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Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine cover

Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Chapter 63: LIII
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About This Book

A collection of personal letters addressed to an unnamed correspondent is presented alongside an introductory critical study that examines the writer's temperament and habits. The correspondence mixes intimate confidences, affectionate remembrances, travel sketches, antiquarian and literary observations, and wry social anecdotes, showing a disposition marked by reserve and ironic detachment yet capable of genuine tenderness. The prefatory essay situates these traits in the author's public roles and scholarly pursuits, arguing that disciplined self-control shapes both expression and relationships. Together the study and letters alternate sober commentary and delicate feeling, offering portraits of places, professional life, and sustained personal attachment.

Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là. Lorsque j'aurai fini la prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques.


XXXV

Décembre 1842.

Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la Vie de Jésus. On appelle cela de l'exégèse en Allemagne; c'est un mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne pensez-vous pas un peu de la sorte, señora caprichosa?...


XXXVI

Mardi soir. Décembre 1842.

Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment réel un convenu. C'est peut-être une convenance. La question est de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir. Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de cal y canto qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que, si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre.

Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue. Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne; mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles; et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me font oublier les mauvais. À propos, voyez quelle tendresse! vous me gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que je savais par cœur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et, comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une horrible faute de quantité dans le mot Ājax. C'est Ájax qu'il faut, n'est-ce pas?

Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais? Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous. Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant.


XXXVII

Paris, 3 janvier 1813.

À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher. Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de la musique; et elle—Rachel, non la musique—me remet en mémoire que je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français, etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'Esther. Il fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta. Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux minutes, puis elle commença:

Est-ce toi, chère Élise?...

La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal, mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers, parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais fiascheggiando. Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des académiciens, c'est tout ce que je vous demande.

Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous. Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense. Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour.

Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures du matin.


XXXVIII

Jeudi, janvier 1843.

Profitons du beau temps dès aujourd'hui.

One homme n'eut les dieux tant à la main,
Qu'asseuré fut de vivre au lendemain.

Donc, où vous dites «à deux heures, demain jeudi», je dis «aujourd'hui», car il est une heure du matin. Les étoiles brillent, et, en revenant tout à l'heure du raout ministériel, j'ai trouvé le pavé aussi tolérable que la dernière fois. Mettez cependant vos bottes de sept lieues, c'est le plus sûr. Si, par extraordinaire, vous étiez sortie quand cette lettre vous arrivera, je vous attendrai jusqu'à deux heures et demie; puis samedi, si vous ne pouvez aujourd'hui. A une autre que vous, je dirais autre chose. Je voulais vous écrire aujourd'hui, mais je me suis arrêté en pensant à ma promesse. J'ai mal fait. Vous auriez dû me dire votre heure et votre jour; cela nous eût épargné l'inconvénient de nous manquer. J'espère qu'il n'en sera rien. Je suppose surtout que vous avez réellement envie de faire cette promenade, car votre lettre est plus froide que les précédentes. Il y a dans votre manière un équilibre admirable. Vous ne voulez jamais que je sois parfaitement content, et vous prenez d'avance vos mesures pour me faire enrager. Cela vous sera peut-être plus difficile que vous ne pensez, car, bien que je sois malade depuis deux jours, je vois tout couleur de rose. Hier, j'ai dîné dans une maison où, entrant tard au milieu d'un cercle de femmes, j'ai cru d'abord vous reconnaître, et j'en suis devenu stupide pendant un quart d'heure. Je ne tournais pas les yeux vers cette personne qui vous ressemblait, et je réfléchissais fort mal, comme lorsqu'on est troublé, sur ce que je devais faire: vous reconnaître ou non.

Enfin, par un effort désespéré, je me suis avancé vers ladite femme, qui s'est trouvée être une Espagnole que j'ai cependant vue trois ou quatre fois. Il ne tient qu'à elle de croire che ha fatto colpo. Je vous envoie les Sketches de Dickens, qui m'ont amusé autrefois. Peut-être les avez-vous lues déjà, mais peu importe! Ainsi, à deux heures, aujourd'hui jeudi.


XXXIX

Paris, dimanche 16 janvier 1843.

Je vous remercie d'avoir pensé à me rassurer, mais je crains cette chaleur aux joues dont vous parlez si légèrement. Je regrette bien, je vous assure, d'avoir insisté tant pour vous procurer cette affreuse averse. Il m'arrive rarement de sacrifier les autres à moi-même, et, quand cela m'arrive, j'en ai tous les remords possibles. Enfin, vous n'êtes pas malade et vous n'êtes pas fâchée; c'est là le plus important. Il est bien qu'un petit malheur survienne de temps en temps pour en détourner de plus grands. Voilà la part du diable faite. Il me semble que nous étions tristes et sombres tous les deux; assez contents pourtant au fond du cœur. Il y a des gaietés intimes qu'on ne peut répandre au dehors. Je désire que vous ayez senti un peu de ce que j'ai senti moi-même. Je le croirai jusqu'à ce que vous me disiez le contraire. Vous me dites deux fois: «Au revoir!» C'est pour de bon, n'est-ce pas? Mais où et comment? J'ai été si malheureux dans ma dernière invention, que je suis tout à fait découragé. Je ne m'en lierai plus qu'à vos inspirations.

Je suis très-enrhumé ce soir, mais la pluie n'y est pour rien, je pense. J'ai passé toute la matinée à voir des talismans et des bagues chaldéennes, persanes, etc., dans une galerie sans feu, chez un antiquaire qui mourait de peur que je ne les lui volasse. Pour le tourmenter, je suis resté au froid plus longtemps que mon inclination ne m'y portait.

Bonsoir et au revoir bientôt. C'est à vous à commander maintenant. Ne fût-ce que pour m'assurer que cette pluie ne vous a pas enrhumée, découragée ni irritée, je voudrais bien vous voir.


