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Lettres à Mademoiselle de Volland

Chapter 76: LXVI
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About This Book

A collection of intimate letters addressed to a close correspondent, blending candid personal detail with philosophical reflection. The writer reports daily life, feelings, and relationships while analyzing art, literature, and moral questions, and commenting on the intellectual circles he frequents. Alternating anecdote and meditation, the correspondence ranges from vivid scenes and social portraiture to probing reflections on nature, sensibility, and creative practice. Through sustained, direct address the letters reveal a restless mind balancing tenderness, wit, and critique, making private confidences that illuminate larger debates about taste, reason, and the duties of friendship.

Vous n'aimez pas que mes amis, les hommes les plus volontaires du monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d'entre eux, me boudent de ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté; ni moi non plus, je ne l'aime pas. Mais soyons justes. Ont-ils eu tort de prendre et d'exercer un empire que je leur abandonnais? Aurais-je, à leur place, été plus sage, plus discret qu'eux? N'y a-t-il personne que je domine sans en avoir d'autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse dominer?

Ne me parlez pas de cette petite guenon de Mlle Arnould. S'il lui restait l'ombre du sentiment, la lettre d'excuse que le comte vient de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la ferait crever de douleur. C'est une lettre bien faite; c'est une excuse bien cruelle. Il n'aurait jamais cru qu'il fût un jour dans le cas de mettre un prix à sa tendresse, et cætera, et cætera. Le texte est beau, comme vous voyez. Il vient de publier un novel amphigouri; c'est Mlle Arnould qu'il promène chez des prêtres, chez l'archevêque, chez M. de Rombaude, et enfin chez l'ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien. Il l'avait vu la nuit en vision: c'est avec elle qu'il doit consommer l'effet de la grâce anti-philosophique. Comme l'Antéchrist doit naître d'une religieuse qui apostasie et d'un pape sans mœurs, le destructeur de la philosophie moderne doit naître d'un poète qui a renoncé à toute vanité, et d'une actrice qui a quitté le péché, etc., encore: car il suffit de vous mettre sur la voie.

Vous jugez bien vite mon avocat. Uranie, je vous le recommande; prenez un peu sa défense. Aurez-vous donc bien de la peine à prouver que le comble de la perfection est de préférer l'intérêt public à tout autre, et le comble du désordre de préférer l'intérêt étranger, quel qu'il soit, au personnel, à l'intérêt public? Quoi! rien au monde ne doit-il nous faire tromper la confiance qu'on a en nous? Oserez-vous bien avouer ce principe généralement? Car, après tout, c'est le seul moyen que l'on puisse employer contre mon avocat.

Enfin vous l'avez donc deviné, mon cénobite[129]! c'est bien de ma faute; il n'a tenu qu'à moi de vous y intéresser plus d'un mois, sans que vous trouvassiez le mot de l'énigme; mais, si je vous trompais jamais, je voudrais que ce fût en matière plus grave. Oh! quel bond vous faites en arrière! Rassurez-vous, je ne vous tromperai jamais.

À propos d'Uranie et de vous, qu'elle y prenne garde; rien n'est si indécent que cette occupation. Quand les idées sont douces, agréables, la manivelle va doucement; sont-elles violentes, impétueuses, colères, la manivelle va comme le vent.

Nous avons fait un dîner sous les chevaux[130], un dîner chez Montamy, un autre je ne sais où. N'allez pas imaginer que ce sont ces dîners qui m'ont tué; encore une fois, j'ai été sobre au grand scandale des convives. Le Baron, qui était du dîner, avait eu l'intention d'écrire à Le Breton, pour qu'il me laissât respirer un moment que j'irais passer au Grandval. Tout était arrangé; nous avions redoublé de voiles, et, après cela, l'indisposition importune qui me retient; plus de Chevrette, plus de Grandval, plus de Massy, et puis il fait un temps, un temps! Mais, quelque temps qu'il fasse, je suis bien avec mes amis. S'il m'était donné d'aller passer la mauvaise saison à Isle, je vous jure que ce serait bien la plus belle. Eh bien! c'est donc pour la fin du mois prochain, ou le milieu, ou la fin de l'autre! car le premier mot de Morphyse est bien loin de son dernier mot. Adieu, mes amies; portez-vous bien. Il n'y a personne au monde qui vous estime plus que moi; il n'y a personne au monde que j'estime plus que vous.

28 octobre 1761.

Il y a trois jours que j'ai cette lettre toute prête. Je l'écrivis chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que ma colique m'eût encore fait souffrir. Je comptais la porter le soir même chez Damilaville, mais le mal, le mauvais temps et l'heure m'en empêchèrent. Le lendemain, j'ai été alité. Hier, on me purgea. Aujourd'hui, jour de Saint-Simon, me voilà debout, habillé, arrivant ici, et ne ressentant plus de mon mal qu'une douleur sourde dans le ventre; et, comme la diarrhée, les clystères, la boisson et la médecine m'ont entièrement affaibli, je ne marche pas trop ferme. Le repos et les aliments répareront tout en un moment.

Voilà un second coup de fouet que M. de Pompignan vient de s'attirer de l'homme de Genève, pour son maussade et impertinent conte qu'il a intitulé Éloge historique de M. de Bourgogne.[131]

Joignez mes adieux aux vôtres, en quittant Uranie. Puisqu'elle nous a tous deux quand elle a l'un ou l'autre, en quittant l'un ou l'autre, elle nous quitte tous deux. Revenez. L'ennui et le malaise m'accablent. Je passe une partie des nuits à vous parler et à vous écrire, comme si je ne devais plus vous revoir. Cela n'est pas gai, mais cela est du moins fort tendre. N'allez pas compter ces instants entre les plus mauvais. Je sens alors combien vous m'êtes chère, et, par l'effet que je produis sur vous, je vois combien je suis chéri. Je vous ai dit des choses très-douces; j'ai vu toute votre sensibilité, et le lendemain j'espère de vous revoir. Qui amant, ipsi sibi somnia fingunt. Le prémontré vous expliquera cela tout courant; ce latin est encore à sa portée. Si cependant il s'était promis de plaire à l'une ou à l'autre, il prendrait cela pour un persiflage. Voyez, car il faut tout prévenir et prévoir.


LXVI

Paris, le 25 juillet 1762.

Je croyais avoir rétabli la paix dans notre société. Je me suis trompé. La dame de la Briche[132] exige des excuses et des réparations; le silence aurait tout arrangé; mais ils n'ont pas voulu se taire, et voilà une femme qui ne reparaîtra plus parmi nous et un homme qui s'en exclura, parce qu'il s'y croira obligé par décence; et puis des caquets sans fin. J'en ai des vapeurs; au reste mon parti est tout pris, c'est de me tenir à l'écart et d'attendre le moment de refaire le rôle de pacificateur, le seul qui me convienne, et de tenir mes doigts dans mes oreilles, afin d'ignorer le mal qu'ils vont dire les uns des autres.

L'ami Le Roy boude toujours Mme de.... Il fallait donc qu'il se crût bien sûr de son fait. Il est venu dîner avec nous jeudi. Il avait le visage de la mauvaise conscience. Il se proposait de monter à cheval sur le soir avec sa bien-aimée, qui ne s'en est pas souciée, et il n'en a boudé que davantage; mais Mme de.... dit que les boudeurs se corrigent eux-mêmes, quand on ne les regarde pas.

Je ne sais où en sont les affaires de Suard, mais il me semble un peu remis. Serait-ce qu'il y a des remords qui s'étouffent par la répétition du crime? Je ne sais, mais si je vous étais une fois infidèle, il me semble que je ne m'en tiendrais pas là; il ne faut donc pas commencer.

