Je les ai laissés dans le corridor, où ils faisaient encore, à deux heures du matin, des ris semblables à ceux des dieux d'Homère, qui ne finissaient point, et qui en avaient quelquefois moins de raison; car vous conviendrez qu'il est plus plaisant de voir une femme grasse, blanche et potelée, presque nue, entre les bras d'un jeune homme insolent et lascif qu'un vilain boiteux, maladroit, versant à boire à son père et à sa mère après une querelle de ménage assez maussade. C'est la fin du premier livre de l'Iliade.
Cette aventure a fait la plaisanterie du jour. Les uns prétendent que Mme d'Aine a appelé trop tôt, d'autre qu'elle n'a appelé qu'après s'être bien assurée qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'elle eût tout autant aimé se taire pour son plaisir que de crier pour son honneur; et que sais-je quoi encore?
L'autre historiette est une impertinence du premier ordre. Imaginez que nous sommes quatorze ou quinze à table. Sur la fin du repas, mon fils était assis à la gauche de Mme de C... Il est ordinairement familier avec elle. Il lui prend la main, il veut voir le bras, il relève les manchettes. On le laisse faire, exprès ou de distraction. Il voit sur une peau assez blanche de grands poils noirs; il se met à lui plumer le bras; elle veut retirer sa main, il tient ferme; rabattre sa manchette, il la relève et plume. Elle crie: «Monsieur, voulez-vous finir?» Il lui répond: «Non, madame; à quoi diable cela sert-il là?» et plume toujours. Elle se fâche: «Vous êtes un insolent.» Il la laisse se fâcher, et n'en plume pas moins. Mme d'Aine étouffent moitié de rire, moitié de colère, se tenant les côtes, et cherchant un ton sérieux, lui disait: «Monsieur, y pensez-vous?» Et puis elle riait. «Qui est-ce qui a jamais épluché une femme à table?» Et puis elle riait. «Où est l'éducation qu'on vous a donnée?» Et tous les autres d'éclater: pour moi, les larmes m'en tombaient des yeux, et j'ai cru que j'en mourrais.
Cependant, un moment après, sa mère a fait signe à son fils, et il est allé se jeter aux pieds de la dame et lui demander pardon. Elle prétend qu'il lui a fait mal, mais cela n'est pas vrai; c'est la mauvaise plaisanterie et nos ris inhumains qui lui ont fait mal.
Le Baron est malade. C'est la dyssenterie et de la fièvre. Je viens de descendre dans le salon, où lui, le père Hoop, Mme d'Aine et Mme d'Holbach prenaient du thé. J'en pris avec eux. Voilà le Baron, à qui la colique n'a pas ôté son ton original: «Maman, connaissez-vous le grand Lama?—Je ne connais ni le grand ni le petit.—C'est un prêtre du Thibet.—Du Thibet ou d'ailleurs, si c'est un bon prêtre, je le respecte.—Un jour de l'année qu'il a bien dîné, il passe dans sa garde-robe.—Grand bien lui fesse.—Et là....—Voici quelque cochonnerie.—Qu'appelez-vous une cochonnerie, s'il vous plaît? Un besoin, ce me semble, assez simple, assez naturel et assez général, et que malgré votre spiritualisme, vous satisfaites comme votre meunière.—Mais puisque cochonnerie il y a, quand le grand Lama a fait sa cochonnerie—On la prend comme une chose sacrée, on la met en poudre, et on l'envoie par petits paquets à tous les princes souverains, qui la prennent en thé les jours de dévotion.—Quelle folie!—Folie ou non, c'est un fait. Mais vous croyez donc que si l'on vous faisait présent d'une crotte de Jésus-Christ, vous n'en seriez pas bien fière; et vous croyez que si l'on faisait présent à un janséniste d'une crotte du bienheureux diacre[77], il ne la ferait pas enchâsser dans l'or, et qu'elle tarderait beaucoup à opérer un miracle?»
Ne lisez pas cela à Mme Le Gendre, elle n'aime pas ce ton-là. Mais à vous, je vous dirai que le fait du grand Lama est certain, et malgré sa mauvaise odeur, vous y reconnaîtrez une des plus fortes preuves de ce que les prêtres peuvent sur les esprits.
Voici pour M me Le Gendre. Damilaville m'a envoyé l'Histoire du czar, et je l'ai lu[78].
Elle est divisée en trois parties: une préface sur la manière d'écrire l'histoire en général, une description de la Russie, et de l'histoire du czar, depuis sa naissance jusqu'à la défaite de Charles XII à la journée de Pultawa.
La préface est légère. C'est le ton de la facilité. Ce morceau figurerait assez bien parmi les Mélanges de littérature de l'auteur. On y avance sur la fin qu'il ne faut point écrire la vie domestique des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que l'honnêteté rend spécieuses; mais c'est une fausseté, ou mon ami Plutarque est un sot.
Il y a dans ce premier morceau un mot qui me plaît, c'est que s'il n'y avait eu qu'une bataille donnée, on saurait les noms de tous ceux qui y ont assisté, et que leur généalogie passerait à la postérité la plus reculée.
Qu'est-ce qui montre mieux que l'évidence de cette pensée combien c'est une étrange chose que des hommes attroupés qui se rendent dans un même lieu pour s'entr'égorger?
Si les animaux, dont nous sommes un fléau, réfléchissaient sur l'homme, comme l'homme réfléchit sur eux, ne regarderaient-ils pas cet événement comme une attention particulière de la Providence? et ne diraient-ils pas entre eux: Sans cette fureur que la nature inspire à l'homme, et qu'elle le presse de satisfaire par intervalle, sans cette soif qu'il a de son semblable, cette race maudite couvrirait toute la surface de la terre, et ce serait fait de nous? Si les cerfs pensaient, le grand événement pour les cerfs de la forêt de Fontainebleau que la mort de Louis XV! qu'en diraient-ils?
Et les poissons de nos fossés à qui nous nous amusons à jeter du pain après le dîner, que pensent-ils de cette manne qui leur tombe du ciel en automne? N'y a-t-il pas là quelque Moïse écaillé qui se fait honneur de notre bienfaisance?
Quoiqu'il en soit, il me prend envie de vous réconcilier un peu avec les guerres, les pestes et les autres fléaux de l'espèce humaine. Savez-vous que si tous les empires étaient aussi bien gouvernés que la Chine, le pays le plus fécond de la terre, il y aurait trois fois plus d'hommes qu'ils n'en pourraient nourrir? Il faut que tout ce qui est soit, bien ou mal.
La description de la Russie est commune; on y étale par-ci par-là des prétentions à la connaissance de l'histoire naturelle.
Quant à l'Histoire du czar, on la lit avec plaisir; mais si l'on se demandait à la fin: Quel grand tableau ai-je vu? Quelle réflexion profonde me reste-t-il? on ne saurait que se répondre.
L'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau du législateur de la Russie. Cependant, si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune.
Il y a un très-beau chapitre des cruautés de la princesse Sophie. On ne voit pas sans émotion le jeune Pierre âgé de douze à treize ans, tenant une vierge entre ses mains, conduit par ses sœurs en pleurs à une multitude de soldats féroces qui le demandent à grands cris pour l'égorger, et qui viennent de couper la tête, les pieds et les mains à son frère. Cela me rappelle certains morceaux de Tacite, tels que la consternation de Rome lorsque l'on y apprit la mort de Germanicus, et la douleur du peuple lorsqu'on y apporta les cendres de ce prince.
Il y a dans la description du pays un endroit sur les mœurs des Samoïèdes qui est très-bien. Mais pourquoi cette pente à déprimer les ouvrages estimés? On y prend à tâche en deux endroits de déprimer l'Histoire naturelle de M. de Buffon. On y relève des minuties de géographie, et la critique est assaisonnée d'éloges ironiques.
Damilaville a trouvé tout fort beau; je lui en ai lavé la tête; mais j'ai tempéré l'amertume de ma leçon, en lui disant avec la même sincérité que je le dirais à vous et à sœur Uranie: Ne soyez point mortifiées que je vous apprenne quelque chose en littérature et en philosophie. Ne seriez-vous pas assez fières toute votre vie d'être mes maîtresses en morale, et surtout en morale pratique? Vous connaissez le bien, vous sentez juste, vous avez le cœur sensible et l'esprit délicat; c'est vous qui êtes des hommes, et c'est moi qui suis la cigale qui fait du bruit dans la campagne.
Mais enfin quand nous reverrons-nous? sera-ce à la Toussaint ou à la Saint-Martin que les affaires me ramèneront celle que j'aime, et que les mauvais temps lui rendront son philosophe? Le philosophe doit se montrer avec le mauvais temps; c'est sa saison.
Je me sentais disposé à vous dire des choses douces; car c'est pour vous aimer qu'il faut que je commence et que je finisse.