XL

Dimanche soir, janvier 1843.

Pour moi, je n'étais pas trop fatigué, et cependant, en regardant sur la carte nos pérégrinations, je vois que nous aurions dû l'être tous les deux. C'est que le bonheur me donne des forces; à vous, il vous les ôte. Wer besser liebt? J'ai dîné en ville et je suis allé à un raout après. Je ne me suis endormi que très-tard, pensant à notre promenade.

Vous avez raison de dire que c'était un rêve. Mais n'est-ce pas un grand bonheur de pouvoir rêver quand on le veut bien? Puisque vous êtes dictatrice, c'est à vous de dire quand vous voudrez recommencer. Vous dites que nous n'avons pas eu de procédés l'un pour l'autre. Je ne comprends pas. Est-ce parce que je vous ai trop fait marcher? Mais comment pouvions-nous faire autrement? Moi, je suis très-content de vos procédés, et je les louerais davantage si je n'avais peur que les éloges ne vous rendissent moins aimable à l'avenir. Quant aux follies, n'y songez plus, c'est devenu une charte. Lorsque vous trouvez à redire à quelque chose, demandez-vous si vous préféreriez really truly le contraire? J'aimerais que vous me répondissiez franchement à cette question. Mais la franchise n'est pas trop parmi vos qualités les plus apparentes. Vous vous êtes moquée de moi, et vous avez pris pour un mauvais compliment ce que je vous ai dit un jour de cette envie de dormir, ou plutôt de cette torpeur qu'on éprouve quelquefois lorsqu'on se sent trop heureux pour trouver des mots qui puissent exprimer ce que l'on éprouve. J'ai bien remarqué hier que vous étiez sous l'influence de ce sommeil-là, qui vaut bien toutes les veilles. J'aurais pu vous reprocher à mon tour vos reproches; mais j'étais trop content intérieurement pour troubler mon bonheur.

Adieu, chère amie; à bientôt, j'espère.


XLI

Mercredi soir, janvier 1843.

J'ai attendu toute la journée une lettre de vous. Je trouvais le pavé sec et le ciel tolérable. Mais il paraît qu'il vous faut maintenant un soleil comme celui de jeudi dernier. Je crois, en outre, que vous aviez besoin d'élaborer la lettre que j'ai reçue tout à l'heure. Elle contient des reproches et des menaces, le tout très-gracieusement arrangé comme vous savez faire. D'abord, je dois vous remercier de votre franchise, et j'y répondrai par une franchise égale. Pour commencer par les reproches, je trouve que vous faites une grosse affaire pour pas grand'chose. C'est en réfléchissant sur les faits et en les grossissant par vos réflexions que vous êtes parvenue à faire de ce que vous appelez vous-même des frivolités, a star chamber matter. Il n'y a qu'un point qui vaille la peine d'une explication. Vous me parlez de précédents, et vous avez l'air de croire que je travaille à établir des précédents avec la patience et le machiavélisme d'un vieux ministre. Ayez un peu de mémoire et vous verrez que rien n'est plus faux. S'il fallait argumenter d'après les précédents, j'aurais cité celui du salon de la rue Saint-Honoré la première fois que je vous revis; puis notre première visite au Louvre, qui faillit me coûter un œil. Tout cela vous paraissait assez simple alors; maintenant, c'est autre chose. Vous avez dû voir que je fais quelquefois ce qui me vient en tête, que j'y renonce dès que j'ai la conviction que cela vous déplaît, et que beaucoup plus souvent je me borne à penser au lieu de faire. En voilà assez sur les reproches et les précédents.

Quant aux menaces, croyez qu'elles me sont très-sensibles. Cependant, bien que je les craigne fort, je ne puis m'empêcher de vous dire encore tout ce que je pense. Rien ne me serait plus facile que de vous faire des promesses, mais je sens qu'il me serait impossible de les tenir. Contentez-vous donc de notre manière d'être passée, ou bien ne nous voyons plus. Je dois même vous dire que l'insistance et l'espèce d'acharnement que vous mettez à me contrarier pour ces frivolités me les rendent plus chères et m'y font attacher une importance nouvelle. C'est la seule preuve que vous puissiez me donner des sentiments que vous pouvez avoir pour moi. S'il faut vous voir pour résister aux tentations les plus innocentes, c'est un travail de saint qui dépasse mes forces. J'aurais sans doute beaucoup de plaisir à vous voir, mais la condition de me transformer en statue, comme ce roi des Mille et une Nuits, m'est insupportable.

Nous venons de nous expliquer très-clairement l'un et l'autre. Vous déciderez suivant votre sagesse si nous devons ajourner notre première promenade à quelques années ou au premier soleil. Vous voyez que je n'accepte pas le conseil d'hypocrisie que vous me donnez. Vous saviez d'avance que cela m'était impossible. La seule hypocrisie dont je sois capable, c'est de cacher aux gens que j'aime tout le mal qu'ils me font. Je puis soutenir cet effort quelque temps, mais toujours, non. Quand vous recevrez cette lettre, il y aura huit jours que nous ne nous serons vus. Si vous persistez dans vos menaces, écrivez-moi tout de suite. Ce sera de votre part une attention de bonté dont je vous saurai gré.


XLII

Janvier 1843.