M. Suard nous présenta un Français tout frais débarqué de Copenhague. Cet homme nous débita des choses incroyables de l'amour des peuples pour leur souverain et de l'amour du souverain pour les peuples. On dirait que c'est chez le Danois que le patriotisme s'est réfugié. Voici une scène dont il a été témoin, et que vous voudriez bien avoir vue. C'était à l'installation de la statue équestre du roi, sur une des places publiques de la capitale; le concours du peuple était immense. Le monarque était venu accompagné de toute sa cour. À peine avait-il paru, que voilà tout à coup deux à trois cent mille voix qui s'élèvent et qui crient à la fois: Vive notre roi! vive notre bon roi! vive notre maître, notre ami, notre père! et le souverain, partageant aussi tout à coup le transport de son peuple, d'ouvrir la portière de son carrosse, de s'élancer dans la foule, de jeter son chapeau en l'air, et de s'écrier: Vive mon peuple! vivent mes sujets! vivent mes amis! vivent mes enfants! et d'embrasser tous ceux qui se présentaient à lui Ah! mon amie, que cela est rare et beau! L'idée de ce spectacle me fait tressaillir de joie, mon cœur en palpite, et je sens les larmes en tourner dans mes yeux. Ce récit nous a tous également attendris. Je relis cet endroit de ma lettre et il m'attendrit encore. Convenez que ce chapeau jeté en l'air marque une âme bien enivrée. Quel est d'entre ses sujets le fortuné qui est resté possesseur de ce chapeau? Si c'était moi, on m'en donnerait sa forme toute pleine d'or que je n'échangerais pas. Quel plaisir j'aurais de le montrer à mes enfants, mes enfants aux leurs, et ainsi de suite jusqu'à ce que la famille s'éteignît! Combien l'heureux moment qui m'en aurait rendu possesseur se serait répété! combien je raconterais de fois la chose avant que de mourir! Croyez-vous que quelqu'un osât jamais le mettre sur sa tête? Cet effet ne serait-il pas mille fois plus précieux que l'épée de César Borgia, où l'on voit encore des gouttes de sang? L'histoire de cette journée fera verser des larmes de joie dans deux cents ans, dans mille ans d'ici: qu'elle fut belle pour le monarque! qu'elle fut belle pour ses sujets! Voilà le bonheur que j'envie aux maîtres de la terre; causer l'ivresse d'un peuple immense, la voir, la partager: c'est pour en mourir de plaisir. Au milieu de cette allégresse publique, il fallait avoir perdu son père, ou avoir été trahi de sa maîtresse pour être triste.

M. Suard part demain pour la Chevrette. Assis au frais à côté de lui, sur une chaise, aux Tuileries, je lui disais: «Vous êtes mieux, ce me semble, et je m'en réjouis.—Oui, me répondit-il, je suis mieux dans ce moment, mais peut-être que demain au soir je serai plus mal.» À qui en veut-il? est-ce à la dame de la Briche, est-ce à la dame de...? Celle-ci ne se tient pas d'aise de se croire délivrée de l'autre; mais elle paraît regretter sincèrement son ami.

Il y a quinze jours qu'il régnait dans cette maison une concorde charmante: on riait, on plaisantait, on embrassait, on se disait tout ce qui venait à la bouche; les hommes étaient aux genoux des femmes, les amants s'en amusaient, les époux n'y prenaient pas garde. Aujourd'hui on est sérieux; on se tient écartés les uns des autres, on se fait en entrant, en passant, en sortant, des révérences et des compliments; on s'écoute, on ne se parle guère, parce qu'on ne sait que se dire, et qu'on n'ose se dire ce qu'on sait; on met de l'importance à tout, parce qu'on n'est plus innocent: je vois tout cela et je péris d'ennui.

Mme Geoffrin était venue sur le midi; elle se proposait de dîner, mais saisie tout à coup de cet ennui qui la gagnait, sans qu'elle s'en aperçût, étonnée comme l'eût été quelqu'un qui n'aurait plus reconnu les visages, s'appliquant peut-être à elle-même l'embarras des autres, elle regarde, elle se damne sur sa chaise; elle veut être plaisante, personne ne la seconde, à peine on lui sourit; elle se tait, fait des nœuds, bâille une fois ou deux, se lève et s'en va. Et l'abbé Follet qui lui crie: «Madame, vous nous quittez?» Et elle qui lui répond: « Il n'y a personne aujourd'hui, une autre fois je reviendrai.» Adieu nos jolis soupers des lundis. Ceux qui ne savent pas encore le mot de l'énigme se parlent à l'oreille et se demandent qu'est-ce qu'il y a de nouveau ici. Dans quinzaine ils le sauront, et Dieu sait ce qu'ils en diront eux et les autres. J'entends tous les propos d'avance, et je m'en afflige.

M. Suard revient après-demain de la Briche; je suis curieux de la mine qu'il en rapportera: allongée, tout est dit; gaie, tout est encore dit. Uranie, qu'en dites-vous? J'ai de la peine à croire qu'on soit bien fait pour l'amitié, quand on n'est point fait pour la tendresse; sait-on aimer un homme quand on ne sait pas connaître la misérable condition des femmes, et prendre sur soi les soins si délicats et si doux d'en consoler une au moins?

Ma huitième! vous vous trompez, chère amie, c'est la neuvième, ou il y en a une d'égarée; comptez bien; voici ma douzième lettre. Un mot de réponse là-dessus; il y a dans ces lettres tant de choses que je n'écris que pour mon amie, que j'ignore pour le reste de la terre!

Le livre de Boulanger est très-rare ici[133]; nous en avons fait venir, par la poste, deux ou trois exemplaires qu'on nous a souillés. Sachez d'Uranie si l'épître dédicatoire est à son exemplaire. Nous aurons Émile pour peu de chose, et je ne tarderai pas de l'envoyer à Morphyse.

Je n'ai pas encore vu M. Duval, et je me le reproche.

Hier j'aperçus Fayolle et Mélanie aux Tuileries, Mélanie en beau taffetas blanc, mais fort changée; Fayolle plus vermeil que la rose au matin, et entre le frère et la sœur, une jeune personne assez grande, mesquinement vêtue, mais d'une figure et d'une taille qui se faisaient remarquer. Je ne sais qui elle est. Je ne pense pas l'avoir jamais vue ni chez vous ni chez Mme de Solignac.

Je vous parlerai une autre fois de mon nouvel arrangement avec mes libraires, si vous m'en faites ressouvenir.

Mme Diderot a été fort malade de la petite poste; c'est ainsi qu'ils appellent la maladie courante. Elle se porte mieux; il ne lui est resté qu'une douleur vers le pli de l'aine, et qu'une mauvaise humeur qui chassera de chez moi la pauvre Jeanneton; il est impossible qu'elle tienne; j'en suis fâché, les domestiques passables ne sont pas communs.

Je ne suis plus surpris que vous vous fassiez au séjour d'Isle; on est heureux partout où l'on fait le bien: aimer ou faire le bien, c'est, comme vous savez, ma devise. Vous pensez juste, il ne suffit pas de faire le bien, il faut encore le bien faire. Continuez. Soulagez les malheureux; c'est le vrai moyen de vous consoler de mon absence. Je disais au Baron, lorsqu'il perdit sa première femme, et qu'il croyait qu'il n'y avait plus de bonheur pour lui dans la vie: «Sortez de chez vous, courez après les malheureux, soulagez-les, et vous vous plaindrez après de votre sort, si vous l'osez.»

Rousseau, dont vous me parlez encore, fait un beau vacarme à Genève. Les peuples, irrités de la présomption de l'auteur et de ses ouvrages, se sont assemblés en tumulte, et ont déclaré unanimement au consistoire des ministres que la Profession de foi du Vicaire savoyard était la leur. Eh bien! voilà un petit événement, de rien en lui-même, qui aura fait abjurer en un jour la religion chrétienne à vingt mille âmes. Oh! que ce monde-ci serait une bonne comédie, si l'on n'y faisait pas un rôle; si l'on existait, par exemple, dans quelque point de l'espace, dans cet intervalle des orbes célestes où sommeillent les dieux d'Épicure, bien loin, bien loin, d'où l'on voit ce globe sur lequel nous trottons si fièrement gros tout au plus comme une citrouille, et d'où l'on observât, avec le télescope, la multitude infinie des allures diverses de tous ces pucerons à deux pieds, qu'on appelle des hommes! Je ne veux voir les scènes de la vie qu'en petit, afin que celles qui ont un caractère d'atrocité soient réduites à un pouce d'espace et à des acteurs d'une demi-ligne de hauteur, et qu'elles ne m'inspirent plus des sentiments d'horreur ou de douleur violents. Mais n'est-ce pas une chose bien bizarre que la révolte que l'injustice nous cause soit en raison de l'espace et des masses? J'entre en fureur si un grand animal en attaque injustement un autre. Je ne sens rien, si ce sont deux atomes qui se blessent; combien nos sens influent sur notre morale! Le beau texte pour philosopher! Qu'en dites-vous, Uranie?

C'est précisément parce que cette Profession de foi est une espèce de galimatias, que les têtes du peuple en sont tournées. La raison, qui ne présente aucune étrangeté, n'étonne pas assez, et la populace veut être étonnée.

Je vois Rousseau tourner tout autour d'une capucinière où il se fourrera quelqu'un de ces matins. Rien ne tient dans ses idées; c'est un homme excessif qui est ballotté de l'athéisme au baptême des cloches. Qui sait où il s'arrêtera?

Le texte courant de nos causeries, c'est tantôt la politique, tantôt la religion; nous rabâchons notre catéchisme. Le plaisant de cela, c'est que Gros-Jean remontre à son curé; il lui prêche ses propres sermons. Qu'il aille, qu'il aille; n'est-on pas trop flatté de retrouver ses opinions dans l'âme de ses amis?

Je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous souhaite incessamment celle à qui vous ouvrirez votre âme, et à qui vous parlerez de moi Voilà ma douzième; je persiste.

Les journées très-chaudes sont suivies de soirées très-fraîches. Veillez sur votre santé; ne vous exposez pas au serein; vous connaissez quelle méchante petite poitrine de chat vous avez et à quels terribles rhumes vous êtes sujette. Si Uranie était à côté de vous, je serais plus tranquille.

J'attends avec impatience votre réponse à ma dernière lettre. Êtes-vous toujours seule? Adieu mille fois, et mille baisers de loin qui n'en valent pas un de près.


LXVII

Paris, ce 28 juillet 1762.

Voici encore tout plein de bâtons rompus... Si vous ne vous rappelez pas vos propres lettres, celle-ci sera pire qu'un chapitre de l'Apocalypse.

Voilà donc une de mes lettres perdue; et qui sait ce qu'il y a dans cette lettre, en quelles mains elle est tombée, et l'usage qu'on en fera? Comus ne perfectionnera-t-il pas son secret? Ce Comus est un charlatan du rempart qui tourne l'esprit à tous nos physiciens. Son secret consiste à établir de la correspondance d'une chambre à une autre, entre deux personnes, sans le concours sensible d'aucun agent intermédiaire. Si cet homme-là étendait un jour la correspondance d'une ville à une autre, d'un endroit à quelques centaines de lieues de cet endroit, la jolie chose! Il ne s'agirait plus que d'avoir chacun sa boîte; ces boîtes seraient comme deux petites imprimeries, où tout ce qui s'imprimerait dans l'une, subitement s'imprimerait dans l'autre... Trêve de plaisanterie, si Morphyse, si Damilaville, ou M. Gillet...; vous m'entendez, après tout, tant pis pour les deux premiers: ils n'auraient eu que ce qu'on gagne à écouter aux portes.

À présent, que tout est sens dessus dessous chez M...., on m'y voit peu; je ne veux pas qu'on me fasse parler. Ils ont brouillé leur écheveau, qu'ils le débrouillent. Les longues soirées que j'allais passer là, je les emploie à lire, à prendre le frais sur le bord de la rivière, à voir, de la pointe de l'île, les eaux de la Marne qui viennent de vous à moi, et à leur demander des nouvelles des pieds blancs de celle que j'aime; et puis quand la tête est prise de ces idées-là, on ne saurait s'en tirer; elles sont si douces! Comme les heures coulent! que le temps est court! la nuit est venue qu'on n'en est pas à la moitié de ce qu'on avait à se dire.

Si je reste à la maison, je fais répéter à l'enfant ses leçons de clavecin. Les jolis doigts qu'elle aura! de l'aisance, de la mollesse, de la grâce; je voudrais que vous la vissiez à côté de moi, tout à l'heure. Elle fit hier une petite indiscrétion dont il n'est pas en mon cœur de lui savoir mauvais gré. Comme nous étions tête à tête, elle me dit tout bas à l'oreille: «Mon papa, pourquoi est-ce que maman m'a défendu de vous faire souvenir que c'est demain sa fête...?» Le soir, je présentai à la mère un bouquet qui ne fut ni bien ni mal reçu. Elle avait hier ses amis à dîner. Si Uranie eût été derrière la tapisserie, et qu'elle m'eût entendu: «Comment, aurait-elle dit en elle-même, ce commérage peut-il se trouver dans la même tête à côté de certaines idées?» Il est vrai que je fus charmant et bête à ravir.

J'étais invité à la Briche pour dimanche et pour lundi. C'est l'autre bout de l'écheveau qu'il ne faut pas tenir.

Je ne vous ai point; j'évite mes amis, et j'ai des accès de vapeurs que je vais dissiper dans l'île. En m'occupant à tromper la peine d'une autre, j'oublie la mienne. Je vous le dis; je le dis à tous les hommes; lorsque vous serez mal avec vous-même, faites vite quelque bonne œuvre. Grimm perd les yeux sur les vôtres; gardez-vous de me dire du mal de l'homme de mon cœur. Le moment approche où je vais apprendre ce que valent nos protestations, nos serments, nos souhaits, l'estime que nous faisons de nous-mêmes; bref si je sais être ami; si je ne me retrouvais pas moi combien je me mépriserais! Si mon ami devient aveugle, je vous prends à témoin de ma conduite. Venez me connaître, venez connaître votre amant; car ce qu'il fera pour son ami il l'eût fait pour sa maîtresse; et je ne crois pas qu'il eût fait pour sa maîtresse ce qu'il n'aura point eu la force de faire pour son ami! Le triste moment pour mon ami! Le grand moment pour moi si je ne me trompe!...

J'ai représenté aux libraires que je portais seul un fardeau que je partageais auparavant avec un collègue; que ma sujétion s'était accrue, et qu'il ne fallait pas que mon sort empirât. Nous en sommes aux couteaux tirés; mais j'ai l'équité pour moi et je me suis promis d'être ferme.

Si le projet de l'abbé Raynal allait réussir en même temps, je ne saurais que faire de toute ma richesse. Savez-vous qu'il s'agit de me faire pensionnaire du Mercure pour quinze cents livres, à condition de fournir une feuille tous les mois! Il y a déjà plus d'un mois que cette agréable perspective dure; c'est un bonheur que M. de Saint-Florentin ne m'ôtera pas: quand nous échouons, nous avons du moins espéré.

Ceux qui marchandent ma bibliothèque en ont fait faire de leur tête une appréciation qui est de mille livres au-dessous de la mienne. La différence n'est pas forte; mais qu'importe? Si l'affaire manque, mon Homère et mon Platon me resteront...

Peu à peu vous me rappellerez toute ma vie. Tenez, je gagerais cent contre un que mon aversion pour ces sortes de créatures vient moins d'éducation, de goût honnête, de délicatesse naturelle, de bon caractère, que de deux aventures qui me sont arrivées à un âge propre à recevoir des impressions fortes. Je ne sais pourquoi je ne vous en ai jamais dit un mot, je n'y repense pas sans avoir la chair de poule. Ah! que la Vénus des carrefours m'est hideuse!... Une fois je fus invité à souper dans une maison un peu suspecte, mais que je ne connaissais pas sur ce pied. Un des fils de Julien Le Roi[134] en était. Il y avait d'autres hommes et des femmes. Je fus placé à table à côté de la maîtresse de la maison. On fut gai. J'étais jeune et fou; je plaisais, et je m'en apercevais à des regards et à d'autres signes qui n'étaient pas équivoques. On se sépara tard; je ne sais comment cela se fit, mais je restai seul avec la maîtresse de la maison; en ayant, selon toute apparence, à passer la nuit dans un appartement où il n'y avait qu'un lit, j'espérais qu'on m'en offrirait poliment la moitié, car c'était une femme polie. On la délaçait, j'aidais à la déshabiller, lorsqu'on heurta violemment à la porte: c'était le jeune Le Roi, qui revenait à toutes jambes m'apprendre l'état de la personne aimable et facile avec laquelle j'étais, et le péril de ses faveurs. J'étais descendu pour lui parler; je ne remontai pas... Voici le second tome. J'avais une petite chambre au coin de la rue de la Parcheminerie; je la vois d'ici. Au-dessus de moi logeait une fille entretenue par un officier; elle s'appelait Desforges. Son amant partit pour la campagne de 44[135]; je fis connaissance avec elle un jour qu'il faisait chaud. Je la trouvai étalée sur une bergère dans le plus grand déshabillé; je m'approchai des pieds du lit et des siens; je pris les bords de la gaze qui la couvrait et je la levai; elle me laissa faire. Je lui dis qu'elle était belle; et à ma place et à mon âge il était trop difficile de ne pas la trouver telle. Je me disposais à appuyer mon éloge, lorsque, interposant sa main entre ses charmes et mon désir, elle m'arrêta tout court par ce discours étrange: «Mon ami, voilà qui est fort beau (ou fort bien, je ne sais lequel des deux elle a dit); mais je ne suis pas sûre de moi, et je ne sais, ajouta-t-elle, pourquoi je serais désespérée que tu eusses à te plaindre de ma complaisance. Il y a là, de l'autre côté de ma porte, un grand benêt qui me presse; la première fois je le laisserai aller, et nous saurons si tu peux accepter sans conséquence fâcheuse ce que je ne suis que trop disposée à t'accorder.» L'expérience se fit, le grand benêt voisin en fut malade à mourir; et j'échappai par une grâce spéciale de la Providence, qui ne m'a jamais fait que le bien de me sauver du mal, à un accident dont les libertins se rient, mais qui me fait frissonner...

Gardez-vous bien de communiquer ces historiettes à Uranie; vous rempliriez son âme d'un trouble qui ne la quitterait plus; elle verrait son fils environné des mêmes périls sans se promettre pour lui le bonheur qui m'en a sauvé.