Si les endroits de mes lettres où je vous entretiens de mes sentiments sont ceux qu'Uranie aime le mieux à lire, ce sont aussi ceux qui ne m'ont rien coûté, et qui me plaisent le plus à écrire.
Mais voilà la messe qui sonne; le petit Croque-Dieu[79] est arrivé. Je l'entends rire, pour me servir de la comparaison de M. Le Roy, comme un cerf au mois d'octobre; il prétend qu'on s'y tromperait dans la forêt.
Moitié de ces femmes iront entendre la messe dans le billard, moitié dans ma chambre, d'où l'on voit la porte de la chapelle qui est l'autre côté de la cour: elles prétendent que l'efficacité d'une messe s'étend au moins à cinquante pas à la ronde. Pour nous, nous n'avons point d'opinions là-dessus.
J'ai dit un mot à Grimm de votre affaire avec Vissen; il m'a répondu que tous ces gens-là étaient des fripons, que Vissen passait pour avoir plus de cinquante mille livres de rente, qu'il fallait tenir ferme; qu'il était pusillanime, qu'il n'aurait jamais le courage de faire une grande vilenie, et que, sans avoir peut-être beaucoup d'honneur, il serait assez attaché à la considération publique pour craindre un esclandre: d'où je conclus qu'il faudrait faire entendre adroitement à l'oncle combien son mémoire est inique et contraire à la toi, le jugement qu'on porterait dans le monde de lui et de son neveu, si une pièce pareille devenait publique. Il faut la conserver, et ne pas répondre qu'elle ne soit rentrée dans vos mains.
Je répondrai par le premier courrier à vos numéros 27 et 28.
Il y a longtemps que vous ne m'avez rien dit du bobo. Avez-vous entendu parler des pilules de ciguë? On leur attribue des prodiges dans toutes les maladies d'obstructions, loupes, glandes engorgées, tumeurs cancéreuses.
Je m'arrondis comme une boule. Mme le Gendre, combien vous m'allez détester! Mon ventre lutte avec effort contre les boutons de ma veste, et s'indigne de ne pouvoir briser cet obstacle, surtout après dîner.
Adieu, ma tendre amie. Je suis tout à vous pour jamais; c'est surtout dans les malheureuses circonstances que mon cœur me le dit.
Nous n'avons plus personne, tout le bruit de la maison s'est dissipé. Nous allons nous rapprocher, le Baron, le père Hoop et moi. Ils s'en sont allés, Dieu merci, tous les indifférents qui nous séparaient.
Je vais faire partir, avec celle-ci, celle que vous m'avez adressée pour M. de Prisye.
Savez-vous, mon amie, que vous l'avez terminée par une phrase équivoque, dont un fat tirerait grand avantage et qui serait bien capable d'alarmer un jaloux? «Je verrais la bonne compagnie, ma sœur, ses enfants, est-ce tout? Oh! non, je ne finirais pas si je voulais tout dire.» Il paraît y avoir bien de la coquetterie là dedans, ou même pis; mais je n'y entends rien, et M. de Prisye n'y mettra que ce qu'il faut. Ce n'est pas un fat, et je ne suis pas jaloux.
Damilaville est un homme admirable; il me vient trois fois la semaine un homme de sa part, qui m'apporte vos lettres, et qui prend les miennes.
Adieu, adieu! Prévenez-moi de loin sur votre retour, afin qu'il n'y ait pas une douzaine de mes lettres en l'air qui aillent vous chercher à Isle, quand vous n'y serez plus.
Vous m'êtes plus chère que jamais; l'absence n'y fait rien: si, elle y fait: elle impatiente.
Je viens de relire cette lettre. J'avais presque envie de la brûler; j'ai craint que la lecture que vous en ferez ne vous fatiguât.
Pour peu qu'elle vous applique, laissez-la. Vous y reviendrez, elle n'est obscure que par l'impossibilité de ne rien omettre de ce qui s'est dit.
Et puis ces matières ne vous sont pas aussi familières qu'à nous. Je brûle de vous revoir.
XLVIII
Au Grandval, le 28 octobre 1760.
Si vous ne vous rappelez pas vos lettres depuis le numéro 22 jusqu'au numéro 29 que je viens de recevoir, vous n'entendrez rien à ceci.
Je cause un peu avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disait: «Voilà une belle prairie!» et qui lui répondait au bout d'une lieue: «Oui, elle est fort belle.»
Quand vous lui avez lu: «Oui, madame, je vous hais», elle a ri et n'en a voulu rien croire. Si j'avais écrit: «Oui, madame, je vous aime », elle serait devenue sérieuse, et n'en aurait pas cru davantage. Il n'y a plus que l'indifférence que je lui protesterais mal; car je ne l'ai pas, et ne l'aurai jamais.
Gaschon s'est présenté tout seul. Ils ont causé la première fois, comme ils causeront la centième. C'est la commodité de ceux qui ne se disent rien; mais pour Uranie, vous et moi, il faut que l'ennui de nous-même et des autres nous prenne, quand le cœur et l'esprit sont muets, et qu'il n'y a que les lèvres qui se remuent et qui font du bruit. Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indifférents; j'y suis silencieux ou indiscret. La belle occasion de marivauder! Et pourquoi m'y refuserais-je? le pis-aller, c'est d'être long avec les autres. Plus mes lettres sont courtes avec vous, au contraire, plus elles sont longues, plus j'en suis content. Je me dis: Quel plaisir elle aura quand elle recevra ce paquet! D'abord, elle le pèsera de la main: elle le serrera pour quand elle sera seule; il lui tardera bien d'être seule; elle l'ouvrira avec empressement, croyant y trouver au moins une brochure. Point de brochure, mais un volume de mon écriture, en feuilles séparées. On rangera ces feuilles; on lira presque toute la nuit; il en restera la moitié encore pour le lendemain. Le lendemain, on achèvera, et l'on relira, pour soi et pour sa chère sœur, les lignes qui auront plu davantage: car, quand on ne serait pas bien aimée, on voudrait le paraître; quand l'amant ne serait pas fort aimable, on voudrait qu'il le parût. Les amants me semblent encore, en ce point, plus honnêtes et plus délicats que la plupart des époux.
Ce volume d'écriture qu'on aura reçu et lu avec tant de plaisir, que contiendra-t-il? Des riens; mais ces riens mis bout à bout forment de toutes les histoires la plus importante, celle de l'ami de notre cœur.
Le calcul que vous trouvez si mauvais est pourtant celui de toutes les passions. Des années entières de poursuite pour la jouissance d'un moment, voilà leur arithmétique, et tant que le monde durera, c'est ainsi qu'elles compteront.
Lorsque je défendais le jeune homme[80], c'est comme aimable et non comme honnête.—Mais est-on aimable sans être honnête?—Hélas! oui; et c'est un peu la faute des femmes..... Mais, après tout, c'est là l'homme qu'il leur faut, puisqu'elles trompent, trahissent, tourmentent, conduisent, ou méprisent et font mourir les autres de douleur.
Uranie, Uranie, je crains bien que vous ne fassiez trop de cas des qualités agréables, et pas assez des qualités solides. Vous craignez trop l'ennui, le ridicule vous touche trop vivement pour que vous estimiez la vertu tout son prix. Peut-être feriez-vous demain le bonheur de l'homme de génie qui pourrait résoudre tous vos doutes profonds, tandis que vous refuseriez un regard de pitié à celui qui serait prêt ta tout moment de donner sa vie pour vous.
Chère amie, je vous prie de demander à Mme Le Gendre, à présent que M. Marson est mort, si elle ne serait pas plus contente d'elle-même de l'avoir rendu heureux seulement une fois; mais donnez-lui le jour entier pour répondre à ma question, et ne lui dites pas qu'elle est de moi; faites-la-lui comme de vous. Sa réponse m'apprendra jusqu'où un homme sensible peut se mettre à la place d'une honnête femme. Il s'en serait allé son débiteur, et elle reste sa créancière. Vous seriez bien étonnée qu'elle ne l'eût refusé quelquefois que par la crainte qu'il ne vécût trop longtemps. Si un homme était destiné à expirer entre les bras d'une femme, mais expirer tout à fait, et que le moment du plus grand plaisir de la vie en fût aussi le dernier moment, c'est aux indifférents, aux ennuyeux, aux odieux qu'on réserverait ses faveurs.
L'abbé de Voisenon se défend tant qu'il peut de la petite ordure[81]; mais elle demeurera sur son compte, jusqu'à ce qu'un autre se soit montré. En tout, c'est presque toujours le défaut de succès qui fait la honte. Les gens de cœur n'ont du remords que d'avoir manqué leur coup.
