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Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine cover

Lettres à une inconnue, Tome Premier / Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Chapter 78: LXVIII
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About This Book

A collection of personal letters addressed to an unnamed correspondent is presented alongside an introductory critical study that examines the writer's temperament and habits. The correspondence mixes intimate confidences, affectionate remembrances, travel sketches, antiquarian and literary observations, and wry social anecdotes, showing a disposition marked by reserve and ironic detachment yet capable of genuine tenderness. The prefatory essay situates these traits in the author's public roles and scholarly pursuits, arguing that disciplined self-control shapes both expression and relationships. Together the study and letters alternate sober commentary and delicate feeling, offering portraits of places, professional life, and sustained personal attachment.

[1] Sa nomination comme membre de l'Académie française.


LXI

17 mars 1843.

Je vous remercie bien de vos compliments, mais je veux mieux encore. Je veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? les quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, éreinté, démoralisé et complètement out of my wits. Puis Arsène Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan; tant il y a que l'on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse histoire; d'un autre côté, j'en gagne. Il se trouve des gens qui m'ont black-boulé sept fois et qui me disent qu'ils ont été mes plus chauds partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j'en sais aux gens? Tout ce monde où j'ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me fait désirer avidement de vous voir. Au moins, nous sommes sûrs l'un de l'autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les reprocher et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.


LXII

Lundi soir, 21 mars 1843.

Je suis très-triste et j'ai des remords de ma fureur d'aujourd'hui. La seule excuse que j'y trouve, c'est que la transition entre notre halte délicieuse dans cette espèce d'oasis si étrange et notre promenade a été trop brusquée, c'est tomber du ciel en enfer. Si je vous ai affligée, j'en suis aussi repentant que possible, mais j'espère que je ne vous ai pas fait autant de peine que j'en ressentais. Vous m'avez souvent reproché d'être indifférent à tous; je suppose que vous vouliez dire seulement que j'étais peu démonstratif. Lorsque je sors de ma nature, c'est que je souffre beaucoup. Convenez aussi qu'il est bien triste, après tant de temps passé ensemble, après être devenus l'un pour l'autre ce que nous sommes, de vous voir toujours défiante pour moi. Le temps a été aujourd'hui comme notre humeur. Ce soir, le voilà rétabli, je pense. Les étoiles sont plus brillantes que jamais. Organisons quelque course moins orageuse. Adieu, plus de querelles; je tâcherai d'être plus raisonnable, tâchez d'être plus à vos premiers mouvements.


LXIII

Mars 1843.

Moi, j'étais fatigué comme si j'avais fait quatre ou cinq lieues à pied, mais d'une fatigue si agréable, que je voudrais la sentir encore; tout nous a si bien réussi, que, bien que je sois accoutumé à voir réussir un plan bien combiné, je partage votre étonnement. Être si libre et si loin du monde, et cela par les bienfaits de la civilisation, n'est-ce pas amusant? Savez-vous pourquoi je n'ai pris qu'une fleur de ces jacinthes si jolies et si blanches, c'est que je voulais en garder pour une autre fois; qu'en dites-vous? D'ailleurs, en regardant sur ma carte, j'ai vu que nous avions fait une faute de géographie. Nous nous sommes trompés d'environ un quart de lieue; nous devions aller plus loin; mais ne regrettons rien, une autre fois nous ferons mieux. Pour une reconnaissance, tout n'a pas été mal. Vous avez été surtout excellente. Vous ne m'apprenez rien en me disant que vous m'avez rendu ce que je vous ai donné; mais vous me faites presque autant de plaisir en me le disant, car cela me prouve que vous ne pensiez pas les cruelles choses que vous m'avez dites dans un de nos jours néfastes. Je les oublie tout à fait aujourd'hui; oubliez aussi mes colères et mes injures. Vous me demandez si je crois à l'âme. Pas trop. Cependant, en réfléchissant à certaines choses, je trouve un argument en faveur de cette hypothèse, le voici: Comment deux substances inanimées pourraient-elles donner et recevoir une sensation par une réunion qui serait insipide sans l'idée qu'on y attache? Voilà une phrase bien pédantesque pour dire que, lorsque deux gens qui s'aiment s'embrassent, ils sentent autre chose que lorsqu'on baise le satin le plus doux. Mais l'argument a sa valeur. Nous parlerons métaphysique, si vous voulez, la première fois. C'est un sujet que j'aime beaucoup, car on ne peut jamais l'épuiser. Vous m'écrirez, n'est-ce pas, avant lundi, en me disant où nous nous trouverons? Il faut être là-bas à une heure, non à une demi-heure. Vous vous en souviendrez; par conséquent, il faut nous mettre en marche à une demi-heure. Tout cela n'est-il pas clair?

Il est quatre heures et demie, et il faut que je me lève avant dix heures.


LXIV

Lundi soir. Mars 1843.

Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.

Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, qui, ce matin par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune raison d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effraye-t-il pas? Je ne sais si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.


