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Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine cover

Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Chapter 19: IX
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About This Book

A collection of personal letters addressed to an unnamed correspondent is presented alongside an introductory critical study that examines the writer's temperament and habits. The correspondence mixes intimate confidences, affectionate remembrances, travel sketches, antiquarian and literary observations, and wry social anecdotes, showing a disposition marked by reserve and ironic detachment yet capable of genuine tenderness. The prefatory essay situates these traits in the author's public roles and scholarly pursuits, arguing that disciplined self-control shapes both expression and relationships. Together the study and letters alternate sober commentary and delicate feeling, offering portraits of places, professional life, and sustained personal attachment.

Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à Paris, enfin pour que nous devenions amis.


IX

Mariquita de mi alma, je suis bien triste d'apprendre votre indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra, vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part, mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire. Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps des passions sera venu.

Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir, non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je? Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable? Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du white-bait fish à Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le schizzo sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le 8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, a lioness though tame.

Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.


X

Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre, car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de fil.

Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade, et que the glad waters of the dark blue sea ne me sont agréables que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle s'écria tout à coup: Until to day, I thought you were an Indian. Ne vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.

Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.


XI

Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de recevoir le schizzo. Je possède à la fois votre portrait et votre confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là, car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut, c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? That is the question. Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie, entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de là. Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite, j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... À ce propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le schizzo. Admirez-moi.

Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein? J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous dire que le schizzo était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus grand plaisir. Écrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons pas...


XII

Londres, 10 décembre.

Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», querida Mariquita, pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière, et surtout le schizzo qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un tel flutter, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît, et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît être la peur de faire quelque chose d'improper, comme on dit ici. Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'impropriété. La chose est-elle improper en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est donc improper—si improper elle est—que pour le monde. Remarquez en passant que ce mot monde nous rend malheureux depuis le jour où on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi, jusqu'au jour de notre mort.

   .   .   .   .   .   .   .

En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage. Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir, et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne peut par conséquent crier à l'impropriété. J'ajouterai encore, et la main sur la conscience (c'est-à-dire à gauche), que je ne vois pas, quant à moi, la moindre inconvenance là-dedans. Je dirai plus. Si cette correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais, elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne tout cela à vos réflexions.

Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui puisse nous mener là. Elle est beaucoup trop romantique. Quant au diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère Mariquita, vous dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux.

Adieu.


XIII

Paris, février 1842.

J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote. Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., with my best respects. Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer. Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me rappelle.

C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative.

Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai. Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de Pompéi, si ces choses-là vous intéressent.

Vous faites de votre precious self un portrait si brillant, que je vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons, Allah kerim! Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et cette radieuse physionomie que j'admirais.


XIV

Paris, samedi. Mars 1842.

Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre, j'en ai à vous le dire.

Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche, c'est-à-dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller. Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes les vilaines bêtes qui mangent le monde. À propos de Grèce, puisque vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas. En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre belle jeunesse. Pray keep my foolish flower.

Écoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel?

J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau. Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant. Voici mon histoire:

J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime, qui est pour moi une sœur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées n'avaient pas d'autre cortejo. Elles m'ont prodigieusement gâté. Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même ad honores. À mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne; mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.—L'été passé, je me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte, Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec une ceinture de pistolets, un grand sabre et—le croiriez-vous?—des moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait peur au plus hardi brigand de mélodrame. À Constantinople, j'ai vu le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert de diamants, à la procession du Baïram. Là, une belle dame, sur la babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime coup de poing en m'appelant giaour. Voilà mes seuls rapports avec les beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments du monde et les plus beaux paysages possibles.

Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes; aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris. Et vous, querida, êtes-vous changée? J'attends avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi votre prétention à le disputer, dans mon cœur, aux chapiteaux ioniques et corinthiens.

D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux, sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je pars aujourd'hui pour Évreux pour affaires de mon métier; je serai de retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites; je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous.


XV

Paris, lundi soir. Mars 1842.

Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur. Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir. Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car, l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche, une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi, je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me donner quelque œuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas. Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous rencontre aux Studij; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse, voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait de sœur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de C... ou ailleurs.

J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C... dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi.

Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société, comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement.


XVI

Paris, samedi 14 mai 1842.

Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier, voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral; vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement, puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne.

Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan Swift: That a lie is too good a thing to be lavished about! Cette magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément, et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline, découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre. Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...; la première condition entre frère et sœur, c'est une confiance sans bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout, vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part. Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même! Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui.—Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur. Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande la Mort d'Orcagna, le Vergonzoso, et un buste antique de Jules César. À Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez à la Victoire, vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer. De temps en temps, vous irez aux Studj. M. Buonuicci vous mènera à Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples, vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles ou à Orange. Si vous vous arrêtez là, vous me demanderez, et je vous expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement. Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant mon cachemire bleu.

Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes.


XVII

Paris, 22 juin 1842.

Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord que je réponde aux points capitaux de votre lettre.—1° J'ai reçu votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord, une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y joindre quelques lignes de votre blanche main.—2° Je ne veux pas de vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques. C'est vous qui avez le palais d'une giaour, si vous ne savez pas apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui, j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cœur et de l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas! Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous appelez ainsi.—J'aime ce mot essence—oui, de la vraie essence de rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai cette histoire orientale.

Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis, n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis manger; mais...»

Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions, et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris, mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive, je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception. Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi; mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien de my precious self. Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi, non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe mes soirées à relire mes œuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup de blue devils. Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu très-court avec deux nœuds. Je l'ai mis dans la bourse.


XVIII

Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842.

Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis.

Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit devant quelques gravures qui représentent les principales scènes de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Êtes-vous devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu. J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît; c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit et non du cœur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie, j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne; seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse d'ennui nécessaire dans l'ordre du monde. Je vous attends à votre retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire, à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible que nous nous entendions.

J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions, adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu dire! À quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cœur; puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur. À Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là!

J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette boulangère-là.

Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province, et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante.


XIX

Avignon, 20 juillet 1812.

Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis humble et soumis.

Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre a été du moins une diversion.

J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait, au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides, mais je me bats les flancs pour les conserver.

Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle), je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien oriental. Basta! Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un boulanger.

Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. À propos de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel; deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air, l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me souviens qu'il appelle la mer pourpre, et jamais je n'avais compris ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce. J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs, je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en me disant que vous n'avez ni cœur ni imagination; à force de nier l'un et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un essai de votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en tenir.

Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette fois passablement résigné et convenable, signora Fornarina?


XX

Paris, 27 août 1842.

Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là-bas. Cette rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté. C'est efplokamos. Ef, bien, plokamos, boucle de cheveux. Les deux mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part:

Νύμφη εὐπλοχαμοῦς Καλυψῶ.
Nimfi efplokamouça Calypso.
Nymphe bien frisante Calypso.

N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc.

Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins.

Je n'admets point votre version de la parabole.

Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie, simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à-tête commença. Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien, sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste, croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur de moi. À Saint-Étienne, le briska à deux places fut échangé pour une voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et par conséquent vingt-quatre heures de tête-à-tête à ajouter aux trente premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup, il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi illustre.» Je cite le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s'attendait à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu très-moral, je passe encore pour vaurien.

En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je l'étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des Studij quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui veut dire des cheveux noirs: Μελαγχαἱτης (Mélankhétis); ce χα est une aspiration diabolique.

Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends toujours, mais je n'y compte guère.

Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action: c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi.


XXI

Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à D...?

Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique, sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec, comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends par diabolique; διἁβολος, c'est-à-dire calomniateur. Vous vous moquez de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie, très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse. Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des muletiers et des paysannes d'Andalousie. Écrivez cela dans mon oraison funèbre et vous aurez dit la vérité.

Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes, des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère, convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous; ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes d'État, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire?

Êtes-vous arrivé, dans l'Odyssée, à un passage que je trouve admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie. Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère. On voit partout dans l'Odyssée cet amour incroyable des Grecs pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est ξενιτεἱά, l'étrangeté, le voyage. Être en ξενιτεἱά, c'est pour un Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela s'appelle κονκονρἑτζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes.

Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois d'octobre, et ce sera bien fait!


