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Lettres à Mademoiselle de Volland

Chapter 151: NOTES
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About This Book

A collection of intimate letters addressed to a close correspondent, blending candid personal detail with philosophical reflection. The writer reports daily life, feelings, and relationships while analyzing art, literature, and moral questions, and commenting on the intellectual circles he frequents. Alternating anecdote and meditation, the correspondence ranges from vivid scenes and social portraiture to probing reflections on nature, sensibility, and creative practice. Through sustained, direct address the letters reveal a restless mind balancing tenderness, wit, and critique, making private confidences that illuminate larger debates about taste, reason, and the duties of friendship.

Bourbonne est un séjour triste, le jour par la rencontre des malades, la nuit par le fracas de leur arrivée; et puis, nulle promenade, un pavé détestable, des environs arides et déplaisants; des habitants que 50,000 écus ne peuvent enrichir tous les ans, parce que les denrées de consommation en emportent les deux tiers au loin; point de vivres, même pour de l'argent; des logements très-chers; des hôtes avides qui regardent les malades comme les Israélites regardent les cailles et la manne dans le désert. J'ai passé là une partie de mon temps à m'instruire des eaux, de leur nature, de leur ancienneté, de leur effet, de la manière d'en user, des antiquités du lieu, et j'en ai fait une lettre[231] à l'usage des malheureux que leurs infirmités pourraient y conduire; et puis il ne fallait pas que des mille et une questions que le docteur Roux et mes amis ne manqueraient pas de me faire, je n'eusse réponse à aucune. Mon dessein était de ne voir personne; malgré que j'en eusse, il a fallu voir tout le monde. J'ai passé mes premiers jours à Langres dans ma famille et celle de mon gendre futur. Je disais, en arrivant, à Grimm: «Je crois que ma sœur sera bien caduque»; jugez de ma surprise, lorsqu'elle s'est élancée vers notre voiture avec une légèreté de biche, et qu'elle m'a présenté à baiser un visage de Bernardin. Toute la ville était en attente sur l'entrevue des deux frères, qui ne se sont pas encore aperçus; ce n'a pas été la faute d'allées, de venues, de pourparlers, de négociateurs mâles et femelles. La fin de tout cela c'est que les deux frères ne sont point raccommodés, et que la sœur et le frère, qui étaient bien ensemble, seront brouillés. Cela me peine beaucoup; je n'ai trouvé qu'un moyen de m'étourdir là-dessus, c'est de travailler du matin au soir; c'est ce que je fais et continuerai de faire. Votre douce solitude pourrait bien être troublée par une compagnie nombreuse: si l'abbé Le Monnier me tient parole, nous mettrons pied à terre à votre grille en même temps. Je prendrai la liberté de vous demander asile pour mon conducteur. M. et de Sorlières sont dans le dessein de vous aller voir. Je ne sortirai point d'ici sans avoir arrangé mes affaires. J'ai promis à Mme de Meaux et à M. de Sorlières de les visiter encore une fois; ils comptent peu sur ma parole; cependant je la tiendrai: c'est le sacrifice de deux jours. Je reviendrai à Langres dans le commencement de septembre, me rasseoir un moment au milieu des miens; et le 9 ou le 10, je me mettrai en chemin pour ma grande tournée. Je n'ai point oublié que c'est après-demain la fête de mademoiselle.... Je joins, mesdames, mon hommage à vos souhaits, et je vous supplie de le faire agréer. Si Mme de Blacy est persuadée de mon sincère attachement, elle ne doutera pas de l'inquiétude que j'ai sur le dérangement de sa santé: je vous prie de dire à mon amoureuse que je ne me ferai jamais à ces sortes d'alarmes; il faut pour mon bonheur, ou qu'elle se porte bien, ou que j'ignore qu'elle se porte mal. L'honneur de sa guérison serait bien capable d'abréger mon séjour ici; mais je ne croirai pas aisément que ma personne fasse un miracle que celles d'une bonne sœur et d'une maman comme je n'en connais point ne sauraient faire; elle sera guérie quand j'arriverai, et je n'aurai qu'à jouir de sa bonne santé. Croiriez-vous bien qu'au milieu de mes soucis, je n'ai pas cessé de souffrir de l'incertitude des récoltes? Il faisait des pluies continuelles; je voyais des champs couverts, et je ne savais pas si l'on recueillerait un épi Joignez à cette idée le spectacle présent de la misère. Je commence à me rassurer depuis que je vois la terre se dépouiller; et, à en juger par le soulagement que j'éprouve, il fallait que la crainte de la disette pour mes semblables entrât considérablement dans mon malaise. Maman, consolez-vous de vos mauvaises récoltes; nous aurons la soupe et le bouilli, nous boirons de la bière, et nous serons contents. Le bon dîner est celui qu'on fait avec ceux qu'on aime; et je vous aime autant que je vous respecte. Vous seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux, mais votre lettre m'a fait trop de peine, pour n'en pas avoir de ressentiment: je vous aime bien; mais, par Dieu! je ne vous le dirai pas.

M. Le Gendre n'est donc plus! s'il avait voulu finir un ou deux ans plus tôt, il aurait été plus regretté. Voilà sa fille sortie du couvent et bien mariée; et son fils sur le point d'être claquemuré dans un collège. Comme tout se retourne!