Adieu, mon amie. Vous voyez bien que ce n'est là qu'un fragment d'une lettre que je n'ai pas le temps d'achever. Il est tard, il faut que je sois contre-signe; et si je ne me hâte pas de courir sur le quai des Miramionnes, je n'y trouverai plus personne. Adieu encore une fois, mon amie; aimez-moi malgré tout ce que je vous confie. Que m'importe de devoir ce que je puis avoir de qualités estimables à la nature ou à l'expérience, pourvu qu'elles soient solides, que jamais la vanité ne les dépare, et que je reste plus convaincu que je ne l'ai été de ma vie qu'elles sont infiniment au-dessous du prix et de la récompense que vous y mettez! Adieu pour la troisième fois. Mon respect, mon dévouement, mon amitié la plus tendre à Uranie, si vous avez le bonheur de la posséder.

L'homme à qui cette fille demandait la grâce de lui faire un enfant, souriait, plaisantait, disait peu de chose: l'affaire lui paraissait importante. Il demandait du temps pour s'y résoudre, et l'on n'en était point offensée. Je devine une partie des raisons qui le faisaient balancer. Si vous me les demandez, après votre décision, je vous les dirai. À dimanche la suite de ce bavardage. C'est toujours ma treizième; je suis têtu.


LXVIII

Le 31 juillet 1762.

Je continue; et pour en venir à ce que vous pensez sur le jeu, je suis plus indulgent que vous. Je permets qu'on pousse du coude son ami Je m'y attends. Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. Il n'y a que les conséquences qui me choquent. Et puis, vous le savez, j'ai de tout temps été l'apologiste des passions fortes; elles seules m'émeuvent. Qu'elles m'inspirent de l'admiration ou de l'effroi, je sens fortement. Les arts de génie naissent et s'éteignent avec elles; ce sont elles qui font le scélérat, et l'enthousiaste qui le peint de ses vraies couleurs. Si les actions atroces, qui déshonorent notre nature, sont commises par elles, c'est par elles aussi qu'on est porté aux tentatives merveilleuses qui la relèvent. L'homme médiocre vit et meurt comme la brute. Il n'a rien fait qui le distinguât pendant qu'il vivait; il ne reste de lui rien dont on parle, quand il n'est plus; son nom n'est plus prononcé, le lieu de sa sépulture est ignoré, perdu parmi les herbes. D'ailleurs les suites de la méchanceté passent avec les méchants, celles de la bonté restent, comme je disais une fois à Uranie. S'il faut opter entre Racine méchant époux, méchant père, ami faux et poète sublime, et Racine bon père, bon époux, bon ami et plat honnête homme, je m'en tiens au premier. De Racine méchant que reste-t-il? Rien. De Racine homme de génie? L'ouvrage est éternel...

Vous vous trompez; elle n'est point coquette! mais elle s'est aperçue que cet intérêt vrai ou simulé que les hommes protestent aux femmes les rend plus vils, plus ingénieux, plus attentionnés, plus gais; que les heures se passent ainsi plus rapides et plus amusées; elle se prête seulement: c'est un essaim de papillons qu'elle assemble autour de sa tête; le soir elle secoue la poussière qui s'est détachée de leurs ailes, et il n'y paraît plus. Cette femme est originale; elle a des choses très-fines, et tout à côté des naïvetés. Peu de monde, mais en revanche rien de cette uniformité si décente et si maussade qui donne à un cercle de femmes du monde l'air d'une douzaine de poupées tirées par des fils d'archal. À propos d'un petit réduit que j'espérais obtenir à Madrid, je lui disais: «Je le meublerai comme il conviendra; vous en aurez la clef, et vous irez vous y reposer.» Suard ajouta: «Pourquoi pas quand il y sera?» Elle répondit: «Je le voudrais bien; mais cela ne se peut pas»; cela avec un air, un son de voix et des yeux! puis se tournant du côté de Suard, elle ajouta: «Mais voyez-vous comme cela glisse sur lui?—Cela est vrai, dit Suard; mais pourquoi?—Par une raison, dit-elle, dont je l'estime infiniment et qui vous ferait rougir.»

Toutes les idées que vous avez eues me sont aussi venues par la tête; mais je les ai chassées comme des suggestions du malin esprit. Les menées obscures d'un homme dégénèrent tôt ou tard en une espèce de fumée qui en enveloppe plusieurs autres.

Le Baron jette feu et flamme de ce qu'on ne me voit point. J'irai demain, quoique je sois invité de passer la journée à Massy. La dame de Massy est toujours aussi folle; elle avait tout à l'heure dans son comptoir, à côté d'elle, une femme assez jolie et que je remarquai « Allons donc, m'a-t-elle dit tout bas, vous faites comme si vous ne vous y connaissiez pas»; et puis, en haussant les épaules: «de petits yeux, de gros tétons, beauté de province.»

Ce n'est pas Gaschon, c'est l'abbé... Cette pauvre femme de l'Isle m'a conté toute sa déconvenue; c'est une pitié qui fend le cœur. Séduite, grosse, moribonde, abandonnée, et mille autres traits moins atroces et plus vils; ainsi il n'y a plus un grain d'estime. L'amour s'en va à tire-d'aile; il n'y a plus que la vanité qui souffre; et la preuve, c'est que quand je lui ai bien montré l'ingratitude de son amant, elle souffre moins. Il y a quelques jours qu'elle était malade, lui menacé de le devenir, et elle lui disait d'un ton charmant: «Qui est-ce qui vous soignera? Vous devriez bien attendre que je me porte mieux.» Au demeurant, les confidences de sa rivale recommencent. Quelle position! Que feriez-vous en pareil cas?—En pareil cas! si vous étiez obsédée d'amants! moi, je m'en irais chercher une femme moins occupée.

Non, Saurin ne sera plus des nôtres; il y a un certain beau-frère dont il craint la rencontre. On dit que sa femme est grosse[136]. Avant son mariage il détestait les femmes grosses. Voilà un sentiment bien dénaturé! qu'en dites-vous? Pour moi, cet état m'a toujours touché. Une femme grosse m'intéresse; je ne regarde pas même celles du peuple, sans une tendre commisération.

Notre despote[137], par la défense qui vous blesse, voulait prévenir la tracasserie qu'il prévoyait. Sa dame vient de m'écrire qu'on lui a fait bien du mal; j'entends tout ce que cela signifie.

Vous allez donc avoir le jeune et vermeil Fayolle? S'il était curieux, lui?

Je vous écris aujourd'hui samedi, afin que ma lettre parte demain. Autre cas de conscience qu'il faut que je vous propose avant que de la fermer: celui-ci m'embarrasse plus que le premier. Une femme sollicite un emploi très-considérable pour son mari; on le lui promet, mais à une condition que vous devinez de reste. Elle a six enfants, peu de fortune, un amant, un mari; on ne lui demande qu'une nuit. Refusera-t-elle un quart d'heure de plaisir à celui qui lui offre en échange l'aisance pour son mari, l'éducation pour ses enfants, un état convenable pour elle? Qu'est-ce que le motif qui la fait manquer à son mari, en comparaison de ceux qui la sollicitent de manquer à son amant? La chose a été proposée tout franchement par un certain homme qui serrait une fois les mains à une certaine femme de mes amies: on lui a accordé quinze jours pour se déterminer... Comme tout se fait ici! un poste vaque, une femme le sollicite; on lève un peu ses jupons; elle les laisse retomber, et voilà son mari, de pauvre commis à cent francs par mois, M. le directeur à quinze où vingt mille francs par an. Cependant quel rapport entre une action juste ou généreuse, et la perte voluptueuse de quelques gouttes d'un fluide? En vérité je crois que Nature ne se soucie ni du bien ni du mal; elle est toute à deux fins: la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce.

À propos de cela, pourriez-vous me dire pourquoi il y a de beaux vieillards et point de belles vieilles?

Voilà le billet de loterie que vous m'avez demandé.

Qui est-ce qui a manqué à Vialet? sont-ce ses protecteurs? est-ce l'abbé de Breteuil? Nous sommes toujours à ses ordres.

Les libraires viennent enfin de m'accorder, outre la rente de quinze cents livres qu'ils me font jusqu'à la fin de l'ouvrage, outre trois cent cinquante livres par volume de planches, et il y en aura quatre, outre trois cent cinquante livres par volume de discours, et l'on peut compter sur huit, les cinq cents livres par volume de discours qu'ils faisaient à d'Alembert; ce sera environ quinze mille francs dans l'intervalle de cinq ans, sans compter mon petit pécule de province, et la négociation de l'abbé Raynal qui n'est pas tout à fait désespérée.

Enfin ma sœur se sépare au mois de septembre d'avec ce maudit saint[138] qui la faisait damner. Cette conduite ingrate l'a brouillé avec son évêque et avec tous ses amis. Il se relègue dans le fond d'un de nos faubourgs, au milieu de la plus vile canaille de la ville, et il se voue à entendre, le reste de sa vie, depuis quatre heures du matin jusqu'à midi, et depuis deux heures après midi jusqu'à huit heures du soir, les impertinences d'une vingtaine de bégueules qu'il dirige. Voilà-t-il pas une vie bien utile à la société?

