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Lettres à Mademoiselle de Volland

Chapter 116: CVI
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About This Book

A collection of intimate letters addressed to a close correspondent, blending candid personal detail with philosophical reflection. The writer reports daily life, feelings, and relationships while analyzing art, literature, and moral questions, and commenting on the intellectual circles he frequents. Alternating anecdote and meditation, the correspondence ranges from vivid scenes and social portraiture to probing reflections on nature, sensibility, and creative practice. Through sustained, direct address the letters reveal a restless mind balancing tenderness, wit, and critique, making private confidences that illuminate larger debates about taste, reason, and the duties of friendship.

Mardi au soir, en rentrant chez moi, j'ai appris, par un billet, que le Baron était à Paris, et par un autre billet de Grimm, qu'il était revenu de la Briche avec un certain baron de Studuitz, qui ne voulait pas s'en retourner à Gotha sans pouvoir dire à sa princesse qu'il m'a vu, tenu, embrassé pour elle, et qu'il ne fallait pas manquer à un pique-nique qu'on avait arrangé pour le lendemain mercredi chez le suisse des Feuillants. Ce billet de Grimm était assaisonné de quelques mots d'humeur qui me blessèrent; que j'allais partout excepté à la Briche; que Mme d'Épinay y avait été seule, et m'avait inutilement espéré; qu'elle n'était récompensée des attentions qu'elle avait pour mon goût et même mes fantaisies que par une exclusion qui l'offensait. Imaginez que je n'ai été au Grandval que pour servir le Baron; à Monceaux que pour la commodité de revenir tous les matins au Salon, et que je ne reste à Paris que pour ce maudit Salon et que pour lui. Le Baron, qui aurait été content de faire ses affaires à Paris, et de me ramener jeudi au Grandval, trompé dans ses espérances, me fait, d'un autre côté, une sortie abominable. L'impatience me prend; et, rendu éloquent par l'injustice de tous ces gens-là, je fois une sortie abominable contre l'amitié; je la peins comme la plus insupportable des tyrannies, comme le supplice de la vie, et je finis par ces mots: «Mes amis, vous que j'appelle mes amis pour la dernière fois, je vous déclare que je n'ai plus d'amis, que je n'en veux point, et que je veux vivre seul, puisque je suis assez malheureusement né pour ne pouvoir faire le bonheur de personne, en m'abandonnant sans réserve à ceux qui me sont chers.» À l'instant, mon âme se serra, je versai un torrent de larmes; et le marquis, qui était à côté de moi, me prit entre ses bras, m'entraîna dans une autre allée des Tuileries où cette scène se passait. En attendant le dîner, il me dit les choses les plus honnêtes, les plus douces et les plus consolantes; versa un peu de baume sur mes blessures, et me ramena à ces amis que j'avais abjurés, résolu à dîner avec eux, car je voulais m'en aller, et un peu apaisé. Ce qui m'avait ulcéré, c'est un mot de Grimm qui me dit que, puisqu'il ne pouvait plus m'écrire sans me dire la vérité, et que la vérité me faisait tant de mal, il ne m'écrirait plus. «Voilà, disais-je au marquis, ces hommes qui se piquent de délicatesse; ils me désespèrent, et, quand je me plains des peines qu'ils me causent, ils y mettent le comble en me disant froidement qu'ils ne m'en donneront plus.» Cependant le dîner fut fort bien; on s'entretint de la petitesse de ceux qui refusent des secours par vanité... On se sépara de bonne heure ... et nous nous embrassâmes tous fort tendrement.

Damilaville voulait m'entraîner chez Mme de Meaux, qui est malade et qui rend le sang par les pieds. J'aimai mieux m'en aller rue Sainte-Anne, et j'y allai. J'y restai peu de temps. Mme Le Gendre se proposait d'aller reprendre Mme de Blacy chez M. de Tressan, et elle me demandait si je pourrais lui donner des chevaux. J'allai le soir souper avec le prince; je lui en demandai, ce qu'il m'accorda. Nous passâmes la soirée, le prince et moi, à disputer sur un principe de peinture: c'est qu'il y avait dans la nature beaucoup de masses et peu de groupes. Vous n'entendez rien à cela; mais il vous suffira de savoir qu'en ayant appelé tous deux aux compositions des grands maîtres, je lui montrai que, dans les compositions du Poussin, où l'on comptait jusqu'à cent, cent vingt figures, il y avait dix, douze, quinze, vingt masses, et à peine deux ou trois groupes; et spécialement dans le Jugement de Salomon, vingt à trente figures, et pas un groupe.

Le reste de la soirée se passa à causer de mariages disproportionnés faits sans le consentement des parents; il me dit à ce sujet quelques mots de M. de Parceval, que vous ne savez peut-être pas et qui vous feront plaisir. Son fils se maria sans son aveu. Le lendemain du mariage, sa bru vint chez lui. Il n'était pas encore levé. Elle se mit à genoux près de son lit, et lui prit une main qu'elle mouillait de ses larmes. M. de Parceval lui dit: «Est-ce que mon fils n'a pas craint d'être déshérité?» Sa bru lui répondit: «Il vous connaît trop pour avoir cette crainte.» Après un moment de silence, M. de Parceval ajouta: «Ma fille, levez-vous; vous m'avez ôté mon fils; j'espère que, dans neuf mois, vous m'en rendrez un autre que vous élèverez si bien qu'il n'osera jamais faire même un bon choix sans votre consentement»; et puis il l'embrassa; mais il ne voulut pas recevoir son fils. Pour l'en rapprocher, on employa la médiation de M. de Saint-Florentin. Au premier mot de M. de Saint-Florentin, le bon Parceval lui dit: «Ah! Monseigneur, combien vous m'auriez épargné de peine si vous eussiez bien voulu y penser plus tôt!»

Toute ma journée du jeudi fut employée à ma négociation de Sainte-Périne[187] qui est moins avancée que jamais; et la nuit du jeudi au vendredi, avec une grande partie du vendredi, à mettre à l'encre, chez moi, les observations que j'avais faites au crayon au Salon. Je dînai en Malle. Je fis jouer du clavecin à l'enfant. Je reçus la visite de Mme Geoffrin, qui me traita comme une bête, et qui conseilla à ma femme d'en faire autant. La première fois, elle vint pour gâter ma fille; cette fois, elle serait venue pour gâter ma femme et lui apprendre à dire des gros mots et à mépriser son mari.

Je ne sais ce que je devins le reste de la journée. J'allai passer quelques instants avec Mme Le Gendre, qui m'apprit que Mme de Blacy était de retour, et qu'elle se servirait des chevaux du prince pour Sceaux, ou pour quelque autre partie de campagne qu'elle avait arrangée avec M. Digeon. Je souris; elle fit tout son possible pour que je laissasse le dîner de Monceaux, et m'entraîner avec elle. Sur mon refus absolu, elle se détermina à engager Mme de Blacy, et puis il lui vint en esprit que peut-être on imaginerait qu'elle redoute un long tête-à-tête; et puis elle ne sut plus ce qu'elle ferait. Le lendemain samedi, elle m'écrivit, à propos d'une petite commission qu'elle avait à me donner, qu'elle avait proposé la partie à Mme de Blacy, et celle-ci l'avait acceptée. La voilà donc, elle et M. Digeon, ses enfants et Mme de Blacy, sur le chemin de Sceaux, et moi sur le chemin de Monceaux, d'où je vous écris, ce matin dimanche, que je retourne à Paris pour dîner avec elle, et de bonne heure, après dîner, pour m'en retourner chez moi et faire mon sac de nuit pour le Grandval où je serai conduit par le marquis Grimm et Damilaville, demain lundi. J'y passerai le reste du mois; ce qui ne m'empêchera pas de recevoir vos lettres, et d'en mettre quelques-unes à la poste de Boissy.

J'ai oublié, dans ce détail de mes journées, beaucoup de choses. Le sort du prince est décidé. J'ai reçu des nouvelles de Russie. Il me vient un buste de l'impératrice. M. Falconet est brouillé avec le général Betzky; mais il est tellement en faveur auprès de l'impératrice, qu'il est plus à redouter pour le ministre que le ministre pour lui. J'ai reçu de lui ce manuscrit sur le sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité, que je craignais si fort qu'il ne publiât à Saint-Pétersbourg sans ma participation, et dans ce manuscrit un billet où il ajoute de nouvelles instances à celles que vous savez. Vous ne sauriez croire le souci que cela me cause. La reconnaissance que je dois à cette souveraine, la tendresse que j'ai pour vous me tiraillent d'une façon bien cruelle; mais c'est vous, mon amie, qui l'emporterez toujours. Oui, je puis prendre la masse d'or que j'ai reçue[188] et la jeter aux pieds de l'ambassadeur; mais je ne saurais me séparer de vous. Bonjour, mon amie. Ne me grondez point; ne vous joignez point avec mes amis pour me rendre la vie amère. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Présentez mes tendres respects, mon inviolable attachement à maman. Occupez-vous de sa santé; qu'elle s'occupe de la vôtre. Hâtez-vous de revenir. Les beaux jours qu'il fait! et les belles promenades que nous ferons encore à Meudon, si vous le voulez!