XXII

Paris, 24 octobre 1842.

C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et, depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera highly in character. Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs, j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés, vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites. Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables, vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez vous procurer une traduction de Théagène et Chariclée, qui plaisait tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore Daphnis et Chloé, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable, mais immorale et très-immorale: c'est l'Ane de Lucius, traduit encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son chef-d'œuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous avez le goût du beau, τὸ καλόν, ce sentiment que les Grecs avaient au plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, happy few. Si vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote, de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de plus amusant. Commencez par l'Anabase ou la Retraite des Dix Mille; prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous encore Théocrite et lisez les Syracusaines. Je vous recommande bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention, qui vous apprendra la meilleure, c'est-à-dire la prononciation des Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde.

Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je voudrais bien savoir où vous êtes.—Ἔῤῤωσο (Fortifie-toi).

C'est la fin d'une lettre grecque.

P.-S.—En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est une relique, comme vous voyez.


XXIII

Jeudi, octobre 1842.

Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme. Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant. Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de la loge; je crois qu'on donne la Cenerentola. Inventez quelque jolie histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous.


XXIV

Vendredi matin, octobre 1842.

Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir.


XXV

Mardi soir, octobre 1842.

Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas, croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid. Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie. Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup, comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête. Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir Frédégonde, qui m'a ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs sans blanc, comme le diable, dit-on.


XXVI

Paris, mardi soir.

Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant, nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde, depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez, mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner; non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'eternal fitness of things. Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait de la peine, et les choses que j'ai sur le cœur, je ne m'en délivre pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de Cerbère.


XXVII

Paris, samedi, novembre 1842.

Das Lied des CLÆRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie nicht das Ende geschrieben?—C'est vraiment admirable de voir à quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie, c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger, en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze; les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme, un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de Claire? Je suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous, est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique nommée die Aufrichtigkeit. Je viens d'écrire le mot Fin au bas de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard; sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et vous l'aurez.


XXVIII

Paris, novembre 1842.

M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Μολὡν λαβἑ. Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux blue devils. J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur; car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible. Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose, c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand, etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse, je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion exacte, c'est-à-dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, - tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra, m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes. Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours, il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous amusiez à me mystifier avec madame ***. À une autre fois mon éloge; aussi bien je n'ai plus de place.


XXIX

Paris, 2 décembre 1842.

Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. Gelehrten ist gut predigen. Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde, pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance, et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris, et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait, quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient; maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche d'oublier mon moi le plus possible. Voilà, en peu de mots, la liste de mes perfections.

Ce n'est pas par vanagloria que je voudrais être académicien. Je me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au fauteuil. Non, je n'ai nulle vanagloria. Je vois les choses peut-être trop positivement, mais j'ai été escarmentado pour avoir vu trop poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre vos deux frères. Adieu.


XXX

Décembre, lundi matin.

Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites. J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de regarder la Joconde avec vous. Je suis obligé de courir les quatre coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre gracieuseté presque inattendue.


XXXI

Mercredi.

N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi. C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette proposition mille et un mais sans doute. Craignez de vous repentir, le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le courage que vous avez eu hier.


XXXII

Paris, dimanche soir. Décembre.

Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur; peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: Entre santa y santo, pared de cal y canto. Vous me comparez au diable. Je me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement, voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus: vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et me mettrait en colère.

Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne vous touche point.


XXXIII

Dimanche, 19 décembre 1842.

On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec; mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet, vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez, vous craignez de ne plus me revoir, etc. À ces causes, je tiens votre lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en temps? À moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je persisterai à croire ce qui vous irrite tant.—Je vous aurais répondu tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire. J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de sinrazones; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt; car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous écrivez.

Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de Phèdre devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est une cabale contre elle. Écrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement, et vous feriez une œuvre de charité en me disant quelque chose d'aimable, comme vous faites quelquefois.


XXXIV

Décembre 1842.

Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül, je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville, l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas, et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un grand poème sur la Nature des choses, poème athée, impie, abominable, etc.

La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là? J'ai encore d'autres ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance, chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac? Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais cœur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux?