Autre sujet de peine. Cette terrible révision est finie. J'y ai passé vingt-cinq jours de suite, à dix heures de travail par jour. Mes corsaires ont tous leurs manuscrits sous les yeux. C'est une masse énorme qui les effraye. Ils surfont eux-mêmes mon travail, et moi je dis: «Donc, je n'en obtiendrai rien. La conséquence est juste. S'ils avaient envie de le payer, ce travail, ils le déprimeraient.» Je suis si sûr de ma logique, que je ne m'attends à rien, mais à rien absolument. Si par hasard je me suis trompé, je ne rougirai point d'en convenir; mais je ne me trompe pas, je gage ce qu'on voudra.
Grimm arrive ce soir de la Chevrette. Je lui avais promis d'aller au Salon, et de lui esquisser un jugement rapide des principaux morceaux qui y sont exposés; le dégoût, l'ennui, la mélancolie m'ont empêché de lui tenir parole, et c'est encore un chagrin pour moi.
Comme je finissais hier la lettre que je vous écrivis, arriva l'abbé de La Porte, ami du directeur des eaux de Passy, qui nous raconta les détails suivants de l'aventure de la petite Hus[104]. Mais je suis bien maussade aujourd'hui pour entamer une chose aussi gaie; n'importe, quand vous l'aurez lue, vous fermerez ma lettre, et vous en ferez de vous-même un meilleur récit.
M. Bertin[105] a une maisonnette de 50,000 à 60,000 francs à Passy; c'est là qu'il va passer une partie de la belle saison avec Mlle Hus.
Cette maison est tout à côté des vieilles eaux. Le maître de ces eaux est un jeune homme beau, bien fait, leste d'action et de propos, ayant de l'esprit et du jargon, fréquentant le monde, et en possédant à fond les manières. Il s'appelle Vielard. Il y avait environ dix-huit mois que l'équitable Mlle Hus avait rendu justice dans son cœur au mérite de M. Vielard, et que M. Vielard avait rendu justice dans le sien aux charmes de Mlle Hus. Dans les commencements, M. Bertin était enchanté d'avoir M. Vielard; dans la suite il devint froid avec lui, puis impoli, puis insolent; ensuite il lui fit fermer sa porte, ensuite insulter par ses gens. M. Vielard aimait et patientait. Il y eut avant-hier huit jours que M. Bertin s'éloigna de Mlle Hus sur les dix heures du matin, pour aller de Passy à Paris. Il faut passer sous les fenêtres de M. Vielard. Celui-ci ne s'est pas plus tôt assuré que son rival est au pied de la montagne, qu'il sort de chez lui, s'approche de la porte de la maison qu'habite Mlle Hus, la trouve ouverte, entre, et monte à l'appartement de sa bien-aimée. À peine est-il entré que toutes les portes se ferment sur lui M. Vielard et Mlle Hus dînèrent ensemble. Le temps passe vite; il était quatre heures du soir qu'ils ne s'étaient pas encore dit toutes les choses douces qu'ils avaient retenues depuis un temps infini que la jalousie les tenait séparés. Ils entendent le bruit d'un carrosse qui s'arrête sous les fenêtres; ils soupçonnent qui ce peut être. Pour s'en assurer, Vielard s'échappe par une garderobe, et grimpe par un escalier dérobé au haut d'un belvédère qui couronne la maison; de là il voit avec effroi descendre M. Bertin de sa voiture; il se précipite à travers le petit escalier; il avertit la petite Hus, et remonte. Il sortait par une porte et M. Bertin entrait par une autre. Le voilà à son belvédère, et M. Bertin assis chez Mlle Hus; il l'embrasse, il lui parle de ce qu'il a fait, de ce qu'il fera: pas le moindre signe d'altération sur son visage. Elle l'embrasse, elle lui parle de l'emploi de son temps et du plaisir qu'elle a de le revoir quelques heures plus tôt qu'elle ne l'attendait. Même assurance, même tranquillité de sa part. Une heure, deux heures, trois heures se passent. M. Bertin propose un piquet, la petite Hus l'accepte. Cependant l'homme du belvédère profite de l'obscurité pour descendre, et s'adresser à toutes les portes qu'il trouve fermées. Il examine s'il n'y aurait pas moyen de franchir les murs; aucun, sans risquer de se briser une ou deux jambes. Il regagne sa demeure aérienne; Mlle Hus, de son côté, a, de quart d'heure en quart d'heure, des petits besoins. Elle sort, elle va de son belvédère dans la cour, cherchant une issue à son prisonnier, sans la trouver. M. Bertin voit tout cela sans rien dire; le piquet s'achève; le souper sonne; ou sert; on soupe. Après le souper, ou cause. Après avoir causé jusqu'à minuit, on se retire, M. Berlin chez lui, Mlle Hus chez elle. M. Bertin dort ou paraît dormir profondément. La petite Hus descend, va dans les offices, charge sur des assiettes tout ce qui lui tombe sous la main, sert un mauvais souper à son ami, qui se morfondait au haut du belvédère, d'où il descend dans son appartement. Après souper, on délibère sur ce qu'on fera. La fin de la délibération, ce fut de se coucher, pour achever de se communiquer ce qu'on pouvait encore avoir à se dire. Ils se couchèrent donc; mais comme il y avait un peu plus d'inconvénient pour M. Vielard à se lever une heure trop tard qu'une heure trop tôt, il était tout habillé, lorsque M. Bertin, qui avait apparemment fait la même réflexion, vint sur les huit heures frapper à la porte de Mlle Hus; point de réponse. Il refrappe, on s'obstine à se taire. Il appelle, on n'entend pas. Il descend, et tandis qu'il descend, la garde-robe de Mlle Hus s'ouvre, et Vielard regrimpe au belvédère. Pour cette fois, il y trouve en sentinelles deux laquais de son rival. Il les regarde sans s'étonner, et leur dit: «Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Oui, c'est moi, pourquoi toutes les portes sont-elles fermées? » Comme il achevait cette courte harangue, il entend du bruit sur les degrés au-dessous de lui. Il met l'épée à la main, il descend, il rencontre l'intendant de M. Bertin, accompagné d'un serrurier; il présente la pointe de l'épée à la gorge du premier, en lui criant: «Descends, suis-moi et ouvre, ou je te tue.» L'intendant, effrayé du discours et de la pointe qui le menaçait, oublie qu'il est sur un escalier, se renverse en arrière, tombe sur le serrurier, et le culbute. L'intrépide Vielard profite de leur chute, leur passe sur le ventre, saute le reste des degrés, arrive dans la cour, va à la principale porte où il trouve un petit groupe de femmes qui jasaient tout bas. Il leur crie d'une voix troublée, d'un œil hagard, et d'une épée qui lui vacillait dans les mains; «Qu'on m'ouvre!» Toutes ces femmes effarouchées se sauvent en poussant des cris. Vielard aperçoit la grosse clef à la porte, il ouvre; le voilà dans la rue, et de la rue, en deux sauts, chez lui Deux heures après on aperçoit M. Berlin qui regagnait Paris dans sa voiture, et deux autres heures après Mlle Hus en fiacre, environnée de paquets, qui regagnait la grande ville, et le lendemain un fourgon qui transportait tous les débris d'un ménage. Il y avait quinze ans qu'ils vivaient ensemble; M. Bertin en avait eu une poussinée d'enfants. Ces enfants, une vieille passion le tireront; il suivra; il demandera à rentrer en grâce, et il sera exaucé pour dix mille écus; voilà la gageure que je propose à quiconque voudra[106].
Je répondrai une autre fois à votre numéro 25 que je reçois. Écrivez sur-le-champ, ou plutôt faites écrire par Uranie sur la première lettre que vous écrirez à M. Vialet: Oui vraiment, oui l'Anjou, et le plus tôt que faire se pourra. Il entendra ces mots, il les baisera. Je serai servi promptement, et j'en aurai l'obligation à Uranie. Ajoutez, si vous voulez, qu'il y a dans sa lettre un diable m 'emporte qui m'a fait mourir de rire; croyez qu'il peut compter sur mon dévouement en tout et partout.
LVIII
À Paris, le 17 septembre 1761.
J'ai l'âme toute renversée. Je ne vous écris que pour vous empêcher de prendre de l'inquiétude. Vous savez le mal sensible que me causent l'injustice et la déraison; eh bien, imaginez qu'il a fallu en supporter un débordement qui a duré plus de deux heures à s'écouler. Mais dites-moi quel avantage il en reviendra à cette femme, lorsqu'elle m'aura fait rompre un vaisseau dans la poitrine, ou dérangé les fibres du cerveau? Ah! que la vie me paraît dure à passer! combien de moments où j'en accepterais la fin avec joie! Ne vous offensez pas de ces sentiments. Vous êtes loin de moi, et mon cœur est encore tout gonflé. Dans trois ou quatre heures je dormirai. Demain je retrouverai l'amour au fond de cette âme que l'impatience et l'indignation occupent maintenant et tourmentent, les finies s'en seront allées pendant le sommeil; la tendresse et tout son doux cortège reprendra sa place, et je ne voudrai plus mourir. Je vous plaignais d'être séparées; je vous plains d'être l'une à côté de l'autre, sans jouir de ce bonheur.
