ils seront déjà assez grands le jour de votre arrivée; ils perdront de leur grâce. Enfin, je tâcherai qu'ils fassent honneur à mon éducation.
J'ai dîné hier chez Fougeux. Eh bien, son frère n'est pas si ennuyeux que je l'avais cru; il le devient moins quand on le connaît davantage,—ce qui est consolant. Fougeux est un très bon diable; il est né grand-père... Et il n'est pas marié! Je suis allé et revenu sur le dos de Comorn, qui a encore le pied assez sûr pour son âge. Il faisait noir dans la forêt de Blandureau. (Je suis revenu à neuf heures.)
Lundi.
J'ai fait cette nuit un rêve assez drôle, comme j'en fais quelquefois; je vais vous le raconter. Il me semblait que je marchais le long d'une route bordée de peupliers. Il faisait sombre, j'étais très fatigué, et pour arriver au gîte il fallait chanter cinq cents fois de suite: A la voix de ta mère... Je me hâtais d'en finir avec ma tâche et j'en perdais le compte; vous savez comme l'on s'obstine en rêve. Tout à coup, je vois venir à moi une grande figure blanche qui me fait signe de la suivre; je me dis: Tiens! c'est mon frère Anatole (je n'en ai jamais eu de ce nom-là). Je trouve cela tout naturel et je le suis. Quelques instants plus tard, il me semble que nous sommes exposés à un grand vent; je jette un regard autour de moi, et, malgré l'obscurité, je puis distinguer que nous nous trouvons sur la cime d'un rocher extrêmement élevé et dominant sur la mer.—Mais où allons-nous? demandai-je à mon conducteur.—Nous sommes des oiseaux, répond-il, partons.—Comment, des oiseaux? répliquai-je.—Mouchez-vous, me dit-il. En effet, je veux me moucher et je trouve un long bec au beau milieu de mon visage avec une poche au-dessous, comme chez un pélican. Mais, dans ce moment même, le vent m'enlève. Je ne saurais vous décrire le frémissement de bonheur que j'éprouvai en déployant l'envergure de mes grandes ailes; je montai contre le vent, en jetant un grand cri de triomphe, et puis je me lançai en bas vers la mer en frappant l'air par saccades, comme le font les mouettes. J'étais oiseau dans ce moment-là, je vous assure, et maintenant, à l'heure où je vous écris, je n'ai pas un souvenir plus distinct de mon dîner d'hier que de mes sensations d'oiseau: c'est parfaitement clair et net, non seulement dans la mémoire de ma cervelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais dans celle de tout mon corps; ce qui prouve que «la vida es sueño, y el sueño es la vida». Mais ce que je ne saurais vous peindre, c'est le spectacle qui se déroulait autour de moi, pendant que je planais ainsi dans l'air: c'était la mer, immense, agitée, sombre, avec des points lumineux; çà et là des vaisseaux à peine visibles glissant sur les vagues; des hautes falaises; parfois un grand bruit montait jusqu'à moi; je me laissais tomber. Le mugissement devenait plus distinct et me faisait peur; je remontais dans les nuages qui me semblaient rouler avec fracas, chassés par le vent. De temps en temps, une immense gerbe d'eau toute blanche s'élançait du sein de la mer, et je sentais l'écume rejaillir sur mon visage, puis, tout à coup, de grandes lueurs s'étendaient au loin au-dessous de moi... Ah! me disais-je, ce sont les éclairs marins (!) découverts par Galilée... Ils ne vont pas si vite que les éclairs de l'air parce que l'eau est plus lourde et plus difficile à déplacer. A la lueur de ces éclairs, je voyais la mer illuminée jusqu'au fond; je voyais de gros poissons noirs avec de grosses têtes, monter lentement jusqu'à la surface... Je me disais qu'il fallait que je tombasse dessus parce que c'était ma nourriture. Mais je sentais une secrète horreur qui m'en empêchait... Et puis ils étaient trop gros. Tout à coup, je vois la mer blanchir et sautiller comme de l'eau qui bout, une teinte rose se répand autour de moi... C'est le soleil qui se lève, me, dis-je, fuyons, il va tout brûler. Mais j'avais beau me jeter de côté et d'autre, tout devenait éclatant, lumineux, insupportable aux yeux, de grosses bulles brillantes montaient dans l'air, je sentais une chaleur étouffante, mes plumes commençaient à roussir. J'aperçois le haut du disque du soleil qui occupait tout l'horizon et flamboyait comme une fournaise, une angoisse insupportable me saisit et je m'éveille. Il faisait déjà jour; je voyais devant moi le papier vert saule de ma chambre, et je ne comprenais pas encore où j'étais....
Mais est-ce permis de décrire un rêve aussi longuement que cela? Vous allez vous moquer de moi, et vous aurez raison. Il est vrai qu'il n'y a pas abondance de matières à Courtavenel.
Lundi soir.
Le frère de Fougeux est encore venu dîner aujourd'hui. Décidément, il n'est pas bête et il n'est pas non plus très ennuyeux; cependant je trouve que je le vois trop souvent. Du reste, je crois qu'il va quitter bientôt ces beaux lieux, comme dirait le pauvre M. Guy[55]. Il ne fait rien, n'a pas de profession, et malgré cela il est tout encroûté de préjugés nationaux, bonapartistes, littéraires et judiciaires. Si, du moins, il avait profité de son indépendance pour se délivrer de tout ce fatras! Mais non. Un Allemand l'aurait plutôt fait. Béranger a dit avec raison:
| Philosophe |
| De mince étoffe, |
| Ton œil ne peut se détacher |
| Du vieux coq de ton vieux clocher. |
Mardi.
Je ne reçois qu'aujourd'hui votre billet avec la lettre de M. Chorley, à laquelle je m'empresserai de répondre demain. Dites à Viardot (je lui écrirai aussi l'un de ces jours) que la chasse va être ouverte le 25. Faut-il que je fasse des démarches pour son permis de chasse? Du reste, tout va bien, et je prie le bon Dieu de vous bénir mille fois et de vous ramener saine et sauve en France.
Toujours point de nouvelles de M. et Mme Sitchès. Bonjour; portez-vous bien et soyez heureuse...
Votre,
I. TOURGUENEFF.
XXIII
Courtavenel, jeudi, 16 août 49.
Bonjour, Madame: guten Morgen.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et en effet, ils sont arrivés hier soir tous les deux. Je parle de M. et Mme Sitchès. J'ai été bien content de les voir. Et puis ils avaient l'air si heureux, ils me contaient une foule de choses, les moindres détails de leur voyage, et surtout du mariage avec une volubilité si joyeuse! Ils m'ont montré le portrait de Léonard qui m'a l'air d'un bon diable. Je me suis fait raconter par eux comment ils ont revu Mlle Antonia, ce qu'ils lui ont dit, ce qu'elle leur a répondu; comment ils ont vu pour la première fois M. Léonard, ce qu'il leur a dit, ce qu'ils lui ont répondu, l'habit qu'il portait, le chapeau qu'il tenait à la main et leurs habits à eux, et puis ensuite, en s'élevant à des détails plus importants, les préparatifs du jour de noce, etc., etc., ils ont dû tout me décrire; et ils le faisaient, ils se répétaient avec délices, ils imitaient la manière de regarder, le son de voix de Léonard, et je les écoutais avec un véritable intérêt; car le bonheur est contagieux. Enfin j'espère que tout ceci continuera aussi bien que cela a commencé. Aujourd'hui le torrent est devenu ruisseau; nous parlons encore, mais la veine s'épuise.
Mlle Berthe arrive demain avec Louise. Courtavenel commence à se remplir. Je ne dînerai plus en tête à tête avec moi-même.
Vendredi.
Madame! permettez-moi de prendre un ton solennel à la hauteur des circonstances. Madame! un fléau terrible, semblable à ces plaies d'Égypte dont parle l'Écriture sainte, est venu s'abattre sur les «beaux lieux» que vous habitez, ou plutôt que vous n'habitez pas. Il ne nous a pas frappés à l'improviste, il nous avait déjà souvent menacés de ses fureurs... que dis-je? nous avions plus d'une fois éprouvé l'effet de ses coups... (c'est du Racine, cela). Mais cette fois-ci le cruel a dépassé les prévisions les plus sinistres, ébranlé les cœurs les plus fermes et répandu au loin la stupeur du désespoir. Madame! ce fléau, c'est les rougets, ou ce sont les rougets, comme vous voulez. Votre cœur sensible a dû le deviner. Madame! dans l'espace d'une heure, madame votre tante, qui, remarquez-le bien, n'était pas sortie de toute la journée, en a pris cinquante, cincuenta fünfzig fifty! sur son visage et sur son cou! Elle nous les a montrés; nous les avons comptés. Elle en prenait avec son mouchoir par deux, par trois, par cinq! Tous nos corps ne sont plus qu'une plaie comme celui d'Hippolyte.... Je me gratte avec les dix doigts jusqu'à faire ruisseler le sang. J'espère que cela ne durera pas. Ce serait trop épouvantable! Nous attendons Mlle Berthe avec impatience,—para dar á comer á los bichos, comme dit le seigneur D. Pablo,—peut-être qu'elle fera une diversion utile. Jamais cela n'a été aussi fort. Pourvu que la rage de ces animaux infernaux soit assouvie avant votre arrivée!
Le frère de M. Fougeux est décidément a bore (vous savez ce que cela veut dire en anglais) de la première classe. Il est venu me rougetter le jour de l'arrivée de votre tante. Jamais rien d'aussi lourdement suffisant, d'aussi prétentieusement vide, d'aussi solennellement niais ne s'est étalé sous la calotte des cieux. Connaissez-vous cet atroce petit sourire qui voudrait être malicieux et qui n'est que contraint, ce sourire tout saturé d'amour-propre, qui voltige si constamment sur les lèvres des sots contents d'eux-mêmes? Eh bien, ce sourire-là ne quitte pas la face blême de ce monsieur. Ce qui m'étonne dans tout cela, c'est ma bonhomie. Je fais la conversation pendant des heures à cet être-là; je l'ai cru même moins ennuyeux que je ne l'avais senti.... Et il y a des personnes qui prétendent que j'ai l'esprit tourné à la satire. Imaginez-vous qu'il a la manie de répéter de la prose par cœur. Nous parlions de descriptions.... «Monsieur», me dit-il avec son air magistral, toute description est superflue à moins qu'elle ne soit comme celle de Fénelon dans Télémaque qui dit: «La nature n'était qu'un vaste jardin.» Vaste jardin! Monsieur, vaste jardin! Voilà une idée neuve, belle, touchante, qui parle à mon âme.» Et pendant une demi-heure le monstre n'a cessé de répéter cette phrase divine, adorable, etc. Quel être insupportable! Il a dû être né dans une vieille cave humide des amours d'une vieille araignée et d'un crapaud paralytique. Je me figure le Dieu de l'Ennui sous la figure d'une araignée toute poudreuse. En un mot, que les rougets le mangent! Je ne puis faire de vœu plus cruel. Mais il paraît qu'ils sont inconnus à Rozay. Courtavenel en serait-il la patrie exclusive?
Samedi soir.
Mlle Berthe est arrivée hier avec Louison. Louise a très bonne mine, et Mlle Berthe n'a pas non plus l'air très maladif. La petite nous a montré ses prix et son ruban vert. Je lui trouve les manières un peu «je m'en fiche pas mal», mais cela se fera, car c'est une bonne et douce nature au fond, malgré son petit rire de casse-noisette.
Le jardinier, voyant tout ce monde arriver, s'est mis à travailler un peu; Jean frotte plus que jamais; enfin, Courtavenel est tout pimpant, à l'heure qu'il est. Mais si l'on n'y met pas ordre, dans quinze jours les fossés seront remplacés par une belle ceinture de vase bien noire. Je ne sais si le jardinier est un rouge, mais il a bien les trois défauts principaux de ce parti auquel, du reste, je me fais honneur d'appartenir; c'est-à-dire qu'il est bavard, paresseux et propre à rien. Quel mauvais jardinier je ferais!... En y réfléchissant, je ne sais pas qui je ferais bon. Est-ce du français? Ma foi, je m'en bats l'œil.