Les Facéties sont un recueil des impertinences de l'année 1760[82] que M. de Voltaire a fait imprimer à Genève et qu'il a grossi de quelques autres. La Vision y est, mais on a supprimé les deux versets de Mme de Robecq[83]. Voilà, ou je me trompe fort, la raison pour laquelle l'édition a été faite; peut-être aussi l'envie d'expier un peu sa honte du commerce épistolaire avec Palissot y est entrée pour quelque chose. Il a apostillé les lettres de Palissot de petites notes très-cruelles. Il y a six mois qu'on s'étouffait à la comédie des Philosophes; qu'est-elle devenue? Elle est au fond de l'abîme qui reste ouvert aux productions sans mœurs et sans génie, et l'ignominie est restée à l'auteur. Que le mot du philosophe athénien est beau! Il disait à ceux qui le plaignaient: «Ce n'est pas moi, c'est Anite et Mélite qu'il faut plaindre. S'il fallait être à leur place ou à la mienne, balanceriez-vous?» Combien de circonstances dans la vie où l'on se consolerait de la même manière? Qui de nous voudrait avoir le portefeuille de M.... dans sa poche?
Le Discours sur la Satire des philosophes est de l'abbé Coyer. C'est ce qu'il a fait de mieux, et je suis bien aise que cet homme me soit du parti des honnêtes gens, quand ce ne serait que pour opposer guêpe à guêpe.
N'allez pas vous mettre dans la tête que votre hiver sera triste. Il n'y a pas un mot à rabattre de vos réflexions. Si vous osez, ils n'oseront pas. Que madame votre mère sache seulement dire à sa fille: Votre époux est un homme de bien à qui l'on persuade une mauvaise action. Vous avez de la religion: voudriez-vous enrichir vos enfants avec le bien des autres? Interrogez confidemment votre mari, et vous verrez le fond de cette iniquité. Il peut se laisser tromper et déshonorer par son neveu, s'il le veut. Pour moi, je suis résolue à suivre le sort des autres créanciers. Je perdrai avec eux, et je serai payée aux échéances fixées par ma transaction, intérêt et principal.
Je reviens à Astrée et à Céladon[84]. Il y a à peu près un an que je le vis à Oiry. C'est la seule fois que je l'aie vu. Il était gai, il paraissait avoir de la santé. Nous nous promenâmes tête à tête, à gauche de la maison en sortant, sous une belle allée plantée au bord de la rivière mélancolique, d'où l'on voit les riches coteaux de la Champagne. Je lui parlai d'Astrée, la joie le transportait, il était tout oreilles. Une chose surtout me touchait, c'est la contrainte honnête qu'il s'imposait. Il me laissait dire, de peur que ses questions ne le rendissent indiscret. Il ne me croyait pas instruit de ses sentiments. J'ai pensé depuis que, de la manière dont je lui parlais d'Astrée, il ne tint qu'à lui de me prendre pour un rival.
Il n'est plus, il est mort de douleur. Voilà donc le sort qui attend les honnêtes gens. Le temps suscitera quelqu'un qui aura ce qui manquait à Céladon, et qui manquera de la grande qualité qu'il avait. Astrée le verra, l'aimera et en sera trompée, et Céladon sera vengé par Hylas; et c'est alors que le temps de pleurer Céladon sera venu. On reçoit avec plaisir le grimoire. Cela me chagrine: c'est qu'il faut ne rien recevoir ou répondre. Elle vient de pousser l'un sous la tombe, et la voilà qui mène l'autre aux Petites-Maisons. Je n'aime pas ces gens-là; ils sont cruels. Je vous ai dit le mot d'une femme que je ne compare en rien à Uranie.
Elle ne reviendra donc pas avec vous? J'en suis fâché. On n'était pas digne de la connaître, quand on peut s'en passer. Oui, vraiment, ce serait une chose bien douce que la vie comme vous la projetez à Isle ou aux environs de Pékin; mais les affaires de Dorval et la jalousie de Morphyse ne nous permettront jamais d'être heureux. Morphyse n'est pas faite pour être négligée. Pourrions-nous avoir du plaisir et lui voir de la peine?
Pour Dieu, mon amie, ne comptez jamais sur M. Gaschon. C'est un esclave qui porte deux chaînes. Il a celle de l'intérêt à une jambe, et celle du plaisir à l'autre jambe, d'où elle va faire ensuite cent tours sur le reste de son corps. On ne se tire pas de là. Notre translation à Avignon est un conte. Il n'y a pas plus loin d'ici à Pékin que d'ici à Avignon. À propos, si c'est aux environs de Pékin que nous allons, il faut que vous laissiez ici vos pieds; les femmes n'en portent point. Là tout vient à elles; elles ne vont à rien. Mme Boileau disait qu'elle aime assez aller et venir. Mme Le Gendre, elle, en sera toujours pour attendre.
J'ai lu votre Mémoire. Je n'y ai rien appris; vous avez tout dit; mais votre lettre à M. Fourmont m'a fait concevoir que, justice à part, madame votre mère, par intérêt pour son gendre, ne peut accéder aux propositions qu'on lui fait. Si la fortune de M. de Solignac est mal assise, vous risquez tout; si on le trompe, et qu'on le ruine, vous y donnez les mains. Mais je voudrais bien que cet homme s'expliquât avec vous sur cette générosité à se départir de cinq à six cent mille francs qui lui sont dus.
S'il me convient d'être toujours aimé à la folie? Il ne me convient d'aimer toujours et d'être toujours aimé que comme cela. Vous savez bien que toutes les petites passions compassées me font pitié. Je crois vous en avoir dit les raisons. Ajoutez qu'elles exigent autant que les grandes, et ne rendent presque rien.
Plus de philosophie, mon amie; nous n'en faisons plus. Le Baron continue de se croire indisposé. La gaieté des autres l'afflige, et nous avons la complaisance d'être tristes. Il se retire de bonne heure. Les femmes ont l'air de sultanes qui suivent. Nous restons quelquefois à tisonner, le père Hoop et moi. Ma foi, cet Écossais est un galant homme. Depuis son histoire, il est devenu pour moi tout à fait intéressant. Voyez, chère amie, l'effet d'une seule bonne action. La vertu est un titre qui nous recommande à tous les hommes. Il est profondément instruit des usages de son pays. C'est le texte de nos promenades. Malgré le mauvais temps, nous sortons tous les jours depuis huit heures jusqu'à cinq. Nous suivons la crête des hauteurs, au risque d'être emportés par les vents. Pendant deux jours, le baromètre était ici au-dessous de la tempête. Il me semble que j'ai l'esprit fou dans les grands vents. Quelque temps qu'il fasse, c'est l'état de mon cœur.
À propos de la facilité de dépenser, qui est presque toujours en proportion de la facilité d'acquérir, je lui citais nos filles de joie, et surtout la Deschamps, qui a à peine trente ans, et qui se vante d'avoir déjà dissipé deux millions. Il me disait que cette espèce de courtisanes élégantes était presque inconnue à Londres, et qu'il n'avait mémoire que d'une Miss Philipps qui avait tiré de ses charmes des sommes immenses, et à qui il ne restait pas une obole à quarante-cinq ans. Elle avait un esprit étonnant. Elle avait connu tous les grands des trois royaumes. Elle avait rendu la plupart de ces hommes infidèles à leurs femmes. Lorsqu'un de ces noms se présentait sous sa plume, elle le laissait en blanc; mais elle écrivait à la personne un billet où elle exposait sa situation et la nécessité indispensable de faire mention de milord, s'il n'avait pas la bonté de la secourir. On répondait par une bourse de trois cents louis, et le nom restait rempli par des points. Ce fût ainsi qu'elle répara sa fortune.
Le Baron ne paraît point à table; nous n'y sommes que quatre: Mme d'Aine, Mme d'Holbach, l'Écossais et moi Mme d'Aine l'appelle bibi de son cœur. Si vous voyiez ce bibi-là! nous en faisons des ris à mourir.
Ô les hommes! les hommes! J'ai fait connaissance avec cette demoiselle d'Ette. C'était une Flamande, et il y paraît à la peau et aux couleurs. Son visage est comme une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de roses, et des tetons à servir de coussins au menton, les fesses à l'avenant, du moins je le présume. Elle est bien née. Le chevalier de Valory l'enleva de la maison paternelle à l'âge de quatorze ans, en vécut une quinzaine avec elle, la déshonora, lui fit des enfants, lui promit de l'épouser, s'entêta d'une autre, et la planta là. Et voilà ce qu'on appelle d'honnêtes gens. Ils ont de ces actions par-devers eux; ils s'en souviennent, on les sait, et cependant ils vont tête levée. Ils vous parlent vice et vertu sans bégayer, sans rougir. Ils louent, ils blâment; personne n'est plus difficile en procédés; cela va jusqu'au scrupule: il faut entendre comme ils en décident. Je m'y perds; je me cacherais dans un trou; je ne sortirais plus; ou, à la rencontre de mes connaissances, j'entrerais dans un allée, et je fermerais la porte sur moi. Au nom de l'honnêteté, mon visage se décomposerait, et la sueur me coulerait le long du visage.