Bonjour, bonjour. J'espère que Damilaville, qui contre-signera cette lettre, m'en remettra une de vous.

Mais n'admirez-vous pas avec moi combien nous jugeons mal des choses, et combien de fois nous sommes trompés dans les avantages que nous leur attachons? J'ai vu ma fortune doublée presque en un moment; j'ai vu la dot de ma fille toute prête, sans prendre sur un revenu assez modique; j'ai vu l'aisance et le repos de ma vie assurés; je m'en suis réjoui; vous vous en êtes réjouies avec moi; eh bien! jusqu'à présent, qu'est-ce que cela m'a rendu? qu'est-ce qu'il y a eu de réel dans tout cela? Ce don d'une impératrice m'a contraint à un emprunt. Cet emprunt a diminué mon petit revenu; le nouvel emploi de mon argent, dont le fonds s'est trouvé diminué par la rente que j'en avais touchée d'avance, a occasionné un nouvel emprunt; et de virement de parties en virement de parties, à la longue le fonds se réduirait à rien sans avoir été un moment plus riche et sans avoir rien dissipé. En vérité, cela est trop plaisant; mais ce qui ne l'est pas, c'est que, si je ne veux pas être ingrat envers ma bienfaitrice, me voilà presque forcé à un voyage de sept à huit cents lieues; c'est que si je ne fois pas ce voyage je serai mal avec moi-même, mal avec elle, peut-être. Toutes ces idées font mon supplice. Revenez donc; hâtez-vous devons montrer, afin que j'oublie près de vous tous ces devoirs et toutes ces peines. Falconet, à qui M. de La Rivière a remis ma lettre, m'a écrit qu'elle est tout à fait du ton de celles qu'on envoie du coin de la rue Taranne dans la rue d'Anjou, et que, malgré cela, il a déjà été tenté cent fois de l'envoyer à l'impératrice. Il y succombera; c'est moi qui vous le promets. Eh bien! qu'y verra l'impératrice? Que j'aime, que j'aime à la folie; que tous les dons ne sont rien pour moi, au prix du bonheur de celle que j'aime. Elle y verra que ce qui m'arrête c'est ce qui a fait faire de tout temps aux hommes les grandes actions, les grands crimes, les petites et les grandes folies; et que quand on est amoureux, on est tout ce qu'il y a de bien et de mal. Si elle lit et pense bien, elle ne dira pas: Il est ingrat; mais elle dira: Il est amoureux. Je vous réponds qu'elle a déjà ma lettre, et qu'elle m'excuse; j'aime du moins à le penser, cela me tranquillise. Mais revenez; quand je vous verrai, tout sera bien, ou je ne me soucierai plus que tout soit mal. Je me souviens d'avoir dit autrefois d'un certain homme qu'il n'avait pas plus de morale qu'il n'y en avait dans la tête d'un brochet. J'ai changé de comparaison; je dis à présent: dans le cœur d'un amant. Celui qui est amant n'est que cela. Tant pis pour la probité et pour la vertu, si l'amour s'y oppose. Ce n'est pas qu'on voulût faire une action vile ou basse par amour. On ne volerait pas un écu; mais on brûlerait, on tuerait, on se tuerait soi-même.

Bonjour, bonjour. Ils m'avaient promis de m'éveiller de bonne heure, et de me déposer à Paris sur les neuf heures du matin; ils sont partis sans moi Leur projet est de me retenir ici à dîner, et j'ai bien peur qu'ils n'y réussissent. Cela supposé, j'arriverai tard à Paris; rien ne m'empêchera de voir Mme de Blacy: il faut absolument que nous conférions sur son fils. Peut-être aura-t-elle vu celui qui lui a remis les lettres pitoyables qu'elle en a reçues! Il est important qu'avant de m'adresser à M. Dubucq, je sache s'il est innocent ou coupable: cela change de ton.

Est-ce que vous ne m'apprendrez pas dans votre première lettre le jour de votre retour?

Bonjour, encore une fois. Si vous ne m'aimez pas bien, prenez garde à ce qui en arrivera: le prince fait ses paquets.


CVI

Au Grandval, le 24 septembre 1767.

Ah! voilà ce qui s'appelle une lettre, cela. Une fois en votre vie, vous aurez du moins causé cinq ou six pages de suite avec moi! Je ne sais pourquoi je ne passe pas mes journées à vous écrire. J'ai tant de plaisir à vous lire! Je vois, par le silence que vous gardez sur plusieurs questions que je me souviens très-bien de vous avoir faites, qu'il y a deux ou trois de mes lettres sur le chemin d'Isle. Tant mieux, car elles sont fort longues et de la plus mauvaise écriture; tandis que vous vous userez les yeux à les déchiffrer, vous n'en désirerez pas d'autres et, vous ne songerez pas à me gronder. Tendre amie, je vous en prie, ne me grondez donc plus; vous ne sauriez croire le mal que cela me fait. Ne voyez-vous pas que les importuns, mes amis, mes affaires, celles des autres ne me laissent presque pas le temps d'être seul avec vous? Pour un maudit opéra dont M. Digeon a besoin, il faut que l'impatience de la chère sœur m'ait appelé dix fois de la rue Taranne au coin de la rue Clos-Georgeot, d'où il est impossible de se retirer, quand on y est. Notre dernière conversation, que je vous ai rendue mot pour mot, avait été précédée d'une autre qui n'était pas de la même couleur, mais qui n'en était pas moins bonne. Il s'agissait de savoir jusqu'où il était permis aux beaux-arts d'exagérer dans l'imitation de la belle nature. Cela me donna occasion de fixer les nuances délicates qui distinguent le chimérique du possible, le possible du merveilleux, le merveilleux de la nature embellie, la nature embellie de la nature commune. Comme, maman et vous, les choses sérieuses ne vous déplaisent pas, je n'aurais pas été lâché que vous m'eussiez entendu. La chère sœur me parut très-contente; mais je ne puis plus guère compter sur son jugement; je lui suis trop nécessaire pour ne pas la trouver indulgente. Je suis le dépositaire de tous les sentiments qu'elle croit dans son cœur, et qui ne sont que des idées de sa tête. Je vous proteste, mon amie, que cette femme-là ne sent rien, mais rien du tout; que M. de .... sera dupe aussi bien qu'elle-même de son ramage, qui est à la vérité charmant. L'illusion qu'elle se fait cessera avec le besoin de l'homme. Je lui envoyai, il y a quelque temps, un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui m'avait été adressé par le marquis de ... Il n'est ni très-bien ni très-mal de figure; il a le ton et le propos de sa physionomie qui est tout à fait douce. Des vers très-agréables et très-passionnés de sa façon ne laissent aucun doute qu'il ne sache sa langue. Il a professé plusieurs années les humanités en province; il sait les mathématiques, la géographie, l'histoire et la musique assez bien pour faire sa partie dans un concert. Ajoutez à cela que sa position étroite et pressée ne l'aurait pas rendu difficile sur les conditions; mais M. Digeon insiste sur le prêtre. J'ai fait observer que, décent ou indécent, ce personnage ne nous convenait guère. Il en est persuadé; malgré cela, nous aurons le prêtre si nous nous déterminons à prendre quelqu'un. Sa petite assiste quelquefois à nos conversations; il m'a semblé qu'elle sentait à merveille les bonnes choses. À tout moment j'oublie sa présence, et il m'échappe des folies qui font piétiner sa mère. Il s'agissait, je ne sais quand, du mariage, que je traitais comme vous savez. Je disais que c'était un vœu tout aussi insensé que les autres, à cette unique différence près que par les autres on s'engageait à tenir tout son corps enfermé dans une grande cellule, et que par celui-ci on ne s'engageait qu'à en tenir une partie enfermée dans une petite.

J'étais fait la semaine passée pour me quereller avec tous mes amis. J'avais prié Naigeon, qui a été dessinateur, peintre, sculpteur, avant que d'être philosophe, d'aller quelquefois au Salon pour moi, et il me l'avait promis. Cependant il n'en avait rien fait. Sa conscience lui reprochait un peu son manque de parole. Il m'en parla. Je lui dis qu'il pouvait être tranquille, qu'il ne s'agissait pas d'un devoir, mais d'un service; qu'il fallait remplir ses devoirs, mais qu'on rendait service à qui l'on voulait; qu'au reste, cette petite négligence de sa part m'apprendrait que j'aimais une fois plus mes amis que je n'en étais aimé; que, depuis dix ans, j'avais donné à Grimm plus de mois que je ne lui demandais de quarts d'heure. Ce petit sermon assez sec a fait effet, et l'on vient de me remettre, avec votre lettre, un billet de lui qui me servira.

J'étais à Monceaux lundi matin, et j'espérais m'en revenir dîner chez moi ou chez Mme Le Gendre où j'étais invité. Il n'en fut rien; on me laissa dormir, on partit, et j'employai toute ma matinée à écrire une énorme lettre que vous recevrez. Je me trompe de jour: c'est le dimanche que j'ai passé tout entier à Monceaux malgré moi. J'engageai M. Bron, l'après-midi, dans un piquet à écrire qui fut très-malheureux, ce qui lui donna une humeur qui s'exhalait en plaisanteries amères que j'eus toute la peine du monde à digérer. Les beaux joueurs sont donc bien rares!