Cet Horace en question, dont la couverture me sera si précieuse et que je regarderai plus souvent et avec plus de plaisir que le livre, je ne l'ai pas encore: ce sera pour le courant de la semaine prochaine, à ce que dit Mme Vallayer, en me regardant d'un œil tendre qui ne ment pas.

Adieu, chère et bonne amie. La chère sœur est-elle arrivée? Il me semble que ce mal de sein ne m'inquiète guère et que c'est une affaire de circonstance; quant au reste, qui est-ce qui n'a pas eu les pieds un peu gonflés par les chaleurs qu'il a fait? Lorsque notre Uranie sera auprès de vous, je ne m'informerai plus du tout de votre santé. Tout se porte bien autour de moi. Je suis charmé de ma petite, parce qu'elle raisonne tout ce qu'elle fait. «Angélique, ce passage vous embarrasse? regardez sur votre papier.—Le doigté n'est pas écrit sur mon papier, et c'est là ce qui m'arrête.—Angélique, je crois que vous passez une mesure.—Comment la passerais-je puisque j'en tiens encore l'accord sous mes doigts?» Quel dommage que l'éducation réponde si mal aux talents naturels! La jolie femme que ce serait un jour! Mais cela n'entend du soir au matin que des quolibets, des sottises; quoi que j'en fasse dans la suite, il restera toujours quelques vestiges de cette première incrustation mauvaise. Si cela appartenait à Mme Le Gendre, quelle joie elle éprouverait lorsque cette enfant se jetterait à son cou, les bras ouverts, en lui disant: «Maman, baisez-moi! Je vois bien que vous êtes encore fâchée, car vous ne me baisez pas de bon cœur!» Adieu, ma bonne amie, n'oubliez pas celui que rien ne distrait de vous. Samedi quatorzième lettre.


LXIX

Ce 4 août 1762.

Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. Un dévot qui doit compte à son directeur de ses pensées, de ses actions, de ses omissions, ne s'épie pas plus scrupuleusement.

J'ai commencé ma semaine par me quereller avec M. de La ...

Je ne saurais m'accommoder de ces gens stricts; ils ressemblent à ces écureuils du quai de la Ferraille qui font sans cesse tourner leur cage, les plus misérables créatures qu'il y ait. Je laisse un peu reposer la mienne.

J'avais donné un manuscrit à copier à un pauvre diable. Le temps pour lequel il me l'avait promis expire, et mon homme ne reparaissant point, l'inquiétude m'a pris; je me suis mis à courir après lui; je l'ai trouvé dans un trou grand comme ma main, presque privé de jour, sans un méchant bout de bergame qui couvrît ses murs, deux chaises de paille, un grabat avec une couverture ciselée de vers, sans draps, une malle dans un coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés au-dessus, une petite lampe de fer-blanc à laquelle une bouteille servait de soutien; sur une planche une douzaine de livres excellents. J'ai causé là pendant trois quarts d'heure. Mon homme était nu comme un ver, maigre, noir, sec, mais serein, ne disant rien, mangeant son morceau de pain avec appétit, et caressant de temps en temps sa voisine sur ce misérable châlit qui occupait les deux tiers de sa chambre. Si j'avais ignoré que le bonheur est dans l'âme, mon Épictète de la rue Hyacinthe me l'aurait bien appris.

Deux mots plaisants: l'un de Piron, à l'occasion de l'aventure du prince de Bauffremont; vous la savez cette aventure, mais si par hasard vous ne la savez pas, comment vous la dirai-je? Il était à Saint-Hubert avec le roi; parmi les gardes il y avait un jeune Suisse à qui il voulait persuader à toute force qu'avec un joli garçon il y avait cent occasions où l'on pourrait se passer d'une jolie femme. Le roi a mal pris la chose. On a envoyé M. de Bauffremont dans ses terres; il a été privé du cordon bleu qu'il était sur le point d'obtenir, et Piron a dit: «qu'il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un Suisse qu'il ne l'ait eu.»

Il y a quelques jours que M.*** disait à sa nonchalante moitié, qu'il tracassait et qui ne s'en émouvait pas davantage: «Madame, vous ne savez ni vous défendre, ni crier; vous êtes de toutes les femmes que je connaisse la plus propre pour un viol et la moins propre pour une jouissance.»

En amour un sot l'emporte communément sur un homme d'esprit; on aime mieux dominer un idiot que d'être subjugué par un autre; celui-là fait valoir l'amour-propre que celui-ci mortifie; et ne vous croyez pas exceptée de la règle; vous m'aimeriez peut-être moins si je le méritais davantage.

Nous revenions dimanche passé de chez M.***, après souper, Suard et moi. Le temps s'était rafraîchi, il faisait clair de lune; la promenade nous plut et nous la continuâmes jusqu'à une heure du matin. Il croit qu'un homme peut devenir amoureux de la femme de son ami sans s'en apercevoir. «Mais, à ce propos, lui disais-je, quoi! est-ce que le soir, le matin, quand il se couche, quand il s'éveille, il ne trouve pas qu'elle est blanche comme un lis, qu'elle a les yeux charmants, qu'elle est d'une taille élégante? Est-ce qu'il ne voit pas sa gorge s'élever et s'abaisser? Est-ce qu'au milieu de cette rêverie-là les sens sont tranquilles? Allez, celui qui s'y troupe est plus bête...—Mais est-ce que vous trouvez cela si bête?—Sans doute...» etc. etc.

J'ai été témoin, il n'y a pas longtemps, d'une bonne action et bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre de Saint-Eustache; elle n'était pas en état de le poursuivre, un honnête homme indigné s'en est chargé. On a gagné; mais lorsqu'on a été chez le prêtre pour mettre la sentence à exécution, il n'y avait plus ni prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. Cela n'a pas empêché la pauvre femme de sentir l'obligation qu'elle avait à son protecteur; elle est venue l'en remercier, et lui témoigner le regret qu'elle avait de ne pouvoir lui rembourser les frais de la plaidoirie. En causant, elle a tiré une mauvaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le bout de son doigt le peu de tabac qui restait au fond; son bienfaiteur lui dit: «Ah! vous n'avez point de tabac; donnez-moi votre tabatière que je la remplisse.» Il a pris la tabatière et il a mis deux louis au fond qu'il a couverts de tabac. Voilà une action généreuse qui me convient, et à vous aussi, n'est-ce pas? Donnez; mais, si vous pouvez, épargnez au pauvre la honte de tendre la main.

Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande conversation; je ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne saurais la soupçonner. C'est, depuis deux ans, toujours à son avantage que les choses obscures se sont éclaircies. Sa conduite ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Grandisson dans les premiers volumes; il sent bien qu'il a contre lui les apparences et le jugement des indifférents dont il ne se soucie guère. Au reste, il dit que si nous allons jamais à Rome, il m'expliquera le mystère de sa conduite dans le Panthéon.

Je viens de recevoir un billet de cette pauvre Mme Riccoboni. Elle est désolée; elle ne peut digérer les impertinentes satires qu'on fait d'elle et de ses ouvrages; elle dit: «Si un coquin cassait les fenêtres d'une blanchisseuse, le commissaire en ferait justice; on m'ôte mon ouvrage, on m'insulte, et personne ne dit mot.» Eh bien! voilà donc le fond de l'âme d'un auteur; il veut plaire même à ceux qu'il méprise; l'éloge de mille gens d'honneur, d'esprit et de goût ne le console pas de la critique d'un sot; il oublie la voix douce et flatteuse de ceux-ci, et le cri importun de celui-là retentit sans cesse à son oreille. On ne peut se résoudre à une injustice de tous les temps; on veut être excepté d'une loi, dure à la vérité, mais qui s'est exécutée depuis la création du monde sur tout ce qu'il y a eu de grands hommes: il faut que l'homme meure; il faut que l'homme supérieur soit persécuté.

À propos de cette petite fille à laquelle vous promettiez un avenir aussi malheureux qu'à sa mère, rassurez-vous, elle n'est plus; je sais à présent ce que c'est que l'excès de la tendresse maternelle. On avait eu l'imprudence de laisser monter cette malheureuse femme pour être témoin de l'agonie de son enfant, elle en a perdu le jugement; elle a été folle, mais folle tout à fait, à craindre pendant plusieurs jours que cela ne revînt pas. Si je pouvais me rappeler ses discours et ses actions, je vous déchirerais l'âme. Je suis toujours de moins en moins content du père[139]; il avait un billet de cent pistoles à toucher; son enfant se mourait, la mère s'en arrachait les cheveux; il n'y était pas; c'était moi qui la consolais. Cet événement, qui lui cause aujourd'hui tant de peine, n'est peut-être pas le plus malheureux de sa vie; je lui laissais entrevoir cette consolation, et elle s'écriait: « Monsieur, laissons cela; c'est ma fille, n'ajoutons pas un avenir cruel à un présent qui est affreux.»

Voilà un paquet de lettres que je vous envoie.