Il y a longtemps que je n'ai reçu de lettre de vous! C'est un peu ma faute, mais à tout péché miséricorde. Bitte, bitte...
Dimanche.
Rien de nouveau depuis hier. Cependant les rougets paraissent ralentir leur fureur. Il était temps. Je devenais, comme dit Annibal dans l'Aventurière, si laid à nu que je n'osais m'y mettre.
J'ai promené ces dames en bateau; j'ai composé des chansons pour Louise.
Ainsi, vous nous revenez dans quinze jours!
Le facteur vient, et il faut que je lui donne ma lettre... Vous tenez plus que votre parole, car voici deux lettres que vous avez déjà reçues depuis... Enfin! J'attendrai. Que Dieu vous bénisse mille fois et conserve votre santé. Tout à vous.
IVAN. TOURGUENEFF.
P.-S.—J'écrirai à Viardot demain. Les lièvres sont morts!
XXIV
16 mai 1850.
Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra; cette immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'Œdipe. Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me dévorer à ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix pendant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes!...
Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration, capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a rien trouvé. C'est du moins ce qu'il m'a dit lui-même. Il prendra sa revanche demain. Dans ce moment il est couché sur la peau d'ours en mal d'enfant. Il a une obstination et une ténacité dans son travail qui font mon admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux; il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au texte. J'ai tâché de le remonter et je crois y être parvenu. Il est très dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser les doigts sur le ventre, et l'on se dit: «Mais tout cela est atroce!»—J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous ces petits nuages disparaissent au premier souffle et je suis très flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création...
IV. TOURGUENEFF.
Tourgueneff fit la connaissance de Gounod chez les Viardot et conserva, toute sa vie, des relations amicales avec lui; mais aucune correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrivit en effet: «...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète. Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies, mais je crois que là se sont bornées leurs relations intimes, car, parmi la nombreuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourgueneff.»
La composition qui préoccupait Gounod au moment où Tourgueneff écrivait à Mme Viardot était Sapho, son premier opéra, représenté le 10 avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup du malheur qui venait de le frapper,—la mort de son frère,—Gounod s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis, M. et Mme Viardot. Dans ses Mémoires d'un Artiste, récemment publiés, l'auteur de Faust raconte que c'est grâce à la promesse spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première œuvre que, jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de Courtavenel.
«Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette résidence où se trouvait la mère de Mme Viardot (Mme Garcia, la veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sœur de Mme Viardot et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui Mme Heritte, remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée.»
E. H.-K.
XXV
Paris, lundi 24 juin 1850.
Je ne veux pas quitter la France, mon cher et bon ami[56] sans vous avoir dit combien je vous aime et vous estime, et combien je regrette la nécessité de cette séparation[57]. J'emporte de vous le souvenir le plus affectueux; j'ai su apprécier l'excellence et la noblesse de votre caractère, et, croyez-moi, je ne me sentirai véritablement heureux que quand je pourrai de nouveau, à vos côtés, le fusil à la main, parcourir les plaines bien-aimées de la Brie. J'accepte votre prophétie; je veux y croire. La patrie a des droits sans doute; mais la véritable patrie n'est-elle pas là où l'on a trouvé le plus d'affection, où le cœur et l'esprit se sentent plus à l'aise? Il n'y a pas d'endroit sur la terre que j'aime à l'égal de Courtavenel. Je ne saurais jamais vous dire combien j'ai été touché de tous les témoignages d'amitié que j'ai reçus depuis quelques jours; je ne sais vraiment pas par quoi je les ai mérités; mais ce que je sais, c'est que j'en garderai le souvenir dans mon cœur aussi longtemps que je vivrai. Vous avez en moi, mon cher Viardot, un ami dévoué à toute épreuve.
Allons, vivez heureux; je vous souhaite tout ce qu'il y a de bon au monde. Nous nous reverrons un jour; ce sera un jour heureux pour moi, et qui me dédommagera amplement de toutes les tristesses qui m'attendent. Je vous remercie de vos bons conseils et vous embrasse avec effusion.
Soyez heureux, mon bon et cher Viardot, et n'oubliez par votre ami
IV. TOURGUENEFF.
XXVI
Tourguenevo[58], lundi 9 septembre 1850.
Bonjour, chère, bonne, noble, excellente amie, bonjour, ô vous qui êtes ce qu'il y a de meilleur au monde! Donnez-moi vos chères mains pour que je les embrasse. Cela me fera beaucoup de bien et me mettra en bonne humeur. Là, c'est fait. Maintenant nous allons causer.
Il faut donc que je vous dise que vous êtes un ange de bonté et que vos lettres m'ont rendu le plus heureux des hommes. Si vous saviez ce que c'est qu'une main amie qui vient vous chercher de si loin pour se poser si doucement sur vous! La reconnaissance qu'on en ressent va jusqu'à l'adoration. Que Dieu vous bénisse mille fois! J'ai bien besoin d'affection dans cet instant, je suis tellement isolé ici. Aussi je ne saurais vous dire combien j'aime ceux que j'aime et qui ont de l'affection pour moi.
Jeudi.
J'ai été forcé d'interrompre cette lettre il y a trois jours, et je m'empresse de revenir à vous, aussitôt que je puis le faire. Des affaires de famille, ou plutôt des embarras de famille, en ont été la cause. Je commence à croire que tout tire à sa fin; aussi ne vous en parlerai-je que quand j'aurai un résultat à annoncer bon ou mauvais.
J'ai fait un petit voyage à trente verstes d'ici; je suis allé voir une de mes «anciennes flammes», dont c'était la fête. L'ancienne flamme a diablement changé et vieilli (elle s'est mariée depuis et est devenue mère de trois enfants). Son mari est un monsieur fort maussade et fort tatillon. Je pardonne à mon ancienne flamme son mari, ses enfants, et même la teinte couperosée de son visage. Mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'être devenue insignifiante, endormie et plate; c'est surtout de s'être accroché une fausse queue en cheveux noirs, tandis que les siens sont bruns, presque blonds, et de l'avoir fait si négligemment qu'on voyait le nœud qui était gros comme le poing, et dont les deux bouts, l'un noir et l'autre blond, retombaient avec grâce à gauche et à droite. Elle s'est mise à jouer du piano, mais le malheureux instrument était faux à faire frémir, faux de cette fausseté doucereuse qui est la pire de toutes, et elle ne s'en apercevait pas et elle jouait des pièces de musique horriblement vieillies, et elle les jouait très mal... Hélas! Trois fois hélas! Mon ancienne flamme n'est pas même de la fumée à l'heure qu'il est: un peu de cendre refroidie, voilà tout. Ce que c'est que de nous!
J'ai passé la nuit dans sa maison. Avant de me coucher, j'ai relu vos lettres; je vous suis bien reconnaissant de m'en écrire de si bonnes! Si vous saviez combien c'est bon et doux, une lettre de vous! Quel esprit charmant, fin et juste, quel grand et noble cœur s'y révèle à chaque ligne! J'ai du plaisir à vous le dire, ayez-en à le lire, car c'est bien vrai ce que je vous dis là, vous pouvez m'en croire.
Pour la petite Pauline[59], vous savez déjà que je suis décidé à suivre vos ordres, et je ne pense plus qu'aux moyens de le faire vite et bien. Je vous écrirai de Moscou et de Pétersbourg jour par jour tout ce que je ferai pour elle. C'est un devoir que je remplis, et je le remplis avec bonheur du moment que vous vous y intéressez. Si Dios quiere, elle sera bientôt à Paris.
Vous êtes mon bon ange, vous. Le mot de bon ange me fait penser à la romance du Domino noir, et puis je vous vois marchant sur l'herbe à Courtavenel, une guitare à la main, et montrant «la belle Inès» à Mlle Antonia, et ma mémoire locale me retrace à l'instant même le ciel, les arbres de là-bas, votre robe à dessins bruns, votre chapeau gris. Je crois sentir sur mon visage le souffle de la légère brise d'automne qui chuchotait dans les pommiers au-dessus de nous. Qu'est-il devenu, ce temps charmant?... Il faut que je parle d'autre chose.
Il est fort possible que j'aurais eu de Mme Pasta l'opinion que vous me supposez, si je l'avais entendue à Pétersbourg au commencement de mon éducation musicale, mais je n'ai pas eu ce bonheur. Je ne l'ai vue ni entendue, mais me voilà maintenant fixé sur ce que je dois penser d'elle.
Vous me demandez en quoi réside le «Beau». Si, en dépit des ravages du temps qui détruisent la forme sous laquelle il se manifeste, il est toujours là... C'est que le Beau est la seule chose qui soit immortelle, et qu'aussi longtemps qu'il reste un vestige de sa manifestation matérielle, son immortalité subsiste. Le Beau est répandu partout, il s'étend même jusque sur la mort. Mais il ne rayonne nulle part avec autant d'intensité que dans l'individualité humaine; c'est là qu'il parle le plus à l'intelligence, et c'est pour cela que, pour ma part, je préférerai toujours une grande puissance musicale servie par une voix défectueuse, à une voix belle et bête une voix dont la beauté n'est que matérielle.
Avec quelle impatience n'attends-je pas votre opinion sur le deuxième acte de Sapho! Si Gounod n'est pas une grande puissance musicale, s'il n'a pas du génie, je renonce à toute espèce de jugement sur les hommes et les talents. Je ne puis m'empêcher de vous porter envie; pensez à moi, quand cette belle musique vous remuera l'âme, pensez à moi si vous le pouvez. La musique de Gounod me fait penser que la Juive, surtout la musique échue en partage à Rachel, est, je ne dirai pas peu de chose, mais à côté du vrai et de la beauté. Vous avez eu un grand succès, et cependant je suis bien sûr que cette déclamation lourde et forcée a dû vous laisser une grande fatigue et un grand vide dans l'âme. On a beau parler de science, de coloris national, etc., le souffle divin n'est pas là. Ce n'est pas immortel, comme toute beauté véritable doit l'être. Le Vallon est immortel.
Vous souvenez-vous d'une petite fille de cinq ans, fort extraordinaire, dont je vous ai parlé dans une de mes lettres? Je l'ai revue et je continue à trouver cette enfant un petit être bien singulier. Imaginez-vous la plus jolie petite figure qu'il soit possible de voir; des traits d'une finesse inouïe, un sourire charmant et des yeux comme je n'en ai jamais vu, des yeux de femme tantôt doux et caressants, tantôt perçants et observateurs, une physionomie qui change d'expression à chaque instant, et dont chaque expression est étonnante de vérité et d'originalité. Elle a un bon sens, une justesse de sensations et de sentiment merveilleuse; elle réfléchit beaucoup et ne ruse jamais, c'est surprenant de voir avec quelle rectitude d'instinct son petit cerveau marche à la vérité. Elle juge parfaitement tout ce qui l'entoure, à commencer par ma mère, et avec tout cela, c'est un enfant, un véritable enfant. Il y a des moments où son regard prend une teinte rêveuse et triste qui vous serre l'âme. Mais en général elle est fort gaie et fort calme. Elle m'aime beaucoup et me regarde quelquefois avec des yeux tellement doux et tendres que j'en suis tout ému.
Elle se nomme Anne et est la fille naturelle de mon oncle, du frère de mon père, et d'une paysanne. Ma mère l'a recueillie chez elle et l'a traitée en poupée. Je me suis bien promis de me charger avec le temps de son éducation. Je vais avoir toute une famille sur les bras! Elle a des airs de tête et des mouvements de sourcils quand on lui dit quelque chose qui la frappe, qui font mon admiration. Elle a l'air de soumettre ce qu'elle entend à son petit raisonnement, et puis elle vous fait des réparties étonnantes. Je vais vous conter un de ses traits. C'était encore à Moscou. Elle était restée près d'une heure dans ma chambre, ma mère l'en punit sans songer que c'était moi qui l'avais emmenée, et tout en lui défendant de me dire pourquoi on l'avait punie. J'entre dans le cabinet de ma mère, je vois la petite dans un coin, fort triste et silencieuse; j'en demande la raison: ma mère me conte une histoire de désobéissance, de caprice; j'y vais, je m'approche d'elle et lui adresse un petit mot de reproche. Elle détourne la tête sans mot dire. Je sors et ne rentre que fort tard. Le lendemain de très bonne heure, la petite entre dans ma chambre, s'assied tranquillement sur ma chaise, me regarde quelque temps en silence et m'adresse cette question à brûle-pourpoint:
—Vous avez cru hier ce qu'a dit maman de moi?
—Oui.
—Eh bien, vous avez eu tort, voici pourquoi j'ai été punie... J'avais promis de ne pas vous le dire, et je ne vous l'aurais pas dit, si vous n'aviez pas cru maman.
—As-tu pleuré pendant la punition?
Elle releva la tête d'un petit air fier et me dit en clignant des yeux: «Oh! non.» Puis elle ajouta après un moment de silence ou de réflexion, car chez elle c'est tout un:—Mais j'ai pleuré quand vous vous êtes approché de moi dans le cabinet.
—Ah! c'est donc pour cela que tu as détourné la tête?
—Vous l'avez remarqué, et vous n'avez pas vu que je pleurais?
Elle poussa un gros soupir, vint m'embrasser et s'en alla.
Je vous jure que je n'ai pas ajouté un seul mot à ce qu'elle a dit; mais si vous aviez vu sa petite figure pendant toute cette explication! On y lisait tant de travail de sa pensée, la lutte de ses sentiments. Elle est blonde et très blanche; ses yeux sont d'un gris bleu nuancé de noir; ses dents sont de vraies petites perles. Elle est très aimante et très sensible; avec cela, peu ou point de mémoire, aussi sait-elle à peine son alphabet. Je vous assure que c'est une bien étrange petite créature, et je l'étudie avec intérêt. Elle n'a pas encore cinq ans.
Samedi, 2/14 septembre.
C'est aujourd'hui jour de poste chez nous, chère et bonne amie; je vais donc vous envoyer cette lettre qui, malgré ma promesse, ne ressemble guère à un volume. Mais enfin, vous êtes l'indulgence même, et je vous enverrai une autre lettre, mardi prochain, d'autant que je compte pouvoir vous donner quelques bonnes nouvelles. Il fait un bien vilain temps ici, j'espère que vous en avez un superbe à Courtavenel: pas de pluie, mais un ciel gris et froid, un vent idem, et dans les intervalles de rafales on entend le petit tintement aigre des mésanges dans les bouleaux; l'arrivée des mésanges, comme le départ des grues et des oies sauvages, présage le froid. A propos de grues, nous en voyons tous les jours des bandes qui s'en vont de leur vol régulier et lent vers le Midi. Vous rappelez-vous les vers du Faust:
| Wenn über Flächen über Seen, |
| Der Kranich nach der Heimath strebt. |
L'emploi du mot streben est bien heureux, essayez un peu de le traduire en français!...
Je ne connais rien de plus solennel que le cri des grues, qui semble vous tomber des nuages sur la tête. C'est éclatant, sonore, puissant et très mélancolique. Il semble vous dire: «Adieu, pauvres petits roquets d'hommes qui ne pouvez changer de place; nous allons au Midi, là où il va faire bon et chaud maintenant. Vous, restez dans la neige et la misère!... Patience!»
Je vous envoie cette lettre directement d'ici; jusqu'à présent je vous les ai envoyées par le comptoir d'Iazykoff. Je ne sais si vous les recevez bien exactement. Je vais faire cet essai. Le messager attend sous la fenêtre. C'est un écuyer de mon frère, très beau garçon et très content de faire cette commission qui lui rapporte toujours quelque chose,—va, mon garçon, porte cette lettre. Et vous, mes chers amis, soyez bien assurés que le jour où je cesserai de vous aimer, tendrement, profondément, j'aurai cessé d'exister. Que le bon Dieu vous bénisse tous et vous rende heureux. Je vous baise les mains avec dévotion. Soyez heureuse, bénie et bien portante!
Votre vieil ami,
I. TOURGUENEFF.