Quelle est la raison pour laquelle des gens généreux, même dissipateurs, qui jettent sans façon un fouis par la fenêtre, ne peuvent pas se résoudre à perdre un écu au jeu? Est-ce vanité, amour-propre blessé de la plus mince de toutes les supériorités? Je ne le crois pas: car ces gens-là confessent leur infériorité, et la confessent sans peine, et dans des choses de toute autre importance. Puisque vous voulez que je vous dise tout, je vous dis bien des bagatelles.

Le dimanche au soir je revins à Paris de bonne heure, dans la même voiture, avec une file qui me soutint très-sérieusement qu'aujourd'hui les passions sérieuses étaient tout à fait ridicules; qu'on ne se promettait plus que du plaisir qui se trouvait ou ne se trouvait pas; que cela durait ou ne durait pas; qu'on s'épargnait ainsi tous les feux serments du temps passé. J'osai lui dire que j'étais encore de ce temps-là. «Tant pis pour vous, me répondit-elle, on vous trompe, ou vous trompez; l'un ne vaut pas mieux que l'autre.» Ces propos me confirmèrent ce que l'on m'avait dit: c'est que cette fille, qui a du sens, de l'esprit, des connaissances, ne s'était jamais attachée à personne. En a-t-elle été plus ou moins heureuse? C'est à vous à m'apprendre cela.

Tout en suivant ce propos, je la déposai chez elle, et je courus chez moi préparer mon sac de nuit pour le lendemain. J'étais attendu au Grandval, Grimm, Damilaville, le marquis de Croismare et un baron allemand de la cour de Gotha[189] m'y accompagnèrent. Grimm prit un fiacre qui le conduisit jusqu'à Bonneuil, d'où il acheva son voyage à pied... C'est donc le Grandval que j'habite à présent, et qui me gardera jusqu'à la fin du mois. Nos journées ici se ressemblent toutes; nous nous levons de bon matin; nous déjeunons gaiement; nous travaillons, nous dînons ferme et longtemps; nous digérons en plaisantant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours de passe-dix ruineux; nous prenons nos bâtons, et nous tentons des promenades immenses. De retour, nous nous mettons en bonnet de nuit. Kohaut et la Baronne prennent leur luth; nous prenons des cartes; le souper sonne; nous soupons, car il faut souper sous peine de déplaire à la maîtresse de la maison. Après souper, nous causons, et cette causerie nous mène quelquefois fort loin. Nous nous couchons dans des lits si bons qu'on n'y saurait dormir, et le lendemain nous recommençons.

Je me hâte d'expédier le reste des manuscrits de M. de .... pour me mettre à la besogne de Grimm, dont j'ai apporté tous les matériaux.

La Baronne est fort gaie. Mme d'Aine est plus folle que jamais. Nous avons eu ici son fils et sa bru. Un matin, j'entends de grands éclats de rire dans l'appartement de la belle-mère. On l'habillait. La Baronne et le Baron y étaient. J'y allai «Vous venez tout à propos, me dit Mme d'Aine.—À quoi, madame, puis-je vous être bon?—À prendre la mesure de mon derrière; et puis vous en irez faire autant chez ma bru; et quand vous serez bien assuré que le mien n'y fait œuvre, vous direz à M. le Baron, mon gendre que voilà, qu'il est un sot.» Vous penserez que tout cela est fort plat; mais vous ferez bien mieux de penser que cela est innocent, que cela est gai, que nous sommes à la campagne, et que tout ce qui amuse et fait rire est fort bon.

La querelle de nos deux voisins est restée indécise.

J'ai encore huitaine à passer ici. Priez Dieu que je ne meure pas d'indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny les plus furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des petits melons d'Astracan, puis de la sauerkraut, et puis des perdrix aux choux, et puis des perdreaux à la crapaudine, et puis des baba, et puis des pâtés, et puis des tourtes, et puis douze estomacs qu'il fendrait avoir, et puis un estomac où il faut mettre comme pour douze. Heureusement on boit en proportion, et tout passe.

J'ai pensé acheter hier un cheval dix écus. Il est vrai qu'il est perdu, et que peut-être il est mort. C'est celui du docteur Gem. Vous n'avez pas encore entendu nommer celui-ci C'est un bon homme; un fanatique froid. Il part pour l'Angleterre; il confie son cheval à M. Bergier. Connaissez-vous celui-ci? M. Bergier le prête à un autre, celui-ci à un troisième, ce troisième à un quatrième; et il y a bientôt un mois que le docteur court après son cheval. Kohaut nous quitte demain: j'en suis fâché, et la Baronne aussi, et lui plus que tous les deux. À propos, il faut que je vous dise un excellent procédé de notre incompréhensible Baron. Pour faire comme tout le monde, Kohaut joue au passe-dix; il n'y est pas heureux. Le Baron s'aperçoit un jour qu'il était chagrin d'une perte assez considérable qu'il avait faite: il va le matin dans sa chambre; il soupçonne que les affaires de Kohaut sont embarrassées, et il ne se trompait pas. Il s'assied; il le questionne; il le gronde de son silence déplacé; il le remercie on ne peut plus honnêtement des soins qu'il donne à sa femme, et le force d'accepter cinquante louis. Cela est fort bien, dites-vous. Mais ce n'est pas tout. Le lendemain il pense que peut-être cette somme ne suffira pas à Kohaut pour l'arranger tout à fait, et il lui en fait accepter cinquante autres, avec des excuses réitérées de ne s'en être pas avisé plus tôt. C'est Kohaut qui est venu me raconter la chose toute fraîche.

On nous a envoyé de Paris une bibliothèque nouvelle autrichienne: c'est l'Esprit du clergé[190], les Prêtres démasqués[191], le Militaire philosophe[192], l'Imposture sacerdotale[193], des Doutes sur la religion[194], la Théologie portative.[195] Je n'ai lu que ce dernier. C'est un assez bon nombre de bonnes plaisanteries noyées dans un beaucoup plus grand nombre de mauvaises. Voilà, mesdames, de la pâture qui vous attend à votre retour. Je ne sais ce que deviendra cette pauvre Église de Jésus-Christ, ni la prophétie qui dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Il serait bien plaisant qu'on élevât des temples chrétiens à Tunis ou Alger, lorsqu'ils tomberont en ruine à Paris. Ainsi soit-il, pourvu qu'on ne vienne pas nous couper le prépuce lorsque les musulmans se feront baptiser; j'aime encore mieux le baptême que la circoncision: cela fait moins de mal.

Tout à travers la besogne de M. de ...., j'ai clandestinement entamé la mienne; Grimm est ruiné, si cela continue. Le seul tableau de Doyen m'a fourni quinze à seize pages.

Tout cela est fort bon; mais maman s'impatiente de ne pas trouver jusqu'ici un mot de réponse à votre lettre. Mademoiselle, cette lettre est charmante. Combien je vous en aimerais, si je pouvais vous aimer davantage! mais de grâce tâchez donc de vous rassurer. Est-ce qu'il ne serait pas plus agréable pour vous de me croire paresseux, négligent, occupé, que malade ou mort? Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j'étais éternel? est-ce que jusqu'à présent ce n'est pas vrai? N'allez pas prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourait; mais je n'en crois rien.

Je vous remercie du détail de votre voyage. Vous êtes arrivées deux heures plus tard à Châlons que nous n'avions calculé, le prince et moi, et vous frappiez à la porte de M. le directeur, endormi à côté d'une femme qui entendrait un autre éveillé, lorsque nous buvions encore à votre santé.

Point d'oraison de saint Julien[196]; je ne l'aime pas; d'ailleurs ce saint n'exauce peut-être que les hommes.

Eh bien! vous ayez donc passé le vendredi et le samedi à chanter et danser? N'avais-je pas bien raison de dire au prince que nous serions des sots de nous affliger? Je savais par cœur toutes les honnêtetés qui vous attendaient chez M. Duclos. Ne me parlez pas de votre petit amoureux bigot. Le premier bec féminin qui se présente lui tourne la tête; et je ne jurerais pas que, tout en soupirant pour Mlle Gargau, il n'eût lorgné fort tendrement la belle Mlle d'Ornay. Pour moi, qui suis au plus attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actions, qui aime avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéliques, qui ne permettrais pas à un de mes soupirs, à un de mes regards de s'égarer; à qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience, legs que j'ai encore amélioré par des raffinements dont aucun mystique, soit en amour, soit en religion, ne s'est jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné la tendresse courante! Je suis un vrai janséniste, et pis encore; et quoique Mme d'Aine la jeune soit faite au tour, qu'elle ait les plus jolis petits pieds du monde, des yeux très-émerillonnés, très-fripons, même en présence de son mari, deux petits tétons qu'elle montre tant qu'elle peut; sur mon Dieu, je ne les ai pas vus. Je serai placé tout au moins au deuxième ciel du paradis des amants, parmi les vierges où j'espère vous trouver, et cela pour cause que vous savez. Je ne sais ce que le voyage fera à la santé de la belle dame; mais le prince espère beaucoup de influence momentanée de votre société sur elle. Il voudrait bien la revoir débarrassée de quelques minuties d'esprit qui font son supplice. Cette femme a tant vu de coquins et de coquines qu'elle ne croit point à la probité. N'allez pas charger maman de la convertir là-dessus.

J'aime la malice que M. et Mme Duclos et M. Évrard vous ont faite. Elle est jolie, et je vous pardonne votre gaieté. Il faut bien faire les honneurs de chez soi. Je dirai cette raison à mon désolé partner, mais je crains bien qu'il ne la goûte pas; il rêve, il soupire, il s'ennuie, il pleure. Je voudrais bien en faire autant, car cela est fort beau; mais lorsque je viens à le regarder, je ne saurais m'empêcher de rire. Cependant je suis sûr que j'aime mieux que lui: car moi je n'ai pas fait vingt-huit lieues pour aller voir une jolie femme, et je n'ai point de remords; mais chut sur ce voyage! Elle a fait, dans sa dernière lettre au prince, un éloge charmant de maman; du soin qu'elle a de ses vassaux, de l'attachement qu'ils ont pour elle, des secours qu'ils viennent chercher au château, de la manière dont ils sont accordés. Sa lettre est fort belle; mais cet endroit est ce qu'il y a de mieux. Je suis sûr qu'elle s'est plu à l'écrire. Elle était bien faite pour être touchée de toutes vos attentions. Plus elle est ombrageuse sur les procédés, plus elle y est sensible. Elle les sent d'autant mieux qu'il est plus facile d'y manquer. Il faut continuellement se souvenir et oublier son premier état. J'ai pourtant osé lui dire plus d'une fois que la meilleure façon d'en user avec elle était la plus ordinaire et la plus commune. Elle n'en est pas encore tout à fait à saisir cela.

Je ne sais pas ce que le prince se propose; mais il est à la campagne; j'y suis de mon côté, et il a son Fontainebleau, comme je vous ai dit: ses fonctions politiques sont finies. Il n'en paraît point fâché; mais j'ai peur qu'il ne fasse de nécessité vertu. Il attend les ordres de sa cour. Il ne sait ce qu'il deviendra: ce qui donne le change à son vrai souci, c'est celui de savoir quel parti prendra la belle dame, au cas qu'il s'éloigne. Entre nous, elle a l'estime la plus vraie pour lui; elle le ménage autant et plus peut-être que si elle avait de la passion, mais elle n'en a point. Et puis Paris, et puis la santé, et puis cent autres considérations réelles, chimériques, bonnes, mauvaises. Qui de vous, mesdames, aimerait assez pour suivre son amant à Pétersbourg? J'ai vu des femmes, et des femmes bien aimantes, bien éprises, qu'on dépitait à faire passer d'un fauteuil sur un autre. Ces circonstances, qui nous mettent dans le cas d'apprécier nos sentiments, sont toujours très-fâcheuses. C'est un grand malheur que d'apprendre qu'on aime moins qu'on ne croyait.

Le prince est la simplicité même. Personne n'a jamais eu moins que lui la morgue de son état et de sa naissance. Il croit d'instinct à l'égalité des conditions, ce qui vaut mieux que d'y croire de réflexion. Il n'a jamais connu que son premier titre, celui d'homme. Au sortir de chez le prince des Deux-Ponts, où nous avions dîné, il me dit: «C'est un bon homme; mais il passe le premier.» Il ne connaît que par la façade la distribution d'un château et d'une chaumière. Ses mœurs sont aussi unies que son vêtement. Je ne lui ai jamais entendu dire ni une chose mal pensée ni une chose mal sentie; il est plein de sens et de raison. Il n'y aura occupation qui tienne, je ferai ce qui vous conviendra. Cependant, mon amie, considérez que je suis surchargé de travail. Grimm n'a qu'un cri après moi; il prétend que mon délai d'il y a deux ans l'a si bien dérangé qu'il n'en est pas encore remis. Je serais d'autant plus fâché de lui manquer en ce moment, que nous venons d'avoir un petit démêlé. Cependant je verrai le prince.

Vous avez, dans ma précédente lettre, la suite des amours de l'instituteur. L'un a parlé, mais l'autre a fait la sourde oreille. Il faut qu'il se soit passé quelque chose de grave dans la partie de Sceaux; car j'ai trouvé de la réserve. Cela viendra dans un autre temps; on sera bien aussi pressé de dire que moi d'entendre. Ce qui me fait enrager, c'est que cette femme croit sentir et ne sent rien; qu'elle prend de l'intérêt pour de l'amour, et qu'elle sera certainement la dupe cette fois-ci de sa coquetterie.

Si je vais à Isle, certainement il faudra que vous m'appreniez ma leçon; car je suis ou ne saurait plus étranger à faire valoir une terre; mais il ne s'agit pas de savoir si je puis être utile ou non; il suffit que vous le croyiez.

Vraiment non je ne voudrais pas que votre peine fût perdue! Je ferais du chemin pour le seul plaisir d'embellir une fois votre cellule. Tenez-moi donc pour arrivé, si les affaires du prince ne s'opposent à rien. Mais mon Salon? N'importe. Maman, vous me désirez, et vos désirs sont des ordres et des ordres bien doux.

Mme de Blacy, qui n'est pas des plus fines, à ce que je crois, ou qui l'est beaucoup, y avait vu tout aussi clair que vous. Ce n'est donc pas assez de vous aimer; il faut vous le dire; eh bien! je vous le dis. Entendez-vous? je vous aime, je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et je n'aimerai jamais que vous. Bonsoir, mon amie.


CVII

Au Grandval, le 28 septembre 1767.

Je suis toujours au Grandval Damilaville s'était engagé à venir me reprendre aujourd'hui lundi; mais n'ayant pu former une carrossée, c'est partie remise à mercredi Mercredi donc je serai à Paris, où vous pourriez bien être arrivée avant moi. Je ne vous dirai pas un mot de la vie que nous menons ici Un peu de travail le matin, une partie de billard, ou un peu de causerie au coin du feu en attendant le dîner; un dîner qui ne finit point, et des promenades qui m'auraient conduit à Isle et par-delà, si, depuis huit à neuf jours que je suis ici, elles avaient été mises l'une au bout de l'autre. Nous avons aujourd'hui visité la maison et les jardins de M. d'Ormesson d'Amboile. Il a dépensé des sommes immenses pour se faire la plus triste et la plus maussade demeure qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. Imaginez un château gothique enfoncé dans des fossés, et masqué de tous côtés par des hauteurs; des terrasses sans vues; des allées sans ombre; partout l'image du chaos. Si jamais je rencontre cet homme ou son intendant, je ne pourrai jamais m'empêcher de le ruiner par un projet qui embellirait certainement cette demeure, mais qui ne coûterait pas moins de sept à huit cent mille francs. Il y a en face du château une petite montagne, au-dessous de cette montagne, une plaine et des eaux tant qu'on en veut. Mon conseil ruineux serait donc de ramasser ces eaux, de les amener au haut de la montagne et d'en former une cascade comme vous en avez vu une à Brunoy. Ces eaux seraient reçues au pied de la montagne dans un beau canal qu'il semble qu'on ait creusé tout exprès pour elles.

Le Baron, qui met de la morale a tout, jure qu'il ne me pardonnerait de sa vie, si cette cascade se taisait; à moins que je ne prisse les enfants de M. d'Ormesson, et que je ne les noyasse tous deux dans le canal. Après ces énormes promenades dont nous tronçons la longueur par une variété de conversations politiques, littéraires et métaphysiques, nous nous mettons à notre aise; nous commençons un piquet à écrire que nous finissons après souper; et puis, le bougeoir à la main, chacun reprend le chemin de son dortoir. Je ne saurais vous dire combien cette vie innocente, tranquille et saine m'accommode! Aujourd'hui, comme nous rentrions à la maison, nous avons trouvé Kohaut; il était parti de Paris dans un fiacre qui l'avait conduit à Charenton. De Charenton, il avait achevé son voyage à pied. Il était arrivé à six heures et demie. Il montera le luth de la Baronne; il lui donnera leçon et à ses enfants; il soupera avec nous, et demain il partira pour l'Isle-Adam.