Ce que vous me dites de l'enterrement et du testament de Clarisse[107], je l'avais éprouvé; c'est seulement une preuve de plus de la ressemblance de nos âmes. Seulement encore mes yeux se remplirent de larmes. Je ne pouvais plus lire, je me levai, et je me mis à me désoler, à apostropher le frère, la sœur, le père, la mère et les oncles, et à parler tout haut, au grand étonnement de Damilaville qui n'entendait rien ni à mon transport ni à mes discours, et qui me demandait à qui j'en avais. Il est sûr que ces lectures sont très-malsaines après le repas, et que vous choisissez mal votre moment; c'est avant la promenade qu'il faudrait prendre le livre. Il n'y a pas une lettre où l'on ne puisse trouver deux ou trois textes de morale à discuter.
Uranie, Uranie, chère sœur, vous négligez votre santé! vous perdez votre estomac et vos forces sans ressource; vous serez infirme à la fleur de votre âge, et vous quitterez la vie au moment où vos conseils, votre indulgence et vos secours seraient si nécessaires au petit sauvage. Ce fait quand Télémaque fut chez Calypso qu'il eut besoin de Minerve, et vous risquez de l'abandonner dans le vestibule de la caverne enchanteresse. Vous êtes juste. La vie est une mauvaise chose. Nous en convenons avec vous, elle et moi. Mais il faut la conserver en faveur de ceux à qui on a eu le malheur de la donner.
Non, je ne suis pas pressé de ces fragments; vous me les renverrez quand il vous plaira. Je m'étais presque engagé d'aller retrouver, à la Chevrette, mes pigeons, mes oies, mes poulets, mes canetons et le cher cénobite. C'est une partie remise. Je viens de recevoir de Grimm un billet qui blesse mon âme trop délicate. Je me suis engagé à lui faire quelques lignes sur les tableaux exposés au Salon; il m'écrit que, si cela n'est pas prêt demain, il est inutile que j'achève. Je serai vengé de cette espèce de dureté, et je le serai comme il me convient. J'ai travaillé hier toute la journée, aujourd'hui tout le jour. Je passerai la nuit et toute la journée de demain, et, à neuf heures, il recevra un volume d'écriture.
Il a l'air un peu sot, notre ami Saurin.
Les Cacouacs[108]? c'est ainsi qu'on appelait, l'hiver passé, tous ceux qui appréciaient les principes de la morale au taux de la raison, qui remarquaient les sottises du gouvernement et qui s'en expliquaient librement, et qui traînaient Briochet le père, le fils et l'abbé dans la boue. Il ne vous manque plus que de me demander ce que c'est que Briochet. C'est le premier joueur de marionnettes qui ait existé dans le monde. Tout cela bien compris, vous comprendrez encore que je suis Cacouac en diable, que vous l'êtes un peu, et votre sœur aussi, et qu'il n'y a guère de bon esprit et d'honnête homme qui ne soit plus ou moins de la clique.
Vous croyez qu'un jour Saurin saura tout. Il ne sera pas de bonne humeur ce jour-là[109].
Oui, la Clytemnestre[110] du comte de Lauraguais est en vers, et quelquefois en très-beaux vers. Lorsqu'il me les lisait, je lui disais: «Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; où l'avez-vous apprise?» On dit qu'il a à côté de lui un nommé Clinchant qui la sait. Mais que m'importe à moi que les beaux vers soient de Clinchant ou du comte? le point important c'est qu'ils soient faits, et ils le sont.
On répand, depuis quelques jours, la mort de Mlle Arnould; cela mérite confirmation. En attendant, l'abbé Raynal m'a fait son oraison funèbre, en me récitant quelques traits d'une conversation qu'elle avait eue avec Mme Portail, et où il m'a semblé que celle-ci avait fait le rôle de catin, et la petite actrice celui d'honnête femme. «Mais, mademoiselle, vous n'avez point de diamants.—Non, madame, et je ne vois pas qu'ils soient fort essentiels à une petite bourgeoise de la rue du Four.—Vous avez donc des rentes?—Des rentes! et pourquoi, madame? M. de Lauraguais a une femme, des enfants, un état à soutenir, et je ne vois pas que je puisse honnêtement accepter la moindre portion d'une fortune qui appartient à d'autres plus légitimement qu'à moi—Oh! par ma foi, pour moi je le quitterais.—Cela se peut, mais il a du goût pour moi, j'en ai pour lui. Ç'a peut-être été une imprudence que de le prendre; mais puisque je l'ai faite, je le garderai...» Je ne me souviens pas du reste. Il me reste seulement l'idée qu'il était aussi malhonnête de la part de la présidente, et aussi honnête de la part de l'actrice.
Votre morale et votre religion sont bonnes. Je n'en ai pas une autre, et je m'en tiens là. Adieu, mes bonnes amies; commencez-vous à entrevoir dans l'éloignement la possibilité de votre retour? Je vous embrasse toutes deux. Mme Le Gendre sur ses joues vermeilles; car elle a seule le secret d'avoir des chairs fraîches et fermes et des joues vermeilles avec une mauvaise santé.
LIX
À Paris, le 22 septembre 1761.
Eh bien! voilà un bon effet de cette lecture. Imaginez que cet ouvrage est répandu sur toute la surface de la terre, et que voilà Richardson l'auteur de cent bonnes actions par jour. Imaginez qu'il fera le bien de toutes les contrées, de longs siècles après sa mort.
Ces deux femmes-là se ressemblaient si fort d'esprit, de caractère, qu'il était difficile que l'une ne se reconnût pas dans l'autre...
Toute la vie d'Uranie se serait passée à dire à un jeune homme: mon ami, voyez combien je suis estimable! combien je suis aimable! estimez-moi tant qu'il vous plaira, mais gardez-vous bien de m'aimer; et le jeune homme aurait fini par en perdre le repos, la tête et la vie.
Où j'étais ces jours derniers qu'il faisait si beau? J'étais enfermé dans un appartement très-obscur, à m'user les yeux, à collationner des planches avec leurs explications, à achever de m'hébéter pour des gens qui ne me donneront pas un verre d'eau lorsqu'ils n'auront plus besoin de moi, et qui ont dès à présent bien de la peine à garder avec moi la mesure.
Vous voilà bien fière d'avoir tremblé que miss Howe ne tombât entre les mains de l'ami Lovelace, et vous me croyez bien humilié d'avoir découvert au fond de mon cœur un sentiment aussi horrible que celui que je vous ai avoué. Affaire de goût, mon amie; envie de compliquer le roman, et puis c'est tout. Cette fille pétulante ne fait que causer; j'aurais voulu la voir en action. Clarisse est un agneau tombé sous la dent d'un loup, et qui n'a pour se garantir que sa pusillanimité, sa pénétration, sa prudence; miss Howe aurait été plus le fait de Lovelace. Ces deux êtres-là se seraient donné du fil à retordre. Un beau jour, Lovelace aurait fait l'insolent, et miss Howe lui aurait arraché la peau du visage avec ses ongles, et peut-être crevé un œil avec la pointe de ses ciseaux. Clarisse tourne ses mains contre elle-même, dans un moment de désespoir. Dans un pareil moment, où l'on n'est plus à soi, miss Howe, machinalement, d'instinct, simplement, parce qu'elle était la fille de son père et de sa mère, aurait tourné les siennes contre son persécuteur. Si les choses s'étaient fait comme je le souhaitais, Clarisse eût été sauvée. Il est fort incertain que notre sublime brigand fût venu à bout de miss Howe; il aurait eu au moins une oreille déchirée; et vous, trouvez-vous qu'il valait mieux que tout se passât comme il s'est passé? À la bonne heure, j'y consens. Je n'aurais pas été lâché, pour sauver Clarisse, d'aventurer un peu son amie. J'ai pensé comme cette amie a cent fois pensé elle-même. Mes souhaits la portaient où elle était tentée d'aller. Cela ne vous convient pas; n'en parlons plus.
