Bonjour, mademoiselle. Ah! si vous étiez ici, ou si j'étais là, le beau bouquet que je vous offrirais! L'accepteriez-vous? C'est autre chose. Je vous embrasse de toute mon âme, comme il y a douze ans, et je joins ma fleurette à celle de maman et de votre sœur. Toujours, mon amie, toujours!
Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittais.
La veille de la Saint-Louis 1768.
P.S. Je n'ai pas le temps de faire contre-signer celle-ci Les autres le seront.
CXI
Paris, ce 28 août 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous vengeriez-vous cette année de mon silence de l'an passé? seriez-vous mortes toutes trois, et n'en resterait-il pas du moins une qui m'instruisît du sort des deux autres?
Je suis très-assidu chez Damilaville. Mme Duclos et moi nous attendons avec une égale impatience qu'il plaise à M. Gaudet d'ouvrir ses dépêches et de nous envoyer nos lettres; mais son mari n'est pas plus exact que vous. Elle le boude de son côté. Je vous boude du mien. Nous causons et nous jouons, pour ne plus penser à des gens qui nous oublient.
Les glandes du malade s'affaissent un peu; mais ses forces tombent, et ses douleurs continuent. Le médecin, en attaquant le vice radical, joue à croix ou pile la vie de son patient. Je ne lui en sais pas mauvais gré. J'aimerais mieux être mort que de vivre à la condition de payer un petit intervalle de rémission de cinq à six mois de souffrances. Il faut être le premier ministre du maître du monde pour oser dire: Crucifiez-moi, cassez-moi bras et jambes, arrachez-moi les dents l'une après l'autre; pourvu que j'existe, tout est bien.
C'est aujourd'hui lundi Mme Duclos part jeudi Damilaville sera vendredi ou samedi installé dans son nouvel appartement.
Cette pauvre femme s'en retourne l'âme pleine de chagrin qu'elle dévore. Elle m'a jeté à la dérobée quelques mots d'après lesquels j'ai compris que ses soins étaient payés de mauvais procédés.
On lui avait fait espérer une chambre dans le nouveau domicile; il y a trois ou quatre jours qu'on lui a déclaré qu'il n'y fallait plus compter; et la voilà sur le point de vendre ses petits meubles pour rien, et forcée, lorsqu'elle reviendra, de faire en règle la fonction de garde-malade, en couchant au pied d'un lit sur un matelas et des sangles. Sa rivale ne la connaît guère, elle s'y résoudra. Il est bien cruel de priver un homme des soins qu'on lui doit, et qu'on n'a nulle envie de lui rendre, et de prendre, pour y réussir, un moyen qui rendra ces soins infiniment pénibles à celle qui aura le courage de s'y livrer. C'est dire: Ou tu le laisseras périr, ou tu périras en le secourant.
Ma maison est un petit hôpital en règle; ma femme a les pieds tiraillés de son humeur goutteuse; ma petite a le visage et les yeux bouffis d'un rhume conditionné comme pour Mlle ***. Une nouvelle servante est tombée malade tout en s'installant; Mme Diderot en a le plus grand soin: elle la regarde comme un pauvre que la Providence lui a adressé. C'est ma phrase qu'elle a tout de suite adoptée.
Je viens de dîner chez le baron de Gleichen, qui attend demain ou après l'arrivée de son roi Une petite femme, que je vous nommerais bien, lui dit étourdiment: «Monsieur le baron, votre roi! c'est une tête... »—Et le baron ajouta: «Couronnée, madame.»
J'étais invité à aller dîner demain mercredi, à Aubonne, chez M. de Saint-Lambert; mais j'ai mieux aimé recevoir les adieux de Mme Duclos.
La partie devait cependant se faire avec l'abbé Personnel, Suard et le chevalier de Chastellux, que j'aurais étouffé à force de l'embrasser. Vous avez su son aventure à Calais avec un officier exclu de son régiment; mais vous ne l'avez pas sue tout entière. Ils s'en revenaient à la ville; le chevalier était blessé de trois coups d'épée, dont un pénétrait de trois doigts dans sa poitrine. L'officier dit à son colonel: «Monsieur le chevalier, vous marchez, ce me semble, très-fermement, et je crois que nous pourrions recommencer.—Très-volontiers», répondit le chevalier; et voilà derechef les épées tirées. Celle de l'officier, dans le combat, s'embarrasse dans la manche du chevalier; le chevalier la saisit, et, lui appuyant la pointe de la sienne sur la gorge, lui dit: «Je pourrais vous tuer; mais je vous donne la vie que vous ne méritez pas. Allez, vous n'êtes qu'un lâche.»
Tous les honnêtes gens sont fâchés qu'il ne l'ait pas tué; et il n'y a pas un d'eux qui ne fit fort vain d'avoir fait comme le chevalier. Est-ce sentiment de justice? est-ce envie secrète? Ma foi, je n'en sais rien.
C'est Suard qu'on a chargé de m'inviter à la partie d'Aubonne. J'ai profité de l'occasion que j'avais de lui écrire pour lui laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer sous une enveloppe volante un livre anglais rempli de figures infimes. J'ai tâché de lui faire comprendre les suites possibles de son action, la corruption de ma fille, et mon éternelle haine. Voilà nos gens qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si strictement les ouvrages et les procédés; et voilà un d'entre eux qui s'expose à faire sécher son ami de douleur, et qui fait ce qu'un freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage rue Froidmanteau, à une catin, n'aurait pas fait, par respect pour lui-même.
Madame de Blacy, voilà une de vos affaires faite. Priez Dieu pour son succès. J'ai appris par l'abbé Le Monnier que M. Trouard partait samedi prochain pour Orléans, avec M. l'évêque d'Orléans; et aussitôt je me suis mis à écrire à M. Trouard une lettre qu'il pût montrer à l'évêque. Je ne sais ce qu'elle produira; mais je puis vous assurer qu'elle n'est pas plus mal que les placets.
Je ne sais si M. de Villeneuve est de retour d'Alsace: je le saurai demain ou après, et je l'aurai vu. Quoique vous ne parliez plus, je vous crois cependant toutes les trois vivantes.
Maman, n'allez-vous pas trouver que mademoiselle fait bien de me laisser avec les incertitudes qu'elle m'a jetées sur sa santé? Il faut avoir une belle habitude de gâter ses enfants. Attendez-vous que vous serez punie: tôt ou tard les parents sont châtiés pour leurs enfants gâtés. Faites-moi dire au moins que vous vous portez bien, et que vous êtes légère comme un cerf et droite comme un jonc, et je les dispense du reste. Cela n'est pas vrai; mais un mot d'elles-mêmes, et je les tiens quittes.
Mademoiselle, songez-y bien; je ne vous écrirai plus: j'écrirai à maman, j'écrirai à ma sœur aînée qui m'aime et que j'aime mieux que vous; et je leur enjoindrai bien de ne vous pas souffler un mot de moi, ni à moi un mot de vous.
Voilà l'Académie française déshonorée derechef et l'Académie de peinture dans la boue: je vous raconterai cela une autre fois.
Enfin, la fille du marquis a changé de nom Le père en est fou. De sa vie, il n'a été si délicieux à voir et à entendre.
Aimez-moi toujours, ce sera fort bien fait: mais dites-le-moi quelquefois.
CXII
Paris, le 10 septembre 1738.