Il a pris à la porte du Baron une lettre de Mme Le Gendre, toute pleine de coquetterie, mais de coquetterie perdue. Si j'avais eu à donner dans ces filets-là, il y a longtemps que ce serait une affaire faite. Je vous proteste, tendre amie, qu'elle aurait mille fois plus d'attraits, plus d'esprit, plus de grâces et plus d'art, qu'il n'en serait pas davantage. Vous ne sauriez croire combien on a l'âme honnête quand on a cinquante ans, et avec quel courage on se refuse au plaisir qu'on n'est plus en état de goûter! Quand une jeune femme serait disposée à m'entendre, puis-je ignorer combien j'aurais peu de chose à lui dire? Si vous ne comptez pas trop sur la fidélité des hommes, comptez beaucoup sur leur faiblesse. Je vous rapporterai mes deux pattes entières et sans le moindre bout de lacet qui traîne après elles. Je ne sais ce qu'on pense, rue Saint-Thomas-du-Louvre, de mes visites nocturnes; mais il est certain que j'aime Mme de Blacy à la folie; et que si elle se l'est bien mis dans la tête eh bien?... Eh bien! elle ne serait pas plus dangereuse pour moi qu'une autre. C'est toujours la même honte de porter ses grenouilles ailleurs qu'où l'on a bien voulu s'en contenter. Ce motif n'est pas bien relevé, mais j'ai peur qu'il ne soit vrai Nous ne valons pas mieux que cela. Voilà pourquoi, le matin, après un sommeil tranquille, une digestion bien douce, je me sens un peu moins de scrupule qu'en tout autre moment de la journée: il y a comme cela des moments critiques pour la vertu; heureusement ils sont courts. Ah! nous sommes tous bien sages quand nous n'avons plus le moyen d'être fous. Nous sommes pleins de respect pour les femmes, quand il n'y en a plus qu'une au monde à qui nous puissions nous montrer décemment. Il ne tiendrait qu'à moi de penser autrement; car j'ai, sans vanité, quelques aventures par-devers moi dont un autre se ferait un honneur infini. Mais, avant que de m'élever un trophée, il faudrait que j'épluchasse bien tout cela. J'aurais cent questions à me faire comme celle-ci, par exemple: Mais vous plaisait-elle beaucoup? Étiez-vous bien sûr de sa santé? N'y avait-il dans votre refus aucun principe d'économie? Ne craigniez-vous point qu'on n'exigeât de vous plus que vous n'aviez en caisse? N'avez-vous pas mieux aimé laisser une haute opinion de vous que d'être bien aise un moment? Le proverbe belle montre et peu de rapport ne vous aurait-il pas vaguement passé dans l'esprit? N'auriez-vous point rougi que l'effet répondît si peu à la promesse, et préféré l'honneur au plaisir? Ah! ma bonne amie! quand on s'avise de mettre au creuset les actions les plus héroïques des hommes, on ne sait jamais comment elles en sortiront; tel s'estime beaucoup de ce qu'il a fait, qui en rabattrait beaucoup s'il s'occupait sérieusement à en démêler la raison. Ôtez à l'une de vos sœurs sa sagesse; donnez à l'autre un peu de bonne foi, et puis nous verrons après ce qu'il en arrivera. Je ne refuse pas de me louer moi-même; mais ce ne sera qu'après avoir passé cinq ou six fois par l'épreuve de Robert d'Arbrissel [197]. Comme il ne faut perdre aucune occasion de se connaître, si celle-ci se présente je ne la manquerai pas. Combien je serai fier le lendemain, à condition toutefois que je ne regretterai pas le lendemain de m'en être si bien ou si mal tiré; car le remords d'une bonne action en affaiblit beaucoup le mérite. Et vous croyez que je dormirais profondément entre deux jeunes Sunamites? et vous croyez que si cela m'était arrivé, je n'en serais pas un peu fâché? J'ai bien de la peine à avoir si bonne opinion de moi. Je vaux peut-être beaucoup plus que je ne crois. C'est peut-être affaire de modestie de ma part. Tout cela se découvrira quelque jour; mais il ne faut pas que ce jour-là soit bien loin. En attendant, je vous aime de tout mon cœur. Je n'aime que vous, et je serais au désespoir d'imaginer que je pusse en aimer une autre. Ceci n'est point une plaisanterie. En vérité, bonne amie, vous êtes jalouse, et je n'aurais qu'à continuer sur ce ton pour vous tourmenter. Est-il possible qu'après douze ans d'attachement vous ne me connaissiez pas encore? J'embrasserai rue Sainte-Anne, tout à côté de la bouche; c'est mon usage; et rue Saint-Thomas-du-Louvre où l'on me présentera.

Si j'ai pris du goût pour le restaurateur! vraiment oui: un goût infini. On y sert bien, un peu chèrement, mais à l'heure que l'on veut. La belle hôtesse ne vient jamais causer avec ses pratiques; elle est trop honnête et trop décente pour cela; mais ses pratiques vont causer avec elle tant qu'il leur plaît; et elle répond fort bien. On mange seul Chacun a son petit cabinet où son attention se promène: elle vient voir par elle-même s'il ne vous manque rien; cela est à merveille, et il me semble que tout le monde s'en loue.

Van Loo ne va pas mieux. Mme Van Loo et Mme Berger sont certainement très-sensibles à votre souvenir. N'auriez-vous rien à faire dire à Mlle Vernet? j'aime beaucoup les commissions pour elle. J'indiquerai votre Esculape, qui ne sera pas fort habile s'il ne s'y entend pas mieux que Lamotte.

Oh! pour le prince Galitzin, point de miséricorde: chacun a sa bête, et les jaloux sont la mienne. Je suis bien fâché que la belle dame ne vous ait point écrit: vous en auriez reçu une jolie lettre. Mais je vois ce que c'est; vous lui avez fait peur.

Si je retournerai à Sainte-Périne! je le crois bien. Vous en voulez trop savoir, et vous ne répondez point aux questions qu'on vous fait. Il faut aller à sa fille ou rester à son amant. Voilà le point. Lequel des deux feriez-vous?

Le prince ira-t-il, n'ira-t-il point au-devant d'elle? c'est ce que j'ignore; c'est ce qu'il ignore lui-même. Il attend d'un jour à l'autre des dépêches qui doivent disposer de lui Je suis sûr que mon absence le soucie beaucoup. Il m'a encore envoyé une lettre de sa cour à répondre. J'ai peur que ces Russes ne soient un peu vilains. J'en excepte l'impératrice, comme vous pensez bien; il n'y a qu'une voix sur son compte. Aurait-elle à elle toute seule ce qu'il y a de lumières et de grandeur d'âme dans tout son empire? Si cela est, que je la plains! Elle méritait certainement de commander une meilleure nation. Il est minuit. Je tombe aussi de sommeil; mais il faut que Kohaut emporte demain cette lettre, et je ne la clorai pas sans vous avoir embrassées toutes deux, maman d'abord, et vous après; sans vous avoir assurées qu'un des sentiments que j'ai le plus de plaisir à trouver au fond de mon âme, c'est le tendre, le sincère, l'éternel attachement que j'y lis. Vous serez mon amie, mon unique amie tant que je vivrai; elle ne cessera jamais d'être ma respectable maman tant qu'elle vivra; et j'espère toujours qu'elle nous survivra. Dites-lui bien qu'elle se conserve et qu'elle a eu assez de soucis pour n'en pas prendre davantage. C'est nous qui serons bien méchants, si nous ne nous occupons pas sans cesse à faire son bonheur. Bonsoir, bonsoir, toutes deux.


CVIII

Paris, le 4 octobre 1767.

Je quitte ma petite bonne, qui est en train de jouer de son instrument comme un ange, pour causer avec vous. Me voilà donc revenu du Grandval, bien malgré le Baron, la Baronne, les petits garçons, les petites filles, Mme d'Aine et les domestiques. Je les abandonne tous. Je cours, j'écris de droite, de gauche, pour leur envoyer quelqu'un qui les secoure. Mais l'abbé aime la ville où il est perpétuellement en spectacle: le docteur Gatti est l'ombre de Mme de Choiseul; d'Alinville marque des loges à Fontainebleau; Grimm s'ennuie par bienséance à la Briche; quand l'abbé Morellet n'est pas à Voré, il est sur le chemin: la belle dame Helvétius le fait trotter comme un Basque; notre Orphée[198] est à l'Isle-Adam; Suard est à tant de femmes qu'il ne songe plus guère à Mlle de... J'ai prêché inutilement M. Le Romain[199], qu'on aurait grand plaisir à avoir, mais que sa mélancolie retient dans l'obscurité de sa cahute, où il aime mieux broyer du noir dont il puisse barbouiller toute la nature que d'aller jouir de ses charmes à la campagne. On débaucherait aisément le gros Bergier, mais on ne s'en soucie pas, parce qu'il est triste, muet, dormeur, et d'un commerce suspect. Damilaville a toujours le prétexte de ses affaires qu'il ne fait point. Naigeon mourrait d'ennui, s'il n'allait pas assidûment chez les Van Loo, où il est sûr de trouver Mme Blondel qu'il n'aime point, et dont il parle toujours, et s'il n'avait pas fait sa tournée au Palais-Royal à l'heure précise où elle s'y promène. L'abbé Raynal est fort mal à son aise partout où fine pérore pas colonies, politique et commerce. M. de Saint-Lambert est arrivé à Montmorency. Mon fils d'Aine[200] court à toutes jambes après l'intendance d'Auch, qu'il dédaigne comme le renard les raisins verts. Le baron de Gleichen aimerait mieux être au fond des fouilles d'Herculanum que dans les plus beaux jardins du monde. L'ami Le Roy vit pour lui et ne va jamais dans aucun endroit qu'il n'espère s'y amuser plus qu'ailleurs, et puis voici le temps de la chasse qu'il aime de passion. M. de Croismare a trop besoin de variété pour s'asseoir plus d'un jour; celui-ci n'a jamais mis son bonnet de nuit dans sa poche, et perdu de vue le quai de la Ferraille, les bouquinistes et les brocanteurs, sans le motif le plus important et le plus honnête. Nous aurions bien des femmes, mais nous n'en voulons point, parce qu'il est trop rare que ce soient des hommes. Le docteur Roux cherche des malades. Le docteur Gem court toujours après son cheval Le docteur d'Arcet est peut-être enfermé sous clef par le comte de Lauraguais, jusqu'à ce qu'il lui ait fait une découverte. Le comte de Creutz est en extase devant ses tableaux, ou devant la femme du peintre, qui est jolie, et plus galante encore. Helvétius, la tête enfoncée dans son bonnet, décompose des phrases, et s'occupe, à sa terre, à prouver que son valet de chiens aurait tout aussi bien fait le livre De l'Esprit que lui. Wilkes n'est plus en faveur, parce qu'incessamment il sera ruiné, et que sans nous en apercevoir nous prenons les devants avec le malheur, et que nous rompons avant qu'il soit arrivé, parce qu'il serait malhonnête de rompre après. Le chevalier de Chastellux est cloué quelque part; et quand on est jeune, ce clou-là tient bien fort. La Baronne dit que l'abbé Coyer est du miel de Narbonne tourné, qu'il ne faut pas le lui envoyer. Il y a près de soixante ans que le chevalier de Valory fait le rôle du chien de Jean de Nivelle. Voilà presque toute la société. Vous la connaissez presque aussi bien que moi Je viens, au milieu de notre disette, de leur dépêcher le juif Berlize; c'est le secrétaire de mon fils d'Aine et l'intendant de sa mère. Il joue, il déraisonne; on s'en moque, il se fâche, et l'on s'en moque bien davantage.