LXV

Vendredi, 29 mars 1843.

Je sens, par une de ces intuitions of the mind's eye, que le temps sera beau encore pour quelques jours, mais qu'il se gâtera pour longtemps. D'un autre côté, notre promenade de l'autre jour, ayant été à peu près manquée, doit être considérée comme non avenue. Les ours seuls en ont profité. Je leur envie l'intérêt que vous leur portez, et j'ai le dessein de me faire faire un costume qui me donne une partie de leurs charmes. Jusqu'à présent, nous avons toujours marché de l'est au sud. Il me semble que nous pourrions essayer de la marche contraire. Nous irions chercher d'abord notre barrière et le ruisseau peu limpide qui coule auprès. Nous finirions par où nous commençons ordinairement. Le diable, c'est que j'ai à travailler dans ce moment plus que d'ordinaire. Cependant, si vous pouviez samedi, à trois heures, nous ferions notre voyage de découverte jusqu'à cinq heures et demie; sinon, il faudrait ajourner à lundi, ce qui serait bien long. Si vous saviez comme vous étiez gentille l'autre jour, vous ne voudriez jamais être taquine comme vous l'êtes quelquefois. J'aurais voulu vous voir encore plus franche; mais il me semblait pourtant que vos pensées étaient toutes révélées pour moi, bien que vos paroles fussent plus entortillées que l'Apocalypse. Je voudrais que vous eussiez la centième partie du plaisir que j'ai à vous voir penser. Pour moi, c'était un bonheur si grand, que je crains trop qu'il ne soit pas partagé. Il y a deux personnes en vous. Vous n'êtes plus comme Cerbère, vous voyez. De trois, vous voilà réduite à deux. L'une, qui est la meilleure, est tout cœur et toute âme. L'autre est une jolie statue bien polie par le monde, bien drapée de soie et de cachemire; c'est un charmant automate dont les ressorts sont le plus habilement arrangés qui se puissent voir. Lorsqu'on croit parler à la première, on trouve la statue. Pourquoi faut-il que cette statue soit si gentille! Autrement, j'espérerais que, comme les vieux chênes d'Espagne, vous perdriez votre écorce en vieillissant.

Il vaut mieux que vous restiez telle que vous êtes, mais que la première personne commande davantage à son automate. Voilà bien des métaphores où je m'embrouille.

Je pense en ce moment à une main blanche. Il me semblait que j'avais envie de vous gronder. Mais je ne me rappelle plus bien le pourquoi. C'est moi maintenant qui ai des courbatures. J'étais accablé en rentrant l'autre jour, et je n'ai pas, comme vous, la ressource de dormir douze heures. Il est vrai que je tiens moins que vous à ne pas m'user. J'espère avoir une lettre de vous demain, mais vous m'en écrirez une autre pour me dire si samedi ou lundi... Troisième combinaison: samedi jusqu'à quatre heures, et lundi de deux heures à cinq, Ce serait une perfection, ce me semble. Il faudrait que j'eusse votre réponse samedi avant midi.


LXVI

Vendredi soir, 8 avril.

J'ai depuis deux jours une horrible migraine, et vous m'écrivez toute sorte de méchancetés. Le pire, c'est que vous n'avez pas de remords, et j'avais quelque espoir que vous en auriez. Je suis si accablé, que je n'ai pas même la force de vous dire des injures. Quel est donc ce miracle dont vous parlez? Le miracle serait de vous rendre moins entêtée, et je ne le ferai jamais. Cela est trop au-dessus de mon pouvoir. Il faudra donc attendre à lundi pour savoir le mot de l'énigme, puisque vous ne pouvez demain. Savez-vous qu'il y aura huit jours que nous ne nous sommes vus? Il y avait longtemps que nous n'avions tant attendu. En revanche, il faudra faire une longue promenade et tâcher quelle se passe sans disputes. À deux heures, si vous voulez bien. Je compte précisément sur le soleil. Votre pensée de Wilhelm Meister est assez jolie, mais ce n'est qu'un sophisme, après tout.

On pourrait dire avec presque autant d'exactitude que le souvenir d'un plaisir est une espèce de peine. Cela est vrai surtout des demi-plaisirs, je veux dire de ceux qui ne sont pas partagés. Vous aurez ces vers si vous y tenez. Vous aurez même votre portrait en Turquesse, que j'ai un peu arrangé. Je vous ai mis un narghilé à la main pour plus de couleur locale. Quand je dis vous aurez tout cela, je veux dire en payant. Si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, songez que j'ai une terrible vengeance. On m'a demandé aujourd'hui un dessin pour un album qui se vendra au profit du tremblement de terre. Je donnerai votre portrait. Qu'en dites-vous? Je me demande quelquefois comment je ferai dans cinq ou six semaines d'ici, quand nous ne nous verrons plus. Je ne m'accoutume pas à cette idée-là.


LXVII

Paris, 15 avril 1843.

J'avais si grand mal aux yeux ce matin et hier, que je n'ai pu vous écrire. Je suis un peu mieux ce soir et je ne pleure plus guère. Votre lettre est assez aimable, contre votre ordinaire. Il y a même une ou deux phrases tendres, sans mais et sans secondes pensées. Nous avons des idées très-différentes sur une foule de choses. Vous ne comprenez pas ma générosité de me sacrifier pour vous. Vous devriez me remercier pour m'encourager. Mais vous croyez que tout vous est dû. Pourquoi faut-il que nous nous rencontrions si rarement dans nos manières de sentir! Vous avez fort bien fait de ne pas parler de Catulle. Ce n'est pas un auteur à lire pendant la semaine sainte, et il y a dans ses œuvres plus d'un passage impossible à traduire en français. On voit très-bien ce qu'était l'amour à Rome vers l'an 50 avant J.-C, C'était un peu mieux cependant que l'amour à Athènes au temps de Périclès. Déjà les femmes étaient quelque chose. Elles faisaient faire des bêtises aux hommes. Leur pouvoir est venu, non du christianisme, comme on le dit ordinairement, mais je pense par l'influence qu'exercèrent les barbares du Nord sur la société romaine. Les Germains avaient de l'exaltation. Ils aimaient l'âme. Les Romains n'aimaient guère que le corps. Il est vrai que longtemps les femmes n'eurent pas d'âme. Elles n'en ont point encore en Orient, et c'est grand dommage. Vous savez comment deux âmes se parlent. Mais la vôtre n'écoute guère la mienne.

Je suis content que vous fassiez cas des vers de Musset, et vous avez raison de le comparer à Catulle. Catulle écrivait mieux sa langue, je crois, et Musset a le tort de ne pas croire à l'âme plus que Catulle, que son temps excusait. Il est une heure tout à fait indue. Je vous dis adieu pour bassiner mon œil. Je pleure en vous écrivant. À lundi. Priez pour que nous ayons un beau soleil. Je vous apporterai un livre. Mettez vos bottes de sept lieues.


LXVIII

Paris, 4 mai 1843.

Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier, j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps. Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos coquetteries.

Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que j'ai trop du moi que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à exécution la menace que je vous ai faite un jour.

Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi.

Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous aurez amassé à mon retour un véritable iceberg. Allons, il vaut mieux ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister.


LXIX

Mercredi, juin 1843.

Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle.

Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles. Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter. Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais motif tant de bonheur.

Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord.


LXX

Paris, 14 juin 1843.

Je suis bien heureux d'apprendre que vous allez mieux et bien fâché que vous ayez pleuré. Vous vous méprenez toujours sur le sens de mes paroles. Vous voyez de la colère ou de la méchanceté où il n'y a que de la tristesse. Je ne me souviens plus de ce que je vous ai dit cette fois, mais je suis sûr que je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est que vous m'avez fait beaucoup de peine. Tous ces querelles qui surviennent entre nous me prouvent que nous sommes très-différents, et, comme, malgré cette différence-là, il y a entre nous une affinité grande,—c'est le Wahlverwandschaft de Goethe,—il résulte nécessairement un combat qui me fait souffrir. Lorsque je dis que je souffre, ce ne sont pas des reproches que je vous adresse. Je vois en noir ce qu'un instant auparavant j'avais vu en couleur de rose. Vous savez très-bien effacer ce noir avec deux paroles, et, ce soir, en lisant votre lettre, je pense avec bonheur que le soleil n'est peut-être pas perdu. Mais votre système de gouvernement est toujours le même; vous me ferez toujours enrager après m'avoir rendu par moments très-heureux. Quelqu'un plus philosophe que moi prendrait le bonheur quand il vient et ne se fâcherait pas du mal. C'est le défaut de ma nature de me rappeler tout le mal passé quand je souffre; mais aussi je me rappelle tout le bonheur quand je suis heureux. J'ai beaucoup travaillé à vous oublier depuis tantôt trois semaines, mais je n'y ai pas trop bien réussi. L'odeur de vos lettres a été une difficulté très-grande à la tâche que je m'étais imposée. Vous souvenez-vous que j'ai senti cette odeur indienne un jour que nous nous sommes fait beaucoup de peine et aussi, je crois, beaucoup de plaisir?

Je suis accablé d'affaires.

Écrivez-moi vite. J'ai travaillé beaucoup et à de drôles de choses. Je vous en parlerai quand nous nous verrons.


LXXI

Paris, samedi soir, 23 juin 1843.