Tout ce que vous faites pour Morphyse est fort beau; je le loue. Elle ne vous en chérit pas davantage; mais vos devoirs sont remplis, et vous vous en estimez plus. Et puis je ne sais si l'on n'en acquiert pas une force qu'on n'aurait pas sans cela. On craint de gâter ce qu'on a fait de bien, et l'on en supporte plus facilement l'humeur et ses bourrasques... Quand je me porte bien, je suis plaisant et gai. Je me porte mal, je digère difficilement, la vésicule du fiel est gonflée, quand je moralise. Votre sœur vous aime bien; j'admire comme elle se prête à votre délire. Ne levons pas tout à fait ce petit rideau; c'est bien assez d'en avoir écarté un point. Si vous saviez, mon amie, combien les discours les plus passionnés sont maussades pour ceux qui les écoutent de sang-froid! Uranie nous voit tous deux dans la cahutte à travers les barreaux; elle vient s'appuyer sur le trou, et causer gaiement avec nous. C'est la sagesse qui fait un tour aux Petites-Maisons, et qui dissimule aux habitants du lieu, par humanité, qu'ils sont fous. Je ne sais si elle gagne quelque chose à la folie que je vous ai donnée; mais je suis sûr, par un grand nombre d'expériences, que je perds toujours quelque chose aux sentiments que sa présence vous inspire dans le premier moment. Si cela n'est pas, dites-moi pourquoi j'en ai fait dix fois l'observation, et cela à des intervalles très-éloignés.
Vous comptez encore sur quelques beaux jours que vous n'aurez pas. Adieu les jolies promenades! adieu les petites causeries solitaires! adieu la verdure des vordes. Nous avons déjà vu du feu. Hier nous allâmes voir le palais de M. d'Argenson. Le maître n'y était pas, et nous y arrivâmes au moment où un autre ministre disgracié, M. Rouillé, venait d'y expirer. Voyez la rêverie où ces circonstances ont du me jeter.
Non, ce ne sont pas des indigestions, mais des ardeurs d'entrailles que je prends, courbé des journées entières sur un bureau.
Je vous prie de demander à Uranie pourquoi elle ne crève pas les yeux à ses enfants. L'ignorance est la mère de toutes nos erreurs. Est-il bon de connaître la vérité? Est-il bon d'aimer la vertu? Est-il important de connaître le bien et le mal, le prix des choses de la vie, ce que l'on se doit à soi-même et aux autres? ou vaut-il mieux errer dans les ténèbres, n'avoir aucune idée arrêtée, faire le bien par sottise, le mal sans savoir pourquoi, tomber dans le mépris, vivre sans considération, et cætera, et cætera? Voilà à peu près à quoi se réduit l'observation d'Uranie. Les lumières sont un bien dont on peut abuser, sans doute. L'ignorance et la stupidité, compagnes de l'injustice, de l'erreur et de la superstition, sont toujours des maux.
Je ne crois pas avoir traité l'article de M. Vialet légèrement. J'avais comparé ce qu'on appelle des faveurs avec la vie d'un homme de bien qu'on avait compromise par une conduite indiscrète, et j'avais prononcé qu'à mes yeux ces choses n'étaient pas d'un prix à comparer; et je persiste.
M. l'ambassadeur[111] vient d'en user un peu durement avec moi. Il me demande un mot sur les tableaux: je vais les voir, je reviens, j'écris, j'écris un volume; je passe les jours et les nuits pour le contenter; vous verrez, par sa lettre, comme j'y ai réussi; je vous l'envoie. Il faut que vous sachiez que je lui avais écrit un mot où je lui disais de ne me pas parler de reconnaissance parce que ce propos semblait en exiger de moi.
Vous ne me verrez pas cette année à Isle! et qui sait cela? Nous allons publier un volume de planches; il faut voir comment il réussira.
Je vous ai déjà dit que M. Rouillé était mort à Neuilly dans le palais d'Argenson, dimanche, sur les trois heures[112]. Voici encore des nouvelles. Je fais de mon mieux pour vous donner de l'importance. Le roi vient d'accorder le commandement du Languedoc à M. le duc de Fitz-James. M. de Caraman a enlevé un camp des ennemis, leur a tué, pris beaucoup de monde, s'est emparé d'un drapeau, de trois pièces de canon, et de tous les équipages. Un M. de Vignolles, colonel d'une troupe légère, y a reçu une blessure mortelle. M. Clermont d'Amboise est mort. M. le baron de Montmorency a le commandement de la Bourgogne à la place de M. de Tavannes. Les Enfants de France seront baptisés à la fin du mois. M. le duc de Berri aura pour parrain le roi de Pologne, électeur de Saxe, et pour marraine Madame; M. le comte de Provence, pour parrain le roi de Pologne, duc de Lorraine, et Mme Victoire pour marraine; M. le comte d'Artois, pour parrain M. le duc de Berri et pour marraine Mme Sophie; la petite Madame, pour parrain M. le duc d'Orléans, et pour marraine Mme Louise. Tous les bureaux de la marine cassés au Havre, à Dunkerque, etc. On n'en a plus que faire. Toutes ces choses ingénieuses-là ne sont pas de moi au moins; c'est une lettre de la cour que je vous copie, mot pour mot.
Mme Arnould est plus violente et plus aimable que jamais. On l'avait tuée au Marais. Le comte, son Myrtil[113], s'en va à Genève avec une Iphigénie en Tauride en poche[114]. Je l'ai vu dimanche passé, et je n'ai jamais vu d'amour-propre plus intrépide. «Eh bien! que dites-vous de ma Clytemnestre?—Qu'il y a de beaux vers.—Voltaire m'a écrit que son Oreste n'était qu'une froide déclamation, une plate machine en comparaison.—Il vous a écrit cela?—Dix fois au lieu d'une.—Oh! je vous proteste que le perfide n'en croit pas un mot.—Eh bien! Il a tort.» Qu'en dites-vous? Voilà ce qu'on appelle une tête tournée. Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est comme cela qu'il faut être, et cent fois plus ridiculement encore épris de soi, pour faire une grande chose; car c'est en se croyant capable qu'on la fait, ou du moins qu'on la tente. Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre, bien froide, pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je commets là une faute que je ne vous pardonnerais pas. Je sens pourtant là bien des sentiments accumulés. Quand tout pela se répandra-t-il dans votre sein? Adieu, âmes célestes. Seriez-vous des âmes célestes, si la nuit avec ses ténèbres...? Vous entendez, Uranie.
LX
À Paris, le 28 septembre 1761.
Depuis plus de huit jours, je n'avais pas entendu parler de vous, et, ne faisant pas grand fonds sur votre santé, je craignais que ces occupations domestiques, qui se renouvellent sans cesse, ne l'eussent encore dérangée. Comment! vous ne pourrez jamais vous rappeler que vous n'êtes qu'un tissu de chènevottes, et qu'une huitaine de complaisances, aussi mal entendues de la part de celle qui les a que de celle qui les accorde, peut vous briser sans ressource?
Mme d'Épinay, dont vous m'avez tant de fois demandé des nouvelles, se porte assez bien. Elle me souhaite plus à la Chevrette qu'elle ne m'y attend, et elle a raison. Grimm me paraît en user bien avec elle; leur vie de campagne est tout à fait douce; ils ont peu de monde, et ils font de longues promenades.....
Allons, mes amies, courage! Détruisez, purgez le monde de tous les êtres malfaisants. Je vois que vous vous êtes arrogé la toute-puissance et la souveraine justice. Pourriez-vous me dire si Morphyse vit encore? Rassurez-moi sur tous vos parents et tous vos amis; rassurez-moi sur vous-mêmes. Au premier mécontentement, au premier malentendu, celle qui gagnera l'autre de vitesse restera toute seule jusqu'au moment où, se rappelant le meurtre de tant de gens sur lesquels elle n'avait aucun droit, qu'elle a jugés sur une action, dont elle a prévenu le repentir, elle exerce l'acte de destructeur sur elle-même, monstre plus hideux qu'aucun de ceux qu'elle aurait anéantis. Voici ce que c'est. Vous trouvez que le monde va mal; vous vous mettez à la place de celui qui l'a fait et qui le gouverne, et vous réparez ses sottises... Vous jugez les actions des hommes! vous! Vous instituez des châtiments et des récompenses entre des choses qui n'ont aucun rapport; vous prononcez sur la bonté et sur la malice des êtres: vous avez lu sans doute au fond des cœurs? Vous connaissez toute l'impétuosité des passions, vous avez tout pesé dans vos balances éternelles... Êtes-vous bien sûres l'une et l'autre de n'avoir pas commis quelques actions injustes, que vous vous êtes pardonnées, parce que l'objet en était frivole, mais qui marquaient au fond plus de malice qu'un crime inspiré par la misère ou par la fureur?... Je vous prie, mes amies, de vous défaire incessamment de votre charge de lieutenant-criminel de l'univers. Les magistrats, assistés de l'expérience, des bis, des conventions qui les contraignent quelquefois, et les autorisent à juger contre le témoignage de leur conscience, tremblent encore quand ils ont à prononcer sur le sort d'un accusé. Et depuis quand a-t-il été permis à un autre être qu'à Dieu d'être en même temps le juge et le délateur?