Je ne m'étonne plus que vous ayez appris l'allemand si bien et si vite: c'est que vous possédez le génie de cette langue, car vous faites en français des phrases dignes de Jean-Paul; par exemple, lorsque vous dites: «Ma maladie est une impression de bonheur qui est presque une souffrance!» prosaïquement, j'espère que cela veut dire: «Je suis, guérie et je n'étais pas bien malade.» Vous avez raison de me gronder de n'avoir pas assez d'égards pour les malades; je me suis bien reproché de vous avoir fait marcher, de vous avoir permis de vous asseoir longtemps à l'ombre. Quant au reste, je n'ai pas de remords, ni vous non plus, j'espère. Moi, je n'ai pas de souvenirs distincts, contre mon habitude. Je suis comme un chat qui se lèche longtemps la moustache quand il a bu du lait. Convenez que le repas dont vous parlez quelquefois avec admiration, que le kêf même, qui est supérieur à ce qu'il y a de mieux en ce genre, n'est rien en comparaison du bonheur «qui est presque une souffrance». Il n'y a rien de pire que la vie d'une huître, voire même d'une huître qui n'est jamais mangée. Vous prétendez me gâter, vous avez été tellement gâtée vous-même, que vous vous entendez mal à gâter les autres. Votre triomphe, c'est de les faire enrager; mais, en fait de compliments, vous m'en devriez, je pense, pour la magnanimité dont j'ai fait preuve en me laissant rassurer par vous. Je m'admire moi-même. Ainsi, au lieu de votre sermon, dites-moi quelque chose de terrible à cette occasion, ou plutôt dites-moi toutes ces folies couleur de rose que vous dites si bien. Vous m'avez fait recommencer mon voyage en Asie mieux que je ne l'ai fait. La machine plus rapide que le chemin de fer est toute trouvée, nous la portons tous les deux dans nos têtes. J'ai pris le «hint», et, depuis que j'ai reçu votre lettre, je suis allé avec vous à Tyr et à Éphèse; nous avons grimpé ensemble dans la belle grotte d'Éphèse. Nous nous sommes assis sur de vieux sarcophages et nous nous sommes dit toute sorte de choses. Nous nous sommes querellés et raccommodés; tout a été comme dans cette prairie l'autre jour. Seulement, il n'y avait pour nous voir que de grands lézards très-inoffensifs quoique forts laids. Je ne puis pas même, in the mind's eye, vous voir aussi tendre que je voudrais; même à Éphèse, je vous vois un peu boudeuse et abusant de ma patience.

Vous me parliez l'autre jour de surprise que vous me feriez; franchement, comment voulez-vous que j'y croie? Tout ce que vous pouvez faire c'est de céder quand vous êtes à bout de mauvaises raisons. Mais comment inventerez-vous de vous-même de donner, quand vous avez le génie du refus? Je suis bien sûr, par exemple, que vous n'imaginerez jamais de me proposer un jour pour nous promener. Voulez-vous lundi ou mardi? Le ciel me donne des inquiétudes; cependant, je compte sur votre bon démon, comme disaient les Grecs. À ce propos, je veux vous apporter un passage d'une tragédie grecque que je vous traduirai littéralement, et vous m'en direz votre avis. Je crois que la comédie espagnole est restée quelque part, entre l'endroit de la Tamise où nous avons débarqué et celui où nous nous sommes rembarqués. Je vous en apporterai une autre. Mais, comme je tiens à ce que vous lisiez l'histoire du comte de Villa-Mediana, je vous chercherai le petit poème du duc de Biron. Adieu; n'ayez pas de secondes pensées et donnez-moi une place dans les premières. Vous savez pour moi quelles sont les unes et les autres. Faites-moi penser à vous conter une histoire de somnambule que je voulais vous dire l'autre jour.


XLIII

Paris, 21 janvier 1843.

Vous êtes bien aimable et je vous remercie de votre première lettre, qui m'a fait encore plus de plaisir que la seconde, laquelle sent un peu les seconds mouvements. Elle a du bon cependant. Mais écrivez donc plus lisiblement l'allemand. J'ai bien besoin des commentaires que vous m'offrez, commentaires verbaux s'entend, ce sont les meilleurs. D'abord, j'ai lu heilige Empfindung, puis je crois qu'il faut lire selige. Mais il y a deux sens. Est-ce sentiment de bonheur ou sentiment passé, mort; feu sentiment? Si je vous avais vue écrivant, j'aurais probablement deviné à votre expression ce que vous vouliez dire. Double coquetterie de votre part, coquetterie d'écriture, coquetterie d'obscurité. Hélas! vous me croyez plus savant que je ne suis en matière de toilette. J'ai cependant mes idées très-arrêtées sur ce point; je vous les soumettrai, si bon vous semble; mais je ne comprends pas la plupart des belles choses qu'il faut admirer, à moins qu'on ne me les démontre; vous m'expliquerez et je comprendrai tout de suite, je vous assure. Mais quand et comment? ces deux questions me préoccupent autant que votre pourquoi et pour qui! N'avez-vous pas regretté un peu les beaux jours passés au soleil de printemps? Aucun danger pour les merveilles de bottines! Si vous me dites que vous y avez pensé et que vous y pensez, vous me ferez prendre patience; mais il faudra plus que penser, il faudra résoudre. Je n'ai nulle envie de vous rappeler vos promesses; car j'espère que vous ajouterez à votre bonne foi à les remplir de bonne grâce, de ne pas les faire trop attendre. J'ai été tellement consterné par cette averse et ce qui s'ensuit, que je suis devenu tout confit en douceur et en abnégation de moi-même. J'ai maintenant assez de confiance en vous pour croire que vous ne vous en prévaudrez pas pour devenir tyrannique. Vous y avez, je crains, de grandes dispositions; ç'a été mon défaut autrefois: je dis la tyrannie, mais j'en suis corrigé, je m'en flatte. Adieu donc, dearest! Pensez donc un peu à moi.


XLIV

27 janvier 1843.

Voici ce qui m'est arrivé. J'étais très-souffrant ce matin, et j'ai été obligé de sortir pour affaires de mon commerce; je suis rentré vers cinq heures assez furieux, et je me suis endormi devant mon feu en fumant un cigare et en lisant le docteur Strauss. Or, il me semblait que j'étais dans le même fauteuil, mais lisant éveillé, lorsque vous êtes entrée et m'avez dit: «N'est-ce pas que c'est la manière la plus simple de nous voir?—Pas trop bonne,» disais-je, car il me semblait qu'il y avait deux ou trois personnes dans la chambre. Cependant, nous causions comme si de rien n'était; sur quoi, je me suis éveillé, et j'ai trouvé qu'on m'apportait une lettre de vous. Voyez comme il fait bon dormir! Je ne crois pas vous avoir écrit rien de méchant, et, par conséquent, je n'ai pas de pardon à vous demander. Ce serait plutôt à vous de le faire, et vous le faites avec si peu de contrition et tant d'ironie, que je vois bien que vous avez perdu cette vénération dont autrefois vous m'honoriez. Je ne puis rester cependant en colère contre vous, malgré mes résolutions, et je me résigne à être encore votre victime; mais n'abusez pas de ma magnanimité. Cela ne serait ni beau ni généreux. Vous parlez de soleil et vous m'y renvoyez, c'est presque comme aux kalendes grecques; probablement nous en aurons des nouvelles au mois de juin; mais faut-il attendre jusque-là? Il est vrai que vous êtes escarmentada du temps nébuleux. Mais, en prenant nos précautions, ne pourrions-nous pas profiter du premier temps tolérable? Je ne voudrais pas que vous vous enrhumassiez à mon occasion. Mettez vos bottes de sept lieues. Vous voir n'importe en quel costume, c'est ce qui me fera toujours assez de plaisir. Quel est ce mal de côté dont vous parlez si légèrement? Savez-vous que les fluxions de poitrine commencent ainsi? Vous serez allée au bal et vous aurez eu froid en sortant. Rassurez-moi bien vite, je vous prie. J'aimerais mieux vous savoir cross que malade. Si vous vous portez tout à fait bien, si vous êtes en belle humeur, et qu'il fasse tant soit peu beau samedi, pourquoi ne ferions-nous pas cette promenade? Nous pourrions nous faire mener quelque part, loin des hommes, et marcher ensemble en causant. Si vous ne pouvez ou ne voulez samedi, je ne me fâcherai pas; mais tâchez au moins que ce soit bientôt. Quand je vous demande quelque chose, vous ne le faites qu'après m'avoir fait enrager pendant si longtemps, que vous m'empêchez d'avoir autant de reconnaissance que je devrais peut-être; et vous, en outre, vous vous ôtez tout le mérite que vous auriez en étant promptement généreuse. Causer ensemble, et, ce qui nous est arrivé quelquefois, penser ensemble, est-ce donc un plaisir dont vous vous lassiez si vite? Il est vrai qu'on ne répond que pour soi, mais chacune de nos promenades a été pour moi plus heureuse que la précédente, par les souvenirs qu'elle m'a laissés. J'en excepte la dernière, et celle-là, je voudrais l'effacer au plus vite, pour la remplacer par une autre où vous ne couriez pas le risque d'être malade. Ainsi la paix est faite; j'attends vos ordres pour les ratifications jeudi soir.


XLV

Paris, 3 février 1843.

Ce beau temps ne vous fait-il donc pas penser à Versailles, et, par conséquent, ne vous donne-t-il pas envie de rire? Si vous aviez un peu de logique, vous n'auriez point ri. En effet, vous n'ignorez pas que Versailles est le chef-lieu du département de Seine-et-Oise, qu'il y a des autorités chargées de protéger le faible et qu'on y parle français. En un tel pays, vous seriez aussi en sûreté qu'à Paris. De plus, le but que vous vous proposez, c'est de vous promener sans rencontrer des badauds de votre connaissance. À Versailles, un jour que le musée n'est pas ouvert, vous êtes sûre de ne trouver personne. Je ne parle ni de l'air ni de la beauté des lieux, qui ont leur mérite et qui influent toujours sur la nature des idées. Je suis persuadé, par exemple, qu'à Versailles, vous n'auriez point eu cette colère rentrée de l'autre jour; je vous en crois parfaitement guérie, car la fin de votre lettre m'a paru de votre bon génie. Le commencement sentait un peu votre diable. Je vous écris en hâte. Je suis accablé de commissions et je vais bien m'ennuyer. Pensez un peu à moi, et ne vous fâchez pas. Ne riez pas trop en y pensant.


XLVI

Paris, 7 février 1843.

Veuillez me permettre un calcul très-simple, et tout sera dit sur Versailles. C'est donc très-difficile, une promenade d'une heure dans un si beau jardin? Or, ce jour de grand brouillard, n'avons-nous pas passé deux heures au musée ensemble? J'ai dit.

Vous me faites rire avec les commissions qu'on me donne, à ce que vous supposez. Bien que celles-ci ne me manquent pas, les commissions dont je vous parlais sont des réunions où plusieurs personnes ne font pas la besogne que ferait un seul beaucoup mieux. Ne croyez pas être la seule qui fasse des commissions. J'ai couru tout Paris pour acheter des robes et des chapeaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de madame de M ***. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal travesti? Une Écossaise et une Cracovienne sont en route. J'ai une bergère; il me faut encore un autre déguisement. Voici le signalement: l'aînée est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très-jolie, expression gaie. L'autre est très-grande, très-blanche, prodigieusement belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien. J'en voudrais faire une bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre.

Je me demande pourquoi vous me semblez si embellie, et je ne puis trouver de réponse satisfaisante. Est-ce parce que vous avez l'air moins effarouché? Cependant, la dernière fois, vous me faisiez penser à un oiseau qu'on vient de mettre en cage. Vous m'avez vu trois mines, je ne vous en connais que deux. L'effarouchement est une sorte de dépit radieux que je n'ai vu qu'à vous.

Vous m'accusez à tort d'être mondain; depuis quinze jours, je ne suis sorti qu'une fois le soir pour faire une visite à mon ministre. J'ai trouvé toutes les femmes en deuil, plusieurs avec des mantilles; non, des barbes noires qui les font ressembler à des Espagnoles; cela m'a paru fort joli. Je suis d'une tristesse et d'une maussaderie étranges. Je voudrais bien vous chercher querelle, mais je ne sais sur quoi. Vous devriez m'écrire des choses très-aimables et très-senties, je tâcherais de me figurer votre mine en les écrivant, et cela me consolerait.

Mon roman vous amuse-t-il? Lisez la fin du deuxième volume: M. Yellowplush.—C'est une assez bonne charge, à ce qu'il me semble. Adieu, écrivez-moi bientôt.

Je rouvre ma lettre pour vous prier de remarquer que le temps a l'air de se rasséréner.


XLVII

Paris, dimanche 11 février 1843.

Je ne sais trop si je dois croire pieusement tout ce que vous me dites, dans votre lettre, de votre indisposition et des affaires qui vous retiennent. Au milieu de toutes les choses aimables que vous me dites, je crois que vous n'avez guère envie de me voir. Me trompé-je, ou bien est-ce que je suis si peu habitué à vos douceurs, que je ne puis les croire vraies? Mardi, serez-vous guérie? serez-vous libre? serez-vous d'aussi bonne humeur que mercredi passé? Hier, dans l'après-midi, il a fait un temps superbe; peut-être serons-nous autant favorisés mardi prochain, si mon baromètre ne m'abuse. J'ai quelque chose pour vous qui vous paraîtra fort bête peut-être. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai beaucoup couru le monde, et fait quantité de bassesses académiques. J'en avais perdu l'habitude, et cela m'a fort coûté; mais je crois que je m'y referai assez vite. Aujourd'hui, j'ai vu cinq illustres poètes ou prosateurs, et, si la nuit ne m'eût surpris, je ne sais si je n'aurais pas achevé tout d'un trait mes trente-six visites. Le drôle, c'est quand on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à vous manger tout cru. Je suis, au fond, excédé de toutes ces corvées, et je serais heureux de tout oublier pendant une heure avec vous.


XLVIII

11 février 1843.

Cette neige ne se charge-t-elle pas toute seule de dire non, sans que vous vous en mêliez? Cela devrait vous guérir de cette mauvaise habitude de négation. Le diable est bien assez méchant sans que vous alliez sur ses brisées. J'ai beaucoup souffert la nuit passée. J'ai eu la fièvre et des élancements très-douloureux. Ce soir, je vais assez bien. Il me semble que, dans votre billet, vous cherchez le moyen de me faire quelque querelle sur notre promenade. Qu'a-t-elle eu de si malheureux, si vous ne vous êtes pas enrhumée? et je vous ai fait marcher si vite, que je n'en ai guère d'inquiétude. Vous aviez un air de santé et de force qui faisait plaisir à voir. Et puis vous perdez peu à peu quelque chose de votre contrainte. Vous gagnez de tout point à ces promenades, sans parler de la variété de connaissances archéologiques que vous acquérez, sans vous en donner la peine. Vous voilà déjà passée maîtresse en matière de vases et de statues. Chaque fois que nous nous rencontrons, il y a une croûte de glace à rompre entre nous. Je trouve qu'au bout d'un quart d'heure seulement nous reprenons notre dernière causerie au point où nous l'avions laissée. Mais, si nous nous voyions plus souvent, sans doute il n'y aurait plus de glace du tout. Que préférez-vous, la fin ou le commencement de nos rencontres?

Vous ne m'avez pas remercié de ne pas vous avoir dit un mot de Versailles. J'y ai pensé souvent, je vous jure. J'avais quelque chose à vous montrer que j'ai oublié. C'est de l'auld langsyne. Voyons, devinez si vous pouvez. J'oublie en vous voyant ce que je voulais dire; j'ai noté un sermon à vous faire à l'endroit de vos jalousies de votre frère: de la façon dont je conçois votre rôle de sœur, vous devriez souhaiter à votre frère quelque belle et bonne passion. Remarquez que vous ne pourrez jamais rien empêcher, et que, si vous ne devenez pas confidente heureuse, ou du moins résignée, vous êtes prédestinée à devenir étrangère. Adieu. Mon doigt me fait un mal de chien, mais on me dit que c'est bon signe. Je vais penser à vos pieds et à vos mains pour faire diversion. Vous n'y pensez guère, je crois.


XLIX

17 février 1843.

Que j'aie été injuste envers vous, cela est possible et je vous en demande pardon; mais vous ne vous mettez pas assez à ma place; et, parce que vous ne sentez pas comme moi, vous voudriez, ce qui est impossible, que je ne sentisse qu'à votre manière. Peut-être devriez-vous me savoir plus de gré que vous ne faites de tous mes efforts pour vous ressembler. Je ne comprends rien à la mine que vous m'avez faite aujourd'hui. Au reste, à ne s'attacher qu'à la lettre, il y a longtemps que je vois que vous m'aimez mieux de loin que de près. Mais ne parlons plus de cela maintenant. Je veux seulement vous dire que je ne vous fais aucun reproche, que je ne suis pas mécontent de vous, et que, si je suis triste quelquefois, vous ne devez pas croire que je suis en colère. J'ai de vous une promesse, vous pensez bien que je ne l'oublierai pas. Je ne sais si je vous la rappellerai. Il n'y a rien que je déteste tant que les querelles, et assurément il en faudrait une pour vous redonner de la mémoire. Rien de ce qui vous fait de la peine ne me donnera de plaisir; ainsi, j'accepte le programme que vous m'annoncez. Nous avons eu, en effet, une heureuse inspiration l'autre jour. Quelle neige et quelle pluie! Quel chagrin si vous m'aviez remis à aujourd'hui! Vous craignez toujours les premiers mouvements; ne voyez-vous pas que ce sont les seuls qui vaillent quelque chose et qui réussissent toujours? Le diable est lent, je crois, de son naturel et se décide toujours pour le plus long chemin. Ce soir, je suis allé aux Italiens, où je me suis assez amusé, bien qu'on ait fait un succès de claqueurs à mon ennemie madame Viardot.

J'ai reçu des livres d'Espagne que j'attendais pour travailler à quelque chose; en sorte que je suis assez in high spirits pour le moment. Je souhaite que vous pensiez un peu à moi, et surtout que nous pensions ensemble. Adieu; je suis charmé que ces épingles vous plaisent. J'avais craint qu'elles ne vous eussent inspiré du mépris; mais, malgré le plaisir que j'aurais à vous les voir porter, ne mettez pas le châle bleu la première fois. Vous avez dit avec beaucoup de raison qu'il était trop voyant.


L

Paris, lundi soir, février 1843.

Si je ne craignais de vous gâter, je vous dirais tout le plaisir que m'ont causé votre lettre, la toute gracieuse promesse que vous me faites, et surtout cette impatience de voir revenir le temps sec. N'est-ce pas une grande folie de votre part de vouloir prendre des termes fixes pour nos promenades, comme si nous pouvions jamais être assurés d'un jour? N'avais-je pas bien raison de dire: le plus souvent que vous pourrez? Il faut toujours supposer, quand il y aura du beau temps pendant deux jours, qu'il pleuvra deux mois de suite après. Qu'importe, si, au bout de l'année, nous nous trouvons en avance de quelques jours de promenade? Votre lettre est, en effet, toute de premier mouvement; c'est pour cela que je l'aime tant. Je crains seulement que vous n'ayez de si bonnes dispositions que parce que nous ne pouvons en profiter. Cependant, vos bonnes promesses me rassurent un peu, et vous auriez trop de reproches à vous faire si vous ne les teniez pas. Vous m'avez fait venir toute sorte de pensées, l'autre soir aux Italiens, avec votre costume couleur d'arc-en-ciel. Mais vous n'avez pas besoin de coquetterie avec moi. Je ne vous aime pas mieux en arc-en-ciel qu'en noir...

En vérité, avez-vous été furieuse contre moi par réflexion? Alors, ce serait un premier mouvement qui aurait été mauvais pour moi l'autre jour, et cela me ferait peine et plaisir. Je saurai lequel des deux en vous voyant.

Je connais la superstition des couteaux et des instruments tranchants, mais point celle des piquants. J'aurais cru, au contraire, que cela signifiait attachement, et c'est cela peut-être qui m'a fait choisir les épingles. Vous rappelez-vous que vous n'avez pas voulu me laisser ramasser les vôtres chez madame de P...? J'ai cela encore sur le cœur avec bien d'autres griefs contre vous. Je vous les pardonne tous aujourd'hui, mais je les retrouverai aussi révoltants lorsque vous y en aurez ajouté d'autres. C'est un grand malheur que de ne pouvoir oublier. J'écris aujourd'hui comme un chat, je ne puis encore tailler ma plume, et je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage. Il est presque aussi intelligible que ce que vous écrivez en blanc. Je suppose que vous allez fort dans le monde ce carnaval. En rangeant ma table, je m'aperçois que je ne suis point allé à un bal chez le directeur de l'Opéra. Où est le bon temps où j'y prenais plaisir? Maintenant, tout cela m'ennuie horriblement. Ne vous semblé-je pas bien vieux?

Le temps a l'air de vouloir se remettre, mais je n'ose rien dire. J'ai juré de vous laisser toute liberté.—Théodore Hook est mort. Avez-vous lu Ernest Maltravers et Alice, de Bulwer? Il y a des tableaux charmants d'amour jeune et d'amour vieux. Je les ai tous les deux à votre service.


LI

Jeudi soir, février 1843.

Je cherche vainement dans vos dernières paroles quelque chose qui me soulage en m'irritant contre vous, car la colère serait un soulagement pour moi. J'ai brûlé votre lettre, mais je me la rappelle trop bien. Elle était très-sensée, peut-être trop, mais très-tendre aussi. Depuis huit jours, j'ai tant d'envie de vous revoir, que j'en viens à regretter nos querelles mêmes. Je vous écris, savez-vous pourquoi? C'est que vous ne me répondrez pas et que cela me mettra en colère, et tout vaut mieux que le découragement où vous m'avez laissé. Rien n'est plus absurde, nous avons eu parfaitement raison de nous dire adieu. Nous comprenons si bien l'un et l'antre les choses raisonnables, que nous devrions agir le plus raisonnablement du monde. Mais il n'y a de bonheur, à ce qu'il paraît, que dans les folies et surtout dans les rêves. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je n'ai jamais cru, sinon cette fois, à la persistance de nos querelles. Mais il y a dix jours que nous nous sommes séparés d'une manière presque solennelle qui m'a effrayé. Étions-nous plus irrités que d'ordinaire, plus clairvoyants? nous aimions-nous moins? Il y avait certainement entre nous, ce jour-là, quelque chose que je ne me rappelle pas distinctement, mais qui n'avait jamais existé. Les petits accidents viennent après les grands. En même temps que je vous disais adieu, mon cousin changeait son jour aux Italiens, et je pense que je ne vous y rencontrerai plus le jeudi. Je me rappelle aussi que vous avez dit prophétiquement que je vous oublierais pour l'Académie, et c'est devant l'Académie que nous nous sommes quittés. Tout cela est fort bête, mais cela m'obsède, et je meurs d'envie de vous revoir, ne fût-ce que pour nous quereller.

Vous enverrai-je cette lettre? je ne sais trop. Hier, je suis allé, sur la foi d'un vers grec, à Saint-Germain-l'Auxerrois. Vous rappelez-vous quand nous nous devinions toujours?

Adieu; répondez-moi. Je me sens un peu soulagé pour vous avoir écrit.


LII

Jeudi matin, février 1843.

Hélas! oui, c'est ce pauvre Sharpe[1] qui vient d'être frappé d'une façon si soudaine et si cruelle. Je suis sans nouvelles de lui depuis le 5; si vous connaissez quelqu'un à Londres qui puisse m'en donner de certaines, veuillez lui écrire, et savoir quel est son état, quelles espérances restent encore. Peut-être connaîtriez-vous sa sœur. Je suppose que c'est chez elle que vous l'avez vu. Malgré vous-même, les seconds mouvements ne paraissent que trop dans votre lettre. Il y a cependant de ces petites phrases tout aimables qui vous échappent à votre insu. Vous vous donnez beaucoup de peine pour être mauvaise, et vous n'y parvenez qu'à force d'application.

Avez-vous réfléchi quelquefois comme c'est une invention admirable, de mettre dans un beau palais des tableaux et des statues, et d'y laisser promener le monde? Malheureusement, on va fermer ce beau lieu pour y mettre de vilaines croûtes modernes. Cela ne vous fait-il pas de la peine? Croyez-moi, allons faire nos adieux à toutes ces vieilles statues. Le samedi est un jour admirable, car il n'y vient que des Anglais peu gênants pour ceux qui aiment à regarder de près les tableaux. Que vous semble de samedi, c'est-à-dire après-demain? Ce sera le dernier samedi. Ce mot de dernier me fait de la peine. Ainsi donc, à samedi. Vous me parlez de vos remords pour mon œil. De quelle espèce sont vos remords? l'accident pouvait s'éviter de deux manières: je pouvais ne pas compromettre mon œil, vous pouviez le ménager. C'est, je pense, pour le dernier fait que vous avez des remords, du moins que vous devez en avoir eu avant les seconds mouvements. Si vous ne m'écrivez pas, je vous attendrai samedi à deux heures devant la Joconde, à moins d'un temps horrible; mais il fera beau, je l'espère, et, s'il survenait quelque contre-temps, ce serait assurément votre faute.

Pourquoi vous servez-vous de papier si petit, et pourquoi m'écrivez-vous trois lignes seulement, dont deux pour me quereller? Qu'importe que l'on vive plus vite, pourvu que l'on soit plus heureux! N'est-ce pas quelque chose que d'avoir des souvenirs au lieu d'années de chrysalide dont on ne se souvient plus?

[1] M. Sutton Sharpe, avocat anglais très-distingué.


LIII

Paris, février 1843.

Il m'est arrivé bien souvent dans ma vie de faire en rechignant des choses que j'ai été bien aise ensuite d'avoir faites. Je désire qu'il vous arrive comme à moi. Supposez que le contraire fût arrivé: n'auriez-vous pas éprouvé un peu d'impatience d'être venue seule? N'auriez-vous pas eu, laissez-moi le croire, quelque inquiétude de m'avoir fait de la peine? Considérez maintenant avec quelque orgueil cette étrange influence que deux fois vous avez eue sur ma pensée et sur mes résolutions. Tout le mal, c'est d'avoir eu un peu d'incertitude. N'admirez-vous pas comme moi cette étrange coïncidence (je ne dirai pas sympathie, pour ne pas vous déplaire) de nos pensées? Vous rappelez-vous qu'autrefois nous fîmes une expérience presque aussi miraculeuse? et dernièrement encore, près d'un poêle dans le musée espagnol, vous avez lu dans ma pensée aussi vite que je pensais. Il y a longtemps que je soupçonne quelque chose de diabolique en vous. Je me rassure un peu en pensant que j'ai vu vos deux pieds et que vous n'avez pas le cloven foot. Pourtant, il se pourrait que, sous ces bottines, vous m'eussiez caché une petite griffe. Tâchez donc de me rassurer.

Adieu. Voici le livre dont je vous ai parlé.


LIV

Paris, 9 février 1843.

J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je craignisse un second mouvement, mais je vous croyais souffrante et je me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard, je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus mal à l'œil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous être revus?

Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne devrais pas aller le voir tout de suite.

Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me fasse oublier ces tristes pensées.


LV

Paris, 27 février 1843.

Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller. Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Était-ce bien juste de votre part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un souvenir désagréable? Êtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas.

Je commence à vous savoir par cœur, et je crois que c'est ce qui m'attriste souvent. Il y a en vous un mélange d'oppositions et de contradictions si étrange, qu'il y a pour faire enrager un saint.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

J'ai appris hier une bien triste nouvelle. Le pauvre Sharpe est mort mercredi dernier. J'ai reçu la nouvelle de sa mort au moment où je le croyais non-seulement hors de tout danger, mais sur le point de reprendre ses occupations ordinaires. Je ne m'accoutume pas à l'idée de ne plus le voir. Ilme semble que, si j'allais à Londres, je le retrouverais.   .   .   .   .   .


LVI

Jeudi soir, 1er mars 1843.

J'avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais de vous bien gronder pour n'avoir pas voulu l'autre jour. Mais je suis parvenu à me débarrasser de tous les empêchements. À samedi donc. Il y a bien longtemps que nous n'avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d'autrefois, qui n'avaient de bon que les raccommodements? Je vous trouve toujours cependant un défaut: c'est de vous rendre si rare. À peine nous voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois, il semble qu'il y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela n'arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous avez besoin d'oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi, au contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant tous les jours. Montrez-moi que j'ai tort, et dites-moi un jour bien proche pour nous revoir. C'est le 14 mars que mon sort se décide à l'Académie. Le raisonnement me dit d'espérer, mais je ne sais quel sentiment de seconde vue me dit tout le contraire.—En attendant, je fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m'est difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu'on dise à un homme: «Monsieur, je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je vous vaux bien,» et autres facéties? Il faut traduire cela en termes honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais et qui m'ennuierait fort s'il se prolongeait. Le là correspond aux ides de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est ominous, n'est-ce pas?


LVII

Paris, vendredi matin, 13 mars 1843.

Voici votre cravate. Elle s'est retrouvée samedi dernier dans l'antichambre de Son Altesse royale monseigneur le duc de Nemours. Personne ne m'a demandé d'explications de sa présence dans ma poche. Je vous l'aurais envoyée plus tôt si je n'avais voulu ajouter le désir de retrouver votre propriété à celui de me donner de vos nouvelles. Je constate que, bien que le premier soit très-vif, il n'a pu triompher de l'indifférence que vous avez sur le second point. Pourquoi avez-vous si grand'peur du froid? Il me semble que nous avons fait une fois un essai de neige qui n'a pas trop mal réussi. Voici le dégel qui va rendre les rues impraticables pour je ne sais combien de temps. Répondez-moi vite. Je vois avec peine que vous aimez à tourmenter.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .


LVIII

Paris, 11 mars 1843.

C'est une grosse faute et presque un crime que de ne pas profiter du temps admirable qu'il fait. Que diriez-vous d'une grande promenade pour demain jeudi? Vous deviez m'avertir la première, mais vous vous en gardez bien. Il faut absolument que nous allions saluer les premières feuilles. Elles poussent à vue d'œil. Je pense aussi à l'influence que le soleil exerce sur votre humeur, à ce que vous m'avez dit. Je voudrais en faire l'épreuve. Moi, je vous aime dans tous les temps; mais je crois que le bonheur de vous voir est plus bonheur avec du soleil. Adieu.


LIX

Paris, samedi soir, mars 1843.

Pas la moindre trace de repentir dans votre lettre. Je regrette la pipe ambrée que vous aviez choisie. Il y avait quelque chose de particulièrement agréable à porter souvent à ma bouche un don de vous. Mais soit fait ainsi que vous voulez; c'est ce que je dis fort souvent, et toujours sans que ma résignation me profite.

Je suis complètement abruti par le métier que je fais. La cathédrale me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter l'espèce de responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de zèle dont je me repens fort aujourd'hui. J'envie beaucoup le sort des femmes, qui n'ont rien à faire qu'à tâcher de se faire belles, et préparer l'effet qu'elles veulent produire sur les autres. Les autres, cela me semble un vilain mot, mais je crois qu'il vous préoccupe plus que moi. Je suis très en colère contre vous, sans bien en savoir la cause; mais il doit y en avoir une très-réelle, car je ne saurais avoir tort. Il me semble que tous les jours vous êtes plus égoïste. Dans nous, vous ne cherchez jamais que vous. Plus je retourne cette idée, plus elle me paraît triste.

Si vous n'avez pas écrit pour ce livre à Londres, n'écrivez pas; il est absurde de charger une femme de semblable commission. Bien que je tienne beaucoup à un livre rare, je ne voudrais pas que vous pussiez causer l'ombre d'un étonnement en le demandant. L'éditeur du livre est un quaker très-vertueux, dit-on, lequel aurait eu un peu tard des preuves que les catholiques espagnols du XVe siècle étaient des gens sans moralité, malgré l'Inquisition, et peut-être à cause d'elle. L'exemplaire original et unique a coûté quinze cents livres sterling. Il a cent et quelques pages. J'ai eu tort de vous en parler et plus tort de réfléchir si tard à l'énormité de la chose. Adieu.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .

Voici la lettre que j'allais vous faire porter quand j'ai reçu la vôtre. J'ai été tellement occupé par mes rapports et mes enquêtes, que je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je vous proposais une promenade mardi, à condition que nous aurions une heure de plus. Dites-moi si vous êtes libre mardi. Votre distraction est fort jolie, mais y suis-je pour quelque chose? That is the question. Quels pardons avez-vous à me demander? vous ne sentez pas ce que je sens. Nous sommes si différents, qu'à peine pouvons-nous nous comprendre. Tout cela n'empêche pas que j'aurai grand plaisir à vous voir et que je vous remercie de votre dernière lettre, qui est très-aimable. Vous ne m'avez pas dit où vous alliez à la campagne, ni quand vous partiez. J'irai à Rouen dans quelques jours.

Adieu encore; j'espère vous voir mardi, j'espère que vous serez en belle humeur et moi moins triste que je ne suis aujourd'hui.


LX

Jeudi soir, 15 mars 1843.

Cela m'a fait un sensible plaisir[1], d'autant plus que je m'attendais à une défaite. On m'apportait les bulletins à mesure qu'ils s'élaboraient. Il me semblait impossible de réussir; ma mère, qui souffrait depuis quelques jours d'un rhumatisme aigu, a été guérie du coup.—J'en ai d'autant plus envie de vous voir. Essayez si je vous en aime mieux ou moins, et cela le plus tôt possible. Je suis harassé des courses que j'ai faites, car il faut maintenant remercier, et remercier amis et ennemis, pour montrer qu'on a de la grandeur d'âme. J'ai le bonheur d'avoir été black-boulé par des gens que je déteste, car c'est un bonheur que de n'avoir pas le fardeau de la reconnaissance à l'égard des personnes qu'on estime peu. Écrivez-moi, je vous prie, quand vous voulez que nous nous voyions.

J'ai bien envie que nous fassions quelque longue promenade.

Vous êtes sorcière, en effet, d'avoir si bien deviné l'événement. Mon Homère m'avait trompé, ou bien c'est à M. Vatout que s'adressait sa prédiction menaçante.

Adieu, dearest friend! Entre mes épreuves à corriger, mon rapport à faire, et un peu aussi le tracas que j'ai eu depuis trois jours, je n'ai guère trouvé le temps de dormir. Je vais essayer.—J'aurais d'assez drôles d'histoires à vous conter des hommes et des choses.