Grimm explique tout dans l'affaire de M. Vialet. Il prétend que nous avons agi avant les protecteurs qu'on avait auprès du chancelier, etc.—Cela se peut.—Et qu'il n'y a personne à accuser.—J'y consens.

M. de Prisye est donc à Paris? On n'entend non plus parler de moi que si j'étais à la Chine? C'est que j'y suis en effet pour ceux que je ne me soucie pas trop de voir. Si l'on me pardonne tout à condition que je ne serai pas coupable envers vous, je les prends au mot et je reste chez moi. Je ne veux pas que les oreilles vous tintent trop fort. Si vous saviez comment je me porte; quelles couleurs! quel visage! quel embonpoint! la belle santé de reste!

Adieu, ma tendre, mon unique amie; venez me faire des jours heureux; venez me dire que vous m'aimez; venez me le prouver; j'ai quelques moments d'impatience; mais ils sont courts, je sens que jamais ils ne m'entraîneront à rien que je ne puisse vous avouer: vous êtes et vous serez tout le bonheur de ma vie; aucun plaisir que ma Sophie ne le partage. Valeant aliæ. Il n'y en a qu'une pour moi Je date pour vous obéir.


LXX

Paris, ce 8 août 1762.

Nous avons passé la semaine à consoler cette pauvre femme; j'ai cru qu'elle en perdrait l'esprit. Le premier jour elle n'ouvrit la bouche qu'une fois: ce fut pour appeler son enfant. Le lundi au soir après souper, elle chantait et ses enfants dansaient en rond; on les couche; la plus jeune et la plus aimable, celle qu'elle a perdue, dormit comme à l'ordinaire; on la leva le mardi matin, gaie, fraîche et vermeille; à midi la fièvre prend; le soir elle est sans connaissance; à minuit elle est morte. Je permets de s'affliger à ceux qui perdent des enfants comme celui-là; elle était blanche comme la neige, faite à peindre, d'une figure tout à fait piquante, et puis de la naïveté, de la finesse, de la sensibilité, une originalité de caractère comme on ne l'a point à cet âge. La vie n'est pas une perte pour cet enfant, mais l'enfant est une vraie perte pour ses parents; ils en avaient six. C'est celui qui les consolait de l'existence des autres qui leur est enlevé. En vérité, je ne sais si cela n'est pas plus cruel que de n'en avoir qu'un et de le perdre. Je crains que la mère n'en fasse une maladie. Damilaville en est inconsolable. Voilà le seul chaînon qui l'attachait rompu. Par honneur, par décence, par humanité, nous tiendrons encore quelque temps; mais gare que le peu qui reste de tendresse ne s'en aille avec la douleur. Une bonne leçon pour ceux qui ont plusieurs enfants et qui laissent percer leur prédilection, c'est que les frères et les sœurs n'ont point été touchés de la mort de leur petite sœur. Il y a pis: quand on l'a apprise au plus jeune, il s'est mis à rire; et depuis ils sont tous devenus jaloux et chagrins des regrets de leurs parents. Voici un trait de ressentiment d'un enfant qui se croyait haï de son père: le père mourut et l'enfant frappait d'un fouet le cadavre en l'insultant. J'ai vu cela; je ne sais pourquoi je me rappelle et vous redis cette horreur. Les enfants sont vindicatifs et cruels.

Voici un passage du Métastase qui est bien vrai, et qui peint fortement la tendresse des mères; il en introduit une qui a perdu son fils, et que l'on cherche à résigner à son sort par l'exemple d'Abraham, qui avait conduit le sien sur la montagne; il lui fait répondre: Ah! Dieu n'aurait jamais donné cet ordre à sa mère! Nous enlevâmes la nôtre le premier jour, et nous la conduisîmes hors de chez elle; le second jour, nous la promenâmes à l'Étoile; le troisième, à Vincennes; deux endroits où j'ai passé des moments tristes et des moments doux. Hier, je lui fis compagnie toute la soirée. Damilaville était allé à la Briche malgré le mauvais temps; nous y dînerons aujourd'hui. J'aime mieux essuyer les larmes de ceux qui sont malheureux que de partager la joie des autres.

Vous devez avoir maintenant à côté de vous la chère sœur et votre neveu. Quand vous aurez embrassé notre Uranie mille fois pour vous, vous l'embrasserez deux ou trois fois pour moi, où vous voudrez, sur les yeux, sur le front, sur les joues; mais j'aime mieux sur le front; c'est là que son âme réside. Si la résolution qu'elle a prise de s'apprivoiser tient encore, dites-lui de prendre garde de semer des fleurettes sur une belle étoffe pleine et unie. Il faut bien du goût et de l'art pour faire serpenter une guirlande autour d'une cotonne sans détruire sa noblesse. Toutes ces petites vertus de société auxquelles elle ne se pliera jamais de bonne grâce ne vont point avec la franchise et la sévérité de son caractère. Madame Le Gendre, mon Uranie, jolie, polie, attentive, prévenante, affable, souriante, souple, révérencieuse? Cela ne se peut. Qu'elle reste comme Nature l'a faite, grave, sérieuse, noble et pensante. Nature l'a faite grande et noble; la voilà qui se fait petite et jolie. Si elle prend pour tout le monde cet air charmant qu'elle a pour nous quelquefois, comment en serons-nous touchés?

J'ai bien peur que ce petit neveu, dont vous disposez comme il vous plaît, ne se trouve souvent entre ses deux tantes, lorsqu'elles aimeraient bien autant être seules. Si vous vous attachiez adroitement à lui rendre son ignorance incommode, peut-être se déterminerait-il à s'instruire; essayez.

Honnête ou fripon, il faut donner un écu à Roger, et six francs à Mlle Clairet.

Ce que je ferais à voire place? Je n'assoirais pas légèrement le plus grand de tous le soupçons. On n'est pas coupable pour n'oser lever les yeux; innocent, on les baisse quelquefois pour ne pas regarder celui qui accuse injustement et nous offense.

Les habitants de Genève ont fort embarrassé leurs ministres; on ne sait encore ce que cela deviendra.

Les Jésuites ont été jugés vendredi au soir; à minuit, les chambres étaient encore assemblées. Aussitôt que les arrêts paraîtront, je les ferai partir pour Isle[140].

Il y a deux nouveaux papiers sur l'affaire des Calas; ce sont des espèces de requêtes adressées à M. le chancelier par les frères; si on ne les imprime pas incessamment, je vous les ferai copier[141].

Vous êtes étonnée de l'atrocité de ce jugement de Toulouse; mais songez que les prêtres avaient inhumé le fils comme martyr, et que, s'ils avaient absous le père, il aurait fallu exhumer et traîner sur la claie le prétendu martyr. Il y a un des juges qui en a perdu la tête. C'est Voltaire qui écrit pour cette malheureuse famille. Oh! mon amie, le bel emploi du génie! Il faut que cet homme ait de l'âme, de la sensibilité, que l'injustice le révolte, et qu'il sente l'attrait de la vertu. Eh! que lui sont les Calas? qui est-ce qui peut l'intéresser pour eux? quelle raison a-t-il de suspendre des travaux qu'il aime, pour s'occuper de leur défense[142]? Quand il y aurait un Christ, je vous assure que Voltaire serait sauvé.

Adieu, ma bonne et tendre amie. Si je vous aime? De toute mon âme; oui, de toute mon âme, et j'éprouve en vous le disant une émotion au fond de mon cœur qui m'assure que je dis vrai. Vous connaissez bien cet oracle-là.

Mes deux cas de conscience, quand en aurai-je la décision?

Je ne sais ce que l'homme du premier disait à la fille qu'il sollicite; mais j'entendis qu'elle lui répondait: «Quand il en sera temps, vous habiterez; d'ici à ce temps, ne vous avisez pas seulement de regarder ma porte.»

Adieu, encore une fois, mes bonnes et tendres amies. Vous voilà donc réunies pour deux mois dans mes lettres. Eh bien! chère sœur, je l'aime autant et plus que jamais. Les hommes ne sont donc pas aussi méchants qu'on les fait! Cela ne vous séduira-t-il point? Le bonheur dont elle jouit serait bien fait pour vous, si vous vouliez. Mourrez-vous sans savoir ce que c'est que de faire un heureux? Hélas! oui.


LXXI

Paris, ce 12 août 1762.