Je commençais à être fort en peine de vous. Je craignais que l'humidité ne vous eût fait mal et je me reprochais de vous avoir raconté si longuement cette sotte histoire. Puisque vous ne vous êtes pas enrhumée et que vous n'avez pas eu de colères rentrées, je puis à mon tour me rappeler avec bonheur tous les moments que nous avons passés ensemble. Je trouve comme vous que, ce jour-là, nous avons été plus parfaitement—si parfaitement peut comporter du plus ou du moins—heureux que jamais. À quoi cela tient-il? Nous n'avons rien dit ni fait d'extraordinaire, si ce n'est de ne pas nous quereller. Et remarquez, s'il vous plaît, que c'est de vous que les disputes viennent toujours. Je vous ai cédé sur une infinité de points, et je n'ai pas été de mauvaise humeur pour cela. Je voudrais bien que le bon souvenir que vous gardez de cette journée vous profitât pour l'avenir. Pourquoi ne me dites-vous pas tout de suite ce que vous expliquez dans votre lettre tellement quellement, mais avec une certaine franchise qui me plaît?   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   

Je suis flatté que mon conte vous ait amusée; mon amour-propre d'auteur s'est offensé pourtant que vous vous soyez contentée de l'analyse, assez décousue que je vous en ai faite. J'espérais que vous auriez demandé à le lire ou à l'entendre. Mais, puisque vous ne voulez pas, il faut en prendre son parti. Néanmoins, s'il faisait beau mardi, qui nous empêcherait de nous asseoir tous les deux sur nos sièges rustiques, et moi de vous faire la lecture? Il y en a pour une heure. Le mieux, c'est de nous promener tout bonnement. Le voulez-vous? Le programme sera de ne pas se disputer. Écrivez-moi vos intentions suprêmes. J'ai reçu madame de M*** et ses filles, florissantes toutes les trois. Rien de fixé pour mon départ. Il est fort prochain suivant toute apparence, mais pourtant ce n'est pas à un adieu définitif qu'il faut vous attendre.


LXXII

Paris, 9 juillet 1843.

Vous avez raison d'oublier les querelles si vous pouvez en venir à bout. Elles se grossissent, comme vous le dites fort bien, lorsqu'on les examine de près. Le mieux est de rêver toujours le plus longtemps possible, et, comme nous pouvons faire toujours le même rêve, cela ressemble fort à une réalité. Je vais assez bien depuis hier. J'ai dormi, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Il me semble même que je suis en meilleure humeur depuis que je me suis soulagé en exhalant mes vapeurs l'autre jour. C'est dommage que nous ne nous voyions pas le lendemain d'une querelle. Je suis sûr que nous serions parfaitement aimables l'un pour l'autre. Vous m'aviez promis de m'indiquer un jour; mais vous n'y avez pas pensé, ou, ce qui serait plus mal, vous avez cru indecorous de le faire. C'est cette préoccupation que vous avez sans cesse qui nous est bien souvent un sujet de brouillerie. À mesure que le moment de ne plus vous voir approche, je me sens plus mécontent de moi, et, pour le résultat, c'est comme si j'étais mécontent de vous. J'ai bien pu dire que vous vous contraignez beaucoup pour me plaire; je me prends sans cesse à me mettre en fureur contre cette contrainte même qui, dans ce qu'elle a de plus agréable, cache toujours un fond horriblement triste; mais rêver, c'est le plus sage. À quand? voilà toute la question.

Vous devriez bien me traduire un livre allemand qui me met au supplice. Rien n'est plus enrageant qu'un professeur allemand qui croit avoir une idée. Le titre est tentant: das Provocationsverfahren der Römer.


LXXIII

Paris, juillet 1843.

Voilà une lettre de vous bien aimable et presque tendre. Je voudrais être en disposition moins mélancolique pour en jouir entièrement. Tout ce que je puis faire de mieux, c'est de vous remercier de tout ce qu'il y a de bon dans cette lettre et de ne pas vous parler des idées plus ou moins tristes qui me viennent à son sujet. Le malheur, c'est que je ne rêve pas aussi complètement que vous. Mais laissons cela et parlons d'autre chose. Je partirai dans dix jours. J'ai été hier à la campagne faire une visite et j'en suis revenu très-las et très-triste. Las, parce que je me suis ennuyé, et triste, parce que je songeais que c'était un beau jour perdu. Ne vous faites-vous jamais un pareil reproche? J'espère que non. Quelquefois, je crois que vous sentez tout ce que je sens, puis viennent des drawbacks, et alors je doute de tout.

Adieu; si je continuais à vous écrire, je dirais des choses que vous ne comprendriez pas comme je les dirais.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .


LXXIV

Jeudi soir, 28 juillet 1843.