C'est que ce Lovelace est d'une figure charmante, qui vous plaît comme à tout le monde, et que vous en avez dans l'esprit une image qui vous séduit; c'est qu'il a de l'élévation dans l'âme, de l'éducation, des connaissances, tous les talents agréables, de la légèreté, de la force, du courage; c'est qu'il n'y a rien de vil dans sa scélératesse; c'est qu'il vous est impossible de le mépriser; c'est que vous préférez mourir Lovelace, de la main du capitaine Morden, que vivre Solmes; c'est qu'à tout prendre, nous aimons mieux un être moitié bon, moitié mauvais qu'un être indifférent. Nous espérons de notre bonheur ou de notre adresse d'esquiver à sa malice, et de profiter, dans l'occasion, de sa bonté. Croyez-vous que quelqu'un sous le ciel eût osé impunément faire souffrir à Clarisse la centième partie des injures que Lovelace lui fait? C'est quelque chose qu'un persécuteur qui, en même temps qu'il nous tourmente, nous protège contre tout ce qui nous environne et nous menace. Et puis, c'est que vous avez un pressentiment que cet homme, qui s'est endurci pour une autre, se serait adouci pour vous.
La première question n'est pas de savoir si l'homicide est un bien ou un mal; c'est ce qui est bien ou mal qui mérite punition ou récompense, grâce ou peine de mort; si celui que vous détruisez de votre autorité n'eût pas fait plus de bien au monde par une seule action, qu'il n'a jamais pu y faire de désordres. C'est que vous décidez de plusieurs choses très-obscures. Qui est-ce qui vous a dit qu'il fût permis d'ôter la vie à qui que ce soit au monde, à moins qu'on en veuille à la nôtre?... S'il est permis de tuer pour un vol, il n'y a rien pour quoi on ne puisse tuer: on tuera pour une épingle. Si l'homicide ordonné par les lois n'était pas une convention à laquelle nous avons tous souscrit, je ne sais comment on pourrait le justifier. À quoi servent les lois, si vous vous mettez à leur place, et si vous sévissez pour des crimes inconnus? Qui est-ce qui vous justifiera aux yeux des hommes? J'ai bien peur que votre solution ne vous embarrasse que parce que vous avez fait entrer dans le problème des conditions impossibles. Restez dans la nature; ne sortez pas de votre condition; supposez l'ordre nécessaire, et vous verrez que tous vos fantômes s'évanouiront si le crime est inconnu, et que rien ne justifie votre châtiment; ne voyez-vous pas que celui qui s'arroge le même despotisme que vous peut sévir contre vous, sans blesser ni l'humanité, ni la justice, ni sa conscience, ni les lois? Appuyez sur cette réflexion, que sans mission, sans caractère, vous jugez de toute la vie d'un homme sur quelques instants. Hélas! ce malheureux que vous anéantissez pour une action, qui vous a dit qu'il n'en a pas par-devers lui plusieurs pour lesquelles vous le ressusciteriez, mieux connu de vous? Ne vous êtes vous assise sur le tribunal que pour exterminer?—Vous laissez en sûreté les gens de bien.—Mais ce n'est pas de ceux-là qu'il s'agit, c'est de la foule, qui est alternativement bonne ou mauvaise. Faites d'abord le triage de leur mérite et de leur démérite, et puis après vous prononcerez.
Votre migraine était une indigestion. Mais à quoi sert donc que vous ayez la sagesse à côté de vous, si vous faites tout ce qu'il vous plaît? Uranie, Uranie, vous oubliez votre devoir, et c'est à vous que je m'en prendrai. Ici je lui disais: Je ne veux pas que vous mangiez davantage, et elle m'obéissait. L'amitié serait-elle moins attentive ou moins absolue que l'amour?
Savez-vous comment je me suis vengé de Grimm? D'abord il a lu le volume sur les tableaux, et il l'a trouvé rempli d'idées fines et très-agréables. Pendant qu'il le lisait, je lui faisais deux autres morceaux, que je viens de lui envoyer, l'un sur les probabilités des événements, l'autre sur les avantages ou les désavantages de l'inoculation, sujets de deux mémoires que d'Alembert vient de publier avec d'autres opuscules mathématiques[115]. Voilà ce que j'ai fait hier en attendant impatiemment de vos nouvelles; j'ai lu en même temps un peu d'histoire. Je ne suis plus surpris de l'impression que l'histoire fait sur le Baron; elle a produit le même effet sur moi. Il n'y a pas un homme de bien sur mille scélérats, et l'homme de bien est presque toujours victime. Vous exterminez, en lisant Clarisse; moi j'exterminais de mon côté, en lisant les guerres civiles de Naples, sous Henri de Lorraine, duc de Guise. Il n'y avait guère de jour que cet homme vertueux ne fît couper la tête, et pendre par le pied. J'étais bien plus sévère que lui; combien de têtes et de pieds qu'il épargnait et que je faisais sauter et percer! En vérité, je crois que le fruit de l'histoire bien lue est d'inspirer la haine, le mépris et la méfiance avec la cruauté.
Voici la suite de l'histoire de Mlle Hus, puisque vous me la demandez. Elle donnait des fêtes à son amant; Brizard en était toujours; un certain mauvais comédien appelé Dauberval avait tenté inutilement d'en être; il était à Passy lors de l'aventure en question. On l'ignorait encore à Paris, lorsqu'il y revint; la première chose qu'il fait, c'est d'aller chez Brizard et de lui dire: «Camarade, vous ne savez pas? Mlle Hus vient de donner une fête charmante à M. Bertin; tous les amis secrets en étaient: pourquoi pas vous? Est-ce que vous êtes brouillés? » À ce propos il ajoute tous ceux qui pouvaient engager Brizard à se plaindre à Mlle Hus. Ce qui arriva. Le lendemain, Brizard s'habille; il va chez Mlle Hus. Après quelques propos vagues: «Comment vous portez-vous? Quand retournez-vous à Passy?» etc. «Mais vous ne parlez pas d'une fête charmante que vous avez donnée hier à M. Bertin; il n'est bruit que de cela.» À ces mots, Mlle Hus s'imagine que Brizard la persifle; elle se lève et lui applique deux soufflets. Brizard, fort étonné, lui saisit les mains; elle crie qu'il est un insolent qui vient l'insulter chez elle. On s'explique et il se trouve que c'est Dauberval qui est un mauvais plaisant, et Mlle Hus une impertinente qui a la main leste.
Je travaille toujours; ce sont des figures que j'explique. Les libraires ont rougi de leur dureté; je crois qu'ils m'accorderont pourtant par volume de planches le même honoraire mesquin qu'ils me font par volume de discours; si je ne m'enrichis pas, au moins je ne m'appauvrirai pas. À propos, ma bibliothèque est comme vendue; ce sont MM. Palesy, de Farges et un troisième qui la prennent[116].
Mais vous ne m'avez rien dit d'un papier de Voltaire que je vous ai envoyé la dernière fois.
J'ai enfin cette tragédie allemande, et l'agréable, c'est que je ne la tiens pas de M. de Montigny. Je reçois de temps en temps la visite de deux petits Allemands; ce sont deux enfants tout à fait aimables et bien élevés. Je leur ai témoigné l'envie de connaître cet ouvrage, et ils me l'ont traduit en deux ou trois jours; je ne sais encore ce que c'est. Il est difficile qu'un ouvrage dont Grimm fait un cas surprenant ait été défiguré au point de ne pas mériter de vous être envoyé... Je vous rendrai si intéressante là-bas que je me susciterai quelque autre rivale qu'Uranie, qui nous coupera l'herbe sous le pied à tous deux. Adieu. Soyez plus sage, et vous vous porterez mieux. Vous souhaiteriez que le moine blanc et Morphyse s'entendissent: vous ne voulez donc pas revoir Paris?
LXI
À Paris, le 2 octobre 1761.
Ils sont venus à Paris précisément comme j'en sortais, et nous ne nous sommes point vus; seulement, à mon retour de la campagne, j'ai trouvé deux billets, un d'elle et l'autre de lui.
J'ai passé deux jours à Massy avec le mari et la femme[117]; nous nous sommes beaucoup promenés. Mme Le Breton est mille fois plus folle qu'il ne convient à son âge, à sa piété et à son caractère. Je voudrais bien savoir ce que cette femme a été dans sa jeunesse. Elle était fort liée avec une Mme de la Martillière; ainsi à la juger d'après le proverbe[118] tout serait dit. Vous savez ou vous ne savez pas que je m'amuse quelquefois à jouer le passionné auprès d'elle; elle ne s'y méprend pas, ni son mari non plus, et cela donne un tour plaisant et gai à la conversation. Il commence à faire froid; hier nous étions autour d'un bon feu. Il était tait des douves d'un vieux tonneau, celle de la bonde nous présentait son ouverture tout enflammée. La vieille extravagante me dit: «Philosophe, il y a longtemps que vous sollicitez mes laveurs, voici le moment de les obtenir; tenez, allez vous purifier là, et je vous accepte.»
Ce cénobite[119] est un personnage très-heureux qui s'est établi dans un coin de la basse-cour. Il boit, il mange, il s'engraisse à vue d'œil; il sort peu; je ne saurais vous dire s'il réfléchit beaucoup. Je le crois de la secte d'Épicure. Sa gaieté, au sortir de sa cellule, me donne la meilleure opinion de l'emploi qu'il y fait de son temps. Nous l'allions visiter deux fois par jour; je vous assure qu'il ne se souciait guère de nous. Quand il était très-jeune, il n'avait point de nom: je l'ai appelé Antoine ou don Antonio. C'est la fermière qui a soin de son entretien et de sa nourriture; il n'est pas difficile; ce n'est pas qu'il ne gronde souvent, mais c'est moins d'humeur que par un tour de caractère qui lui est propre. Si le reste de son histoire vous intéresse, je m'en instruirai; je suis peu curieux, je jouis des gens, sans m'informer qui ils sont ni d'où ils viennent. Un de ces jours que je témoignais à mon hôtesse de Massy combien j'étais surpris de ses inégalités, elle me fit une réponse assez singulière: «C'est, me dit-elle, ma foi, qu'il n'y a point de dévots, et qu'il n'y a que des hypocrites. On a beau, ajouta-t-elle, se mettre à genoux, prier, veiller, jeûner, joindre les mains, élever son cœur et ses yeux au ciel, la nature ne change pas, on reste ce que l'on est. Un homme prend un habit bleu, il attache une aiguillette sur sur son épaule, il suspend à son côté une longue épée, il charge de plumes son chapeau; mais il a beau affecter une démarche fière, relever sa tête, menacer du regard, c'est un lâche qui a tous les dehors d'un homme de cœur. Quand je suis réservée, sérieuse, composée, c'est que je ne suis pas moi. J'ai un air d'église, un air du monde, un air de comptoir, un air de maîtresse, voilà ma vie grimacière; ma vie réelle, mon vrai visage, mon allure naturelle, je la prends rarement, mais c'est autre chose; je la garde peu, mais alors je dis bien des sottises, et je ne m'arrête que parce qu'il me semble que j'entends encore ma mère qui me dit: Eh bien, petite fille! et puis je me renferme, et me voilà sous le voile. Quand je suis moi avec les autres, il est rare que je ne m'en repente pas à l'église. Avec tout cela les gens que j'aime le mieux, ce sont ceux avec qui je suis le plus sujette à revenir à ma malhonnêteté de nature. Quand on me gêne, je suis belle et pudique comme une grenade fichée.»
Le comte de Lauraguais a laissé là Mlle Arnould. Au lieu de se reposer voluptueusement sur le sein d'une des plus aimables filles du monde, une folle vanité l'agite et le promène de Paris à Montbard, de Montbard à Genève. Il est allé là avec un rouleau de beaux vers tout faits par un autre, mais qu'il refera à côté de Voltaire, pour lui persuader qu'ils sont de lui. C'est une singulière créature. Il s'est attaché deux jeunes chimistes. Un jour il s'éveille à quatre heures du matin, il va les éveiller dans leur grenier, il les prend dans son carrosse. Les chevaux les avaient conduits à Sèvres qu'ils n'avaient pas encore les yeux ouverts. Il les fait entrer dans sa petite maison; quand ils y sont, il leur dit: «Messieurs, vous voilà ici; il me faut une découverte, vous ne sortirez pas qu'elle ne soit faite. Adieu, je reviendrai dans huit jours; vous avez des vaisseaux, des fourneaux et du charbon; on vous nourrira; travaillez.» Cela dit, il referme la porte sur eux et le voilà parti. Il revient, la découverte s'est faite, on la lui communique, et au même instant le voilà convaincu qu'elle est de lui; il s'en vante; il est tout fier, même vis-à-vis de ces deux pauvres diables à qui elle appartient, qu'il traite avec mépris comme des sots, et qu'il fait mourir de faim. Encore, s'il disait: Vous avez du génie et point d'argent; moi j'ai de l'argent, et je veux avoir du génie, entendons-nous; vous aurez des culottes et j'aurai de la gloire.
Je ne sortirai point de Paris en automne. Les ennuis succèdent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches hérissées de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce pénible travail, la pensée amère que des injures, des persécutions, des tourments, des avanies en seront le fruit; cela n'est-il pas agréable? L'ami Grimm aura beau prêcher, il n'en sera ni plus ni moins; je ne saurais plus me repaire de fumée. Un repos délicieux, une lecture douce, une promenade dans un lieu frais et solitaire, une conversation où l'on ouvre son cœur, où l'on se livre à toute sa sensibilité, une émotion forte qui amène des larmes sur le bord des paupières, qui fait palpiter le cœur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou du récit d'une action généreuse, ou d'un sentiment de tendresse, de la santé, de la gaieté, de la liberté, de l'oisiveté, de l'aisance: le voilà, le vrai bonheur, je n'en connaîtrai jamais d'autre. Il faut seulement jeter les yeux à quelques lieues de soi, prévoir le moment où les yeux de ma petite fille s'ouvriront, où sa gorge s'arrondira, où sa gaieté tombera, où elle commencera à devenir soumise, où il s'élèvera dans ses sens un trouble inconnu, dans son cœur un je ne sais quel désir. Ce sera alors aussi le temps des rêves pendant la nuit, des soupirs étouffés, des regards furtifs sur les hommes pendant le jour, et celui de partager ma petite fortune en deux. Il faudra que ce que je lui en céderai suffise à son aisance, et que ce qui m'en restera suffise à la mienne. Adieu, mes bonnes amies. Disputez bien sur Clarisse. Soyez sûres que c'est vous qui sentez juste. Morphyse a une ou deux vues de côté qui la font dire tout de travers. Je vous embrasse de toute mon âme. Les sentiments de tendresse et d'amitié que vous m'avez inspirés font et feront à jamais la partie la plus douce de mon bonheur.
LXII
À Paris, le 7 octobre 1761.
J'attendais avec impatience ce numéro 32. Je craignais que votre complaisance ne vous eût conduite, soit à la promenade, soit au loin, et que vous n'eussiez été incommodée de ces premiers froids. L'hiver nous rend visite en automne... Tout est raccommodé; cela s'est fait comme vous le désiriez, mais par hasard, sans que nous nous en soyons mêlés ni l'un ni l'autre... Mes amies, évitons toute notre vie la logique des ingrats. Vous n'avez oublié aucune des conditions qui vous dispensent de la gratitude, mais pas un seul mot de celles qui l'exigent. Il ne s'agit pas de votre rôle seulement, mais il faut aussi considérer celui du bienfaiteur. Je vous demande à présent ce qu'il s'est proposé. À-t-il voulu vous servir? À-t-il voulu vous obliger? Vous a-t-il fait un sacrifice? Vous a-t-il préférée? S'est-il donné du soin, privé de quelque chose? Vous a-t-il distinguée d'une indifférente? S'est-il montré votre serviteur, votre ami? Et qu'importe si, par des vues particulières qu'il ignorait, et qu'il devait ignorer, comme l'aversion que vous aviez pour son attachement, le mépris que vous faisiez de sa personne, il vous vexait au lieu de vous obliger? Si c'est un méchant qui se venge pour un bienfait, haïssez-le; si c'est un homme officieux qui vous sert, plaignez-vous des circonstances qui vous fient malgré vous à un méchant; mais reconnaissez le bienfait. Il y a deux sortes d'amis: les uns qui sont de notre choix; c'est l'estime, la vertu, la conformité de caractère, tout ce qui inspire le respect, la confiance, la vénération, tout ce qui constitue la sympathie entre d'honnêtes gens, qui nous les concilie. Ce sont deux instruments que Nature avait accordés à l'unisson. Ils se sont trouvés l'un près de l'autre; les cordes du premier ont été pincées, et les cordes du second ont frémi. Ils ont senti en même temps la douceur intime et délicieuse de ce frémissement; ils se sont approchés, ils se sont touchés, ils se sont unis: cela s'est fait en un instant. Il y a des amis que le hasard nous donne; nous les tenons de tout ce qui se renferme sous le mot de nécessités de la vie. Vous tombez au fond d'une rivière, un scélérat se met à la nage et vous conserve la vie au péril de la sienne. Voilà, sinon un ami, du moins un bienfaiteur que la circonstance vous donne. Que ferez-vous de cet homme? Son caractère ne sera point un reproche pour vous; mais vous exemptera-t-il de la reconnaissance? Même dans la supposition qu'ennuyée de la vie vous vous fussiez jetée dans la rivière, il ne sait pas que vous vouliez périr, et, parce qu'il l'ignorait, fallait-il qu'il demeurât spectateur oisif et tranquille de votre péril? Qu'a fait votre père pour vous? Comparez-le avec ce que ce scélérat a fait de son côté. En voilà là-dessus bien plus qu'il n'en faut. Suppléez le reste... Les libertins sont bien venus dans le monde, parce qu'ils sont inadvertants, gais, plaisants, dissipateurs, doux, complaisants, amis de tous les plaisirs; c'est qu'il est impossible qu'un homme se ruine sans en enrichir d'autres; c'est que nous aimons mieux des vices qui nous servent en nous amusant, que des vertus qui nous rabaissent en nous chagrinant; c'est qu'ils sont remplis d'indulgence pour leurs défauts, entre lesquels il y en a aussi que nous avons; c'est qu'ils ajoutent sans cesse à notre estime par le mépris que nous faisons d'eux; c'est qu'ils nous mettent à notre aise; c'est qu'ils nous consolent de notre vertu par le spectacle amusant du vice; c'est qu'ils nous entretiennent de ce que nous n'osons ni parler ni faire; c'est que nous sommes toujours un peu vicieux; c'est qu'ordinairement les libertins sont plus aimables que les autres, qu'ils ont plus d'esprit, plus de connaissance des hommes et du cœur humain; les femmes les aiment, parce qu'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes se déplaisent sincèrement avec ceux qui les font rougir. Il n'y a peut-être pas une honnête femme qui n'ait eu quelques moments où elle n'aurait pas été fâchée qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. Que lui fallait-il alors? Un libertin. En un mot, un libertin tient la place du libertinage qu'on s'interdit: et puis ils sont si communs que, s'il fallait les bannir de la société, les dix-neuf vingtièmes des hommes et des femmes en seraient réduits à vivre seuls. On les reçoit, parce qu'on ne veut pas trouver les portes fermées. On est, on a été, et peut-être un jour sera-t-on libertin. Que cela soit ou non, on a été tenté de l'être. À tout hasard, une femme est bien aise de savoir que, si elle se résout, il y a un homme tout prêt qui ménagera sa vanité, son amour-propre, sa vertu prétendue, et qui se chargera de toutes les avances. C'est trop peu de la violence même qu'on souhaite pour excuse. Presque tous les libertins sont galants, orduriers, et cætera. J'entends, vous approuvez mes sentiments par leur conformité avec ceux d'Uranie; cela est moins obligeant pour moi que pour Uranie, dont la façon de penser n'a pas besoin auprès de vous de mon autorité.
Mlle Arnould? Eh bien! Mlle Arnould a renvoyé, chez M. de Lauraguais, chevaux, équipages, vaisselle d'argent, bijoux, linge, en un mot tout ce qu'elle avait à son amant. Cela me déplaît plus que je ne saurais vous le dire. Cette fille a deux enfants de lui; cet homme est de son choix; il n'y a point eu là de contrainte, de convenance, aucun de ces motifs qui forment les engagements ordinaires. S'il y eut jamais un sacrement, c'en fut un; d'autant plus qu'il n'est pas dans la nature qu'un homme n'épousera qu'une femme. Elle oublie qu'elle est mariée. Elle oublie qu'elle est mère. Ce n'est plus un amant, c'est le père de ses enfants qu'elle quitte. Mlle Arnould n'est à mes yeux qu'une petite gueuse. Elle a été se plaindre chez M. de Saint-Florentin que le comte l'avait menacée de l'empoisonner. À peine était-il sorti de Paris qu'il était suivi d'une lettre qui lui annonçait sa rupture[120]. À peine cette lettre était-elle partie, qu'elle s'arrangeait avec M. Bertin, et qu'elle signait les articles de sa nouvelle prostitution[121]. Je suis enchanté de m'être refusé à sa connaissance.
Et Mlle Hus? M. Bertin, en la quittant, lui a laissé tout ce qu'elle avait à elle. Il a fait mieux, il lui a fait demander l'état de ses dettes, qu'elle a enflées jusqu'à une somme exorbitante; M. Bertin a payé sans discussion. Je ne sais pourquoi je vous entretiens de toutes ces misères-là.
Mme d'Épinay est à Paris. J'ai soupé hier au soir avec elle, Grimm et l'ami Saurin, qui avait de la gaieté et de l'embonpoint. Cependant l'histoire de sa chère moitié est publique. Il n'est question que de l'entant. Le problème, c'est de savoir si on lui en fera confidence ou non. Nous devions aller, Grimm, son ami et moi, passer quelques jours au Grandval; c'est une partie rompue par l'indisposition de Mme d'Esclavelles, mère de Mme d'Épinay, raison qui la rappelle à la Chevrette. Cependant nous partirons, Grimm, d'Alinville, Saurin et moi, le matin, et nous serons revenus le soir. Notre voyage sera gai. Je vous prie, mon amie, de parler à M. Vialet de ses ardoisières comme d'une chose importante pour moi. S'il ajoutait à ce service de la célérité, il en doublerait le mérite. Il me faut planches et discours. Vous pouvez beaucoup sur lui; servez-moi, mettez-vous en quatre à cette affaire. Dites à M. Vialet qu'il a une bonne et sûre connaissance dans l'abbé Le Bossu que j'ai vu chez d'Alembert.
C'est une petite veuve du faubourg qui est venue demander à dîner à ma femme. En dînant, je disais à cette petite veuve: «Que faites-vous de votre veuvage?—Hélas! presque rien.—Est-ce que vous ne vous remarierez pas?—Je n'en sais rien.—Quoi! point d'amoureux!—Oh! pardonnez-moi, j'en ai vraiment deux: l'un est un philosophe de chien qui donne dans le respect très-humble à périr; je m'en déferai, à ce que je crois; je veux quelque chose qui me fesse plaisir.—L'autre?—L'autre, il n'y a qu'à le laisser aller, il va tout seul—Et qu'en ferez-vous de celui-ci?—Je le garderai un certain temps, et puis après j'en ferai ce qu'on fait de certaines bêtes venimeuses qu'on écrase sur la piqûre qu'elles ont faite, pour en guérir.» Cela est plaisant, qu'en dites-vous? Eh bien! quelle impression croyez-vous que ce mot ait faite sur ma dévote de femme? Elle en a ri à gorge déployée, par la raison que l'image du libertinage ne déplaît pas même aux femmes vertueuses. Adieu, mes amies, mes tendres, mes uniques amies. Tout ce que je vois, tout ce que j'entends, tout ce que j'apprends ajoute à l'estime, à la tendresse que je vous porte. Vous me dégoûtez de tout. Adieu, adieu. Damilaville crie comme un fou que je retarde le commissionnaire qui porte la lettre à la poste.
LXIII
À Paris, le 12 octobre 1761.
Je commence par l'article des nouvelles. En voici une vraie, s'il en fut jamais; ce sont toutes les lettres d'Espagne, toutes celles de Lisbonne, toutes les bouches de la ville qui l'annoncent. Enfin, la grande affaire de Portugal est terminée. Les Jésuites, jugés en première instance par le tribunal de l'Inquisition, et renvoyés ensuite par-devant les juges civils, ont été brûlés vifs, au nombre de vingt-sept, avec six juifs et deux Français, tous conspirateurs. Il ne fallait rien de moins pour justifier la conduite de Carvalho[122]. C'est la relation de ce procès qu'il faut attendre à présent.
Non, mon amie, votre bouquet ne m'est parvenu que le lendemain de ma fête; il ne m'en a pas été moins agréable; vous seriez infiniment moins intéressée à tous les souhaits que vous me faites que je ne les en croirais pas moins sincères.
Je devais partir le mardi pour aller au Grandval avec Grimm, d'Alinville et Montamy. J'annonçai mon voyage. Au premier mot, je vis le visage de la mère et celui de l'enfant s'allonger. L'enfant avait un compliment tout prêt, et il ne fallait pas que la peine de l'avoir appris fut perdue; la mère avait projeté un grand dîner pour dimanche: tout s'est arrangé; j'ai fait mon voyage, et je suis revenu pour me faire haranguer et fêter. L'enfant a prononcé sa petite harangue à ravir. Au milieu, comme il se trouvait quelques mots de prononciation difficile, elle s'est arrêtée, et m'a dit: «Mon papa, c'est que je suis brèche-dent»; en effet les deux dents du devant lui sont tombées. Elle a continué. Sur la fin, comme elle avait un bouquet à me présenter, et qu'elle ne retrouvait point encore ce bouquet, elle s'est arrêtée une seconde fois pour me dire: «Voici bien le pis de l'histoire, c'est que mon œillet s'est égaré.» Elle a achevé sans se déferrer, puis elle s'est mise à la quête de sa fleur qui est venue la dernière. Nous dînâmes hier en grande compagnie. Madame avait rassemblé toutes ses amies. Je fus très-gai, je bus, je mangeai. Je fis à merveille les honneurs de ma table. Au sortir de table, je jouai, je ne sortis point. Je reconduisis tout le monde entre onze heures et minuit; je fus charmant, et si vous saviez avec qui! quelles physionomies! quelles gens! quels discours! quelle joie! On tremblait un peu sur la manière dont j'en userais. On rendait plus de justice à mon goût qu'à mes égards et à ma complaisance: ce n'est pas qu'on eût bon nombre de preuves de l'un et de l'autre...
Elles arrivent quand elles peuvent ces lettres, et mes réponses aussi. Mais laissons là les contre-temps auxquels vous ne pouvez remédier, et jugez seulement de mon exactitude par la vôtre... Vous avez bien fait de vous promener. C'est cette promenade dans les champs qui secoue tout le corps, qui est saine, et non ces allées et ces venues du Palais-Royal, qui fatiguent sans exercer...
Que je vous voie encore tuer quelqu'un sans savoir jusqu'où l'on est coupable, quel rapport il y a entre la faute et le châtiment, et ce que le coupable deviendra dans la suite! Si ce morceau Sur les probabilités n'est pas envoyé à la reine de Suède, au prince Ferdinand, au roi de Prusse, car ce sont là les correspondants de mon ami[123], vous le verrez quand il en sera temps; Uranie lira ce qui concerne l'inoculation. Vous aurez aussi vos chansons écossaises; j'en ai le recueil en entier. Celles qu'on a traduites sont belles; celles que l'on a laissées ne le sont guère moins; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que presque toutes sont des chants d'amour et funèbres. La première fois, je vous traduirai la première intitulée: Shylvie et Vinivela. Ce qui me confond, c'est le goût qui règne là, avec une simplicité, une force et un pathétique incroyables. Un guerrier partant pour la guerre dit à celle qu'il aime: «Mon amie, donnez-moi le casque de votre père.» L'amie répond: «Voilà son épée, sa cuirasse, son casque. Ah! mon ami, mon père était couvert de ces armes lorsqu'il perdit la vie...»
J'irai jeudi dîner avec mes petits Allemands; ils sont charmants. Je n'ai rien à faire à la tragédie qu'ils m'ont traduite; elle vous plaira comme elle est, j'en suis sûr, et vous l'aurez incessamment.
Non, chère amie, vous avez beau dire, je ne saurais me méfier de personne jusqu'à un certain point. Je suis trop honteux quand ma méfiance se trouve mal placée. Le Breton en usera bien avec moi; cela me suffit. J'ai seulement l'attention de tourner mes quittances de manière à ce qu'on n'en puisse abuser dans aucune circonstance.
Oui, Uranie a bien de l'amitié, bien de l'estime pour moi; cependant elle n'a pas daigné ajouter une fleurette à votre bouquet.
Eh bien! ne revoilà-t-il pas que ces maudites occupations qui nous ont indisposés recommencent.
M. Bertin n'est pas racommodé; il ne se racommodera pas. Les amis y mettent bon ordre.
Ma bibliothèque ajoutera sept ou huit cents livres de rente foncière à mon revenu. Qu'on me la laisse, ou qu'on l'enlève à l'instant, peu m'importe.
Bon, il y a plus d'un an et demi que nous sommes excommuniés. C'est l'édition qu'on a faite à Lucques de notre ouvrage qui nous a attiré une bulle, et c'est la haine qu'on nous porte qui a réveillé cet événement, à présent que l'on sait que tout est fini, et que nous paraîtrons malgré vent et marée.
Vraiment oui, elle dit tout cela devant son mari[124]. Elle a cinquante ans passés, et elle se regarde comme hors de page, et ses propos comme sans conséquence.
M. de Lauraguais est de retour de Genève. Il a passé huit jours auprès de Voltaire. «Nous avons bien fait, dit-il, de nous séparer; deux grands poëtes ne peuvent se souffrir plus longtemps.» Ce n'est pas cela, c'est la bonne foi qu'il y met qui fait rire. Il a fait deux amphigouris et un coq-à-l'âne satirique sur la désertion de Mme Arnould. Quand cela sera imprimé, il n'y paraîtra plus. Quant à présent, il faut lui rendre la justice qu'il en paraît désespéré. Si ce n'est que sa vanité qui souffre, il en a beaucoup, et de la bien sensible.
Nous avons eu un petit moment de froid, Grimm, Damilaville et moi; ils allaient au spectacle, et mes affaires m'appelaient ailleurs. Ils boudaient, lorsque nous nous sommes séparés.
Bonjour, ma tendre amie; portez-vous bien; aimez-moi comme vous êtes aimée.
Voici aussi une question. Un fripon décrété va consulter un avocat, s'il peut se constituer prisonnier en sûreté; l'avocat examine son affaire, et lui dit que oui, qu'il l'en tirera. Point du tout: le prisonnier risque d'être pendu. Au milieu de son péril, il envoie chercher son avocat, et lui dit: «Mais, monsieur, on dit que je serai pendu.—Je le savais, lui répond froidement l'avocat, c'est ce que vous méritez.» Cet avocat a-t-il bien ou mal fait? Il y a là de quoi disputer trois jours et trois nuits sans cesser. Je vous embrasse mille fois, mille fois.
LXIV
À Paris, le 19 octobre 1761.
J'ai commencé mes tournées en même temps que vous les vôtres. Un jour à Massy, deux jours à la Chevrette, deux autres au Grandval. Je ne vous dis rien de ces petits voyages: ils ont été trop courts pour donner lieu à des scènes amusantes.
Me suis-je trompé, mon amie, lorsque j'ai pensé qu'on ne sentait de la reconnaissance des services reçus que quand l'amitié s'affaiblissait? Je vous en dirai des raisons qu'Uranie trouvera au fond de son cœur; vous les lui demanderez... On se soulage d'un bienfait qui pèse par un bienfait beaucoup plus grand. Cette dette une fois payée, on est quitte.
J'ai vu et revu le comte de Lauraguais. Il soutient toujours, à cor et à cri, l'honnêteté de son amie. Il est sûr qu'il en est fou. Il vient de faire en son nom une plaisanterie en prose qui ne m'a pas déplu. Si j'osais, je vous ferais l'horoscope de cet homme. Il court après la considération; il en exige plus qu'il n'en pourra jamais obtenir; il s'ennuiera, et finira par casser sa mauvaise tête d'un coup de pistolet.
Nous craignons qu'on n'accuse Voltaire de toutes ses nouvelles extravagances; mais après tout, qu'est-ce que cela peut foire à Voltaire? Celui qui publie des ouvrages aussi hardis que la Lettre de M. Gouju[125] et tant d'autres s'est mis apparemment au-dessus de toute frayeur... À propos de cette Lettre de M. Gouju, les jansénistes viennent d'en donner une édition. En vérité, je crois qu'un janséniste foulerait aux pieds un crucifix, à condition d'égorger impunément un jésuite. Mais si ces gens-là n'aiment pas la religion, pourquoi se détestent-ils tant les uns les autres pour des misères de religion? Combien de sortes diverses de folies parmi les hommes! il est vrai que j'ai mon grelot aussi, mais c'est un grelot joli: c'est vous qui me l'avez attaché. Rien n'est plus commun qu'un fou qui tient un propos sage. C'est la réflexion que je faisais sur moi-même en catéchisant le comte, c'est ce que je fois communément en catéchisant les autres; je profite au moins des conseils que je leur donne.
Vous vous trompez, votre retour n'est pas aussi éloigné que vous l'imaginez. Puisque votre mère voyage, elle s'ennuie... Je redoute pour vous le moment où vous vous séparerez de votre chère sœur.
Il faut pourtant que j'aille voir Mme de Solignac.
Sitôt ma lettre reçue, mettez sous enveloppe les fragments de Clarisse, et me les renvoyez. Mme d'Épinay me les redemande.
On ne jouera pas le Droit du seigneur: Crébillon, qui n'aime pas Voltaire, trouve l'ouvrage indiscret[126].
Ô chère amie, combien votre absence me coûte à supporter! J'ai des journées d'un ennui qui m'accable, alors je me déplais partout. Je cherche dans ma tête quelque endroit où je pourrais me réfugier; je tourne d'abord autour de Paris, peu à peu je m'éloigne, et je finis par arriver ou m'arrêter où vous êtes. Revenez donc à moi, puisque je ne saurais aller à vous. Je n'ai presque plus le courage de vous écrire des nouvelles. Il faut cependant que vous sachiez que M. Pitt est disgracié. Cela vaut mieux pour nous que deux batailles gagnées. Le père Malagrida a été en effet supplicié, comme feux prophète, par une sentence de l'Inquisition. On dit que le procès des autres se poursuit. On en brûlera tant qu'on voudra; pourvu qu'on n'en condamne aucun comme coupable de régicide, la Société s'en souciera comme d'un zeste.