Voilà, mon amie, le billet d'enterrement des Jésuites[143]. Je l'ai rogné le plus court que j'ai pu pour le déguiser à la poste; mais j'ai chiffré toutes les pages. Me voilà délivré d'un grand nombre d'ennemis puissants. Qui est-ce qui aurait deviné cet événement, il y a un an et demi? Ils ont eu tant de temps pour prévenir ce coup, qu'il fallait ou qu'ils eussent bien peu de crédit, ou que le roi eût bien résolu leur destruction: c'est le dernier qui est le plus vraisemblable. L'affaire du Portugal aura jeté sur l'affaire de France quelque lueur qui les aura montrés au monarque sous un aspect odieux; il aura attendu le moment de se défaire de gens qui l'avaient frappé, et qu'il voyait sans cesse la main levée sur lui; celui de la banqueroute scandaleuse du père La Valette aura paru favorable[144]; ils se mêlaient de trop d'affaires. Depuis environ deux cents ans qu'ils existent, il n'y en a presque pas un qui n'ait été marqué par quelque forfait éclatant. Ils brouillaient l'Église et l'État: soumis au despotisme le plus outré dans leurs maisons, ils en étaient les prôneurs les plus abjects dans la société; ils prêchaient au peuple la soumission aveugle aux rois, l'infaillibilité du pape, afin que, maîtres d'un seul, ils fussent maîtres de tous. Ils ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de leur général; il était pour eux te Vieux de la Montagne. Leur régime n'est que le machiavélisme réduit en préceptes. Avec tout cela, un seul homme, tel que Bourdaloue, pouvait les sauver; mais ils ne l'avaient pas. Ce qu'il y a de plaisant, c'est la bonne foi avec laquelle les Jansénistes triomphent de leurs ennemis. Ils ne voient pas l'oubli dans lequel ils vont tomber: c'est la table des deux chevrons arcboutés et en querelle avec le faîte de la maison. Le maître, impatienté de leur mésintelligence, abattit l'un, et l'autre tomba. Les évêques mécontents entendent bien mieux leur affaire. Cette boutique de Jésuites contenait toutes sortes de denrées, bonnes, mauvaises; mais elle était bien fournie; ceux qui la tenaient étaient de grands charlatans; ils amassaient autour d'eux beaucoup de gens, et la barque de saint Pierre voguait. Ces événements font bien rire les philosophes. Au reste, ces bons Pères avaient conservé de l'espérance jusqu'à la dernière extrémité, à en juger par la surprise et la consternation qu'on leur a vues lorsqu'on leur a signifié les arrêts. Plusieurs avaient l'air de malfaiteurs qu'on a condamnés. Un homme de ma connaissance, constitué au milieu d'eux par son état et par les circonstances, ne les aimant pas à beaucoup près, n'a pu résister au spectacle de leur désespoir, et s'est retiré; aujourd'hui même on les plaint; demain on les chansonnera; après-demain, on n'y pensera plus: c'est le caractère du joli peuple français.

Toute la matinée d'hier mercredi, ils la passèrent à dire et à faire dire des messes dans leurs trois églises, et à demander leur conservation à Dieu, qui ne les a pas exaucés. Entre onze heures et midi, il y avait dans leur cour un troupeau de dévotes qui se tordaient les mains, qui s'arrachaient leurs coiffes, et qui hurlaient comme des insensées. Vous vous doutez bien de la rumeur que tout cela fait ici. On attend sous quelques jours un troisième arrêt du Parlement dont j'ignore l'objet; et, immédiatement après, un édit du roi, confirmatif des arrêts du Parlement.

Il me semble que j'entends et que je vois Voltaire; il lève ses yeux et ses mains au ciel, il dit: Nunc dimittis servum tuum, Domine, quia viderunt oculi mei salutare tuum. Cet homme incompréhensible a fait un papier qu'il appelle un Éloge de Crébillon. Vous verrez le plaisant éloge que c'est: c'est la vérité; mais la vérité offense dans la bouche de l'envie. Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme. Il en veut à tous les piédestaux. Il travaille à une édition de Corneille. Je gage, si l'on veut, que les notes dont elle sera farcie seront autant de petites satires. Il aura beau faire, beau dégrader; je vois une douzaine d'hommes chez la nation qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n'est que le second dans tous les genres.

Mais en voilà assez des autres; un mot de moi. Je passe mes jours en deux infirmeries; ma femme et son domestique sont indisposés; celle de l'Isle est tombée dangereusement malade, comme je l'avais prévu; c'est un serrement de gorge qu'on ne saurait dissiper. Toutes les huiles, tous les gargarismes, tous les nids d'hirondelle de la Sainte-Chapelle n'y feront rien.

Si Morphyse avait pitié du jeune homme, et que son ennui abrégeât votre séjour! Je rapporte tout à votre séjour à Paris.

J'ai l'exemplaire de Rousseau[145]; qu'en ferai-je? Faut-il en faire un paquet et vous l'envoyer?

Ce Comus[146] dont les tours de passe-passe les tracassent, n'est pas sorcier, à coup sûr, et cela me suffit.

Notre chère sœur ne m'oublie pas, j'en suis certain; mais vous oubliez souvent, vous, de me dire qu'elle se souvient de moi; cela me fait pourtant grand plaisir, et vous ne l'ignorez pas. Vous l'avez donc embrassée, cette chère sœur! Combien vous avez eu de plaisir! Comme le cœur vous a palpité à toutes deux! Comme Morphyse vous examinait! Comme elle en était jalouse! Comme elle en aura redoublé de froid pour l'une et d'humeur pour l'autre! Comme elle me venge actuellement de la froideur des deux ou trois premières lettres que je vais recevoir!

Je vous promets que cela n'est pas trop aisé de rompre son caractère, et de se faire petit, petit, petit, pour être de niveau avec les autres, leur persuader qu'ils ont autant d'esprit qu'un homme à qui l'on en accorde, et les mettre bien à leur aise.

C'est d'une goutte-sereine que Grimm est menacé; et d'avance je vous préviens que son bâton et son chien sont tout prêts.

L'affaire de l'abbé Raynal est au diable[147]. Ils se moquent de moi, et ils me soutiennent tous que l'abbé Raynal ne m'a rien promis. Je n'ai pas été trop attrapé; car je n'y comptais pas trop. Avec un peu plus de loisir, j'aurais peut-être fait beaucoup de châteaux en Espagne que je n'aurais pas vus s'évanouir sans peine. Voilà un des grands bonheurs de l'homme occupé: l'espérance le leurre moins, le présent l'occupe trop pour qu'il se fatigue les yeux à regarder à perte de vue dans l'avenir. Il n'y a ni lieu, ni temps, ni espace pour celui qui médite profondément. Cent mille ans de méditations comme cent mille ans de sommeil n'auraient duré pour nous qu'un instant, sans la lassitude qui nous instruit à peu près de la longueur de la contention.

Adieu, ma bonne amie; je vous embrasse de toute mon âme. Comme nos journées passent à présent rapidement! Chère amie, dispensez-moi de dater; mais comptez que je vous écris tous les dimanches et tous les jeudis sans manquer.


LXXII

Paris, ce 15 août 1762.

Non, mademoiselle, non, madame de... n'est point du tout coquette. Il n'y a qu'un imbécile qui puisse se promettre quelque récompense des soins qu'on lui offre et qu'elle accepte; elle se moque de toutes leurs singeries, et cela est évident; elle ne cherche point à plaire. Rien de faux dans son propos, rien d'apprêté dans sa parure. Dites-lui comme son mari: «Mais, madame, vos tétons ne reviennent pas»; et elle répond: «Je m'en consolerais bien, si j'avais des fesses. Faute de ce, je ne saurais aller à cheval sans me blesser; cela est triste.» Aux observations peu obligeantes qu'elle permet qu'on fasse, et qu'on fait quelquefois assez librement sur ce qu'on voit de sa personne, elle en ajoute même sur ce qu'on ne voit pas; et je ne me suis jamais aperçu que ces confidences lui coûtassent, fussent-elles peu naturelles, ou qu'elle fut secrètement fâchée de celles qu'on avait risquées, ou de celles qui lui étaient échappées. Une déclaration en forme ne lui plaît ni ne la blesse; on ne peut pas lui reprocher de l'avoir amenée. Au milieu de l'essaim empressé de ses serviteurs, elle est également tranquille pour tous; elle ne cherche point à semer entre eux des jalousies, des soupçons, à les réveiller par des préférences: tout cela se fait bien sans qu'elle s'en mêle; elle est absolument sans manège.

Vous décidez bien vite le second de mes cas de conscience! On a tout fait pour sa passion, et vous voulez qu'on ne fasse rien pour le bonheur d'un mari, pour la fortune d'une pépinière d'enfants, parmi lesquels peut-être il y en a qui n'appartiennent point au mari! Il ne s'agit pas d'accroître son aisance, il faut encore s'exposer à perdre celle qu'on a; et pour répondre à tous vos scrupules, on n'exige la récompense qu'après le service rendu. Piano, di grazia.