J'ai lu votre lettre (je parle de la première) une vingtaine de fois au moins depuis que je l'ai reçue, et, chaque fois, elle m'a fait éprouver une impression nouvelle et en général fort triste, mais jamais elle ne m'a mis en colère. J'ai cherché très-inutilement à y répondre. J'ai pris très-inutilement un grand nombre de partis, et je reste ce soir aussi incertain et aussi triste que la première fois. Vous avez assez bien deviné mes pensées, peut-être pas entièrement. Vous ne pourriez jamais les deviner toutes. J'en change d'ailleurs si souvent, que ce qui est vrai dans un moment cesse de l'être quelque moments après. Vous avez tort de vous accuser. Vous n'avez, je pense, pas d'autre reproche à vous faire que ceux que je me fais. Nous nous laissons rêver sans vouloir être éveillés. Peut-être sommes-nous trop vieux pour rêver ainsi de propos délibéré. Pour ma part, j'approuve le mot de ce Turc; mais rien, ne serait-ce pas le pire? J'ai beaucoup varié sur ce point. Plusieurs fois, il m'est venu en tête de ne pas vous répondre et de ne plus vous voir. Cela est fort raisonnable et peut très-bien se soutenir. L'exécution est plus difficile. À ce propos, vous avez tort de m'accuser de ne plus vouloir nous voir. Je n'en ai pas dit un mot. Est-ce encore une pensée que vous avez surprise? Vous, au contraire, vous me la dites très-nettement. Il y aurait encore autre chose à faire ce serait de ne pas s'écrire un mot pendant le voyage que je vais faire, de penser à nous ou à toute autre chose, et de se revoir ou de ne pas se revoir au retour, suivant que la réflexion le conseillerait. Cela est encore assez raisonnable, mais d'exécution embarrassante. Quand je ne pense plus à votre lettre et seulement à votre amabilité, savez-vous ce que je voudrais? c'est nous revoir encore une fois. Cette affaire de l'hôtel de Cluny m'a forcé à retarder mon départ. Je devrais être en route. Je crains de ne pouvoir pas signer un maudit procès-verbal où il faut que mon nom soit avant lundi. Puisque vous aviez envie de me parler lundi, peut-être n'auriez-vous pas d'objections à me dire définitivement adieu samedi.

En vous parlant de cela, j'ai peut-être tort. Dieu sait en quelle disposition vous êtes! Après tout, vous pouvez fort bien dire non. Je vous promets de ne m'en pas fâcher.


LXXV

Paris, jeudi soir, 2 août 1843.

Je suis moins poétique que vous. La χθὡν εὑρυοδεἱη, c'est-à-dire la large terre, malgré le mackintosh, était encore plus froide que vous, et j'en suis enrhumé, mais sans rancune. J'en aurais à lire tout ce que vous me dites et que vous croyez agréable. Combien de mais toujours! que vous êtes ingénieuse à ôter aux autres et à vous-même l'enchantement qu'ils peuvent avoir! Je dis enchantement, et j'ai tort sans doute; car je ne crois pas que les marmottes en aient. Vous étiez un de ces jolis animaux-là avant que Brahma envoyât votre âme dans un corps de femme. À la vérité, vous vous réveillez quelquefois, et, comme vous dites fort bien, c'est pour quereller. Soyez donc bonne et gracieuse comme vous savez l'être. Malgré ma mauvaise humeur, j'aime mieux vous voir avec vos grands airs indifférents que de ne pas vous voir du tout. Je vous disais bien que toute cette botanique ne valait rien; mais vous voulez toujours faire à votre tête. J'ai découvert des choses encore plus curieuses que des courses champêtres sur des indices moins évidents. Croyez-moi, jetez au feu toutes ces fleurs fanées, et venez en chercher de nouvelles.

Adieu.


LXXVI

Paris, 5 août 1843.

J'attendais une lettre de vous avec bien de l'impatience, et plus elle tardait, plus je m'attendais à des seconds mouvements et à toutes leurs vilaines conséquences. Comme j'étais préparé à toutes les injures de votre part, votre lettre m'a paru meilleure qu'en un autre moment. Vous me dites que vous avez été heureuse aussi, et ce mot efface tous les autres qui précèdent et qui suivent pour l'affaiblir. C'est ce que vous m'avez dit de mieux depuis longtemps, c'est presque la seule fois où je vous ai senti un cœur fait comme un autre. Quelle radieuse promenade! Je ne suis nullement malade et j'étais l'autre jour assez heureux pour en garder de la santé et de la bonne humeur pour longtemps. Si le bonheur passe vite, il peut se renouveler. Malheureusement, le temps se gâte, puis vous parlez de voyage. Peut-être cette pluie vous a-t-elle ôté l'envie de courir. Pour moi, elle m'ôte jusqu'à la force de faire des projets. Pourtant, s'il y avait un bon jour avant votre départ, ne ferions-nous pas bien d'en profiter et de dire adieu pour longtemps à notre parc et à nos bois? Je ne reverrai plus leurs feuilles de cette année du moins, et cette idée-là m'attriste. J'espère que vous les regretterez aussi. Quand vous verrez un rayon de soleil, prévenez-moi, et allons retrouver nos châtaignes et notre montagne. Vous avez pensé à moi et à nous pendant un moment bien court, mais le souvenir n'en reste-t-il pas bien longtemps?


LXXVII

Vézelay, 8 août 1843, au soir.