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vois arriver avec joie le moment de vous embrasser. Recevez toutes trois mon respect.


CXXXI

Paris, le 12 octobre 1770.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Il faut pourtant vous rendre compte de ma mauvaise conduite. Je me remets à ce vendredi matin où je fus enlevé d'Isle entre dix et onze heures. Nous arrivâmes à Châlons sur les six heures du soir. Mme Duclos entend des chevaux, une voiture qui entre dans sa rue; elle accourt sur la porte; elle croit aller embrasser Mme de Meaux et Mme de Prunevaux, qu'elle attendait: jugez de son étonnement, lorsqu'elle me vit, moi qu'elle n'attendait pas. Je n'en fus pas moins bien reçu.

Je croyais Mme de Meaux à Bourbonne, retenue sur son lit par une maladie de femme; elle m'avait écrit à Langres que le docteur Juvet l'avait condamnée à y rester jusqu'au 25; j'allais sans savoir sa marche; elle, sans savoir la mienne; et la chose n'aurait pas été mieux quand elle aurait été concertée. À sept heures, une heure après moi, autre postillon, autres chevaux, autre voiture: c'est Mme de Meaux, Mme de Prunevaux, et un M. de Foissy, écuyer de M. le duc de Chartres, homme de trente ans, mais avec la raison, le jugement de quarante-cinq; plein d'égards, de douceur, de politesse, d'agréments et de gaieté; il avait été conduit à Bourbonne par une sciatique gagnée au service des grands. Là, il avait connu ces daines; il avait pris pour elles beaucoup de goût, elles pour lui; il avait retardé son retour pour les accompagner; il avait cédé sa chaise de poste à une des femmes de chambre; il avait pris la place vacante dans la voiture de Mme de Meaux; elles l'avaient mené à Vandœuvre chez M. de Provenchères, qu'il ne connaissait point, et dont il n'était pas connu, et où il avait été accueilli comme il le méritait; il arrivait à Châlons chez M. Duclos, qu'il ne connaissait point, et dont il n'était point connu davantage, et qui ne l'en accueillit pas moins bien.

Nous voilà donc tous à la fois à Châlons, chez M. Duclos; sa femme était vraiment folle de nous avoir. Je n'ai pas vu de ma vie une créature plus heureuse; tout ce qu'il est possible de faire pour vous rendre sa maison agréable, elle l'a fait, et avec une âme et des démonstrations qui ne se rendent pas; cela était à voir. J'ai passé à Châlons le samedi et le dimanche; j'en suis parti le lundi matin; Mme de Meaux et les autres y sont restés deux jours de plus. Le dimanche, c'était la clôture du théâtre, nous allâmes à la comédie. Celui qui fit le compliment me savait au spectacle, et me régala publiquement d'un compliment qui n'était pas trop mal fait. Vous me connaissez; jugez de mon embarras; je m'étais baissé, baissé, baissé dans la toge; peu s'en fallait que je ne fusse perdu, par pudeur, sous les cotillons des dames.

Tandis que tout dormait encore, excepté la maîtresse de la maison, on mit nos chevaux; nous déjeunâmes et nous prîmes congé; la bonne Ductos fondait en larmes; son mari en faisait autant; je pleurais aussi; et mon petit gendre était sorti, de peur que la même envie ne le prît. J'ai su que la même scène douloureuse s'était renouvelée en se séparant d'avec Mme de Meaux. Je suis arrivé ici le 26 septembre à la chute du jour; j'y serais arrivé pour dîner, si notre postillon, au sortir de Château-Thierry, n'avait pas pris la route de Soissons au lieu de prendre celle de Paris. Nous partîmes de Château-Thierry à huit heures et demie du matin, et grâce à cette erreur, forcés de revenir trois lieues sur nos pas, nous nous retrouvâmes, à quatre heures du soir, à Château-Thierry.

Je ne manque pas d'embarras journaliers et d'affaires courantes; jugez de ce que j'en ai trouvé d'accumulées après deux mois d'absence. Ma femme était en bonne santé, ma fille avait été malade, mais très-malade, elle l'était encore; elle va mieux. Pour moi, j'ai déjà perdu tout ce que j'avais ramassé d'embonpoint, de force et de gaieté sur les grands chemins. Les trois premiers jours, il me semblait vivre dans une atmosphère infecte. Je me suis donné tant de peine et de mouvement, que la machine s'est dérangée; j'ai été malade trois jours sans pouvoir sortir; cela s'est passé, et trois jours après cela m'a repris; c'est l'estomac qui périclite; ce sont les intestins qui font mal leurs fonctions. Ma fête est venue, il a fallu, pour l'amusement des autres, se prêter à une petite débauche de table.