Je ne fais rien, mais rien du tout, pas même ce Salon dont j'espère que ni Grimm ni moi ne verrons la fia Ce n'est pas que le soir, quand je me couche, je n'aie la tête remplie des plus beaux projets pour le lendemain. Mais le matin, quand je me lève, c'est un dégoût, un engourdissement, une aversion pour l'encre, les plumes et les livres, qui marque ou bien de la paresse, ou bien de la caducité. J'aime mieux me tenir les jambes et les bras croisés dans l'appartement de madame et de mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à les plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand je les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre à l'ouvrage; je m'habille et je m'en vais. Où? ma foi, je n'en sais rien: quelquefois chez Naigeon, ou chez Damilaville; un autre jour chez Mlle Bayon, qui se met à son clavecin pour moi, et qui me joue tout ce que je veux. Le quai des bouquins est ma dernière ressource. Ce qui me tâche de ce temps-là, c'est ce que nous n'aurons ni raisin ni vin. Du reste, je le trouve très-bien employé. J'avais deux Anglais à promener; ils s'en sont allés après avoir tout vu. Je trouve qu'ils me manquent beaucoup. Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays, ils remarquaient que notre langue avait atteint le dernier point de perfection, tandis que la leur était restée presque barbare. «C'est, leur dis-je, que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous avons quarante oies qui gardent le Capitole», comparaison qui leur parut d'autant plus juste, qu'ainsi que les oies romaines, les nôtres gardent le Capitole et ne le défendent pas.
Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce[203]; pièce plus jeune encore que l'auteur; pièce dont on fait honneur à Marmontel; pièce que celui-ci a lue à l'assemblée publique, sans que sa déclamation séduisante en ait pu dérober la pauvreté; pièce qui a ôté le prix à un certain M. de Rulhières, qui avait envoyé au concours une satire excellente sur l'inutilité des disputes, excellente pour le ton et pour les choses, et qu'on a cru devoir exclure sous prétexte de personnalités. Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez vive entre Marmontel et un jeune poète appelé Chamfort, d'une figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de la modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. Voici le début du petit ballon. «Il faut, messieurs, que la pièce que vous avez préférée soit excellente.—Et pourquoi cela?—C'est qu'elle vaut mieux que celle de La Harpe.—Elle pourrait valoir mieux que celle de La Harpe et n'être pas excellente.—Mais j'ai vu celle-ci.—Et vous l'avez trouvée bonne?—Très-bonne.—Cela prouve que vous ne vous y connaissez pas.—Si celle de La Harpe est mauvaise, et si pourtant elle est meilleure que celle de M. de Langeac, celle-ci est donc détestable?—Cela se peut.—Et pourquoi récompenser une pièce détestable?—Et pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand elle a couronné la vôtre?...» etc., etc. Quoi qu'il en soit, tandis que Marmontel donnait les étrivières à Chamfort, le public, de son côté, n'épargnait pas l'Académie.
L'homme de Genève continue de persécuter le pauvre La Bletterie. Voici un nouveau trait qu'il vient de lui décocher:
Un mendiant poussait des cris perçants;
Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne.
Le drôle alors insulte les passants,
Choiseul est juste: aux coups il l'abandonne.
Cher La Bletterie, apaise ton courroux;
Reçois l'aumône et souffre en paix les coups.
Le cher La Bletterie a sollicité une délibération de l'Académie, par laquelle tout encyclopédiste et tout adhérent à l'Encyclopédie fût exclu à perpétuité de ce corps.
Voilà l'histoire du déshonneur de l'Académie française; et voici l'histoire du déshonneur de l'Académie de peinture, que je vous avais promise. Vous savez que nous avons ici une école de peinture, de sculpture et d'architecture, dont les places sont au concours. On demeure trois ans dans cette école; on y est nourri, chauffe, éclairé, instruit, et gratifié de trois cents livres tous les ans. Quand on a fait son triennal, on est envoyé à Rome, où nous avons une autre école. Les élèves y jouissent des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans, trois élèves qui vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois nouveaux entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour des enfants dont communément les parents sont pauvres; qui ont coûté beaucoup d'argent à ces pauvres parents; qui ont travaillé pendant de longues années, et à qui on fait une injustice très-criminelle lorsque c'est la partialité des juges et non le mérite des concurrents qui dispose de ces places.
Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix L'Académie donne un sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après la défaite du Philistin Goliath, Chaque élève fait son esquisse au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir; elles se réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis. Alors on les enferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs morceaux Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs jours; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le samedi qui suit le jour de la Saint-Louis.
Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.
Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place; et après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir.
Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle... Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.
C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe... L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: Croûte, croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt. Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait: Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: du dos! qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.
Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le décrire.
À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux; à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en acclamation.
Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?
Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. C'est qu'au moment où Millot était dépouillé par l'Académie, mais au même moment, je lisais une lettre de Falconet où il me disait: «J'ai vu chez Le Moyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté; tâchez de me l'envoyer; je vous laisse le maître des conditions.» Je cours chez Le Moyne; je lui fais part de ma commission. Le Moyne lève les mains au ciel, et s'écrie: «La Providence! la Providence!» Et moi, d'un ton bourru, je réponds: «La Providence! la Providence! Est-ce que tu crois que la Providence a été faite pour réparer vos sottises!» Millot survient; je l'invite à me venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune homme était défait comme après une longue maladie; il avait les yeux gonflés et rouges; il me disait d'un ton à me déchirer: «Après avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans, au moment où j'espérais! Après avoir travaillé dix-sept ans, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit! Ah! monsieur! je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an qui vient; mais rien n'est plus incertain; il y a là un Stouf, un Foucou!» Ce sont les noms de ses deux concurrents de cette année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse: «Monsieur, je suis on ne saurait plus sensible à vos offres; j'en sens tout l'avantage; mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter aux académiciens une occasion de réparer leur injustice; il faut aller à Rome ou mourir!» Et voilà, bonnes amies, comme on décourage, on désole le mérite; comme on se déshonore soi-même et son corps; comme on fait le malheur d'un élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades jetteront au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme il y a quelquefois du sang répandu.
L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo représenta qu'ils étaient tous également innocents ou coupables; que leur code n'était pas militaire; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus à cribler Cochin de coups d'épée. Cochin, plus en faveur et plus envié, a supporté la plus forte partie de la haine des élèves et du blâme public.
Je lui écrivais, il y a quelques jours: «Eh bien! vous avez donc été hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient bien avoir tort; mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait pour la première fois qu'ils se seraient trompés.»
En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés par les élèves, et qu'ils ont dit: Voilà le meilleur. J'ai appris, à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait concouru. Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet n'était pas bon. Son père le prit par la main, et, le conduisant dans le salon, il lui dit: «Tiens, juge toi-même.» L'enfant avait la tête baissée, et ne répondait rien. Alors le père, se tournant vers les académiciens, ses confrères, leur dit: «Il a M un sot prix, et il n'a pas le courage de le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte, c'est moi.» Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah! si ce bourru-là, qui est juste et qui déteste Pigalle, avait été à Paris, et à la séance de l'Académie!...
Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on a fait ces deux vers à propos de celle de M. de Langeac:
Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux.
Signé LOUIS, et plus bas PHELIPPEAUX.
Eh bien! mademoiselle, voilà ma question; et, si une de mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? Quand serez-vous quitte? Mais dormez sur cette dette; j'ai de la conscience, et je sais qu'un grain d'or vaut une masse de billon.
Il y a quatre jours que Damilaville demeure rue Saint-Honoré; il y en a trois que Mme Duclos est partie. Elle n'espère plus revoir son ami, et elle s'en est séparée désolée. C'est une belle et bonne âme. Elle a bien souffert. Mlle de Meaux y était-elle, son malade la traitait précisément comme une garde. N'y était-elle pas, le ton honnête reprenait. J'allai le voir avant-hier. Il y avait la dame en question, sa fille, le joli doyen, Grimm, d'Alembert, Mme d'Épinay, je ne sais qui encore, et moi
Chacun de ces oiseaux avait son ramage, et je vous jure que le voisinage de cette volière ne vous aurait pas déplu. On remarqua que la galanterie était en nature; que les animaux étaient galants; que l'homme devait avoir sa manière propre de l'être: et puis voilà les mœurs des différents peuples en jeu. Le sauvage, qui se grille avec des allumettes; le Musulman, qui se taillade avec son couteau; l'Espagnol, qui se transit sous une gouttière, la guitare à la main; le Français, qui pirouette, siffle, persifle, montre sa jambe et ses dents. M. le doyen en est pour le physique bien pur, bien dégagé de toute la mauvaise morale de cette passion. C'est une affaire de la part des femmes: témoin ces rustres à larges épaules qui les traitent mal, et dont elles raffolent. Je croyais, moi, que les femmes ne leur restaient que parce qu'elles n'étaient jamais sûres d'en être aimées; affaire de vanité. Ce texte mène loin, je les y laissai.*
Je m'en revenais; ce vent, à écorner les chèvres, ne soufflait plus; il faisait doux, le ciel était étoilé, et je m'en réjouissais pour les promenades douces qu'il promettait à mes amies.
Je ne vous ai pas dit un mot de la santé du malade. Il est plus faible et plus maigre que jamais; la fièvre est continue, les douleurs sans rémission, les glandes plus enflées; il y en a même sous le menton de nouvelles; les maxillaires si grosses qu'il ne peut baisser le bras. Bordeu dit tant pis; Tronchin dit tant mieux. J'ai bien peur que Bordeu ne soit un grand médecin. Mme Duclos m'a dit que les symptômes et les souffrances étaient précisément comme il les avait prédites. Au reste, il a le plus gai des appartements: les bocages du président Hénault et d'autres sont sous fenêtres; le massif des arbres des Tuileries au delà.
Eh bien! la lettre sublime à M. de Saint-Florentin n'a pas été inutile. Il a envoyé, par une croix, quelques louis qu'on a laissés honnêtement sur la cheminée, et promis des secours et une visite en personne. Il n'est donc pas tout à fait inutile de savoir écrire; et l'éloquence peut briser les pierres.
Je bois du lait le matin, de la limonade le soir; je me porte bien; j'en suis surpris; et le Baron me prouve, par Stahl et Beccher, que j'ai tort d'être surpris.
J'aurais bien encore une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poinsinet à vous envoyer, votre dernière à répondre; mais la marge me manque. Rappelez-moi tout cela, avec une fable et un ou même deux contes de ma façon.
Continuez toutes trois de vous bien porter: c'est une des conditions de notre traité. Je reçois une carte dans ce moment; c'est d'une des demoiselles Artault, qui me charge de vous apprendre la mort de M. Dupérier, arrivée la veille de la fête de la Vierge. Il était mort à deux heures après midi; à trois, le scellé était apposé.
Mes respects à toutes. Il n'y a pas de place pour davantage.
CXIII
Paris, le 1er octobre 1788.
Mademoiselle, vous n'écrivez point; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit; vous vous laissez fourvoyer par l'abbé Marin, que je commence à haïr, et que j'abhorrerai incessamment. Je vous boude, et, tout en vous boudant, j'allais oublier que c'est demain la fête de maman. Je vous prie de lui offrir mes souhaits, mon tendre et sincère attachement, et tout mon respect. Dites-lui bien que tant que je vivrai il lui restera un joli enfant; et puis vous irez prendre Mme de Blacy par la main, et vous leur offrirez à chacune un baiser de ma part. Voilà, par exemple, une commission qui ne vous déplaira pas.
Il faut que vous sachiez que M. d'Invaux a commencé à faire des siennes. À juger de son projet par sa première opération, il est excellent; c'est de couper, autant qu'il pourra, de ces mains inutiles et rapaces par lesquelles passent les revenus du roi, avant que d'arriver à la dernière.
M. de Boulogne, intendant des finances, chassé.
M. Amelin, en fuite.
M. Cromot, plus rien.
Je vous jure que les receveurs généraux des finances ne dorment pas si paisiblement que moi.
Les premiers fermiers généraux s'entendaient mieux que leurs successeurs. Ils n'avaient garde de faire parade de leurs énormes fortunes. Ils avaient une apparence modeste. Ils mouraient, et leurs enfants trouvaient des tonnes d'or. Boësnier est un des premiers qui aient étalé tout le faste de l'opulence. Je trouve à cela plus de maladresse encore que d'imprudence. Quelle opinion peut-on avoir d'un Collet d'Hauteville, qu'une ou deux campagnes enrichissent de sept à huit millions; d'un Amelin, qui est pauvre comme Job, et qui fait montre de quatre-vingt mille livres de rente acquises en cinq à six années; d'un Cromot, qu'on voit passer rapidement de la boutique d'un notaire, aux titres, aux terres, et au faste d'un grand seigneur? Il faut que ces gens-là aient une grande crainte de ne point passer pour fripons. Avec un peu de sens, ne se cacheraient-ils pas tant qu'ils pourraient? Ma foi, tout ceci est peut-être une affaire de mœurs générales. Peut-être pensent-ils que, pourvu qu'on sache qu'un homme est riche, on ne s'avise guère de demander comment il l'est devenu; et peut-être ont-ils raison.
Damilaville a pensé mourir. Nous avons cm que les glandes de l'estomac s'embarrassaient; heureusement ce n'était pas cela. C'était une fonte de l'humeur qui cherchait à s'échapper par cette voie; mais cette humeur était si caustique, qu'il se sentait consumé de la soif; si abondante, que les yeux s'éteignirent, les oreilles tintèrent, l'esprit se perdit, les défaillances se succédèrent, et que nous crûmes qu'il touchait à la fin de sa vie et de ses douleurs.
L'évacuation s'est faite; toutes les glandes se sont considérablement affaissées, et il est mieux jusqu'à une pareille crise; car il en faut peut-être une vingtaine pour vider ces énormes poches qui embarrassent son cou et sa poitrine.
On a déjà fait un calembour sur M. Maynon d'Invaux. On a dit: Nous avons un habile contrôleur général, mais non.
Je n'ai point encore vu les demoiselles Artault; ainsi je ne saurais rien vous en dire.
Cette humeur qui tiraillait les pieds de ma femme s'est mise à voyager; ce n'est pas sans peine qu'on l'a délogée de la tête, des yeux, de la poitrine où elle s'était arrêtée.
Notre justification va toujours son train.
Il n'y a encore rien de nouveau à vous apprendre sur un certain rendez-vous dont je vous ai parlé.
Mademoiselle, je ne vous aime plus; vous me négligez.
CXIV
Paris, le 8 octobre 1768.
Ce n'est pas tout; M. de Laverdy a travaillé dimanche avec le roi; et il s'en allait, plein de sécurité, à Neuville, sa maison de campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. Il y attendait, le lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. Il comptait s'en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées; mais ce jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix heures. Tout en apercevant le secrétaire d'État, M. de Laverdy lui dit: «Monsieur le comte, c'est trop matin pour une visite»; et il avait raison. On dit que le roi n'a jamais le visage plus serein et plus ouvert avec un ministre que la veille de sa disgrâce. Je ne sais ce qui en est; mais croiriez-vous bien que je n'oserais l'en blâmer? Les courtisans ont une si grande habitude des différentes physionomies de leur maître, que si celui-ci ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et qu'il serait accablé de tant de sollicitations, qu'il ne parviendrait pas à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en affliger un grand nombre d'autres qu'il aime peut-être. C'est une dissimulation d'autant plus nécessaire qu'on a le caractère plus facile, sans compter les importunités des hommes habiles à succéder et celles de leurs protecteurs. Il n'a guère que ce moyen de se réserver la liberté du choix, et de prévenir toutes les calomnies qui le rendraient perplexe.
Il vient d'arriver ici une petite aventure qui prouve que tous nos beaux sermons sur l'intolérance n'ont pas encore porté de grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire, d'autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie; son maître y consentit, à condition qu'il payerait pension; le garçon y souscrivit. Au bout du quartier, le maître demanda de l'argent, et l'apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui l'apprenti représenta qu'il devait à peine un quartier. Le maître nia qu'il eût acquitté le précédent. L'affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître à son serment: il jure. Il n'est pas plutôt parjure que l'apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré: c'était un fripon qui le méritait; mais l'apprenti fut au moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu en payement ou autrement, d'un colporteur appelé Lécuyer, deux exemplaires du Christianisme dévoilé; et il avait vendu un de ces exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieutenant de police. Le colporteur, sa femme et l'apprenti sont arrêtés tous les trois; ils viennent d'être piloriés, fouettés et marqués, et l'apprenti condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme à l'Hôpital pour toute sa vie. L'arrêt associe au Christianisme dévoilé, l'Homme aux quarante écus et les Vestales[204], tragédie que nous avons lue manuscrite. Il n'y a qu'un cri contre M. de Sartine. Mais voyez-vous les suites de cet arrêt? Un colporteur m'apporte un ouvrage prohibé. Si j'en achète plus d'un exemplaire, je suis censé fauteur d'un commerce illicite, et exposé à une poursuite effroyable. Vous connaissez l'Homme aux quarante écus, et vous aurez bien de la peine à deviner par quelle raison il se trouve dans cet arrêt infamant. C'est la suite du profond ressentiment que nos seigneurs gardent d'un certain article Tyran du Dictionnaire portatif[205], dont vous vous souviendrez peut-être. Ils ne pardonneront jamais à Voltaire d'avoir dit qu'il valait mieux avoir affaire à une seule bête féroce, qu'on pouvait éviter, qu'à une bande de petits tigres subalternes qu'on trouvait sans cesse entre ses jambes. Et voilà la raison pour laquelle le Dictionnaire portatif a été brûlé dans l'affaire du jeune La Barre qui n'avait point ce livre.
Je crains bien qu'en dépit de toute sa considération, de toute sa protection, de tous ses rares talents, de tous ses beaux ouvrages, ces gens-là ne jouent quelque mauvais tour à notre pauvre patriarche. Je sais bien que la postérité reversera sur eux l'ignominie dont ils auront prétendu le couvrir; mais de quoi cela guérira-t-il l'homme réduit en cendres? Savez-vous qu'ils ont délibéré, il y a trois jours, de le décréter?
Je reviens sur ces deux malheureux qu'ils ont condamnés aux galères. Au sortir de là, que deviendront-ils? Il ne leur reste plus qu'à se faire voleurs de grands chemins. Les peines infamantes, qui ôtent à l'homme toute ressource, sont pires que les peines capitales qui lui ôtent la vie.
J'ai vu M. de La Fargue bien maigre, bien défait, bien jaune. Il m'a appris d'abord de vos nouvelles, de votre santé, du désir que vous avez de me voir à Isle, où je voudrais être; ensuite du merveilleux effet de ma lettre à M. Trouard. Serais-je assez heureux pour que, d'une douzaine d'affaires pareilles dont je me suis mêlé depuis trois ou quatre mois, celle-ci, à laquelle je prends mille fois plus d'intérêt qu'aux autres, fît précisément la seule qui manquât!
Je dois dîner un de ces jours entre M. Dubucq et une grande dame qu'on ne me nomme pas. Vous vous doutez bien, madame de Blacy, que je n'oublierai pas le petit cousin, qui, j'espère, ne vit plus de singes et de perroquets.
Une autre affaire dont j'oubliais de vous parler. Si le bureau de la rue Sainte-Anne est supprimé, comme on le dit, que deviendront nos amours?
On ajoute que l'intérêt de l'argent va être mis à cinq pour cent.
Je vous conseille de vous plaindre de moi, mademoiselle! Comptez mes lettres, et faites-moi réparation, s'il vous plat.
Damilaville, hélas! le pauvre Damilaville souffre, se courbe, maigrit, se rapetisse à vue d'œil; il ne peut plus marcher du tout. Si Tronchin le tire de là, je crois à la médecine et aux miracles.
Ce n'est plus l'enfant qui est malade, c'est la mère; sa goutte lui est remontée dans la tête, la poitrine et les yeux Ce ne sera rien; elle en sera quitte pour la peur, et nous pour quelques bouffées de mauvaise humeur qu'il a fallu supporter. Mme Diderot est du petit nombre des femmes qui ne savent pas souffrir.
Je suis tracassé, depuis une huitaine, par des maux d'estomac, qui ne seront rien non plus parce que je n'y fais rien. Mais, par Dieu! Faites du feu si vous avez froid, et ne vous enrhumez pas. Ce n'est pas à vous ni à Mme de Blacy, qui êtes deux volailles mortes, que je m'adresse: il vous est permis d'être malades tant qu'il vous plaira; mais maman, elle qui, pour se bien porter, n'a qu'à le vouloir. Tenez; cela est insupportable.
Si je savais quel jour c'était le 4 octobre? Je ne daigne seulement pas répondre à cela.
Tous ces bouquets-là me feront grand plaisir, car j'aime bien baiser et j'aime encore mieux l'être; mais gardez cela pour votre retour: cela ne se moisit pas. Une des choses qui m'ont fait le plus de joie, c'est d'apprendre de M. de La Fargue que je vous reverrais dans six semaines; il m'a semblé que six semaines étaient moins longues qu'un mois et demi.
N'allez pas faire honneur à M. Le Gendre de toute cette belle éloquence qui vous émerveille; ce sont des bribes décousues de différentes lettres de condoléance qu'on lui a écrites et qu'il s'est rappelées. L'ami Digeon est bien occupé d'autre chose que d'exalter la tête froide de son futur beau-père. Au reste, il fait très-bien, celui-ci, de vous cajoler toutes deux. Il ne sait pas le secret.
Point de vin! Mademoiselle, cela vous plaît à dire. Ma sœur est fort contente de ses vendanges. Je crains seulement que le vin ne se garde pas. Mais il y a un remède, c'est de le boire plus vite.
Je vous fois mon compliment sur vos récoltes. Si la cherté du blé continue, c'est qu'il ne peut plus y en avoir de vieux, et que le nouveau n'est pas battu. Je n'ai point de foi au monopole. Le monopole du blé ne peut nuire, à moins qu'il ne s'y joigne de l'autorité.
Que faites-vous de M. Gras? Qu'il lasse le commerce de grains tant qu'il voudra, mais qu'il ne vous fesse pas brûler. On n'a que faire de recommander à maman de s'expliquer là-dessus, et de prendre sa grosse voix.
Ah! Dieu soit loué! voilà donc dom Micon Marin parti; et vous ne vous excédez plus de fatigue avec lui. S'il ne vous a pas renvoyé deux lettres au moins, je n'y entends plus rien, car il me semble que j'ai écrit presque tous les jours.
Le prince de Galitzin est à Bruxelles; il y restera deux mois. Il en repartira pour Berlin, où il passera l'hiver, si on le laisse en repos. De Berlin, il se rendra à Pétersbourg, où je veux absolument qu'il emmène sa femme; car on dit que si elle manque de quelque chose, ce n'est pas de finesse, éloge qu'on peut faire de presque toutes les femmes; j'en excepte pourtant le mouton de Dieu, que j'aime pour la rareté et pour d'autres belles et bonnes qualités. Ah! si elle voulait seulement pour un an... Mademoiselle, proposez-lui encore.
Ah! ah! vous courez sur les brisées de votre concierge! Il vous faut aussi du clergé! Mais ce n'est pas un trop mauvais pis-aller. Un homme comme un autre est un prêtre tout nu: demandez plutôt à l'abbé Marin, ou à Mme de Meaux de Vitry.
Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus que je vous aime; ou si je vous le dis, ce sera malgré moi: c'est que je ne pourrai résister à l'habitude.
Je crois vous avoir dit avant-hier que je vous haïssais. Cela n'est pas vrai; ne le croyez pas.
Saluez bien maman pour moi; saluez bien aussi Mme de Blacy, et finissons ces rhumes, qui m'ennuient malgré leur bon acabit.
CXV
Paris, le 20 octobre 1768.
Votre dernière lettre, n° 8, mademoiselle, est du 29 septembre; et c'est aujourd'hui jeudi 20 octobre[206]. Faites-moi la grâce de m'apprendre si j'ai commis quelque faute qui m'ait fait perdre l'amitié de madame votre mère, l'estime de Mme de Blacy ou la vôtre. Un silence de vingt jours est bien propre à me donner les plus vives inquiétudes sur mon compte ou sur le vôtre. Je n'ai pas manqué un seul jour d'aller chez Damilaville y chercher une ligne de votre main. Comme il pourrait lui paraître, et que, depuis quelques jours, il me semble à moi-même, que ce n'est pas l'intérêt de sa santé qui me conduit chez lui, je n'ose plus lui demander s'il n'a rien à me remettre. J'aime mieux attendre jusqu'à neuf heures, dix heures du soir, qu'il songe de lui-même à m'offrir quelqu'une de vos lettres; et je ne devrais pas vous dire tout le chagrin que je ressens lorsque je vois arriver le moment de le quitter sans en avoir reçu.
S'il est arrivé quelque accident à l'une de vous, ne me le laissez pas ignorer plus longtemps. Vous ne savez pas les idées qui me passent par la tête: c'est à me la faire tourner.
J'aurais à vous amuser d'une infinité de choses extraordinaires, parmi lesquelles une aussi extraordinaire qu'il m'en soit jamais arrivé dans ma vie, et que j'avais devinée, annoncée d'avance; mais je n'ai pas la liberté d'esprit nécessaire pour un récit de cette nature. Ayez donc la bonté de me rendre le sens commun: j'en ai encore besoin quelquefois. Mademoiselle, si vous n'êtes pas dangereusement malade, ou Mme de Blacy ou maman, vous êtes bien cruelle. Vingt-un jours de suite sans dire un mot, sans donner le moindre signe de vie; je n'y conçois rien, mais rien du tout, et j'aime mieux n'y rien concevoir que de me livrer à mes conjectures. Intercepte-t-on mes lettres? Vos réponses se perdent-elles? Je vous ai écrit avec la plus grande exactitude. Je ne vis Damilaville avant-hier qu'un moment, fort tard. C'était un jour de bataille. Je ne le vis point hier. La mauvaise santé de la mère et de sa fille avait fait renvoyer mon bouquet au 13. O mon Dieu, que je suis étourdi! Tenez, sans cette circonstance, je ne me serais pas aperçu que ce n'est qu'aujourd'hui le 13.
Vous êtes moins coupable d'une semaine; c'est quelque chose; cela me rassure un peu. J'irai cette après-midi chez Damilaville, et j'espère en revenir plus content de vous. Il faut que le temps m'ait cruellement duré. N'allez pas prendre cet ennui pour la mesure de mon attachement. Ce serait pis que le premier jour; je veux bien que cela soit, mais je ne veux pas que vous le sachiez. Ah! si je puis une fois cesser de vous aimer toutes, je n'aimerai plus personne: cela fait trop de mal. Mais je crains bien d'en avoir pour toute ma vie.
Bonjour, maman. Je vous prie en grâce de gronder un peu mademoiselle. Je me suis amendé, moi; mais voyez comme cela me réussit. Je vous présente mon respect. J'embrasse de tout mon cœur Mme de Blacy, si elle le permet; mais pour ce méchant enfant qui s'obstine à se taire, rien, rien, rien du tout. Oh! je suis bien piqué! Ce qui me fait enrager, c'est que cela ne durera pas, et que ce soir je serai peut-être plus doux qu'un agneau.
CXVI
Paris, le 20 octobre 1768.
J'entends: mademoiselle est au régime. Tous les huit jours une fois; elle ne peut pas écrire davantage. Qu'en arrive-t-il? c'est que pour peu que M.*** soit ivre le soir, il remet au lendemain l'ouverture de son paquet; pour peu que le commissionnaire de l'hôtel de Clermont soit paresseux, il diffère sa course rue Saint-Honoré; pour peu que je mette d'intervalle entre les visites que je rends au malade, je suis la quinzaine sans entendre parler de mes amies. Et puis la colère me prend, et j'écris un billet doux tel que celui que vous lisez dans ce moment.
Votre parent est un bourru; il a perdu sa femme, et la perte n'en est peut-être pas grande; il s'est tout fait donner par elle; je ne l'en blâme pas. Les héritiers en sont enragés, et c'est bien fait à eux. Ils ont réclamé une certaine chaise à porteurs dont il a tant été question par le passé. Ils se sont adressés à Mme Geoffrin, qui leur a répondu qu'elle avait été délivrée à M. de ***; mais qu'en tout cas, il n'y avait qu'à y mettre un prix, et qu'elle le payerait sans qu'il fiât besoin d'élever de nouvelles tracasseries pour cette guenille. M. de ***, qui est processif autant que la dame de la rue Saint-Honoré l'est peu, s'est jeté à la traverse, a soutenu la validité de la délivrance de la chaise à porteurs, et offert à Mme Geoffrin des armes contre les héritiers.
Mme Geoffrin lui a répondu qu'on n'avait que faire d'armes quand on n'avait point envie de se battre. Réplique de l'homme de Gisors; réplique à la réplique, tant et si bien que la vivacité, les mots, l'aigreur s'en sont mêlés, et qu'il est arrivé de Gisors une dernière lettre pleine d'injures grossières accompagnées de la menace d'un libelle. Là-dessus, voilà la dame de la rue Saint-Honoré qui grimpe à mon grenier, qui se précipite sur une chaise et qui m'étale tous ses papiers. Je me suis fâché; j'ai écrit à M. de *** une lettre honnête, mais ferme; je lui laisse voir mon goût pour la paix; mais je ne lui dissimule pas que si la guerre a lieu, je la ferai à feu et à sang. Je le préviens en même temps qu'ayant à batailler avec un de vos parents, je croirais manquer à tout bon procédé, si je ne vous en demandais la permission. Ne pourrez-vous pas partir de là pour tacher de passer la main sur le dos de ce sanglier hérissé? Je vous jure qu'il joue un mauvais jeu.
Si Mme Geoffrin se plaint à ses amis, elle sera vengée. Ne conviendrez-vous pas qu'une femme à qui il en coûte dix mille flancs et par-delà pour un acte de bienfaisance mal entendu a le droit d'avoir de l'humeur et la prétention bien achetée de demeurer en repos! Je vous prie, mon amie, d'écrire un mot de pacification à ce hargneux; assurez-le bien que s'il me met en besogne, j'inventerai pendant un mois de suit les contes les plus ridicules sur l'homme de Gisors, et que de deux jours l'un on le vendra dans les rues à deux liards la pièce, et que je saurai bien le faire mourir de rage sans me compromettre.
On dit que M. de Laverdy a été chassé sans pension. On dit que le premier projet de M. d'invaux est de chasser tous les robins de la finance; ce sont gens qu'il faut acheter les uns après les autres, et trop cher.
M. d'Invaux est très-bien lié: c'est l'ami de MM. de Montigny, Turgot, Morellet. Ce dernier va devenir bien rauque. Il est fait secrétaire du bureau du commerce, place de quatre mille livres de rente. La confiance du mérite se joignant à celle de la richesse, qui est-ce qui le supportera?
Il est tout jeune, ce M. de Villeneuve! Ce qui achèvera de vous confondre, c'est qu'il est la bonté, la douceur, la politesse, l'affabilité mêmes; et que madame est une bonne grosse femme, bien grasse, bien dodue, belle peau, grands yeux couverts, de grands sourcils noirs, et point du tout à dédaigner. Il y a quelque diablerie là-dessous que je n'ose déchiffrer; cet homme si doux, si bon, si affable, a le ton singulier.
À votre avis, son procédé est donc bien inhumain? Votre bonté m'enchante, et ma conscience commence à se tranquilliser. Vous avez raison: j'aurais été un homme abominable.
Le rendez-vous mystérieux vous intrigue donc beaucoup? Au reste, j'en suis de retour, et voici la copie des quatre lettres qui l'ont précédé.
Si dix-neuf ans d'absence ne m'ont pas, monsieur, absolument effacée de votre souvenir, je vous demande un jour où je puisse vous communiquer des choses fort importantes pour moi et peut-être pour vous. J'ai trois endroits où je puis vous voir avec tout le secret que vous exigerez: ici, à Paris, ou hors des barrières Saint-Michel où l'on m'a prêté une maison où je vais dissiper un noir chagrin qui me consume. La cause en est si connue que vous la savez sans doute. Ou vous êtes bien changé de ce que vous étiez, ou j'ai lieu d'attendre de vous la complaisance que je vous demande. Adressez votre réponse ici: on n'ouvre point mes lettres.
Réponse.
MADAME,
Je suis à vos ordres. Des trois endroits que vous me proposez, choisissez celui qui vous sera le plus commode; et j'y serai au jour, à l'heure que vous m'indiquerez. S'il est des sentiments que le temps efface, il en est d'autres qu'un galant homme retrouve toujours en soi.
DEUXIÈME LETTRE
Je vous reconnais, monsieur, aux derniers mots de votre lettre, et notre rendez-vous serait déjà arrangé, si je n'avais voulu en assurer la tranquillité. Elle est tout à fait nécessaire aux choses que nous avons à nous dire; je tâcherai que ce soit ici Je vous renouvelle les assurances de toute mon estime.
TROISIÈME LETTRE
J'ai enfin arrangé notre entrevue à mardi, 11 du mois. Vous viendrez à... vous y serez rendu à cinq heures au plus tôt et au plus tard. Mon appartement est aux entresols, n°... Vous laisserez votre voiture dans un des coins..., et vous monterez par l'escalier qui est au bout du corridor du côté... Cette attente a le pouvoir de suspendre mon profond chagrin. Ou je me trompe fort, ou vous aurez le secret de l'adoucir, ce qui est impossible à tout autre. J'ai eu quelques aventures singulières en ma vie, mais aucune autant que celle-ci. Elle m'a fait beaucoup rêver. Damilaville, que je consultai, et qui me conseilla d'aller, me rendra justice que j'avais deviné l'énigme. À vous, mesdames; je vous jure que si vous rencontrez, je vous avouerai tout. Je vous assure, mademoiselle, que la position de M. de la Villemenne n'y fait œuvre, et que j'ai bien moins besoin d'indulgence que lui. Après cet aveu, n'allez pas revenir sur vos pas: il faut avoir des principes ou non. Un peu de baume, madame de Blacy, une goutte seulement et point de prières. Mais grand merci de l'un et de l'autre: je n'en ai que faire.
La maladie de la mère avait différé le bouquet de l'enfant au mercredi suivant: c'était Bron, Naigeon, un certain provincial que vous ne connaissez pas, et si vous le connaissez, c'est M. Touche, mon commissaire, qui est trop délicieux pour s'en passer, un M. Fèvre qui est fou de ma fille; et moi Je ne compte pas les femmes, les musiciens. Nous avons soupé jusqu'à dix heures du matin. Je n'ai pas bu une goutte d'eau; ils chancelaient tous, j'étais ferme sur mes pieds. Dix bouteilles de Champagne rouge, trois de Champagne mousseux blanc, une bouteille de Canarie, des liqueurs de deux ou trois sortes, et du café; sans la moindre insomnie, ni le plus léger mal de tête. Je ne vous disais pas que, le reste de la compagnie partie, nous avons joué, le commissaire Touche et moi, au trictrac jusqu'à cinq heures du matin; et puis me voilà à mon lait le matin et à ma limonade le soir; et frais comme une rose... un peu passée.
Le prince a pensé me faire devenir fou; mais comme il est honnête et bon, tout s'est arrangé. Il est venu à l'heure du souper, et voulait à toute force être du nombre des convives. Je l'ai déterminé à nous laisser; mais ce n'a pas été sans peine.
Eh bien, vous aurez donc encore votre abbé Marin? Mademoiselle, si vous vous en trouvez mal, cherchez quelque autre que moi qui vous plaigne.
Les portraits! les portraits! Le hourvari de la petite maison que nous avons évacuée, notre installation dans un hôtel garni, ont un peu dérangé les suites de notre mystification. Ce volume, c'est moi qui l'ai écrit; c'est la chose comme elle s'est passée. Hélas, oui! Nous revoilà dans l'hôtel garni.
Je comptais avoir de la place pour quelques douceurs. Je comptais aussi répondre à Mme de Blacy; mais voilà mes quatre pages remplies: c'est ma tâche. Bonsoir, mesdames.
CXVII
Paris, le 4 novembre 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Avez-vous reçu un gros paquet que j'avais envoyé au bureau du Vingtième pour y être contre-signé? Maman se prête-t-elle un peu à mes vues? Se fera-t-elle apôtre de l'inoculation dans les campagnes? Le bien trouve mille obstacles dans les grandes villes, où il y a toujours une multitude d'hommes intéressés à ce que le mal se perpétue; où de petits intérêts particuliers, des considérations personnelles de nulle valeur s'opposent à l'utilité générale; où l'on ne rejette une chose que parce qu'elle a été proposée par un étranger, un concurrent, quelqu'un que l'on jalouse. C'est des campagnes que l'inoculation serait entrée sans contradiction dans les villes; et c'est des villes qu'elle aura toutes les peines du monde à gagner les campagnes. On veut commencer par l'aire des expériences sur ceux qui mettent une importance infime à leur vie. Cela n'a pas le sens commun Si ces expériences s'étaient faites sur des âmes qu'ils appellent viles, tout le monde aurait applaudi.
Si mon début est grave et sévère, c'est que je suis juste; si mon ton se radoucit sur la fin, c'est qu'il y a des gens contre lesquels la colère ne saurait durer, qui le savent bien, et qui en abusent.
M. de Laverdy se porte à merveille. Il a ses vingt mille francs de retraite. Il a chassé son cuisinier. Il a pris une cuisinière. Il joue la parade de l'homme pauvre, et il laisse chanter à nos polissons dans les rues, sur l'air de la Bourbonnaise:
Le roi, dimanche,
Dit à Laverdy,
Dit à Laverdy:
Le roi, dimanche,
Dit à Laverdy:
«Va-t'en lundi»
Les deux rois se sont vus[207] Us se sont dit tout plein de choses douces: «Vous êtes monté bien jeune sur le trône!—Sire, vos sujets ont encore été plus heureux que les miens.—Je n'ai point encore eu l'honneur de voir votre famille.—Cela ne se peut pas: vous ne nous restez pas assez de temps; ma famille est si nombreuse; ce sont mes sujets.» Et puis tous les crocodiles qui étaient là présents se sont mis à pleurer.
Ce despote du Nord est de la plus grande affabilité. Il est honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré les tapisseries; et le duc de Duras, qui l'accompagnait, lui ayant demandé quelle était celle qu'il avait trouvée la plus belle, il l'a désignée; et aussitôt le duc lui dit qu'il avait ordre du roi son maître de la lui offrir. Il y avait là Soufflot, Cochin, Van Loo et d'autres. Il a commandé son portrait à Van Loo.
Une bouquetière voulait lui présenter un bouquet. M. de Duras l'écartait, et la bouquetière lui dit: «Monsieur, laissez-moi approcher. Il n'est pas si ordinaire de voir un roi à pied dans les rues.»
Il a été à Warwick[208], qui l'a ennuyé; aux Fausses Infidélités, qui l'ont amusé; il en a fait compliment à Barthe, qui lui a répondu que son rang était enclin à l'indulgence.
Ne me parlez pas de votre M. de ***. Mademoiselle, je sens en écrivant son nom que ma tête se trouble et que tout le corps me frissonne.
Je n'ai pas été si loin que le Monomotapa. Le rendez-vous en question était à Vincennes; c'est maman qui a deviné. Ainsi, voilà le lieu de la scène connu. Mais le sujet? c'est là le point. Imaginez, mesdames, et lorsque vous aurez imaginé quelque chose de commun, dites tout de suite: Ce n'est pas cela.
Je n'ai point supprimé de lettres; il y en a quatre: trois de la dame Dolovide, une de moi.
Ne craignez rien pour ma santé. Je ne me suis jamais si bien porté que le lendemain de notre orgie, et cela dure. Un peu de libertinage par intervalle ne nuit pas.
Quand la raison vient aux hommes? Le lendemain des femmes; et ils attendent toujours ce lendemain.
Vous avez très-bien fait de laisser à votre pauvre religieuse le plaisir d'invoquer tous les matins son amie.
Ah! le bon billet qu'a La Châtre!
Rien n'est si commun, quand nos vignes gèlent, que de donner la pépie aux cannibales. Je crois qu'on ne va plus aux spectacles. Je suis toujours étonné quand je vois sortir quelqu'un de l'église. Nous faisons tous plus ou moins le rôle du vieillard dans la rue Froidmanteau. Vous savez le conte. C'étaient des mousquetaires qui faisaient bacchanal dans un lieu de plaisir. La foule s'était assemblée. Dans cette foule, une jeune fille à qui le vieillard s'adressa pour savoir la cause de ce concours le lui dit; le vieillard, tout étonné, lui demanda: Mademoiselle, est-ce que Comment achèverai-je sa question? si je l'allonge, elle sera mauvaise.
M. Digeon est plus fin que Mme de Blacy; mais il ne l'est pas plus que moi.
Si le mari en use avec lui comme vous le prophétisez, ce sera bien là le cas du proverbe: Aussi bien mordu d'un chien que d'une chienne.
Je ne me pique point du tout, mesdames, d'entendre de ce livre-là ce qui n'est pas intelligible pour vous, et je me souviens très-bien d'y avoir rencontré des endroits fort obscurs. L'établir pour l'instruction publique? le maintenir par la force générale d'un peuple qu'on ne résout pas aisément à brûler ses moissons! car lorsque le peuple est instruit, c'est la conséquence évidente pour lui d'un mauvais édit.
Quand vous désirerez que je commence ma lettre par des douceurs, faites en sorte que je ne commence pas par être taché.
J'attends une visite de l'abbé Le Monnier et de M. Trouard. J'ai un peu questionné l'abbé sur le succès de notre affaire. Il ne m'a rien dit, rien voulu dire. Je n'en augure pas plus mal. Si j'avais réussi! Ah! madame de Blacy, je crois que j'en mourrais de joie. Je préférerais ce succès à une nuit d'une femme que j'aimerais... que j'aimerais autant que vous.
Notre malade a fait une observation singulière, c'est que ses glandes augmentent quand ses douleurs diminuent, et réciproquement. Ses glandes sont énormes, aussi ne souffre-t-il plus; il dort, mais il ne saurait marcher. Il mange, mais c'est avec dégoût. Tronchin ne sait où il en est, car il a abandonné son premier traitement: il tâtonne.
Voltaire vient de nous envoyer une table charmante; elle a deux ou trois cents vers: c'est le Marseillais et le Lion. On ne saurait conter avec plus d'esprit, plus de gaieté, plus de facilité, plus de grâce. C'est l'ouvrage de la jeunesse; si elle me tombe sous la main, je vous l'envoie.
Je suis brouillé avec Grimm. Il y a ici un jeune prince de Saxe-Gotha. Il fallait lui faire une visite; il fallait le conduire chez Mlle Biberon; il fallait aller dîner avec lui J'étais excédé de ces sortes de corvées. Je m'en suis expliqué fortement. Je me console du mal que me fait cette brouillerie par la certitude que nous nous raccommoderons, et l'espérance qu'il n'y reviendra plus. Ces ridicules parades-là m'étaient insupportables.
M. Devaisnes[209] est marié. Il m'a écrit une lettre charmante pour m'inviter à faire liaison avec sa famille. Je m'y suis refusé nettement.
J'ai reçu de Sainte-Périne une lettre qui déchire l'âme.
Le Baron a fait quelques voyages à Paris. Je vois qu'il ne me pardonne pas la solitude dans laquelle je l'ai laissé. Cela s'entend; il fallait laisser souffrir Damilaville tout seul à Paris, et m'en aller passer gaiement un ou deux mois au Grandval.
Mme Therbouche me fera devenir fou. Vous savez qu'elle est retombée dans l'abîme de l'hôtel garni Un de ces matins, je ferai un signe de croix sur sa tête, et je me retirerai chez moi.
J'ai entrepris de faire payer cinq ou six créanciers de ce qui leur est dû. Madame de Blacy, je me recommande à vos saintes prières.
J'ai bien peur que l'ami Naigeon ne soit un peu coiffe de la belle dame; il est brillant tous les soirs, et ce n'est pas vers le Louvre qu'il porte ses pas. S'il allait en faire sa femme! Il a des moments diablement soucieux.
Dieu soit loué! je touche à la fin de mon Salon. Si vous étiez ici, on vous en lirait des lambeaux qui vous amuseraient, mais on ne saurait jouir de tout à la fois.
Il va y avoir un procès singulier. Une fille veut se marier; elle va lever son extrait baptistaire, et elle se trouve baptisée sous le nom d'un garçon. Mon avis est qu'il faut préalablement vérifier le sexe.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vous souhaite du beau temps; cela est assez généreux.
J'ai mille respects de Bruxelles à vous offrir. Vous n'êtes pas oubliées une seule fois. Pas un mot de douceur pour Mlle de ***: cela s'obtient, mais cela ne se commande pas. Eh bien, n'appelez-vous pas cela de la fatuité?
CXVIII
À Paris, le 12 novembre 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous ne voulez pas que je me fâche; je ne me fâcherai pas. Je vais vous parler du plus beau sang-froid, puisque vous l'aimez mieux. Je vous ai dépêché sous le contre-seing de M. d'Ormesson un paquet qui contenait une brochure avec une lettre. Je n'ai point entendu parler de ce paquet.
Je vous ai demandé par une lettre suivante si ce paquet vous était parvenu. Pas plus de nouvelles de cette lettre que du paquet qui l'a précédée.
Je vous suppliais par une troisième lettre de prier maman de vouloir bien être un élève de Gatti. Pas un mot de réponse là-dessus.
En sorte qu'il m'est absolument impossible de deviner pourquoi vous êtes à peu près contente de mon exactitude, puisque je ne m'aperçois pas qu'il vous parvienne un mot de moi.
C'est un pieux M. de Saint-Fargeau qui a jugé le colporteur et le garçon épicier[210]. Ce même homme opinait, il y a peu de temps, à appliquer un fils à la question pour le rendre accusateur de son père; il disait qu'il y avait des casuistes qui autorisaient cette atrocité. Un jeune conseiller lui répondit: «J'ai peu lu vos casuistes; j'ignore ce qu'ils permettent; mais je connais la nature qui les défend.»
Croiriez-vous bien que cette fille qui a été baptisée garçon risque de perdre son état? et cela vraisemblablement par une étourderie de sacristain.
Vous ai-je dit que j'avais appris, découvert par la voie de Pantin et de Mlle Guimard, que ce dîner clandestin avec M. Dubucq devait se faire chez Mme de Coaslin? J'ai beau lire et relire vos lettres, elles ne me rappellent jamais ce que je vous ai ou n'ai pas dit.
J'avais trois amis: j'étais froidement avec l'un; presque brouillé avec l'autre; le troisième était malade à mourir. Cette position m'avait causé un tel dégoût des hommes, que j'ai été sur le point de me claquemurer.
Le Baron est de retour; je dînai hier lundi avec lui Cela s'est un peu rajusté. L'abbé Galiani y était; il prêcha beaucoup contre l'exportation des grains, et cela par une raison qui n'est pas commune: c'est qu'il faut laisser subsister les mauvaises fois partout où il n'y a pas dans le ministère des hommes d'assez de tête pour faire exécuter les bonnes en pourvoyant aux inconvénients des innovations les plus avantageuses.
Il prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une raison très-bizarre: il disait que l'agriculture était la plus importante des conditions, et qu'il avait fallu plus de quatre mille ans d'efforts pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilissement c'était travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à mener le roi dans son Parlement accompagné de douze boulangers. «D'accord, l'abbé, lui répondis-je; mais dans douze mille ans d'ici» Oh! combien de choses on peut faire sans conséquence pour les laboureurs, avant que le cortège du roi en soit composé!
Voltaire a publié deux tables agréables toutes doux, mais la première charmante: le Marseillais et le Lion; les Trois Empereurs en Sorbonne. On risquerait de vous les envoyer, si l'on pouvait seulement se promettre de savoir qu'elles vous sont ou ne vous sont pas parvenues. Je ne me tâche pas, vous voyez bien, on ne saurait être plus modéré.
À propos du singulier abbé, il avait autrefois entrepris l'apologie de Tibère et de Néron. Il entama hier celle de Caligula. Il prétendait que Tacite et Suétone n'étaient que des pauvres gens qui avaient forci leurs ouvrages des impertinents propos de la populace.
J'aime encore mieux ces folies-là qui marquent du génie, des lumières, un penseur, que de plates et fastidieuses rabâcheries sur Jésus-Christ et ses apôtres.
Le Baron fit pourtant une observation qui m'était venue longtemps avant lui: c'est par quel tour bizarre la religion d'un homme qui avait passé sa vie et qui l'avait perdue pour avoir prêché contre les temples et les prêtres était pleine de temples et de prêtres.
Je n'entends pas comment ou ne passe que deux jours à Isle, quand on fait tant que d'y aller. Je ne doute pas que ces deux jours ne se soient passés bien gaiement: les hôtesses du château ne sont pas tristes, ni les survenants non plus.
Je n'aime pas les femmes méchantes; cela est presque contre nature. C'est à nous qui sommes forts qu'il appartient d'être méchants. Si M. Évrard vous a tenu parole, vous devez avoir eu le plaisir du spectacle que vous vous promettiez.
On ennuie ici à plaisir ce roi de Danemark qui est tout à fait aimable. Les pauvres têtes n'ont pu imaginer que la ressource des spectacles, et ils lui font entendre quatorze actes en un jour[211]. Ils sont embarrassés de remplir les journées d'un voyageur qui séjourne un mois dans un pays où il y a de quoi voir pour dix ans.
Ce prince est souvent très-fin dans ses réponses et dans des occasions difficiles. Le roi lui disait, en lui montrant Mme de Flavacourt: « Sire, vous voyez cette femme-là; elle est belle; croiriez-vous qu'elle a cinquante-huit ans? oui, cinquante-huit ans: elle est d'un an plus jeune que moi—Sire, lui répondit le jeune souverain, je vois qu'on ne vieillit pas dans votre royaume.»
Il en est arrivé de ce prince tout au rebours des autres; le contraire de la feble des Bâtons flottants.
J'attends que l'histoire de votre remboursement et ses suites soient finies, pour en rire à mon aise.
J'ai beau vous dire que je vous haïrai toutes si vous continuez à vous porter mal, il n'y a que Mlle de *** à qui cela fasse peur.
Vous pouvez soupirer après l'abbé Marin tant qu'il vous plaira; je ne veux plus m'en soucier.
Moi, je respire. La pauvre artiste [212] n'est pas encore à la barrière de Charenton, mais elle y sera bientôt; je vous ferai ce conte-là quand il en sera temps.
Agréez et faites agréer mon respect. Je suis toujours le même, mon amie; oui, toujours. Revenez, si vous en doutez.
CXIX
À Paris, le 15 novembre 1768.
Je vous supplie, mon amie, de ne pas vous plaindre de ma négligence: je réponds sur-le-champ. Votre dernière me parvint le 13 novembre, et votre avant-dernière était datée des derniers jours d'octobre.