Je ne me tiens pas pour battu sur la question des beaux vieillards qui sont, et des belles vieilles qui ne sont pas. Il me semble que vous m'avez très-bien prouvé qu'il y avait également de belles vieillesses en hommes et en femmes; mais il y a bien de la différence entre être un beau vieillard et avoir une belle vieillesse. Peut-être n'est-on pas un beau vieillard sans avoir une belle vieillesse, et encore dis-je peut-être; mais on peut certainement, et rien n'est plus commun que d'avoir une belle vieillesse et n'être pas un beau vieillard. J'y ai rêvé un moment, et il me semble qu'il y a des raisons physiques et morales de cette distinction des deux sexes dans un âge avancé. Les femmes semblent n'être destinées qu'à notre plaisir. Lorsqu'elles n'ont plus cet attrait, tout est perdu pour elles; aucune idée accessoire qui nous les rende intéressantes, surtout depuis qu'elles ne nourrissent ni n'élèvent leurs enfants. Autrefois une gorge flétrie était encore belle; elle avait allaité tant d'enfants! Dans la douleur, une mère déchirait son vêtement, découvrait sa poitrine, et conjurait son fils par ce sein qui l'avait nourri: ce n'est plus cela. S'il était possible qu'il y eût une belle tête de vieille, les haillons qui la couvrent la dépareraient. Nous, nous avons la tête nue; on voit la forêt de nos cheveux blancs; une longue barbe rend notre visage respectable; nous conservons sous une peau ridée et brunie des muscles fermes et solides. La nature douce, molle, replète, arrondie de la femme, toutes qualités qui font qu'elle est charmante dans la jeunesse, font aussi que tout s'affaisse, tout s'aplatit, tout pend dans l'âge avancé. C'est parce qu'elles ont beaucoup de chair et de petits os à dix-huit ans qu'elles sont belles; c'est parce qu'elles ont beaucoup de chair et de petits os que toutes les proportions qui forment la beauté disparaissent à quatre-vingts ans. Quelle différence de front et de joues d'un vieillard et d'une vieille; de leurs bras, des épaules, de la poitrine, du dos, des cuisses et du reste! Nous changeons sans doute comme les femmes avec le temps; mais le temps ne nous décompose pas autant qu'elles. Les proportions s'altèrent moins partout, parce que partout nous avons les chairs plus compactes, les muscles plus durs et toute la charpente plus grosse. Les exemples que vous me citez ne sont pas de belles vieilles, prenez-y garde: mais de vieilles qui paraissent jeunes, qui n'avaient pas leur âge, ou qui avaient une belle vieillesse. Une belle vieille a rapport à la beauté; une belle vieillesse a rapport à la santé. Je cause librement de tout cela avec vous, mes amies, parce que vous avez l'esprit excellent, et que vous vous occupez tous les jours à réparer ce que l'âge vous enlèvera, par des qualités solides qui vous resteront malgré le temps et les années; un grand sens, une belle âme, un cœur noble, sensible et élevé, tels que l'ont mes deux sœurs, est exempt de rides, si elles atteignent un âge avancé. Combien leur présence rappellera de bons discours et de bonnes actions à ceux qui les auront connues! mais il n'en sera pas de même pour les autres: voilà la différence du rôle qu'on a fait pendant la vie. Le nôtre est public. Domestique, il est présumé; au lieu qu'on suppose qu'une femme a vécu sans rien faire, si l'on n'en est instruit. J'ai dit. Décidez.

Ne dites point de mal de mes libraires, ils font tout ce que j'ai exigé. Voilà l'équité qu'il faut attendre de tout le monde. La générosité consisterait à aller au delà. Reste à savoir si on en peut exiger d'un homme dans son état, d'un marchand dans son comptoir, d'un procureur dans son étude, d'un libraire dans sa boutique; c'est là qu'il vend son temps, son industrie, son savoir-faire, et qu'il doit en tirer le meilleur parti possible, s'il veut qu'on l'appelle bon commerçant, bon procureur, bon libraire.

Un homme s'est avisé de foire et de publier une mauvaise traduction du Joueur, qui, foin de me nuire, fait au contraire désirer la mienne, qui paraîtra avec Miss Sara Sampson, la Fatale Curiosité, le Marchand de Londres, et d'autres pièces qui se ressemblent et que je donnerai avec des discours qui vaudront peut-être la peine d'être lus[148].

Vous n'avez pas encore cette sœur si aimée, si désirée, si nécessaire à votre bonheur, et qui le sait! qu'est-ce donc qui la retient? Si elle n'est pas à côté de vous, elle est aussi fâchée que vous.

Ce n'est pas assez que de faire lire le jeune homme, il faut aussi le faire parler sur la lecture, qui en deviendra pour vous et pour lui plus instructive et plus intéressante. Au reste, n'accusez pas trop les parents; c'est Nature qui avait commencé par ne rien faire qui vaille; ils ont achevé. Je pardonne au père son libertinage, mais je ne saurais lui pardonner son hypocrisie; la vilaine bête que c'est! Et puis cet enfant, qui cherche à connaître la turpitude de son père et qui la révèle, me choque plus fortement encore que sa vile morale.

J'ai une foule de choses intéressantes à vous envoyer, la suite des papiers sur les Calas, l'Éloge de Crébillon, etc., etc.; combien je vous prépare de plaisirs et de peines! N'oubliez pas de me demander, après que vous aurez lu l'histoire du père, quelle était cette réflexion qui me causait une douleur mortelle; mais peut-être la ferez-vous comme moi.

Nous allâmes hier, Damilaville et moi, à la Briche. J'y étais appelé par Mme d'Épinay.

À une autre fois le sujet de ce petit voyage et la description de la maison qui est charmante; c'est là qu'il faut aller s'établir, et non dans le sublime et ennuyeux palais de la Chevrette.

Nous ramenâmes Grimm. Son amie vient le prendre mardi à Paris, et le mercredi ils partent ensemble pour Étampes, où ils passeront une quinzaine chez Mlle de Valory.

Adieu, mon amie, je baise votre front, vos yeux, et votre menotte sèche qui me plaît autant qu'une potelée. C'est bien de cela qu'il s'agit à quarante-cinq ans!

Il y a près d'un mois que je n'ai paru chez le Baron. Il faut porter cette lettre sur le quai Saint-Bernard, aller de là à la butte Saint-Roch et peut-être revenir de la butte Saint-Roch sur le quai, car il n'est pas sûr que le Baron soit à Paris. Adieu, celle que j'aimerai tant qu'elle sera, tant que je serai.

Le jour de Notre-Dame, la fête de ma petite.


LXXIII

Paris, le 10 août 1762.

Combien j'aurais de choses intéressantes à vous dire, si j'en avais le temps! mais la matinée s'est passée tout entière à lire un ouvrage sur l'institution publique: c'eût été la chose la plus utile et la plus praticable pour un royaume tel que le Portugal, qui se renouvelle; pour nous, c'est autre chose. Les mauvais usages, multipliés sans fin et invétérés, sont devenus respectables par leur durée et irréformables par leur nombre. Cette lecture faite, il a fallu faire répéter à ma petite sa leçon de clavecin; c'est une tâche que je me suis imposée, parce qu'elle me plaît et qu'elle lui sert, et à laquelle je ne manque guère. Cela fait, il était dix heures; il y avait deux heures au moins que l'on m'attendait à l'atelier, où j'ai couru (car on court presque toujours pour arriver trop tard), et où j'ai trouvé un fardeau d'ouvrage que je n'expédierai qu'après avoir écrit un petit mot à mon amie; sans cela je serais troublé. Ce devoir si doux qui m'appellerait me distrairait de l'autre; je manquerais à celui-là, et je m'acquitterais mal de celui-ci. Je vous félicite toutes deux, chères sœurs, de vous posséder. Je serai souvent en esprit entre l'une et l'autre, mettant vos mains entre les miennes, ne sachant laquelle des deux j'aime le plus; autant ami de l'aînée que de la cadette; partageant également mon respect et mon estime.

Eh bien! ce mal de jambe n'est donc pas encore fini? Vous me rendrez fou, si vous n'y prenez garde. Pour Dieu! mon amie, dites-moi les choses comme elles sont.

Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui m'exagère tout en général, mais surtout les plus petites choses qui vous concernent. Cela vous occupe peu! tant pis. Cela ne vous inquiète point du tout! je ne m'en acquitte que trop bien pour tous les deux.

Je crains que notre Uranie ne soit un peu trop grande pour l'enfant; qu'elle ne sache ni jouer à cloche-pied, ni à la main-chaude, ni au pied-de-bœuf, ni à cligne-musette, ni à coucoubay, et qu'elle n'imprime, sans le vouloir, un respect qui éloigne les marques de la tendresse. Je me plie à tout cela que c'est un charme; il est rare qu'en prenant le hochet, je ne trouve l'occasion de placer une sentence, une petite leçon sur la justice, sur la langue quand on parle mal, sur la logique quand on raisonne faux. Il faut en général se faire petit, pour encourager peu à peu les petits à se faire grands. On peut leur dire d'aussi bonnes choses sur une poupée, sur une croix de paille, sur un chiffon que sur les affaires les plus importantes. En les accoutumant à être bons dans des riens, ils sont tout prêts à être bons dans des cas importants; mais est-ce qu'il y a des riens pour eux?