Ma femme s'est mise sur le pied de faire des petites fêtes chez elle; j'en suis toujours, et je tâche d'en faire de mon mieux les honneurs. Si vous connaissiez un peu les convives qu'elle me donne, vous verriez combien il faut que je prenne sur moi... Ce sont aussi des soirées bien maussades et bien bruyantes que celles que je vais passer chez Le Breton. Je vous peindrais les personnages; si j'étais en gaieté, je vous réjouirais de mon ennui. Hier j'eus une prise très-forte avec le maître de la maison. On était en train de déchirer un honnête homme de notre connaissance: c'est Cramer, libraire, de Genève. J'interrompis finement la médisance, et je dis que je souffrais avec impatience qu'on parlât mal d'un honnête commerçant étranger, par la mauvaise opinion que cela pouvait me donner de tout honnête commerçant français. On trouva je ne sais quoi d'injurieux dans ce propos; on s'échauffe, et il était une heure du matin, qu'à travers les cris je n'avais pas encore pu faire comprendre à ces sots-là qu'il n'y aurait rien de plus convenable que mon discours, tenu à Genève, en faveur d'un commerçant français, et qu'en conséquence il n'y avait rien à y reprendre, tenu à Paris en faveur d'un commerçant genevois; qu'il était bien étrange à M. Le Breton de trouver offensant à sa table ce qu'on trouverait généreux à moi d'avoir dit à la table de M. Cramer. Ils eurent le temps de mettre de l'eau dans leur vin pendant la nuit, et le lendemain ils me firent excuse de leur chaleur déplacée de la veille.
Adieu, mes tendres amies, nous sommes dans les grandes affaires jusqu'aux oreilles. L'homme d'ici chancelle; sa place est importante, elle sera sollicitée, et nous préparons de loin nos batteries pour qu'on ne nous l'enlève pas. Nous tenons des lettres, des placets, des mémoires tout prêts. Si Damilaville devenait un de ces matins M. le directeur général du vingtième, je crois que son amie en mourrait de chagrin. Elle aimerait mille fois mieux le posséder petit commis à mille écus de gages par an que de risquer de le perdre. M. le directeur a vingt mille livres de rente. L'amour inspire de singulières idées; il est vrai que notre ami Damilaville est un peu vain, mais c'est un honnête homme.
Je harcèle notre imprimeur; je voudrais bien qu'il m'accordât quelques jours de relâche que j'irais passer au Grandval. L'amitié que le Baron me porte l'exige, plus encore les égards que je dois à Mme d'Aine...
Ne soyez point surprise du décousu de tout ceci; Thiriot, Damilaville et quelques autres font un bruit horrible au milieu duquel je vous écris. C'est une incommodité à laquelle je suis souvent exposé; mais ici, du moins, je ne crains point que la curiosité s'approche de moi sur la pointe du pied, et vienne, penchée sur mon épaule, lire les lignes que je lui dérobe. Adieu, encore une fois. Ni moi non plus, je ne désire que d'être aimé autant que j'aime... Je suis un peu inquiet de la santé d'Angélique[127]. C'était comme une fluxion qui lui prenait l'œil, la tête, la joue et l'oreille droite; à présent c'est une toux sèche, avec de la douleur de gorge, et un bruit rauque qui me chiffonne; demain peut-être cela ne sera plus rien, mais il y aura autre chose, et on est pire tous les jours.
Comme je vous embrasserais toutes deux, si j'étais là!... Ne m'oubliez pas auprès de M. Vialet.
LXV
À Paris, le 25 octobre 1761.
Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot. Me voilà dans l'état d'un corps sain, ou je n'y serai jamais. Depuis plusieurs jours, j'ai supprimé toute nourriture solide, et il ne me reste pas la moindre impureté; car où serait-elle encore? et comment serait-elle produite? J'ai souffert des tranchées bien cruelles et sans savoir à quoi m'en prendre; car j'ai été sobre comme un anachorète. Le ton gai dont je vous parle de mon indisposition vous rassurera sur ses suites, et le premier courrier vous apprendra que ce n'est plus rien. Sans le caractère de philosophe dont il faut soutenir la dignité, surtout aux yeux du vulgaire qui nous entoure, je vous assure que j'aurais crié plus d'une fois, au lieu qu'il a fallu soupirer, se mordre les lèvres et se tordre. Si je ne craignais de me perdre dans votre esprit, je vous avouerais que j'ai même fait par forfanterie quelques mauvaises plaisanteries. N'en dites mot; elles m'ont fait un honneur infini.
Eh non! cette femme n'est pas heureuse. Est-ce que le bonheur est fait pour les âmes d'une certaine trempe? Dites comme moi; elle se désespère dans des moments où l'on ne soupçonne pas seulement la faute qu'on a commise. Si elle se plaignait, on entendrait à peine ce qu'elle veut dire. Aussi prend-elle le parti de souffrir et de se taire. Nous y dînions la semaine passée, lorsque notre repas fut troublé par une aventure effroyable. Imaginez un enfant qui se présente à sa mère dans un tourbillon de feu. Si cette femme eût été seule, l'enfant était bridé, elle peut-être et toute la maison; car, à cette vue, elle ne fit que pousser un cri et tomber évanouie. Voilà à quoi sert la sensibilité, quand elle est excessive. Vous devinez de reste la cause de cet accident. Le lendemain, notre ami envoya savoir comment elle se portait; mais il fallait venir.
Vous avez fait un voyage bien maussade. L'unique ressource en ces occasions, c'est de tout regarder d'un œil ironique. Je me souviens de m'être trouvé fort bien dans un château tel que celui que vous me peignez. Tout nous apprêtait à rire, jusqu'aux pots de chambre qu'on avait remplacés par des pots de fleurs de faïence, dont on avait bouché les trous du fond avec des bouchons de bouteille. On réduirait à bien peu de choses les misères de la vie, si on les envisageait du côté ridicule, car la méchanceté est toujours ridicule par quelque endroit; mais c'est que l'indignation s'en mêle, on est offensé, ou l'on se met à la place de celui qui l'est, et l'on se fâche au lieu de rire.
Nos deux petits Allemands ont tant fait qu'ils m'ont entraîné à leur auberge. Leur dîner fut détestable; cela ne l'empêcha pas d'être gai. Ils prétendirent qu'il avait été apprêté d'après les maximes d'Apicius Cælius, ce fameux gourmand romain, qui se tua parce qu'il ne lui restait plus que deux millions, avec lesquels, selon lui, il était impossible à un honnête homme de vivre. Mais une chose qui m'aurait fait oublier les mets les plus grossiers, c'est la vue de deux jeunes hommes pleins d'innocence, d'esprit et de candeur, et s'aimant d'une amitié qui se montrait à chaque instant de la manière la plus douce et la plus fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages; il fallait voir quel plaisir ils avaient à se préférer l'un à l'autre: «Cette prose est charmante.—Eh, non, mon ami, c'est celle que vous avez écrite sur tel sujet qu'il faut entendre, pour être dégoûté de la mienne. Dites-nous-la...» Le plus jeune, qui s'appelle Nicolaï, nous récita la fable suivante: «Sur la fin de l'été, des fourmis, les plus laborieuses du canton, avaient rempli leurs magasins; elles regardaient leurs provisions avec des yeux satisfaits, lorsque tout à coup le ciel s'obscurcit de nuages, et il tombe sur la terre un déluge d'eau qui disperse tous les grains amassés à si grande peine, et qui noie une partie du petit peuple. Celles qui restaient, poussant leurs plaintes vers le ciel, disaient, en demandant raison de cet outrage: «Pourquoi ce déluge? à quoi servent ces eaux?» Et, pendant que ces fourmis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient de soif dans un désert.» Méditez cela, mes amies. L'autre, qui s'appelle M. de La Fermière, nous dit qu'un père avait un enfant. Il avait tout fait pour le rendre heureux; mais il s'apercevait bien que tous ses soins seraient inutiles, si le ciel ne les secondait en écartant les circonstances malheureuses. Il alla au temple; il s'adressa aux dieux, il les pria sur son enfant: «Dieux, leur dit-il, j'ai fait tout ce que je pouvais; l'enfant a fait tout ce qu'il pouvait, remplissez aussi votre fonction.» Les dieux lui répondirent: «Homme, retourne chez toi; nous t'avons entendu; ton fils et toi, vous jouirez du plus grand bonheur que les mortels puissent se promettre.» Ce père, bien satisfait, s'en retourne; il trouve son fils mort, et il tombe mort sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mauvaise chose: car cette prière, j'en devinai la fin, et je ne l'ai presque récitée à personne qui n'en ait deviné la fin comme moi.
Si j'étais à côté d'Uranie, je lui baiserais la main pour la fleur posthume qu'elle me présente; acquittez-moi... Eh bien! il vous vient donc quelquefois des idées folles? Continuez de vous bien porter, et conservez-moi cette santé.
Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l'ai dit cent fois, et vous ne vous corrigez point; vous vous pressez toujours trop de me gronder. Le morceau Sur les probabilités est un grimoire qui ne vous amusera pas. Les chansons écossaises sont entre les mains de M. de Saint-Lambert qui ne rend rien, parce qu'il communique tout ce qu'on lui prête à Mme d'Houdetot, qui perd tout. Grimm a le morceau que j'ai traduit. Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampson[128], de peur qu'il ne vous en arrive comme à moi, et que si l'on venait, comme on vient de me foire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier contre un que nous réussirons; voyez.