Mon retour à Paris a été différé de trois ou quatre jours par une petite malice de la Baronne, qui a corrompu secrètement ceux qui s'étaient engagés de me venir reprendre. Je suis arrivé tout à temps pour arrêter les suites d'une multitude de petits orages domestiques qui s'étaient élevés pendant mon absence entre la sœur et la sœur, entre la mère et la fille, entre la nièce et la tante. Chacune est venue m'apporter ses griefs; toutes avaient tort. Je leur ai donné raison à toutes. La petite bamboche a promis d'être plus réservée dans ses propos, et tout est calmé. Mon premier soin, en mettant pied à terre, a été d'aller voir Mme de Blacy, car quoique j'aime bien à rire, j'aime encore mieux consoler ceux qui pleurent.

J'ai fait ensuite ma visite à la petite sœur, que j'ai trouvée lisant vos lettres et hochant du nez à toutes vos protestations d'amitié. M. Digeon y était. On m'invita à dîner pour aujourd'hui samedi; mais on se ressouvint que ce jour était promis aux campagnards de Monceaux, et cette réflexion nous embarqua dans une causerie sur la solennité desdites promesses. Notre chère sœur était en train d'étaler là-dessus les plus belles maximes du monde, lorsque je pris la liberté de lui observer qu'il y avait cent façons diverses de promettre qui n'obligeaient pas moins que les protestations les plus expresses, que les billets signés de sang. «Par exemple, ajoutai-je, il y a des services sur lesquels mon ami ne s'est jamais expliqué, mais j'y compte parce qu'ils entrent dans le pacte de l'amitié; et quand l'occasion de les demander se présente, je les demande comme une promesse faite à l'instant où le nom d'ami fut prononcé entre nous.» Et puis nous voilà embarqués dans les devoirs de l'amitié. Là-dessus, je m'en tins à la fable de La Fontaine; je voulais qu'on sortît de son lit sur l'inquiétude seule que je ne reposais pas dans le mien, et que l'on y plaçât son esclave, si j'y étais mal couché seul M. Digeon secoua la tête, à l'esclave, et je lui dis que c'est que j'étais du Monomotapa, et qu'il n'en était pas.

Nous quittâmes ce propos, pour le long séjour que j'avais fait à la campagne et la manière dont on vivait au Grandval. On me demanda si la Baronne était fort heureuse. Je répondis, ce qui est vrai, qu'elle était heureuse partout où le Baron se trouvait bien, et où elle avait ses enfants et son luth. Pour entendre ce qui suit, il faut que vous sachiez que Mme Le Gendre a eu occasion de voir M. Suard deux ou trois fois chez Mme de Grandpré, et que M. Suard est ami de quinze ans de M. Digeon et de Mme de Grandpré. À propos de la différence de la vie que la Baronne menait au Grandval et de celle qu'elle mène à Paris, je remarquai, à son honneur, que les amusements de la ville qui lui convenaient le plus étaient sacrifiés sur-le-champ, lorsqu'elle ne remarquait pas sur le visage de son mari l'approbation la plus complète. Comme je prononçais ces mots, j'aperçus que M. Digeon et Mme Le Gendre se souriaient l'un à l'autre. Cela me déplut. M. Digeon s'en alla donner leçon au petit bonhomme. Nous restâmes seuls avec Mme de Blacy et moi Alors, prenant un ton beaucoup plus ferme et plus sérieux que je n'ai coutume, je dis à Mme Le Gendre que ceux qui ne connaissaient Mme d'Holbach que sur la parole de M. Suard ne la connaissaient point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien. Je vis, et je crois que je vis bien, que Suard avait eu la malhonnêteté de décrier la baronne dans l'esprit de son ami; que cet ami avait fait passer très-légèrement l'opinion fausse qu'il avait eue dans l'esprit de Mme Le Gendre. Après quelques minutes de silence, Mme Le Gendre alluma son bougeoir et disparut: ce qui acheva de confirmer mon soupçon. Voilà donc ce qu'on appelle des honnêtes gens! Ils sont admis dans une maison; le maître de la maison les comble d'honnêtetés, de bons offices, les prend en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques imaginables; et pour l'en récompenser, on met tout en œuvre pour corrompre sa femme; et quand on n'y a pas réussi, on dit pis que pendre de cette femme. Si M. Digeon continue, j'en rabattrai beaucoup. Cet homme voit le genre humain en noir. Il ne croit point aux actions vertueuses; il les déprime; il les dispute: s'il raconte un fait, c'est toujours un fait abominable, scandaleux. Voilà deux femmes de ma connaissance dont il a eu occasion de parler à Mme Le Gendre; il a mal parlé de toutes deux. Elles ont sans doute leurs défauts; mais elles ont aussi leurs bonnes qualités. Pourquoi faire les bonnes qualités et ne relever que les défauts? Il y a là dedans au moins une sorte d'envie qui me blesse, moi qui lis les hommes comme les auteurs, et qui ne charge ma mémoire que des choses bonnes à savoir et à imiter. La conversation entre Suard et Mme Le Gendre, par une méprise de celui-ci, avait été fort vive. Ils avaient recherché les raisons pour lesquelles les âmes sensibles s'émouvaient si promptement, si fortement, si délicieusement, au récit d'une bonne action. Suard avait prétendu que c'était l'effet d'un sixième sens que la nature nous avait donné pour juger du bon et du beau. On me demanda ce que j'en pensais. Je répondis que ce sixième sens, que quelques métaphysiciens avaient accrédité en Angleterre, était une chimère; que tout était expérimental en nous; que nous apprenions dès la plus tendre enfonce ce qu'il était de notre instinct de cacher ou de montrer. Lorsque les motifs de nos actions, de nos jugements, de nos démonstrations nous sont présents, nous avons ce qu'on appelle la science; quand ils ne sont pas présents à notre mémoire, nous n'avons que ce qu'on appelle goût, instinct et tact. Les raisons de nous montrer sensibles au récit des belles actions sont sans nombre: nous révélons une qualité infiniment estimable; nous promettons aux autres notre estime s'ils la méritaient jamais par quelque procédé rare et honnête; nous les encourageons ainsi à l'avoir. Les belles actions nous font concevoir l'espérance de trouver parmi ceux qui nous environnent quelqu'un capable de les faire; et par l'extrême admiration que nous leur accordons, nous faisons concevoir aux autres l'idée que nous en serions capables nous-mêmes si l'occasion s'en présentait. Indépendamment de toutes ces vues d'intérêt, nous avons une notion, un goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entraîne malgré nous. Toute belle action n'est jamais sans quelque sacrifice, et il nous est impossible de ne pas rendre hommage à celui qui se sacrifie; quoiqu'en nous sacrifiant, nous ne faisons pourtant que ce qui nous plaît davantage, nous sommes portés avec raison à honorer ceux qui se départent des avantages les plus précieux pour celui de faire le bien et de s'en estimer davantage eux-mêmes, ou d'en être estimés davantage des autres; celui qui ambitionne la considération publique fait aux autres un compliment fort doux; il leur dit, comme je ne sais plus quel ancien: «Romains, combien j'ai passé de jours et de nuits pour mériter, pour obtenir un mot flatteur de vous! On ne se donne pas tant de peine pour ceux qu'on méprise.»