Je vois tout cela, et je romps encore des lances en faveur de l'espèce humaine. J'ai défié le Baron de me trouver dans l'histoire un scélérat, si parfaitement heureux qu'il ait été, dont la vie ne m'offrît les plus fortes présomptions d'un malheur proportionné à sa méchanceté; et un homme de bien, si parfaitement malheureux qu'il ait été, dont la vie ne m'offrît les plus fortes présomptions d'un bonheur proportionné à sa bonté.
Chère amie, la belle tâche que l'histoire inconnue et secrète de ces deux hommes! Si je la remplissais à mon gré, la grande question du bonheur et de la vertu serait bien avancée: il faudra voir.
Il m'arriva, il y a quelques jours, une chose qui me remplit l'âme d'amertume. C'était avant dîner. Je pris sur la cheminée un volume de l'Histoire universelle, et, à l'ouverture du livre, je lus cent forfaits horribles en moins de vingt pages; et le Baron me disait ironiquement: «Voilà le sublime de la nature, le beau inné de l'espèce humaine, sa bonté naturelle!»
Eh bien! il faut donc espérer que quand votre de V.... aura spolié la succession de son père, abusé son oncle, et volé votre mère, vos sœurs, vous, il se promènera comme un autre, qu'il sera bien venu partout; et que, si quelqu'un demande qui est ce jeune homme-là, la maîtresse de la maison répondra: C'est M. de V....; c'est la politesse même; il est plein de talents, et d'honnêteté, et de sentiments.
Vite, vite, mes amies, sauvons-nous dans un bois, à Pékin, à Avignon. Madame, prenez votre fille par une main, et mettez sous l'autre bras un de vos oreillers, ou plutôt laissez là vos oreillers; tandis qu'on les remplira, qu'on choisira le duvet, avant qu'ils soient cousus, vous aurez vécu deux jours de plus avec les méchants! Et qui sait le mal qu'ils vous feront dans deux jours? Fuyons, vous dis-je.
Notre maladie de Langres n'a rien de commun avec celle de Vitry. Cela commençait par un grand mal de tête, la fièvre survenait, le transport, le vomissement de sang ou de vers, la mort ou la guérison.
Elle ne vous a pas proposé de vous embrasser pour moi; mais si elle l'eût fait, l'eussiez-vous accepté?
J'aimerais tout autant que vous partissiez toutes deux pour Paris, et que Mme Le Gendre vînt faire la chose elle-même. Vous ne la serviriez peut-être pas à son gré; et puis vous embrasser pour moi, je n'entends pas. Est-ce vous embrasser comme je vous embrasserais bien, si vous vouliez, ou comme je serais embrassé d'elle, si j'y étais? Cela est fort différent. Je permets le second.
Je persiste, mon amie; je n'ai pas un liard de cette monnaie-là. Je sais dire tout, excepté bonjour. J'en serai toute ma vie à l'a b c de tous ces propos que l'on porte de maison en maison; ce qu'on entend dans tous les quartiers, à la même heure. Au reste, je suis prêt à croire tout le bien que vous me dites de votre sœur. Il faut bien qu'elle soit de la famille. D'ailleurs on ne peut avoir trop bonne opinion d'une femme qu'une autre femme loue, et dont Mme Le Gendre ne dédaigne pas d'être jalouse.
Sérieusement, vous croyez que la présence des honnêtes gens déconcerte les fripons... Oui, la première fois qu'ils mettent la main dans la poche, et qu'on les y prend. En peu de temps ils deviennent insolents, à moins que le cœur ne soit mal à l'aise, lorsque la contenance est la meilleure. Mais cette hypocrisie habituelle n'étouffe-t-elle pas à la longue le cri de la conscience? le cœur ne s'ennuie-t-il pas de s'entendre imposer silence, et ne prend-il pas le parti de se taire? On acquiert le geste de la vertu, et l'on s'en tient là.
Encore une fois, tranquillisez-vous, votre affaire n'ira pas au Palais, du moins quant à ce qui vous concerne, vous et vos créanciers: ce n'est pas un objet à remplir les engagements de V... avec son oncle. Tout ceci n'est peut-être qu'une simagrée. Ils savent à quoi s'en tenir; si vous y donnez, à la bonne heure; sinon, on nous satisfera.
C'est vous qui me ramenez encore à Uranie et au philosophe; j'y reviens sans dégoût. Eh bien! voilà un homme plus épris que jamais, sans cesse attisant son feu par les lettres qu'il écrit, autorisé dans ses espérances par la bonté qu'on a de les recevoir et la liberté de demander ses réponses, s'acheminant peu à peu au sort du malheureux Marson, ou à pis, et qu'on laisse froidement aller... Vous m'en direz tout ce qu'il vous plaira, mais cela ne s'arrange point dans ma tête avec la vérité du caractère d'Uranie. Tout ou rien, dites-le-lui de ma part.
Je brûle de faire un tour à Paris.
Le Baron, qui voit que je perds mon temps, et qui en est enragé, me disait hier au soir: «Savez-vous ce que c'est qu'une torpille?—Pas trop.—C'est un poisson engourdi et qui porte son engourdissement à tout ce qu'il touche. Voilà l'emblème de tous vos collègues.»
Adieu, mon amie. Trois mois encore d'absence! et le sang-froid avec lequel vous m'annoncez cela! Mais vous ne croyez pas aux trois mois, n'est-ce pas?
Quand, vous vous séparerez de la chère sœur, embrassez-la bien tendrement pour moi, et si par hasard elle vous propose de me le rendre, acceptez.
Je vous écrivais tout à l'heure que je bridais d'aller à Paris: à présent je tremble d'y trouver un monde d'affaires. N'ayant pas à m'en occuper, j'aimerais autant les ignorer.
J'ai toutes vos lettres jusqu'au n° 29 sans interruption.
N'ayez aucune inquiétude sur les contre-seings.
J'ai été tente deux ou trois fois d'être aussi fou que vous, mais j'étais tout éveillé, et j'ai résisté.
Je puis encore aller un peu; mais pour jusqu'à trois mois cela est impossible.
Permettez-vous?
Adieu, je sens l'ivresse qui me gagne.
XLIX
Au Grandval, le 31 octobre 1760.
Vous ne savez pas ce que c'est que le spleen, ou les vapeurs anglaises; je ne le savais pas non plus. Je le demandai à notre Écossais dans notre dernière promenade, et voici ce qu'il me répondit:
«Je sens depuis vingt ans un malaise général, plus ou moins fâcheux; je n'ai jamais la tête libre. Elle est quelquefois si lourde que c'est comme un poids qui vous tire en devant, et qui vous entraînerait d'une fenêtre dans la rue, ou au fond d'une rivière, si on était sur le bord. J'ai des idées noires, de la tristesse et de l'ennui; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper, inutilement; la gaieté des autres m'afflige, je souffre à les entendre rire ou parler. Connaissez-vous cette espèce de stupidité ou de mauvaise humeur qu'on éprouve en se réveillant après avoir trop dormi? Voilà mon état ordinaire, la vie m'est en dégoût; les moindres variations dans l'atmosphère me sont comme des secousses violentes; je ne saurais rester en place, il faut que j'aille sans savoir où. C'est comme cela que j'ai fait le tour du monde. Je dors mal, je manque d'appétit, je ne saurais digérer, je ne suis bien que dans un coche. Je suis tout au rebours des autres: je me déplais à ce qu'ils aiment, j'aime ce qui leur déplaît; il y a des jours où je hais la lumière, d'autres fois elle me rassure, et si j'entrais subitement dans les ténèbres, je croirais tomber dans un gouffre. Mes nuits sont agitées de mille rêves bizarres: imaginez que l'avant-dernière je me croyais marié à Mme R.... Je n'ai jamais connu un pareil désespoir. Je suis vieux, caduc, impotent; quel démon m'a poussé à cela? Que ferai-je de cette jeune femme-là? Que fera-t-elle de moi? Voilà ce que je me disais. Mais, ajoutait-il, la sensation la plus importune, c'est de connaître sa stupidité, de savoir qu'on n'est pas né stupide, de vouloir jouir de sa tête, s'appliquer, s'amuser, se prêter à la conversation, s'agiter, et de succomber à la fin sous l'effort. Alors il est impossible de vous peindre la douleur d'âme qu'on ressent à se voir condamner sans ressource à être ce qu'on n'est pas. Monsieur, ajoutait-il encore avec une exclamation qui me déchirait l'âme, j'ai été gai, je volais comme vous sur la terre, je jouissais d'un beau jour, d'une belle femme, d'un bon livre, d'une belle promenade, d'une conversation douce, du spectacle de la nature, de l'entretien des hommes sages, de la comédie des fous: je me souviens encore de ce bonheur; je sens qu'il faut y renoncer.»
Eh bien, avec cela, mon amie, cet homme est encore de la société la plus agréable. Il lui reste je ne sais quoi de sa gaieté première qui se remarque toujours dans son expression. Sa tristesse est originale, et n'est pas triste. Il n'est jamais plus mal que quand il se tait; et il y a tant de gens qui seraient fort bien comme le père Hoop quand il est mal!
Voilà des vents, une pluie, de la tempête, un murmure sourd qui font retentir sans cesse nos corridors, dont il est désespéré.
J'aime, moi, ces vents violents, cette pluie que j'entends frapper nos gouttières pendant la nuit, cet orage qui agite avec fracas les arbres qui nous entourent, cette basse continue qui gronde autour de moi; j'en dors plus profondément, j'en trouve mon oreiller plus doux, je m'enfonce dans mon lit, je m'y ramasse en un peloton; il se fait en moi une comparaison secrète de mon bonheur avec le triste état de ceux qui manquent de gîte, de toit, de tout asile, qui errent la nuit exposés à toute l'inclémence de ce ciel, qui valent mieux que moi peut-être que le sort a distingué, et je jouis de la préférence.
Tibulle sentait comme moi; mais je suis seul dans mon lit, et lui il tenait entre ses bras celle dont il était aimé, il la rassurait contre le tumulte de l'air qui se faisait autour de lui, et ce tumulte n'ajoutait peut-être à son bonheur que par la certitude où il était que personne ne s'en doutait, et ne viendrait le troubler par le temps orageux qu'il taisait. Ce temps renferme les importuns, je le sais bien. Combien de fois un ciel qui se fondait en eau ne m'a-t-il pas été favorable? Le bruit d'un lit que le plaisir fait craquer se perd, se dérobe, ou est mis par une mère sur le compte du vent. C'est alors qu'on peut sortir de sa chambre sur la pointe du pied, qu'une porte peut crier en s'ouvrant, se fermer durement, qu'on peut faire un faux pas en s'en retournant, et cela sans conséquence. Ah! si j'étais à Isle, et que vous voulussiez! ils diraient tous le lendemain: La nuit affreuse qu'il a fait! et nous nous tairions, et nous nous regarderions en souriant.
Eh! non, je ne crois pas que vous m'oubliiez, même quand je vous le dis!
J'ai reçu toutes vos lettres; n'en soyez point inquiète. Elles arrivent tard à cause des tours qu'elles font avant d'arriver. Le mauvais temps et les voyages des domestiques à Charenton m'auraient ruiné sans Damilaville; je ne me mêle de rien, et tout se fait par ses ordres.
Je vous apparais donc quelquefois en rêve? Le sommeil ne me sert pas si bien que vous, mais je sais m'en dédommager quand je veille; ne donnez pas à cela trop de force, je n'ai encore rien à regretter; non, mais il est temps que vous vous rapprochiez de moi.
Amusez-vous toujours de mes petits volumes, et croyez qu'ils ne prennent rien sur mon repos; nous nous retirons de bonne heure depuis que le Baron est indisposé. J'ai refusé qu'on fît du feu chez moi. L'aspect de mon appartement les transit, et je n'ai personne ni le matin ni le soir.
J'ai déjà par-devers moi un jour de sobriété. Mme d'Aine a juré que cela ne durerait pas.
Il faut que je vous apprenne un secret pour gagner au jeu, c'est de se mettre à cul nu. C'est le Baron qui l'a enseigné à Mme d'Aine, et elle s'en est bien trouvée.
Le père Hoop est jeune; je ne sais pas s'il a les quarante-cinq ans que vous lui donnez, mais à cent ans il aura le même visage. Le Baron l'appelle vieille momie: j'en ai encore une autre. Le joli temps que Mme Le Gendre passerait entre ces deux momies-là! Ma seconde momie, c'est le docteur Sanchez, ci-devant premier médecin de la czarine, juif de religion et Portugais d'origine.
Quand je me la représente jeune, fraîche et vermeille entre ces deux sempiternités, il me semble que je vois un tableau de Fleur d'Épine, ou des Quatre Facardins[85].
C'est encore un homme bien précieux que le docteur Sanchez.
À propos, Mme Le Gendre se mettrait de temps en temps les doigts dans les oreilles; car ils sont tous les deux un peu orduriers. Au demeurant, grands penseurs et jamais d'ordures vides de sens; il y a toujours quelques petites perles dans ce fumier-là.
Nous ne causerons plus guère, l'Écossais et moi; le moyen de sortir par le temps qu'il fait?
Nos gens, hommes et femmes, allèrent dimanche au Piple[86], danser chez Mme de La Bourdonnaye, et ils en revinrent à dix heures du soir, crottés jusqu'aux fesses, et trempés jusqu'aux os. C'était un plaisir de voir Mme Anselme dans cet équipage.
L'affaire du grimoire parti sans un mot de moi est précisément comme vous l'avez pensé. M. Gillet n'a rien à vous.
À propos de Chinois et de magot, quand un étranger débarque à Canton, on lui donne un maître de cérémonies, comme on donnerait ici un maître à danser, et ceux qui ont les dispositions les plus heureuses sont au moins trois mois à apprendre toutes les révérences d'usage.
Le père Hoop défendit hier avec beaucoup de vigueur les formalités chinoises. M. de Saint-Lambert fut de son avis. Le Baron n'y prit point de part, parce qu'il ne parle plus. Ils prétendirent l'un et l'autre que, puisqu'il est impossible de rendre les hommes bons, il fallait au moins les forcer à le paraître.
Je pensai, moi, que c'était anéantir la franchise et rendre une nation hypocrite.
Cette question vaut bien la peine d'être creusée, et n'est pas aussi facile qu'elle le paraît d'abord.
Le Baron m'appela hier à côté de lui: «Tenez, me dit-il, asseyez-vous là, et lisez; voilà encore un exemple frappant de la sublime morale de la nature humaine.» Je m'assis, je pris le livre, et je lus: « Sha-Sesi Ier de Perse aimait beaucoup à s'entretenir avec une de ses parentes. C'était une femme d'esprit et d'une gaieté charmante. Sha-Abbas l'avait accordée pour épouse à un de ses officiers, en récompense des grands services qu'il en avait reçus. Un jour cette femme dit, en plaisantant, à Sesi: «Seigneur, vous ne vous pressez guère d'avoir des enfants. Savez-vous bien qu'à force de différer, vous pourriez bien mettre la couronne sur la tête d'un de mes petits-fils?» La bête féroce se lève, se renferme dans son palais, appelle les trois enfants de cette femme, et leur fait couper la tête à tous trois. Le lendemain il invite la mère à dîner, et lui fait servir dans un plat couvert la tête de ses enfants.... Et moi, je jette le livre; et vous, mon amie, ne jetez-vous pas ma lettre? Et puis le Baron se met à rire: Et le beau moral? et la dignité de la nature humaine? etc.
La dame D..... contrefait toujours la désolée de la perte de Pouf. Elle lui avait mis au cou un beau collier avec une plaque d'argent sur laquelle on avait gravé: Je m'appelle Pouf, et j 'appartiens à Mme D.... On a renvoyé le collier avec ces mots cruels: Pouf se porte bien.
Les politiques prévoient que cette affaire aura des suites.
Ce n'est pas le chien renvoyé qui fait le fond, ce sont les détours de la dame.... Son ami, en général, n'aime pas les chiens ni les autres bêtes, n'importe quel nom elles aient, ni comme quoi elles marchent.
Votre globe, et votre manière d'obvier à tout, est horrible. Si une idée comme celle-là m'était venue, et que j'eusse eu le malheur de vous la confier, et surtout du ton leste dont vous l'avez fait, je n'en dormirais pas de quatre jours. J'aurais peur que vous ne vissiez là dedans de la fausseté et de la cruauté. Je vous conseille de travailler sérieusement à votre apologie, si vous êtes assez jalouse de mon estime pour n'en vouloir rien perdre. Pensez-y les jours et les nuits. Que ce soit au moins un volume! Je l'attends, et en l'attendant, j'ai le cœur flétri.
Je crains beaucoup qu'en dépit du mauvais temps qui chasse tout le monde des champs vers la ville, et des affaires qui vous rappellent, vous ne restiez encore longtemps. Ma mère voudrait bien encore passer ici trois mois; le temps et l'éloignement ne peuvent rien changer à mes sentiments. Qu'est-ce que tout cela m'annonce?
Nous avons eu ici M. Magon, qui est à présent directeur de la Compagnie des Indes, et qui a beaucoup voyagé. Il est gai, il est tout jeune, il a de l'esprit, des connaissances, de la philosophie. C'est un neveu de Maupertuis. J'ai appris, à cette occasion, une chose qui m'a fait plaisir. Maupertuis avait eu un enfant d'une fille. Il a fait élever cet enfant en Chine, où il l'a envoyé dès l'âge de cinq ans. Il n'a pas dix-huit ans; il est presque aussi savant qu'un mandarin. Il sait plus de trente mille mots. Il est en chemin pour Paris. C'est une curiosité que j'attends.
Ô chère amie! qu'il y a peu de monde à qui il soit permis de jouer! Je ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous en parler, tant mieux.
Je ne reçois jamais une de vos lettres sans un petit billet tout à fait obligeant de M. Damilaville. Voici comme se passe mon temps:
À huit heures, jour ou non, je me lève.
Je prends mes deux tasses de thé.
Beau ou laid, j'ouvre ma fenêtre et je prends l'air.
Je me renferme et je lis.
Je lis un poëme italien burlesque, qui me fait alternativement pleurer de douleur et de plaisir; et puis, cela est écrit partout avec une facilité, une douceur, une délicatesse! et des préambules à tourner la tête.
Il me prend quelquefois des envies de vous en traduire des morceaux, mais il n'y a pas moyen; toutes ces fleurs délicates-là se fanent entre mes mains. Ces auteurs qui charment si puissamment nos ennuis, qui nous ravissent à nous-mêmes, à qui Nature a mis en main une baguette magique dont ils ne nous touchent pas plus tôt que nous oublions les maux de la vie, que les ténèbres sortent de notre âme, et que nous sommes réconciliés avec l'existence, sont à placer entre les bienfaiteurs du genre humain.
Nous dînons, après avoir un peu causé vers le feu.
Nous dînons toujours longtemps.
Après dîner, c'est la promenade, ou le billard, ou les échecs.
Le Baron ne veut pas que l'Écossais joue aux échecs, et il a raison.
Puis un peu de causerie et de lecture.
Le piquet, le souper, le radotage au bougeoir, et le coucher.
Que regretter au milieu de cela? Rien, si ce n'est ma Sophie.
Paris est oublié, mais en revanche Isle et les vordes ne le sont pas. C'est toujours là que je me retrouve à la fin de mes rêveries. Mais dites-moi pourquoi j'y arrive toujours à votre insu, à celui de votre sœur et de votre mère?
Adieu, chère et tendre amie. Je vous embrasse de toute mon âme.
C'est aujourd'hui jour de fête et de messe: ce qu'il y a de plaisant, c'est que c'est la même cloche qui fait marcher les coquemars et le calice. C'est une idée folle qui me fait toujours rire.
LETTRES À Mlle DE VOLLAND
Deuxième partie
(ŒUVRES COMPLÈTES DE DIDEROT, TOME DIX-NEUVIÈME CORRESPONDANCE II)
L
Paris, le 3 novembre 1760.
Ce lundi matin, Mme d'Aine a renvoyé dans son équipage, à Paris, un de ses parents, avec un homme d'affaires qui lui est attaché. J'ai profité de l'occasion pour m'en revenir, le Baron m'ayant assuré qu'il ne ferait ici aucun voyage dans le courant de la semaine. Mme d'Aine, que j'ai trouvée seule au bas de l'escalier, m'a dit: «J'avais compté sur vous pour jusque après la Saint-Martin; mais je vois ce que c'est.» Je n'en suis pas convenu, quoique cela fût vrai.
Nous nous sommes bien embrassés, Mme d'Aine et moi; je l'ai remerciée de mon mieux. Elle m'a dit que la chambre que j'occupais serait dorénavant appelée la mienne, et que je ne pourrais jamais m'installer ni trop tôt, ni pour trop longtemps. Nous avons eu, le Baron et moi, deux moments fort doux: l'un en nous retrouvant quand j'arrivai au Grandval, l'autre en nous séparant aujourd'hui. Il avait, ces deux jours-là, l'air touché: la première fois de plaisir, la seconde fois de peine. J'ai gagné de l'intimité avec Mme d'Holbach. J'ai eu quelque occasion de m'apercevoir qu'elle avait conçu beaucoup d'estime pour moi. J'ai été flatté de voir que mon témoignage donnait du poids à des récits qu'on lui faisait, et qu'elle avait de la répugnance à croire. Elle m'a vu partir avec peine. Elle ne doutait pas qu'un mot d'elle ne me retînt, mais elle ne l'a pas dit. Et le père Hoop? Nous nous sommes baisé les joues, serré les mains, et bien promis de nous rapprocher incessamment. Je lui ai conseillé, en attendant, d'aller prendre l'air sur les lieux hauts.
Me voilà donc de retour à Paris. J'arrive, et je retrouve Jeanneton convalescente de plusieurs abcès à la gorge, pour lesquels elle a été soignée plusieurs fois, et qu'il a fallu ouvrir à la lancette, les uns après les autres; ma femme au vin de quinquina, pour une fièvre réglée dont elle a eu les premiers accès dans les premiers jours de mon départ, et qu'on n'a point encore pu déraciner; la petite fille avec le nez galeux, la fièvre, et les amygdales enflées: ainsi me voilà dans un hôpital, et je suis où je dois être, car je ne me porte pas trop bien. J'ai l'estomac tout à fait dérangé. J'avais pris sur moi de ne plus paraître à table le soir; ils m'entraînèrent hier malgré moi. Il y avait des poires excellentes, j'en mangeai une, et puis une autre, et une troisième: je les sens aujourd'hui à six heures comme si je sortais de table. Le thé n'y a rien lait; mais cela finira comme toutes les indigestions, et puis je me porterai bien, et ce sera pour longtemps; car me voilà rendu à ma vie ordinaire et sobre.
Tout en arrivant à Paris, je suis accouru sur le quai des Miramionnes; car il fallait que j'eusse vos lettres, s'il m'en était venu quelques-unes, et que je les empêchasse d'aller me chercher au Grandval où je n'étais plus, et où j'avais assuré avant-hier à Damilaville que je resterais jusqu'à mardi Damilaville n'y est pas; il dîne chez une amie. En attendant qu'il revienne et que je vous lise, je vous écris.
Combien de tournées j'ai déjà faites depuis que je suis rentré dans cet enfer! Combien j'ai vu de monde! Quelle vie en comparaison de celle des champs! Je ne serais pas ici, si j'avais pensé que c'est lundi, et que Grimm est arrivé de la Chevrette. Mais je me console de cette distraction. Si je ne suis pas avec lui, du moins je m'entretiens avec vous. Damilaville, qui est très-pressé de me voir, m'a fait dire par son domestique que si je ne me hâtais pas d'aller à lui, il se hâterait de venir à moi. Je l'ai prié très-instamment, par un petit billet, de rester où il était; que je n'avais que faire de lui avant deux ou trois heures. J'emploierai la moitié de ce temps à écrire à mon amie; et quand je lui aurai rendu compte de toutes mes heures, j'emploierai celles qui me resteront à rêver avec elle; je la chercherai dans le salon, je me placerai à côté d'elle, je la serrerai. Auparavant, je l'aurai longtemps regardée sans qu'elle m'ait vu, sans que personne me gênât; car je me suppose invisible.
Je me suis fait une physionomie de l'abbé Marin tout à fait singulière. Je veux qu'il ait la tête ronde, un peu chauve sur le haut; le front assez étendu, mais peu haut; les yeux petits, mais ardents; les joues un peu ridées, mais vermeilles; la bouche grande, mais riante; presque point de menton, guère de cou, le corps rondelet, les épaules larges, les cuisses grosses, les jambes courtes. Je vous entends tous jaser. Je vous vois tous selon vos attitudes favorites; je vous peindrais, si j'en avais le temps; mon amie serait droite, derrière le fauteuil de sa mère, en face de sa sœur, avec ses lunettes sur le nez. Elle parlerait; sa sœur, la tête appuyée sur sa main, et son coude posé sur la table, l'écouterait en faisant les petits yeux. L'abbé serait assis, les mains posées sur les genoux, mal à son aise; car la chaise est haute, et ses pieds touchent à peine au parquet; mais il ne restera pas longtemps dans cette contrainte, car je présume que l'abbé aime ses aises. Et votre conversation, est-ce que je ne la ferais pas? Est-ce que je ne ferais pas parler chacun selon le caractère que je lui connais, et l'abbé selon celui que je lui prête? Que je suis aise! Damilaville ne vient point, et j'aurai encore le temps de tourner la page et de la remplir. J'en remplirais vraiment bien une douzaine d'autres, si je me mettais à répondre à vos deux dernières lettres, et à vous rendre vos dernières conversations. Nous avons eu ici un homme bien connu: c'est Dieskau, dont je crois vous avoir parlé quelquefois. Cet homme a commandé longtemps en Canada, et avec honneur. Il est criblé de blessures. Malgré les indispositions qui l'affligent et l'affligeront toute sa vie, il est gai. Ç'a été un ami intime du fameux maréchal de Saxe. Nous avons eu un jeune marin, très-expérimenté, appelé M. Marchais. La première fois je vous dirai tout ce que j'ai retenu de leurs conversations. Le père Hoop est enfourné dans la lecture de l'histoire de ses bons amis les Chinois, qu'il a vus si longtemps à Canton. J'y reviendrai donc encore à ces Chinois, pour vous en dire des choses qui vous feront sûrement plaisir.
Mais voilà Damilaville revenu. Je suis arrivé trop tard. Pour la première fois, il avait été diligent, et deux de vos paquets étaient partis ce matin pour le Grandval, en même temps que j'en revenais. Voilà un plaisir différé jusqu'à demain. Adieu, mon amie; je vous embrasse. Mais revenez donc; la Marne paraît vouloir m'exaucer. Si les pluies continuent, elle ne tardera pas à flotter au bas de votre terrasse. Dans la position fâcheuse où je me trouve, vous regretterez bien de n'être pas ici. Demain ou après, j'irai voir Mlle Boileau, et peut-être Mme de Solignac, mais je ne réponds de rien. Mon respect à qui vous savez bien. Mes caresses les plus tendres à qui vous savez bien encore.
LI
À Paris, le 6 novembre 1760.
La belle journée que celle de la Toussaint! En profitâtes-vous? À huit heures du matin, étiez-vous habillées? aviez-vous mis vos chaperons et pris vos bâtons? Je suis sûr que non. Vous dormiez, paresseuses que vous êtes, et je dormais aussi, paresseux que je suis. J'entendis frapper à ma porte: c'était l'Écossais. Il entre, ouvre mes rideaux, et dit: «Allons, debout; c'est sur les lieux hauts que le soleil est beau à voir. M. Marchais sera de la partie.» Ce M. Marchais est un jeune marin dont je vous ai déjà parlé. Chemin faisant, je lui demandai quel âge il avait. «Trente ans, me dit-il.—Trente ans! repris-je avec étonnement. Vous en paraissez au moins quarante-cinq. Qu'est-ce qui vous a vieilli si vite?—La mer et la fatigue.» Ah! chère amie, quelle peinture ils me firent de la vie de la mer! La peau se ride et se noircit, les lèvres se sèchent, les muscles s'élèvent et se raidissent; en moins de trois ou quatre voyages, on ressemble très-bien à un Triton, tels qu'on les peint aux Gobelins. On ne mange que du pain dur et des viandes salées. Souvent on manque d'eau, et puis des tempêtes qui vous tiennent vingt-quatre heures de suite entre la mort et la vie. Il est impossible que vous vous fessiez une juste image d'un équipage après une tempête. À ce propos, l'Écossais nous dit: «Imaginez que nos voiles étaient déchirées, nos mâts rompus, nos matelots épuisés de fatigue, le vaisseau sans gouvernail, abandonné aux flots, le vent nous portant avec fureur droit contre des rochers; douze autres et moi assis en silence dans la chambre du capitaine, la tête baissée, les bras croisés, les yeux fermés, en attendant à chaque minute le naufrage et la mort. On est bien vieux quand on a passé une entière journée dans ces transes-là. Ce fut un matelot ivre qui nous sauva. Il y avait à fond de cale une vieille voile, pourrie et criblée de trous; il alla la chercher, et la tendit comme il put. Les voiles neuves, qui recevaient toute la masse du vent, avaient été déchirées comme du papier. Celle-ci, en arrêtant et en laissant échapper une partie, résista, et conduisit le bâtiment. Il rasa le pied de rochers terribles, mais il n'y toucha pas...» On ne profite de rien; pourquoi n'aurait-on pas des voiles percées pour les gros temps?...
Nous gagnâmes le haut de la côte au milieu de cette tempête, et nous nous trouvâmes à la hauteur de Chennevières, où nous dirigeâmes notre course, dans le dessein d'embrasser les petits enfants, mais ils étaient encore dans leurs berceaux. Nous nous contentâmes de lever leur couverture et de les regarder: c'est un spectacle qui touche. Après avoir cajolé un peu la nourrice, que Raphaël aurait prise pour un modèle de la Vierge, à ce que disait Marmontel, la première fois qu'il la vit, et l'avoir un peu dédommagée de nos mauvaises plaisanteries par nos largesses, nous traversâmes la plaine de Champigny à Ormesson-d'Amboile, et nous regagnâmes le Grandval, où nous trouvâmes le baron de Dieskau, qui avait saisi ce jour de beau temps pour s'acquitter, avec Mme d'Aine et le Baron, de la promesse qu'il leur avait faite de les venir voir. Ce fut une reconnaissance entre lui et le jeune Marchais. Ils s'étaient connus à Québec.
Je crois vous avoir déjà parlé du baron de Dieskau. Si vous lisiez les gazettes, vous y auriez trouvé son nom avec un éloge. Il commandait, il y a quatre ou cinq ans, aux environs de Québec et de Montréal, une poignée de Français et de Canadiens; il fut attaqué par un corps considérable d'Anglais et de sauvages iroquois. L'inégalité du nombre ne l'effraya point, il tint ferme; tous ses gens furent taillés en pièces; il demeura, lui, étendu sur le champ de bataille, balafré en plusieurs endroits, et une jambe rompue. Il en eût été quitte pour cela; mais après l'action, lorsqu'on dépouillait les morts, une déserteur français, qui lui remarqua quelque signe de vie, au lieu de le secourir, lui lâcha son mousquet dans le bas-ventre, et il en eut la vessie crevée, les parties de la génération endommagées, et il vit avec une jambe trop courte de quatre à cinq pouces, avec un faux urètre pratiqué à la cuisse, par lequel il rend les urines, si vous voulez appeler cela vivre.
Le général ennemi avait eu les côtes cassées. Le joli métier! On les transporta tous deux dans la même tente. Jamais l'Anglais ne voulut qu'on visitât ses blessures avant qu'on eût pansé celles de son ennemi. Quel moment la bonté naturelle et l'humanité choisissent-elles pour se montrer! C'est au milieu du sang et du carnage. Je vous en citerais cent exemples.
En voilà un de général à général; en voulez-vous un de soldat à soldat? Le voici, comme le baron de Dieskau nous l'a raconté. Deux soldats camarades se trouvèrent l'un à côté de l'autre à une action périlleuse. Le plus jeune, tourmenté du pressentiment qu'il n'en reviendrait pas, marchait de mauvaise grâce; l'autre lui dit: «Qu'as-tu, l'ami? Comment, mordieu! je crois que tu trembles!—Oui, lui répondit son camarade, je crains que ceci ne tourne mal, et je pense à ma pauvre femme et à mes pauvres enfants.—Remets-toi, répond le vieux caporal; va, si tu es tué, et que j'en revienne, je te donne ma parole d'honneur que j'épouserai ta femme, et que j'aurai soin de tes enfants.» En effet, le jeune soldat fut tué, et l'autre lui tint parole. C'est un fait certain; car le baron ne ment pas.
Mais savez-vous ce qui s'est passé au commencement de l'affaire de M. de Castries et du prince héréditaire, sous les murs de Wesel, tout à l'heure? Ce M. de Castries est l'ami de Grimm; ainsi je vous laisse à penser combien ce succès, le plus important que les Français aient eu dans toute cette guerre, a fait de plaisir à celui-ci. M. de Ségur, qui commandait l'aile gauche, est attaqué dans l'obscurité par le jeune prince. Les deux troupes étaient à bout touchant. M. de Ségur allait être massacré. Le jeune prince l'entend nommer, il vole à son secours. M. de Ségur, qui ne sait rien de cela, l'aperçoit à ses côtés, le reconnaît, et lui crie: «Eh! mon prince, que faites-vous là? mes grenadiers, qui sont à vingt pas, vont foire feu.—Monsieur, lui répond le jeune prince, j'ai entendu votre nom, et je suis accouru pour empêcher ces gens-là de vous massacrer.» Tandis qu'ils se parlaient, les deux troupes entre lesquelles ils étaient font feu en même temps. M. de Ségur en est quitte pour deux coups de sabre, et il reste prisonnier du jeune prince, qui cependant a été obligé de se retirer, et deux jours après de lever le siège de Wesel. Ne serez-vous pas étonnée de la générosité de ces deux hommes, dont l'un ne voit que le péril de l'autre, et qui s'oublient si bien que c'est un prodige qu'ils n'aient pas été tués au même moment? On avait raconté ce fait à Grimm; il ne le croyait guère, mais il lui a été confirmé par Mme de Ségur même, qu'il trouva, il y a quelques jours, chez Mme Geoffrin. Ainsi point de doute encore sur celui-ci.
Non, chère amie, la nature ne nous a pas faits méchants; c'est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise législation qui nous corrompent. Si c'est là une erreur, du moins je suis bien aise de la trouver au fond de mon cœur, et je serais bien lâché que l'expérience ou la réflexion me détrompât jamais; que deviendrais-je? Il faudrait, ou vivre seul, ou se croire sans cesse entouré de méchants; ni l'un ni l'autre ne me convient.