Je vous remercie de m'avoir écrit un mot avant mon départ. C'est l'intention qui m'a fait plaisir et non l'expression de votre lettre. Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié de ce que vous dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir. L'affection que vous avez pour moi n'est chez vous qu'une espèce de jeu d'esprit. Vous êtes toute esprit. Vous êtes une de ces chilly women of the North, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez pas. J'aime mieux vous répéter encore que je suis fâché de vous avoir fait de la peine, que ç'a été indépendant de ma volonté et que je vous en demande pardon. Nos caractères sont aussi différents que nos stamina. Que voulez-vous! vous pouvez quelquefois deviner mes pensées, mais vous ne me comprendrez jamais.

Je suis ici dans une horrible petite ville perchée sur une haute montagne, assassiné par les provinciaux, et fort préoccupé d'un speech que je dois faire demain. Je représente, et vous me connaissez assez pour savoir combien le métier d'homme public m'est odieux. J'ai pour me consoler un compagnon de voyage très-aimable et une admirable église qui me doit de ne pas être par terre à l'heure qu'il est. Lorsque j'ai vu cette église pour la première fois, c'était fort peu de temps après vous avoir vue à ***. Je me demandais aujourd'hui si nous étions plus fous alors que maintenant.

Ce qu'il y a de certain, c'est que nous nous faisions l'un de l'autre une idée probablement très-différente de celle que nous avons maintenant. Si nous avions su alors combien nous nous ferions enrager l'un l'autre, croyez-vous que nous nous serions revus? Il fait un froid affreux, de la pluie, et des éclairs au milieu de tout cela. J'ai une rame de prose officielle à écrire, et je vous quitte d'autant plus facilement que ce ne sont pas des tendresses que j'aurais à vous dire. Je suis aussi mécontent de moi-même que de vous. C'est cependant la force des choses à qui j'en veux le plus. Je serai à Dijon dans quelques jours. Si vous vouliez m'écrire là, vous me feriez plaisir, surtout si vous trouviez sous votre plume quelque chose de moins brutal que votre dernière lettre. Vous ne pouvez vous faire une idée d'une de nos soirées d'auberge. Parmi les idées les plus riantes qui me viennent à l'esprit, je pense à aller passer quelque part en Italie le temps qui doit s'écouler entre ma tournée et le voyage d'Alger. Je me figure que, de votre côté, vous avisez aux moyens d'être à la campagne lorsque je reviendrai à Paris. Que deviendront tous ces projets-là? En partant, j'ai vu M. de Saulcy, qui venait de recevoir une lettre de Metz. On lui faisait un grand éloge de votre frère, qui plaît beaucoup aux gens à qui on l'a recommandé. Je vous aurais écrit cela plus tôt sans les mille et un tracas du départ.

Adieu. Il me semble que je me trouve mieux pour avoir un peu causé avec vous. Si j'avais plus de papier et moins de rapports à faire, je serais capable, je crois, de vous dire maintenant quelque chose de tendre. Vous savez que mes colères finissent ordinairement de la sorte.

À Dijon, poste restante, et n'oubliez pas mes titres et qualités!


LXXVIII

Avallon, 14 août 1843.

Je croyais être le 10 à Lyon, j'en suis encore à plus de soixante lieues. Il faut que je m'arrête à Autun ayant d'avoir de vos nouvelles. Si vous êtes aimable, vous m'écrirez encore à Lyon. Je suis de plus en plus content de Vézelay. La vue en est admirable, et puis j'ai quelquefois du plaisir à être seul. En général, je me trouve assez mauvaise compagnie; mais, quand je suis triste sans avoir de grands motifs pour l'être, quand cette tristesse n'est pas de la colère rentrée, alors je me plais dans une solitude complète; J'étais dans cette disposition les derniers jours que j'ai passés à Vézelay. Je me promenais ou je me couchais au bord d'une certaine terrasse naturelle qu'un poète pourrait bien appeler un précipice, et, là, je philosophais sur le moi, sur la Providence, dans l'hypothèse qu'elle existe. Je pensais à vous aussi, et plus agréablement qu'à moi. Mais cette pensée-là n'était pas la plus gaie, parce que, aussitôt quelle venait, je me représentais combien je serais heureux de vous voir auprès de moi dans ce coin ignoré. Et puis, et puis tout cela se terminait par cette autre pensée plus désolante, que vous étiez bien loin, qu'il n'était pas facile de se voir et pas sûr même que vous le voulussiez bien. Ma présence à Vézelay a beaucoup intrigué la population. Lorsque je dessinais, surtout lorsque je me servais d'une chambre claire, un rassemblement considérable se formait autour de moi, et c'était à qui bâtirait des conjectures sur mon genre d'occupation. Cette célébrité ne laissait pas d'être fort ennuyeuse, et j'aurais bien voulu avoir avec moi un janissaire pour contenir les curieux. Ici, je suis rentré dans la foule. Je suis venu pour voir un vieil oncle que je ne connaissais guère. Il a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille faite aux environs. Je n'aime pas les parents. On est obligé d'être familier avec des gens qu'on n'a jamais vus parce qu'ils se trouvent fils du même père que votre père. Mon oncle est cependant un très-brave homme, point trop provincial, et peut-être je le trouverais aimable si nous avions deux idées communes. Les femmes sont ici aussi laides qu'à Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux. À Nevers, il y avait d'assez jolis yeux. Point de costumes nationaux. Outre nos perfections morales, nous avons l'avantage d'être le peuple le plus rabougri et le plus laid de l'Europe. Je vous envoie un bout de plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbatiale de la Madeleine de Vézelay. L'ex-propriétaire de la plume et moi, nous nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque aussi inquiets l'un que l'autre de notre rencontre imprévue. La chouette a été moins brave que moi et s'est envolée. Elle avait un bec formidable et des yeux effroyables, outre deux plumes en manière de cornes. Je vous envoie cette plume pour que vous en admiriez la douceur, et puis parce que j'ai lu dans un livre de magie que, lorsqu'on donne à une femme une plume de chouette et quelle la met sous son oreiller, elle rêve de son ami. Vous me direz votre rêve.

Adieu.


LXXIX

Saint-Lupicin, 15 août 1843, au soir.

À 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Au milieu d'un océan de puces très-agiles
et très-affamées.

Votre lettre est diplomatique. Vous pratiquez l'axiome que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Heureusement pour vous, le post-scriptum m'a désarmé. Pourquoi dites-vous en allemand ce que vous pensez en français? Serait-ce que vous ne le pensez qu'en allemand, c'est-à-dire que vous ne le pensez guère? Je ne veux pas le croire. Mais il y a en vous des choses qui m'irritent au dernier point. Comment êtes-vous encore timide avec moi? Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me dire quelque chose qui m'aurait fait tant déplaisir? Croyez-vous qu'il y ait des équivalents dans une langue étrangère?

Vous ne vous figurez pas le lieu où je suis.

Saint-Lupicin est dans les montagnes du Jura. C'est laid au dernier point, sale et peuplé de puces. Je vais être obligé de me coucher tout à l'heure et je vais passer une nuit comme mes nuits d'Éphèse. Malheureusement, à mon réveil, je ne trouverai ni lauriers, ni ruines grecques. Quel vilain pays! Je pense souvent que, si les chemins de fer se perfectionnaient, nous pourrions aller ensemble dans un lieu semblable et qu'alors il s'embellirait. Il y a ici une immense quantité de fleurs, un air singulièrement pur et vif; on entend la voix humaine à une lieue de distance. Pour vous prouver que je pense à vous, voici une petite fleur cueillie dans ma promenade au coucher du soleil. C'est la seule qui se puisse envoyer. Toutes les autres sont colossales.—Que faites-vous? À quoi pensez-vous? Vous ne me diriez jamais à quoi vous pensez réellement, et c'est folie à moi de vous le demander. Depuis mon départ, j'ai eu peu de bons moments. Un ciel d'un gris de plomb, tous les accidents et toutes les misères possibles. Une roue cassée, un œil en compote; tout cela est raccommodé tant bien que mal. Mais ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est à la solitude. Il me semble que, cette année, elle m'est plus pénible qu'à l'ordinaire. Je veux dire la solitude avec le mouvement. Il n'y a rien de plus triste. Il me semble que, si j'étais en prison, je serais plus à mon aise qu'à courir ainsi le pays. Je regrette surtout nos promenades. Vous me faites plaisir en me disant que vous aimez toujours nos bois. J'espère que nous les reverrons, et cependant mon malheureux voyage s'allonge démesurément. Le département du Jura, avec ses montagnes et ses chemins de traverse, me retarde de plus de dix jours. Je vais de désappointement en désappointement. Encore si c'étaient les premières montagnes que je visse. Je n'ai nulle envie d'aller en Italie. C'est une invention de votre part. Votre lettre m'a fait tantôt plaisir et tantôt m'a fait enrager. J'y vois quelquefois entre les lignes les choses les plus tendres du monde. D'autres fois, vous me paraissez encore plus chilly que de coutume. Il n'y a que le post-scriptum qui me satisfasse. Je ne l'ai vu que tard. Il est à une si grande distance du reste de la lettre! Si vous m'écrivez tout de suite, écrivez-moi à Besançon; sinon, adressez votre lettre chez moi à Paris. Je ne sais pas où je serai dans huit jours d'ici.


LXXX

Paris, lundi, septembre 1843.

Nous nous sommes séparés l'autre jour également mécontents l'un de l'autre. Nous avions tort tous les deux, car c'est la force des choses qu'il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous voulons l'impossible: vous, que je sois une statue; moi, que vous n'en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, dont au fond nous n'avons jamais douté, est cruelle pour l'un et pour l'autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j'ai pu vous donner. Je cède trop souvent à des mouvements de colère absurde. Autant vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide.

J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.