Mme Le Gendre ne trouve pas que Suard parle facilement. Je crois qu'elle a tort. C'est le principal mérite que je lui connaisse. Cette discussion me conduisit à parler de ce qui venait d'arriver à Deuil Le curé de cette paroisse passe à celle de Groslay. Il était si cher à ses paroissiens, que, malgré leur misère, ils se seraient cotisés pour que son sort à Deuil ne fut pas moindre qu'à Groslay, si le pasteur y avait consenti. Il alla prendre possession, il y a quelques jours, de sa nouvelle cure. Au milieu du Te Deum laudamus, il aperçut dans la foule une vingtaine de ses paroissiens qui pleuraient, et voilà la voix qui lui manque et les larmes qui lui viennent aux yeux. Tout le monde loua le curé et les paroissiens. Cette petite aventure porta merveilleusement à l'application des principes que j'avais établis. La conversation, qui ne déplaisait pas à Mlle de Blacy, la retint jusqu'à dix heures et demie du soir. Je lui donnai le bras, et j'allai achever la soirée chez elle; nous y causâmes de maman, de vous. « Quand reviendront-elles?—Bientôt.—Irez-vous à Isle?—Cela dépendra plus du prince que de moi—L'avez-vous vu?—Non.—Et pourquoi?—C'est qu'il est parti pour Fontainebleau.—Quand en revient-il?—Je l'ignore. Il y a quatre jours qu'il y est, et il n'a point encore demandé ses chevaux.—Nous n'aurons donc pas maman ici le jour de sa fête?—Je ne crois pas.—Je vais lui écrire.—Et moi aussi; bonsoir.»

Mademoiselle, joignez mes souhaits, mon bouquet et mon baiser aux vôtres. Dites à maman de ma part tout ce que votre cœur vous inspirera de doux et de tendre, et ne craignez point d'aller au delà de ce que je sens.

Il fait un temps déplorable. La belle dame a bien tort de vous retenir seule dans votre triste château. Que fait-elle dans sa province? Si elle s'ennuyait seulement la moitié de ce que ferait le prince, il y a deux jours que vous seriez à Châlons. Mme Duclos a consulté Damilaville sur son voyage à Paris. Elle ne fait que l'embarrasser, lui susciter des querelles à la Briche; il l'aime tout autant à Châlons, et elle y restera si elle suit son avis. Je ne lui ai point écrit; mais ma petite bonne l'a fait pour moi: c'est la même chose; et puis, ma foi, j'aime mieux mériter ses reproches que les vôtres. J'ai pris une ou deux fois la plume pour elle, et c'est à vous que j'ai écrit. Hâtez-vous donc de revenir. Savez-vous que vous me devez incessamment un bouquet?

Je ne pense pas, dans la position incertaine où se trouve le prince, qu'il puisse aller au-devant de son amie; il attend à chaque poste l'ordre de se déplacer. Ce sont tous deux des enfants si quinteux, si ombrageux, si pointilleux, si vétilleux, que je ne serais point étonné qu'ils se fussent brouillés par lettres. Les meilleures gens en amitié sont quelquefois les plus sottes gens en amour. Le prince, qui est moraliste jusque par-dessus les oreilles, se sera avisé de lui donner quelques conseils sur leur bonheur à venir. Il y aura mis toute la douceur, tous les ménagements, tous les égards imaginables; et avec tout cela, on les aura mal pris, parce que les despotes en général n'aiment pas les conseils, et que les jolies femmes sont toutes despotes. En vérité, je ne saurais souffrir les femmes qui mettent quelque importance à leurs faveurs, passé la première fois.

Adieu, bonnes amies; j'entends le ciel qui se fond en eau. Je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais; mais en revanche je ne finis point. Je compte sur votre solitude et votre amitié. Je compte que, quoi que je vous dise, vous ne lisez jamais que ces mots: Il nous aime, il nous aime, puisqu'il croit que nous nous prêtons sans dégoût à toutes les misères qu'il nous dit.

À propos, savez-vous que Mme d'Aine est devenue esprit fort? Il y a quelques jours qu'elle nous a déclaré qu'elle croyait que son âme pourrirait dans la terre avec son corps. «Mais pourquoi priez-vous donc Dieu?—Ma foi, je n'en sais rien.—Vous ne croyez donc pas à la messe?—Un jour j'y crois, un jour je n'y crois pas.—Mais le jour que vous y croyez?—Ce jour-là, j'ai de l'humeur.—Et allez-vous à confesse?—Quoi faire?—Dire vos péchés.—Je n'en fois point; et quand j'en ferais et que je les aurais dits à un prêtre, est-ce qu'ils en seraient moins faits?—Vous ne craignez donc point l'enfer?—Pas plus que je n'espère le paradis.—Mais où avez-vous pris tout cela?—Dans les belles conversations de mon gendre: il faudrait, par ma foi, avoir une bonne provision de religion pour en avoir gardé une miette avec lui. Tenez, mon gendre, c'est vous qui avez barbouillé tout mon catéchisme; vous en répondrez devant Dieu.—Vous croyez donc en Dieu?—En Dieu! il y a si longtemps que je n'y ai pensé, que je ne saurais vous dire ni ou ni non. Tout ce que je sais c'est que si je suis damnée, je ne le serai pas toute seule; et quand j'irais à confesse, que j'entendrais la messe, il n'en serait ni plus ni moins. Ce n'est pas la peine de se tant tourmenter pour rien. Si cela m'était venu quand j'étais jeune, j'aurais peut-être fait beaucoup de petites choses douces que je n'ai pas faites. Mais aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi je ne crois rien. Cela ne me vaut pas un fétu. Si je ne lis pas la Bible, il faudra que je lise des romans; sans cela, je m'ennuierais comme un chien.—Mais la Bible est un fort bon roman.—Ma foi, vous avez raison; je ne l'ai jamais lue dans cet esprit-là; demain je commence; cela me fera peut-être rire.—Lisez d'abord Ézéchiel—Ah! oui; à cause de cette Olla et de cette Oliba, et de ces Assyriens qui...—Et dont il n'y a plus aujourd'hui.—Et qu'est-ce que cela me fait qu'il y en ait ou non? Il ne m'en viendra pas un; et quand il m'en viendrait une douzaine?...—Vous croyez que vous les enverriez à votre voisine?—C'est selon le moment.—Vous avez donc encore des moments?—Pourquoi pas?—Ma foi, je crois que les femmes en ont jusqu'au tombeau; que c'est là leur dernier signe de vie; quand cela est mort en elles, le reste est bien mort. Vous riez tous, mais croyez que celles qui disent autrement sont des menteuses; je vous révèle là notre secret.—Oh! nous n'en abuserons pas.—Je le crois bien. Encore, ne sais-je: si vous n'aviez pour tout partage qu'une femme de mon âge, je veux mourir si je la croyais en sûreté, ni vous non plus. Mais revenons à notre incrédulité.—Non; laissons-la. Il me semble que ce que nous disons est plus drôle.—Ma foi, vous avez raison.»

Et voilà la soirée qui se passe à dire des folies; Dieu sait quelles. Finissons.

«Vous dormirez tous dans un quart d'heure, et moi il faut que je dise mes prières.—Mais ne nous avez-vous pas dit que vous ne priez point Dieu?—Et ne faut-il pas que je me mette à genoux pour ma femme de chambre?—Et quand vous êtes à genoux, à quoi rêvez-vous?—Je rêve à ce que nous mangerons demain; cela ne laisse pas de durer, et ma femme de chambre s'en va après cela fort édifiée; car elle est dévote, et elle ne vaut pas mieux pour cela.»

Si j'avais encore de la place, je vous continuerais ce bavardage, dont vous avez peut-être déjà trop. Bonsoir donc, bonnes amies.


CIX

Paris, 11 octobre 1767.

Je n'y saurais tenir. J'interromps mon Salon pour causer un petit moment avec vous. Quelle différence de la vie du Grandval et de celle que je mène ici! Aussi ma santé s'en est-elle ressentie: je dors mal; je ne saurais digérer; j'ai eu une migraine à devenir fou. Tout cela s'est dissipé; et il me reste des courses que j'ai faites une liberté de membres, une fermeté de jarret que je croyais perdues pour toujours. Je ne marche pas, je vole.

Depuis deux jours, je n'ai point vu les chères sœurs. J'ai passé la matinée de samedi à travailler; le reste de la journée à mes affaires. J'ai sanctifié mon dimanche en taisant compagnie à un malade: c'est M. Devaisnes, qui a la grippe la mieux conditionnée.

Je n'ai point encore vu les Van Loo; mais je les verrai demain. Michel m'a envoyé le beau portrait qu'il a fait de moi; il est arrivé, au grand étonnement de Mme Diderot, qui le croyait destiné à quelqu'un ou à quelqu'une. Je l'ai placé au-dessus du clavecin de ma petite bonne.

Mme Diderot prétend qu'on m'a donné l'air d'une vieille coquette qui fait le petit bec et qui a encore des prétentions. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette critique. Quoi qu'il en soit, c'est une marque d'amitié de la part d'un excellent homme, qui doit m'être et qui me sera toujours précieuse.