J'allai voir, tout en arrivant, M. et Mme Digeon. Je ne trouvai que madame avec l'habit de deuil et le visage de la gaieté et de la santé. J'y causai environ deux heures. Hier, je rencontrai M. Digeon; nous nous embrassâmes fort tendrement. Je lui dis tout le bien que je pensais et que vous pensiez de toi Quelques jours auparavant, j'étais allé faire visite à Mme Bouchard; j'y passai la soirée fort gaiement; nous filmes là, elle, l'abbé de La Chau[232] et moi, de la philosophie très-folle et très-solide. Je toi trouvai bon visage. Notre arrangement pour les papillons, s'ils viennent, est tout convenu: autant de baisers que de papillons; mais pas un baiser à la même place; et comme il y aura beaucoup de papillons, j'espère qu'il n'y aura pas la largeur de l'ongle sur toute ma personne qui ne soit baisée plusieurs fois; à moins que la dame n'aime mieux racheter tant de baisers à donner pour un seul qu'elle recevra et que je placerai à mon choix J'ai été à la Briche, où M. Grimm et Mme d'Épinay se sont réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon sur la rue de la maison qu'occupe ou qu'occupait Mme d'Épinay, rue Sainte-Anne. À force de travailler, je suis au courant de mes affaires; ma santé et ma gaieté reviendront; quand? quand vous reviendrez. J'ai et je donne à tout le monde l'espérance que ce sera incessamment; cette espérance est si douce, que tout le monde la prend tout de suite. Je vous embrasse toutes de tout mon cœur; je commence par maman.

Ne m'accusez pas, ni elle non plus, d'avoir oublié le jour de ma naissance; ce jour-là ce fut celui de sa fête, et celui où on toi préparait au loin un joli enfant qui l'aimera, la respectera, toi restera attaché toute sa vie. Après maman, de droit, c'est mon amoureuse. Si je voulais, je ne toi dirais pas la moindre petite douceur, parce qu'elle me connaît, qu'elle est sûre de moi, et que mon éloignement, mon silence, mon absence, ne peuvent toi donner aucun souci sur mes sentiments. Pour vous, mademoiselle Volland, rendez-vous justice à vous-même, et tout sera dit; et puis vous prenant toutes les trois à la fois, je vous réitérerai ce que je vous ai promis mille fois, que vous m'êtes infiniment chères autant que jamais; que vous ne pouvez cesser de me l'être, et que j'ai résolu; oh! non; ce n'est pas une résolution, c'est un penchant très-vrai, très-ancien, toujours le même, qui me presse vers vous, auquel je ne résiste ni ne cherche à résister. Revenez, revenez et vous me trouverez tel peut-être que vous ne me supposez pas, mais tel que j'ai toujours été.

Bonjour, mes bonnes, mes tendres amies; bonjour.


CXXXII

Au Grandval, le 2 novembre 1770.

Rendons à mes amies un petit compte de ma conduite. Vous savez, mesdames et bonnes amies, ce que je suis devenu depuis le 9 d'octobre, jour de ma fête. La veille, joli concert et grand souper; j'ai fait des miennes tant qu'on a voulu; j'ai réconcilié, par occasion, deux êtres qui se méprisaient injustement, et qui, pour s'estimer, n'avaient qu'à se mieux connaître: c'est Mlle Bajon et le petit maître de ma fille. Je fis jouer un concerto à celui-ci; l'autre l'entendit, et trouva qu'il jouait comme un ange. Je fis jouer et chanter la demoiselle, à présent dame; elle chanta et joua comme un ange, et l'autre en convint. Kohaut, ce luth que je vous ai nommé quelquefois, y lut conduit par sa curiosité maligne, qui fut trompée en ne trouvant pas de quoi s'exercer. Il comptait bien boire du bon vin la veille, et faire de moi et de mes convives un bon conte le lendemain; il n'y eut pas moyen, car tout alla bien. Je me couchai à trois heures du matin; j'étais levé à six heures et demie; à onze heures, j'avais environ cinq heures de travail par devers moi; et j'étais à la Comédie-Italienne à une répétition à laquelle j'étais invité. Ma petite bonne est moins tourmentée de ses vomissements; ils se passent, ils reviennent; avec tout cela je n'en suis pas moins inquiet. Philidor me vint voir, il y a quelque temps; je fus curieux de savoir ce qu'il penserait de son talent harmonique; il l'entendit préluder pendant une demi-heure et plus; et il me dit qu'elle n'avait plus rien à apprendre de ce côté; qu'il ne lui restait qu'à manger tout son soûl, qu'à se repaître sans fin de bonne musique. Quelques jours après la Saint-Denis, je suis parti pour le Grandval, où j'ai apporté une besogne immense, et où j'en ai trouvé de la bien plus difficile à faire. J'ai commencé par celle sur laquelle je ne comptais pas. Il est impossible que l'on ne soit heureux où l'on fait le bien. J'ai fait retirer vos volumes de la chambre syndicale, avant que de quitter la ville. Je n'ai vu qu'une fois l'abbé; je ne sais s'il vous aura écrit la lettre en question; mais de retour à Paris, soyez sûres que j'y veillerai. Nous reviendrons le lendemain de la Saint-Martin tous ensemble. À présent que je suis hors de danger, et que je me porte bien, il faut que vous sachiez que j'ai pensé mourir d'une indigestion de pain; cela ne pouvait ni remonter ni descendre: j'ai gardé sur mon estomac pendant plus de quinze heures un poids effroyable qui m'étouffait, et qui ne se laissait pas ébranler par l'eau chaude, de quelque côté que je la prisse. J'en suis encore à vivre de régime, chose difficile ici, où les repas sont énormes, et où l'on désoblige sérieusement la maîtresse de la maison quand on n'use pas de la bonne chère qu'elle vous fait d'aussi bonne grâce qu'elle y en met. J'ai profité de l'extrême liberté de cette indisposition qui m'a affranchi de toutes les petites servitudes de bienséance, pour me renfermer davantage dans mon appartement, et pour travailler davantage. J'ai mis au net, pour la seconde fois, le Traité d'harmonie du petit-maître de ma fille.[233] Je vous dirai en passant que le petit Allemand, pour avoir voulu me suivre le jour de ma fête, et faire les honneurs de ma table et de son pays, en a pensé mourir. Je suis après la Mère jalouse de M. Barthe, comédie nouvelle. J'ai encore deux ou trois autres petits projets pour lesquels il me faudrait plus de temps qu'il ne m'en reste. Je m'étais si bien fait à la vie de province que je l'ai regrettée. Je suis si bien fait à la vie de campagne, qu'il ne m'en coûterait rien pour renoncer à la ville, à présent surtout que vous n'y êtes pas; combien on y a de temps, et comme on l'emploie! De ce temps que j'ai ici à profusion, j'en ai donné à Grimm quelques moments. Mous recevons de temps en temps des transfuges de Paris: l'abbé Morellet nous est venu; oh! le plaisant corps! comme je vous en amuserais, si j'en avais le temps! Il m'a laissé le seul exemplaire de son ouvrage, qui a été supprimé, contre les Dialogues de l'abbé Galiani; je ne l'ai pas encore ouvert; le Baron, qui l'a parcouru, m'a dit qu'il était plein d'amertume.

Adieu, mes amies, mes bonnes, tendres et respectables amies; ne soyez inquiètes ni de ma santé, ni de mon amitié. Écoutez bien: je ne suis ni injuste, ni fou; je vous aime et vous aimerai toute ma vie, toute la vôtre. Il faudrait, pour le mieux, mourir tous le même jour; mais comme il ne faut pas s'y attendre, je jure de rester aux deux qui auront le malheur de survivre; je jure de rester à celle qui survivra. Bonjour, mademoiselle Volland, mon cœur est le même; je vous l'ai dit, et je ne mens pas.


CXXXIII

Paris, le 20 novembre 1770.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

J'ai fait un second voyage au Grandval. J'y ai passé la vie la plus agréable; des jours partagés entre le travail, la bonne chère, la promenade et le jeu; et puis cette liberté illimitée qu'accorde la maîtresse de la maison à ses hôtes, et qu'en vérité l'on n'a pas chez soi.

Je suis revenu à Paris quatre ou cinq jours après la Saint-Martin, l'âme pleine d'inquiétude. Si j'étais homme à pressentiments, je vous dirais que j'en avais. Il est inouï tout ce que j'ai souffert depuis mon retour; sans la distraction d'un travail forcé, je crois que j'en serais devenu fou. Premièrement, une scène violente entre le Baron et moi; scène dans laquelle le tort était de mon côté. Secondement, toutes sortes de commissions déplaisantes du prince de Galitzin, de Grimm et d'autres. Troisièmement, mes attaques de néphrétique, plus faibles, mais toujours fort incommodes. Quatrièmement, et cela est à la lettre, le remords continuel de me dire perpétuellement: Il faut écrire à mes amies, elles sont inquiètes; ce silence les trouble; et d'arriver d'un jour à l'autre au lendemain sans l'avoir fait. Cinquièmement, le désagrément d'avoir donné tout mon temps, tous mes soins, toute ma peine à l'ouvrage de l'abbé Galiani, et de n'en recueillir que chagrin par une petite femme tracassière qui se mêle de tout et qui brouille tout, parce qu'elle se croit bonne à tout, et que dans le vrai, elle n'est bonne à rien. Sixièmement, l'indisposition de ma fille, qui est tourmentée par un vomissement opiniâtre, qui me désespère. Septièmement, d'avoir tout fait au monde pour prévenir un grand malheur et de n'avoir pu l'empêcher: l'homme que j'estimais s'est, il y a huit jours, cassé la tête de deux coups de pistolet; et la mienne n'en est pas encore remise.

Je pourrais ajouter un huitièmement, c'est une alarme terrible qu'on ignore ici, parce que j'ai pu seul remédier à tout: je travaille la nuit, comme vous savez; je travaillais donc, et j'étais si las de fatigue et de peine, que je me suis endormi la tête sur mon bureau; tandis que je dormais, soit que ma lumière soit tombée sur mes papiers, ou autrement, le feu a pris à tout ce qui m'environnait; la moitié des livres et des papiers qui étaient sur ma table ont été brûlés; heureusement je n'ai rien perdu d'essentiel Je me suis tu de cet accident, parce qu'un mot indiscret là-dessus aurait suffi pour ôter à jamais le repos à ma femme. J'ai si bien pris mes précautions, qu'il n'est pas resté le moindre indice de l'accident qu'elles ont couru et moi aussi.

Pardonnez-moi; recevez mes respects, plaignez-moi, et revenez toutes trois, si vous voulez voir combien vous êtes sincèrement respectées, et tendrement aimées.


CXXXIV

La Haye, le 22 juillet 1773.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Plus je connais ce pays-ci, mieux je m'en accommode. Les soles, les harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu'ils appellent waterfish sont les meilleures gens du monde. Les promenades sont charmantes; je ne sais si les femmes sont bien sages; mais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés, et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse. Les hommes ont du sens; ils entendent très-bien leurs affaires; ils sont bien possédés de l'esprit républicain; et cela depuis les premières conditions jusqu'aux dernières. J'ai entendu dire à un bourrelier-bâtier: «Il faut que je me hâte de retirer mon enfant du couvent; je crains qu'elle ne prenne là un peu de cette bassesse monarchique.» C'était une fille qu'il faisait élever à Bruxelles.

Je ne m'étendrai pas sur ce pays-ci; je veux avoir à vous en parler à mon aise au coin de votre foyer, lorsque j'aurai le bonheur de vous y retrouver; car j'espère que vous voudrez bien vous conserver pour vos amis; pour moi qui ai bien résolu de vous aimer toute votre vie et toute la mienne, et qui, par cette raison et beaucoup d'autres, la désire fort longue.

La princesse est revenue de son voyage. C'est une femme très-vive, très-gaie, très-spirituelle, et d'une figure assez aimable; plus qu'assez jeune, instruite et pleine de talents; elle a lu; elle sait plusieurs langues; c'est l'usage des Allemandes; elle joue du clavecin et chante comme un ange; elle est pleine de mots ingénus et piquants; elle est très-bonne: elle disait hier, à table, que la rencontre des malheureux est si douce qu'elle pardonnerait volontiers à la Providence d'en avoir jeté quelques-uns dans les rues. Nous avions un butor qui se repentait de ne s'être pas fait peindre à Paris; elle lui demanda s'il n'y était pas au temps d'Oudry[234].Elle est est d'une extrême sensibilité; elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit lion. Je l'aime à la folie, et je vis entre le prince et sa femme, comme entre un bon frère et une bonne sœur.

C'est ici qu'on emploie bien son temps; point d'importuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées; le malheur est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie est tranquille, sobre et retirée.

J'ai vu ici deux vieillards qui ont eu jusqu'à présent, qu'ils sont un peu sous la remise, où ils se trouvent mal et avec raison, la plus grande influence dans les affaires du gouvernement. A leur air grave, à leur ton sentencieux et sévère, en vérité il me semblait que j'étais entre les Fabius et les Régulus; rien ne rappelle les vieux Romains comme ces deux respectables personnages-là: ce sont les deux Bentink, l'un Charles Bentink, et l'autre Bentink, comte de Rhoone.

J'ai fait deux ou trois petits ouvrages assez gais[235]. Je ne sors guère; et quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer, que je n'ai encore vue ni calme ni agitée; la vaste uniformité accompagnée d'un certain murmure incline à rêver; c'est là que je rêve bien.

J'ai cherché des livres très-inutilement; les étrangers ont enlevé tous ceux dont j'espérais me pourvoir.

Je commence à sentir la mauvaise pièce de mon sac; c'est, comme vous savez, mon estomac; pendant le premier mois je me suis cru guéri.

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Je présente mes compliments et mon respect à M. et Mme Bouchard, à M. et Mme Digeon, à M. Duval, à qui je dois de la reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend à vos affaires et celui qu'il a bien voulu prendre aux miennes. Ne me laissez pas oublier par M. Gaschon, lorsqu'il vous apparaîtra. Je vous souhaite une prompte et heureuse fin d'affaires domestiques. Je vous suis attaché pour tant que je vivrai; et en quelque lieu que le ciel me promène, je vous y porterai dans mon cœur.


CXXXV

La Haye, ce 13 août 1773.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Est-ce que vous avez résolu de me désespérer? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de vous; par hasard, est-ce que vous n'auriez pas reçu ma dernière lettre? Mademoiselle, si vous saviez toutes les visions cruelles qui m'obsèdent, vous vous garderiez bien de les laisser durer; dites-moi seulement que vous vous portez bien, et que vous m'aimez: que je voie encore une fois de votre écriture.

Eh bien, mes amies, le sort est jeté: je fais le grand voyage; mais rassurez-vous.

M. de Nariskin, chambellan de Sa Majesté Impériale, me prend ici à côté de lui dans une bonne voiture, et me conduit à Pétersbourg doucement, commodément, à petites journées, nous arrêtant par tout où le besoin de repos ou la curiosité nous le conseillera. M. de Nariskin est un très-galant homme, qui a pris à Paris pour moi beaucoup d'estime et d'amitié; il s'est fait, dans une contrée barbare, les vertus délicates d'un pays policé: elles lui appartiennent. Ce n'est pas tout; au mois de janvier prochain, une autre bonne voiture, où je m'assiérai à côté du frère du prince de Galitzin et de sa femme qui font le voyage de France, me déposera au coin de la rue Taranne. J'aurais peut-être un jour du regret d'avoir négligé un voyage que je dois à la reconnaissance.

Bonjour, madame de Blacy; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Bonjour, madame Bouchard; je vous salue et vous embrasse aussi. Adieu, bonne amie; adieu, mademoiselle Volland. Dans quatre jours je serai en chemin pour Pétersbourg. Faites des vœux pour vous et pour moi La différence des degrés de latitude ne changera rien à mes sentiments; et vous me serez chère sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méridien de Cassini.