Le procédé généreux du général anglais, celui des deux soldats, celui de M. de Ségur et du jeune prince héréditaire, s'amenèrent l'un par l'autre. On demanda lequel des deux, de M. de Ségur et du prince héréditaire, s'était montré le plus généreux. Belle question à discuter entre Uranie et sa sœur! Le baron de Dieskau, continuant toujours son récit, dit qu'à peine le général Johnson et lui avaient été pansés que les chefs des sauvages iroquois entrèrent dans leur tente. Il y eut entre eux et Johnson une conversation fort vive. Le baron de Dieskau, qui ignorait la langue iroquoise, n'entendait pas ce qu'ils se disaient, mais il voyait aux gestes qu'il s'agissait de lui, et que les sauvages demandaient à l'Anglais quelque chose qu'il leur refusait. Les sauvages se retirèrent mécontents, et le baron de Dieskau demanda à Johnson ce que les sauvages voulaient. «By God! lui répondit Johnson, ce qu'ils veulent! venger sur vous la mort de trois ou quatre de leurs chefs, qui ont été écharpés dans l'action, vous avoir, vous brûler, vous fumer et vous manger. Mais ne craignez rien, cela ne sera pas. Ils menacent de me quitter, ils peuvent faire pis; mais ou vous vivrez, ou ils nous égorgeront tous deux.»
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi les sauvages rentrèrent; la contestation recommença, mais avec moins de chaleur; peu à peu les sauvages s'apaisèrent. Avant de se retirer, ils s'approchèrent du baron, lui tendirent la main, et la paix fut faite. Mais ils n'étaient pas hors de la tente, que le général Johnson dit au baron: «Mon ami, si vous vous croyez en sûreté, vous avez tort; malgré vos blessures, il faut sortir d'ici et vous porter à la ville.» En même temps on entrelace quelques branches d'arbre, on l'étend dessus, et on le porte à la ville, au milieu de quarante soldats qui l'escortent. Le lendemain les sauvages, instruits de cette évasion, vont à la ville, s'introduisent dans la maison où il était soigné; ils avaient leurs poignards cachés sous leurs vêtements; ils fondent sur lui, et ils l'auraient égorgé, s'il n'avait promptement été secouru. Il y eut seulement deux ou trois blessures d'ajoutées à celles qu'il avait déjà.
Eh bien! me direz-vous, où est la bonté naturelle? Qui est-ce qui a corrompu ces Iroquois? Qui est-ce qui leur a inspiré la vengeance et la trahison? Les dieux, mon amie, les dieux; la vengeance est chez ces malheureux une vertu religieuse. Ils croient que le Grand-Esprit, qui habite derrière une montagne qui n'est pas trop loin de Québec, les attend après leur mort, qu'il les jugera, et qu'il estimera leur mérite par le nombre de chevelures qu'ils lui apporteront. Ainsi, lorsque vous voyez un Iroquois étendre un ennemi d'un coup de massue, se pencher sur lui, tirer son couteau, lui fendre la peau du front, et lui arracher avec les dents la peau de la tête, c'est pour plaire à son Dieu. Il n'y a pas une seule contrée, il n'y a pas un seul peuple où l'ordre de Dieu n'ait consacré quelque crime.
Les Canadiens disent que les montagnards écossais sont les sauvages de l'Europe. Vous voyez bien qu'il faut lire tout ceci comme une conversation.
«Cela est assez vrai, dit le père Hoop, nos montagnards sont nus, ils sont braves et vindicatifs; lorsqu'ils mangent en troupe, sur la fin du repas, où les têtes sont échauffées par le vin, et où les vieilles querelles se rappellent et les propos deviennent injurieux, savez-vous comme ils se contiennent? Ils tirent tous leurs poignards et les plantent sur la table, à côté de leurs verres. Voilà la réponse au premier mot injurieux.»
Le prétendant, dont les Anglais ont mis la tête à prix, qu'ils ont chassé, pendant plusieurs mois, de montagne en montagne, comme on force une bête féroce, a trouvé la sûreté dans les cavernes de ces malheureux montagnards, qui auraient pu passer de la plus profonde misère à l'opulence en le livrant, et qui n'y pensèrent seulement pas; autre preuve de la bonté naturelle.
Il n'est pas nécessaire de vous avertir que je suis toujours notre conversation, vous vous en apercevez bien. Le père Hoop avait un ami à la bataille qui se donna entre les montagnards écossais, commandés par le prétendant, et les Anglais. Cet ami était parmi ceux-ci; il reçoit un coup de sabre qui lui abat une main; il y avait une bague de diamant à l'un de ses doigts: le montagnard voit quelque chose qui reluit à terre, il se baisse, il met la main coupée dans sa poche, et continue de se battre. Ces hommes connaissent donc le prix de l'or et de l'argent, et s'ils ne livrèrent pas le prétendant, c'est qu'ils ne voulaient point d'or à ce prix.
Vous voyez, mon amie, que nous faisions très-bien les honneurs de la maison à ceux qui nous visitaient. Nous avions un militaire, et nous l'avons fait parler guerre, tout son bien aise. Nous avons appris de lui des choses que nous ne savions pas; nous avons été polis; ce qui vaut beaucoup mieux que de lui avoir répété celles que nous savions, et qu'il pouvait ignorer.
Le baron de Dieskau a servi longtemps sous le maréchal de Saxe. Il avait coutume de passer l'automne avec lui au Piple, maison voisine du Grandval, qui appartient maintenant à de La Bourdonnaye. Cette femme y passe toute l'année, seule avec son amant; vous ajouterez en vous-même: Que lui faut-il de plus?
Il nous parla beaucoup du maréchal, de ses occupations, de ses amours, de ses campagnes, des actions périlleuses auxquelles il avait eu part, des nations qu'il avait parcourues, etc., etc.
Ah! mon amie! quelle différence entre lire l'histoire et entendre l'homme! Les choses intéressent bien autrement. D'où vient cet intérêt? Est-ce du rôle de celui qui raconte, ou du rôle de celui qui écoute? Serait-ce que nous serions flattés de la préférence du sort qui nous adresse à celui à qui tant de choses extraordinaires sont arrivées, et de l'avantage que nous avons sur les autres par le degré de certitude que nous acquérons, et par celui que nous serons en droit d'exiger, lorsque nous redirons à notre tour? On est bien fier, quand on raconte, de pouvoir ajouter: Celui à qui cela est arrivé, je l'ai vu; c'est de lui-même que je tiens la chose. Il n'y a qu'un cran au-dessus de celui-là, ce serait de pouvoir dire: J'ai vu la chose arriver, et j'y étais. Encore ne sais-je s'il ne vaut pas mieux quelquefois appuyer son récit de l'autorité immédiate d'un personnage important que de son propre témoignage, si un homme n'est pas plus croyable quand il dit: Je tiens la chose du maréchal de Turenne, ou du maréchal de Saxe, que s'il disait: Je l'ai vue. Quoiqu'il puisse aussi facilement mentir sur un de ces points que sur l'autre, il me semble que du moins il nous trouve plus disposés à recevoir pour vrai un de ces mensonges que l'autre. Dans le premier cas, il faut qu'il y ait deux menteurs, et il n'en faut qu'un dans le second; et entre les deux menteurs, il y a un personnage bien important. D'ailleurs tout le monde peut avoir le livre que je lis, mais non converser avec le héros. Il n'y a point de vanité à avoir un livre, mais il y a de la vanité à avoir approché, à avoir conversé avec un grand homme.
On nous mortifie donc beaucoup, quand nous citons, et qu'on ne nous croit pas?... Sans doute. Demandez-le à Mlle Boileau. Premièrement, on conteste nos connaissances, et on ne raconte souvent que pour citer ce qu'on connaît. Secondement, on nous accuse d'imbécillité ou d'imposture, si nous voulons persuader aux autres ce que nous ne croyons pas; d'imbécillité, si nous sommes de bonne foi, et que nous croyions vraiment une chose absurde. Et puis, vaut-il mieux être menteur qu'imbécile? On peut se corriger du mensonge, mais non de l'imbécillité. On ne ment plus guère, quand on s'est départi de la prétention d'occuper les autres. Ô le beau marivaudage que voilà! Si je voulais suivre mes idées, on aurait plus tôt fini le tour du monde à cloche-pied que je n'en aurais vu le bout. Cependant le monde a environ neuf mille lieues de tour, et.... Et que neuf mille diables emportent Marivaux et tous ses insipides sectateurs tels que moi!
Le baron de Dieskau a toute la peine imaginable de se lever de son fauteuil, et il lui eût été plus aisé, il y a dix ans, d'aller sous la ligne ou sous le pôle, qu'il ne lui serait facile aujourd'hui d'aller au bout d'une de nos allées. Nous lui avons fait compagnie tout le jour. J'ai joué aux échecs avec lui. Il a joué au passe-dix avec le Baron. Hier, il a fait la martingale avec nous.