J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre charmante à Marmontel sur son Bélisaire. Il en a reçu une autre du fils de la reine de Suède, avec un très beau présent de sa mère: c'est une boîte d'or où l'on a exécuté en émail toutes les estampes de son ouvrage. La belle lettre du fils est encore plus précieuse que le présent de sa mère. Je tâcherai d'obtenir la communication de tout cela, et de vous en régaler. Il a vu, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire de Brunswick, qui l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il puisse être sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de vous dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres. Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu l'ordre de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment à Marmontel, et il s'en est reposé sur son fils qui s'en est acquitté on ne peut pas mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout cela? C'est que les cours étrangères sont charmées de nasarder un peu notre ministère, et n'en perdent pas la moindre occasion. Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes les contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles ne seraient pas mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par l'estime qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici Cependant ils ont là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir d'être vengé par Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les Cogé, les Riballier et autres théologiens fanatiques, auteurs de la censure, une satire d'une gaieté d'enfant, mais d'une méchanceté effroyable. Elle est intitulée: Honnêteté théologique.[201] Tout cela vous attend, mais vous ne venez point.

Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec lesquels il a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en est un grand pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, que, du train dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante ans à durer. C'est bien dommage! Ils prétendent que les portes de l'enfer sont à Ferney, et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne prévaudront jamais.

La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'y retourner. Nous attendons le retour du prince et du beau temps pour avoir des chevaux. Il serait bien plaisant qu'elle trouvât sa défaite dans le lieu même où elle s'égara une fois très-inutilement avec M. de ***. Vous en souvenez-vous? Mais, à propos, n'avez-vous point entendu parler de M. Vialet? Je suis un peu curieux de revoir Suard, et pour cause. Adieu; bonsoir, bonnes amies. Vous deviez être à Paris le 4 ou le 5 d'octobre. C'est donc comme cela que vous tenez parole? Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime bien.


CX

Paris, le 24 août 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Vous voilà donc arrivées bien fatiguées, bien malades, malgré toutes les politesses et toutes les révérences des maîtres et maîtresses de poste. C'est que vous n'êtes plus Mes pour ces violentes expéditions-là. Il faut prendre son parti, et s'en aller une autre fois tout doucement à Isle. Il vaut mieux s'ennuyer sur les grands chemins deux ou trois jours de plus que d'exposer sa santé. Entendez-vous? Vous en serez quittes cette armée pour le torticolis. Maman se redressera tout à fait, je l'espère, mais vous serez les plus méchantes créatures qu'il y ait au monde, si vous souffrez, les années suivantes, qu'elle vieillisse de dix ans en vingt-quatre heures. Entendez-vous? J'irai, un de ces matins, remercier M. Soldini, et lui demander en grâce, pour l'avenir, les meilleurs postillons et les plus mauvais chevaux.

Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous saviez l'état misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre départ. Cela m'est arrivé sans que je m'en doutasse. Il faut que je vous aime deux fois plus que je ne croyais. Je savais pourtant bien que je vous aimais beaucoup. Vous, mademoiselle, qui devinez tout, devineriez-vous bien d'où je viens? Du concert des Tuileries, tout seul Convenez qu'il faut être bien embarrassé de sa personne; aussi le suis-je; j'ai de l'ouvrage jusque par-dessus les yeux, et je ne saurais rien faire. Je suis invité au Grandval à la Briche, à Aubonne, et je ne me soucie pas d'y aller. Je ne me trouve bien ni chez moi, ni ailleurs. La compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand elle me manque: c'est surtout vers les cinq heures du soir que je sauterais volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues.

Ce n'est pas que je n'aie été secouru par quelque distraction; j'ai conduit deux Anglais, qu'on m'avait adressés, chez Eckard, qui a été, pendant trois heures de suite, divin, merveilleux, sublime. Je veux mourir si, pendant cet intervalle-là, j'ai seulement songé que vous fussiez au monde: c'est que je ne songeais pas qu'il y eût un monde; c'est qu'il n'existait plus pour moi que des sons merveilleux et moi

Le lendemain matin, ma petite bonne eut l'impertinence de jouer les mêmes pièces devant les mêmes auditeurs, et elle ne déplut pas. J'allai passer l'après-midi du même jour chez Damilaville. Il avait eu la plus mauvaise nuit; il souffrait encore des douleurs inouïes. La glande du cou a repoussé l'œsophage de côté. Il marche avec plus de peine que jamais. Son état me fit venir plusieurs fois les larmes aux yeux. Tronchin travaille à fondre les obstructions; Bordeu et Roux disent qu'on ne les fondra pas sans établir une suppuration intérieure qui sera suivie d'une fièvre lente et de la mort. Ceux-ci ordonnent la douche et les eaux de Bourbonne; celui-là crie qu'il ne soutiendra pas la fatigue du voyage, et que les eaux lui seront au moins inutiles. C'est aussi l'avis de Mme de Meaux et du malade.

Je conçois bien qu'il reste de la passion au malade; mais croyez-vous qu'il y ait dans la femme quelque chose de plus que de l'honnêteté? Elle ne conseillera jamais à Damilaville d'aller s'établira Châlons; mais, s'il y allait de lui-même, en serait-elle sincèrement aussi fâchée qu'elle se croit obligée de le paraître? Demain j'irai voir Tronchin.

J'ai vu avant-hier Mlle Artaud. Mme Duclos ne sera pas votre voisine. Mlle Artaud me fit asseoir dans sa cellule; j'y causai une heure ou deux; et vous savez bien, mesdames, qu'il ne faut pas tant de temps pour dire bien des folies. J'en dis donc, et on les écouta en souriant et en baissant les yeux.

Hier matin, je conduisis mes deux Anglais chez Mlle Bayon, que j'avais prévenue. Elle joua comme un ange; son âme était tout entière au bout de ses doigts. Mes bons Anglais croyaient qu'elle faisait tout cela pour eux: oh! que non! c'était pour leur ami Bach, à qui ils ne manqueront pas d'en parler avec enthousiasme; commission qu'elle leur donnait sans qu'ils s'en aperçussent, et peut-être sans s'en apercevoir elle-même.

J'ai reçu trois lettres d'Aix-la-Chapelle; deux du prince, une de sa femme. J'ai bien peur que la princesse Galitzin ne soit une mauvaise tête. Imaginez que sa lettre est anonyme; qu'elle contient la satire d'elle-même la plus sanglante, la moins ménagée et la plus indécente; et cela avec tant de sérieux et de vérité, que, si le prince ne m'eût pas dit le mot de l'énigme, je m'y serais trompé, et j'en aurais à coup sûr conçu la plus cruelle inquiétude. Que dites-vous de cette bizarrerie? Cette lettre est incroyable. Il faut la voir. Grimm, à qui je l'ai montrée, doute encore qu'elle soit d'elle, en dépit de l'avis du prince qui ne permet pas d'en douter. On me recommande fort de ne la communiquer à personne, parce qu'elle pourrait compromettre la réputation de la femme et du mari Madame Galitzin! et si, par hasard, on l'avait décachetée à la poste? Vous penserez comme moi qu'avec un peu de sens, d'esprit et de dignité, on n'aurait point eu recours à une espièglerie aussi maussade, dans une circonstance sérieuse et qui prêtait par elle-même à des choses tendres, douces, honnêtes, touchantes et délicates.

Au milieu de son ivresse, le prince ne me paraît pas sans quelque souci sur un mariage contracté avant d'avoir obtenu le consentement de sa famille et l'agrément de sa cour. Mais il croit qu'on le boudera pendant quelque temps et qu'ensuite tout ira bien.

L'impératrice persiste à le rappeler, à ce qu'il me dit lui-même. Cela m'est confirmé par une lettre de Falconet, qui croit toujours avoir fait la plus belle chose du monde en donnant de la publicité à son démêlé avec M. de La Rivière. Il continue de le déchirer à belles griffes. C'est un homme à qui la faveur a tourné la tête.

Puisque je suis en train de vous rendre compte de mon temps, il ne faut pas oublier de vous dire que j'ai été une fois à Monceaux, où la journée se serait assez agréablement passée, si le petit ouragan Naigeon ne s'était brouillé avec deux de ses amis à propos d'une question de musique. Il avait raison au fond; mais il avait doublement tort dans la forme: il a fait serment de ne disputer de sa vie, et de fuir Mme Blondel.

Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étais à confesse, excepté que j'ai écrit à M. de Saint-Florentin, au nom d'une femme malheureuse, une lettre vraiment sublime[202]: vous la verrez. Il n'y a qu'un moment pour faire ces choses-là; ce moment passé, on n'y revient plus.

Madame de Blacy, j'ai votre petit agenda sous les yeux; je n'ai rien fait encore; mais je ferai tout. Aimez-moi bien, mais pas tant que je vous aime, car il y aurait peut-être un peu de péché.

Maman, recevez mon respect et mon remerciement pour toutes les choses douces que Mlle Volland me dit de votre part. Je n'en rabats rien, au moins; je voudrais les mériter autrement que par des bagatelles. Je ne vous recommanderais pas votre santé, si je pouvais me persuader qu'elle vous fut aussi chère qu'à vos enfants. Dites bien à ces enfants-là que s'ils souffrent que vous en abusiez, je les haïrai à la mort. Soyez éternelle comme vous en êtes menacée, si vous voulez conserver la paix entre nous. Bonjour, maman. Donnez menotte.