Ne vous inquiétez point; ne vous affligez pas; conservez-vous. Nous serons un peu plus éloignés que quand vous partiez de Paris pour Isle; mais notre séparation sera moins longue; et nos cœurs ne cesseront pas de se toucher. Accordez à des circonstances importantes ce que vous accordiez à la nécessité d'accompagner une mère chérie dans une terre qui faisait ses délices. Je sais qu'il est dur d'être privé à la fois de tous ceux que nous aimons; mais, ma bonne, ma tendre amie, nous nous reverrons! Si vous m'écrivez, adressez, à La Haye, vos lettres au prince de Galitzin, qui me les fera passer à Pétersbourg.

Je vous salue; je vous serre entre mes bras; j'ai l'âme pleine de douleur; une seule espérance me soutient, c'est celle de retrouver une femme que j'aime, et de lui ramener un homme dont elle a toujours été tendrement aimée. Madame Bouchard, je vais dans une contrée où je songerai à votre goût pour l'histoire naturelle, et à la douceur des baisers en croix; j'en aurai quelques-uns si Dieu me prête vie; mais ce ne sera pas dans les premiers huit jours; j'espère que vous voudrez bien abandonner mes joues à Mlle Volland et à Mme de Blacy; elles seront si aises de me revoir!

Bonjour, toutes; songez toutes à moi; parlez-en; dites-en du bien, dites-en du mal: pourvu que vous en parliez avec intérêt je serai satisfait. Je vous réitère mes tendres et sincères amitiés. Ne vous attendez, de Pétersbourg, qu'à des généralités. Nous ferons le carnaval ensemble: je vous le promets. Adieu, adieu.

J'espérais trouver Grimm à Pétersbourg, à la suite de la princesse d'Armstadt dont une des fêles va épouser le grand-duc; tout a été dérangé, et le temps de cette fête et le voyage de Grimm; je n'ai pas appris cette nouvelle sans chagrin.


CXXXVI

Pétersbourg, le 20 décembre 1773.

MADEMOISELLE ET BONNE AMIE,

Après avoir été tourmenté des eaux de la Néva pendant une quinzaine, j'ai repris le dessus; je me porte bien. Je suis toujours dans la même faveur auprès de Sa Majesté Impériale. J'aurai fait le plus beau voyage possible quand je serai de retour. Nous partirons, Grimm et moi, dans le courant de février. Je vous salue et vous embrasse aussi tendrement que jamais. Mille tendres compliments à Mme de Blacy, mon amoureuse, et à M, et Mm Bouchard, à l'abbé Le Monnier et à M. Gaschon. Combien nous en aurons à dire au coin de votre foyer!

Pétersbourg, le 29 décembre 1773; c'est la veille du jour l'an. Le reste s'entend.


CXXXVII

La Haye, le 8 avril 1774.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Après avoir fait sept cents lieues en vingt-deux jours, je suis arrivé à La Haye, le 5 de ce mois, jouissant d'une très-bonne santé, et moins fatigué de cette énorme route que je ne l'ai quelquefois été d'une promenade. Je vous reviens comblé d'honneurs. Si j'avais voulu puiser à pleines mains dans la cassette impériale, je crois que j'en aurais été fort le maître; mais j'ai mieux aimé faire taire les médisants de Pétersbourg et me faire croire des incrédules de Paris. Toutes ces idées qui remplissaient ma tête en sortant de Paris se sont évanouies pendant la première nuit que j'ai passé à Pétersbourg. Ma conduite en est devenue plus honnête et plus haute. N'espérant rien et ne craignant rien, j'ai pu parler comme il me plaisait. Quand aurons-nous la douceur de nous revoir? Peut-être sous quinzaine; peut-être aussi beaucoup plus tard. L'impératrice m'a chargé de l'édition des Règlements de ses nombreux et utiles établissements. Si le libraire hollandais est un arabe, à son ordinaire, je le plante là, et je viens imprimer à Paris. Si j'en puis obtenir un traitement raisonnable, je reste jusqu'à la fin de ce cette tâche qui ne sera pourtant pas éternelle. Quoique la saison ait été si belle que, soumise à nos ordres, elle ne l'aurait pas été davantage; que nous ayons eu les plus belles journées et les routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons laissé en chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rappelle le passage de la Dwina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes d'où l'eau jaillissait autour de nous, qui s'abaissaient et s'élevaient sous le poids de notre voiture, et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril. J'ai pensé me briser un bras et une épaule en passant dans un bac à Mittau où une trentaine d'hommes étaient occupés à porter en l'air notre voiture au hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle dans la rivière. Nous avons été forcés à Hambourg d'envoyer nos malles à Amsterdam, par un chariot de poste; une voiture un peu chargée n'aurait jamais résisté à la difficulté des chemins.

Je suis chez le prince de Galitzin, dont vous pouvez concevoir la joie en me revoyant par celle que vous ressentirez ou un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Je crois déjà vous avoir dit qu'après m'avoir fait l'accueil le plus doux, permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis trois heures jusqu'à cinq ou six, l'impératrice a bien voulu souscrire à toutes les demandes que je lui ai faites en prenant congé d'elle: je lui ai demandé de satisfaire aux dépenses de mon voyage, de mon séjour et de mon retour, lui faisant remarquer qu'un philosophe ne voyageait pas en grand seigneur; elle me l'a accordé; je lui ai demandé une bagatelle qui tirait tout son prix d'avoir été à son usage; elle me l'a accordée, et accordée avec une grâce et des marques de l'estime la plus distinguée. Je vous raconterai cela, si ce n'est pas déjà une affaire faite. Je lui ai demandé un des officiers de sa cour pour me remettre sain et sauf où je désirerais, et elle me l'a accordé, ordonnant elle-même la voiture et tous les apprêts de mon voyage.

Mesdames et bonnes amies, je vous jure que cet intervalle de ma vie a été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l'amour-propre. Oh! parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez sur ce que je vous dirai de cette femme extraordinaire! Car mon éloge n'aura pas été payé, et ne sortira pas d'une bouche vénale. Je vous salue, vous embrasse, et vous présente mon tendre respect. Vous êtes bien injustes si vous ne croyez pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avais en me séparant de vous; ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées.

Je présente mon respect à Mme Bouchard. Si vous voyez M. Gaschon, rappelez-moi à son souvenir. Mademoiselle, je vous embrasse de tout mon cœur. Mais, est-ce que votre santé n'est pas rétablie?


CXXXVIII

La Haye, le 15 juin 1774.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait; c'est un voyage très-honorable: on m'a traité comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. C'est sous ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m'a comblé, avec ce que j'étais en droit d'en attendre pour mon compte. J'allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite; et voici ce que je m'étais dit: Tu seras présenté à l'impératrice; tu la remercieras; au bout d'un mois, elle désirera peut-être de te voir; elle te fera quelques questions; au bout d'un autre mois, tu iras prendre congé d'elle, et tu reviendras. Ne convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg?

Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine m'est ouverte tous les jours, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre; on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez; et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves.

Ah! mes amies, quelle souveraine! quelle extraordinaire femme! On n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus étroites à sa munificence; il faudra bien qu'on m'en croie, lorsque je la peindrai par ses propres paroles; il faudra bien que vous disiez toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre; la fermeté de l'un et les séductions de l'autre; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'expression; un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible; la connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez de votre maison: je vous dirai tout cela, mais quand? Ma foi, je voudrais bien que ce fut sous huitaine, car il en faut moins pour arriver de La Haye à Paris du train dont je suis revenu de Pétersbourg à La Haye; mais Sa Majesté Impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la souveraine a fondés dans son empire pour l'instruction de la jeunesse et le bonheur de tous ses sujets. J'irai le plus vite que je pourrai, car vous ne doutez pas, bonnes amies, que je ne sois aussi pressé de me restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me revoir. Sachez, en attendant, qu'il s'est fait trois miracles en ma faveur: le premier, quarante-cinq jours de beau temps de suite, pour aller; le second, cinq mois de suite dans une cour, sans y donner prise à la malignité; et cela, avec une franchise de caractère peu commune et qui prête au torquet des courtisans envieux et malins; le troisième, trente jours de suite d'une saison dont on n'a pas d'exemple, pour revenir, sans autre accident que des voitures brisées: nous en avons changé quatre fois. Combien de détails intéressants je vous réserve pour le coin du feu! Je commence à perdre les traces de vieillesse que la fatigue m'avait données; il me serait si doux de vous retrouver avec de la santé, que je me flatte de cette espérance. Je compte beaucoup sur les soins de Mme de Blacy, et sur ceux de Mme Bouchard; je les salue et les embrasse toutes deux. Mme Bouchard, qui ne pardonne pas aisément une bagatelle, me permettra apparemment de garder un long et profond ressentiment d'un mal qui ne m'a pas encore quitté. La première fois que vous verrez M. Gaschon, dites-lui que si son affaire n'est pas faite, ce n'est pas que je l'aie oubliée; les circonstances n'étaient guère propres au succès dans un pays où la souveraine calcule. J'ai vu Euler, le bon et respectable Euler, plusieurs fois: c'est l'auteur des livres dont votre neveu a besoin. J'espère qu'il sera satisfait. La princesse de Galitzin en avait fait son affaire avant mon départ, et depuis mon arrivée, le prince Henri s'en est chargé. Vous me direz: Pourquoi se reposer sur d'autres de ce qu'on peut faire soi-même? C'est que l'édition d'un des volumes publiés à Pétersbourg est épuisée, et que l'édition de l'autre volume s'est faite à Berlin, où je n'ai pas voulu passer, quoique j'y fusse invité par le roi. Ce n'est pas l'eau de la Néva qui m'a fait mal, c'est une double attaque d'inflammation d'entrailles en allant; ce sont des coliques et un mal effroyable de poitrine causés par la rigueur du froid à Pétersbourg, pendant mon séjour; c'est une chute dans un bac à Mittau, à mon retour, qui ont pensé me tuer; mais la douleur de la chute et les autres accidents se sont dissipés; et si votre santé était à peu près aussi bonne que la mienne, je serais fort content de vous.

J'avais laissé Grimm malade à Pétersbourg; il est convalescent et au moment de son retour; il revient l'âme navrée de douleur: la landgrave de Darmstadt, qu'il avait accompagnée, son amie, la mère de la grande-duchesse, vient de mourir. Je ne saurais vous dire l'étendue de la perte qu'il fait en cette femme. Ma fille m'apprend que, pendant mon absence, vous avez eu quelque bonté pour elle; je vous en fois bien mes remerciements. Ne craignez rien pour ma santé; nous nous retirons de bonne heure, nous ne soupons presque pas. Je n'ai pas encore le courage de travailler; il faut laisser le temps à mes membres disloqués de se rejoindre; c'est l'affaire du sommeil; aussi, depuis mon retour, je dors huit à neuf heures de suite. Le prince a son travail politique; la princesse mène une vie qui n'est guère compatible avec la jeunesse, la légèreté de son esprit, et le goût frivole de son âge; elle sort peu; ne reçoit presque pas compagnie, a des maîtres d'histoire, de mathématiques, de langues; quitte fort bien un grand dîner de cour pour se rendre chez elle à l'heure de sa leçon, s'occupe de plaire à son mari; veille elle-même à l'éducation de ses enfants; a renoncé à la grande parure; se lève et se couche de bonne heure, et ma vie se règle sur celle de sa maison. Nous nous amusons à disputer connue des diables; je ne suis pas toujours de l'avis de la princesse, quoique nous soyons un peu férus tous deux de l'antiquomanie, et il semble que le prince ait pris à tâche de nous contredire en tout: Homère est un nigaud; Pline, un sot fieffé; les Chinois, les plus honnêtes gens de la terre, et ainsi du reste. Comme tous ces gens-là ne sont ni nos cousins, ni nos intimes, il n'entre dans la dispute que de la gaieté, de la vivacité, de la plaisanterie, avec une petite pointe d'amour-propre qui l'assaisonne. Le prince, qui a tant acquis de tableaux, aime mieux avouer qu'il ne s'y connaît pas que d'accorder le mérite de s'y connaître à aucun amateur.

Bonjour, mes bonnes amies; agréez mon tendre respect, et me croyez tout à vous, comme j'étais et je serai toute ma vie.


CXXXIX

La Haye, le 3 septembre 1774.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam; il ne me reste ici de butin que ce qu'on enferme dans un sac de nuit pour un voyage de cinq à six jours.

Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible pour me retenir jusqu'à la fin du mois; ils prétendent que je devrais attendre, à côté d'eux, la dernière résolution de la cour de Russie sur un projet dont l'impératrice même a fixé l'accomplissement dans le courant de ce mois; mais il n'en sera rien; l'édition de son ouvrage n'est pas encore achevée; j'ai accordé dans ma tête une huitaine à l'imprimeur; passé ce terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions de mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche sur pied; il faut que je vous revoie tous. Qui m'aurait dit, lorsque je partis de Paris, qu'un voyage que j'imaginais de cinq à six mois serait presque trois fois plus long? Je lui aurais bien répondu qu'il en aurait menti par sa gorge. Enfin, je vais regagner mes foyers pour ne les plus quitter de ma vie: le temps où l'on compte par année est passé, et celui où il faut compter par jour est venu; moins on a de revenu, plus il importe d'en faire un bon emploi J'ai peut-être encore une dizaine d'années au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les rhumatismes, et les restes de cette famille incommode en prendront deux ou trois; tâchons d'économiser les sept autres pour le repos et les petits bonheurs qu'on peut se promettre au delà de la soixantaine. C'est mon projet dans lequel j'espère que vous voudrez bien me seconder. J'avais pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec l'âge; il n'en est rien; je ne sais si ma sensibilité ne s'est pas augmentée: tout me touche, tout m'affecte; je serai le plus insigne pleurnicheur vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesdames et bonnes amies; encore un petit moment et nous nous reverrons. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Madame de Blacy, on dit que, pendant mon absence, quelqu'un m'a coupé l'herbe sous le pied. Si vous êtes restée ce que vous étiez, vous auriez tout aussi bien fait de me garder. Si vous vous êtes départie de la rigidité de vos principes, je vous félicite de votre perversion et de votre inconstance. Comme je vais être baisé de Mme Bouchard si elle a conservé son goût pour l'histoire naturelle! J'ai des marbres, et tant de baisers pour les marbres; j'ai des métaux, et tant de baisers pour les métaux; des minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment fera-t-elle pour acquitter toute la Sibérie? Si chaque baiser doit avoir sa place, je lui conseille de se pourvoir d'amies qui s'y prêtent pour elle: mes baisers, comme vous pensez bien, seront les plus petits que je pourrai; mais la Sibérie est bien grande. Vous auriez fait la même faute que moi, si vous m'aviez laissé oublier de M. et Mme Digeon. Dites encore un petit mot de moi à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il n'aura pas encore résigné sa charge de satellite du plaisir, la plus excentrique de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes sortes d'horizons. Adieu, mes bonnes amies; adieu; je reparaîtrai bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m'en éloigner.

FIN DES LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND.


NOTES

[1] L'éditeur des Souvenirs du baron de Gleichen (Techener, 1868, in-12), M. Paul Grimblot voit dans ces dernières lignes une allusion difficile à expliquer. Diderot veut certainement rappeler la mort de la margrave de Baireuth (14 octobre 1758), dont Gleichen, son chambellan, avait été profondément affecté.

[2] D'Holbach, que Diderot ne désigne presque jamais que par son titre.