Adieu encore, pendant que j'ai du courage.


LXXXI

Paris, jeudi, 6 septembre 1843.

Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, pour me donner un peu de courage et de vie.

Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un académicien, et je me vois in the mind's eye tout à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais j'ai fait de drôles de rencontres.

Adieu.


LXXXII

Septembre 1843.

Je m'ennuie beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour, à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là, pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement! Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain, nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi.


LXXXIII

Paris, septembre 1843.

Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère, que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez. Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures intentions du monde d'être calme et résigné.


LXXXIV

Avignon, 29 septembre.

Il y a bien des jours que je n'ai reçu de vos nouvelles et presque aussi longtemps que je ne vous ai écrit. Mais, moi, je suis excusable. En vérité, le métier que je fais est des plus fatigants. Tout le jour, il faut ou marcher ou courir la poste, et, le soir, malgré la fatigue, il faut brocher une douzaine de pages de prose. Je ne parle que des écritures ordinaires, car, de temps en temps, j'ai à faire la chouette à mon ministre. Mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire toutes les bêtises possibles.

Le pays que je parcours est admirable, mais les gens y sont bêtes à outrance. Personne n'ouvre la bouche si ce n'est pour faire son éloge, et cela depuis l'homme qui porte un habit noir jusqu'au portefaix. Aucune apparence de ce tact qui fait le gentleman et que j'ai retrouvé avec tant de plaisir parmi les gens du peuple en Espagne. À cela près, il est impossible de voir un pays qui ressemble plus à l'Espagne. L'aspect du paysage et de la ville est le même. Les ouvriers se couchent à l'ombre ou se drapent de leurs manteaux d'un air aussi tragique que les Andalous. Partout l'odeur d'ail et d'huile se marie à celle des oranges et du jasmin. Les rues sont couvertes de toiles pendant le jour, et les femmes ont de petits pieds bien chaussés. Il n'y a pas jusqu'au patois qui n'ait de loin le son de l'espagnol. Un plus grand rapport se trouve encore produit par l'abondance des cousins, puces, punaises, qui ne permettent pas de dormir. J'ai encore deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains! Je pense sans cesse à mon retour à Paris, et mon imagination me peint je ne sais combien de délicieux moments passés avec vous. Peut-être ce que je puis espérer de mieux, c'est de vous voir une minute de loin et d'obtenir un petit signe de tête en manière de reconnaissance.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .

Vous me demandez un dessin de chapiteau roman. Je n'en ai plus un seul. J'ai envoyé tous mes croquis à Paris. Ensuite, un chapiteau vous intéresserait peu. Ce sont ou des diables, ou des dragons, ou des saints qui en font la décoration. Les diables des premiers siècles du christianisme n'ont rien de bien séduisant. Pour les dragons et les saints, je suis sûr que vous en faites peu de cas. J'ai commencé à dessiner pour vous un costume maçonnais. C'est le seul que j'aie rencontré qui ait quelque grâce; encore la ceinture est-elle si drôlement placée, que la taille la plus fine ne paraît pas différente de la plus grosse. Il faut une organisation physique particulière pour porter ce costume. Lebon marché des cotonnades et la facilité des communications avec Paris ont fait disparaître les costumes nationaux.

10 septembre.—Je me suis donné une espèce d'entorse hier au soir. Je vous écris un pied sur une chaise, dans un état de fureur difficile à décrire. Quand mon pied désenflera-t-il? That is the question. Si j'étais obligé de passer cinq à six jours de plus ici, je ne sais ce que je deviendrais. Je crois que j'aimerais mieux être sérieusement malade que d'être ainsi arrêté par une petite misère. Pourtant, cela me fait assez souffrir.

Avignon est rempli d'églises et de palais, tous munis de hautes tours avec créneaux et mâchicoulis. Le palais des papes est un modèle de fortification pour le moyen âge. Cela prouve quelle aimable sécurité régnait dans ce pays vers le XIIIe ou XIVe siècle. Dans le palais des papes, on monte une centaine de marches d'un escalier tortueux, puis tout à coup on se trouve vis-à-vis une muraille. En tournant la tête, on voit, à quinze pieds plus haut, la continuation de l'escalier, où l'on ne peut parvenir que par une échelle. Il y a aussi des chambres souterraines qui servaient à l'inquisition. On montre les fourneaux où l'on chauffait les ferrements pour torturer les hérétiques, et les débris d'une machine très-compliquée pour donner la question. Les Aviguonnais sont aussi fiers de leur inquisition que les Anglais de leur Magna Charta. «Nous aussi, disent-ils, nous avons eu des auto-da-fé, et les Espagnols n'en ont eu qu'après nous!»

J'ai vu à Vienne, il y a quelques jours, une statue antique qui a bouleversé toutes mes idées sur la statuaire romaine. J'avais toujours vu le beau idéal de convention intervenir dans l'imitation de la nature. Là, c'est tout différent. Cette statue représente une grosse maman bien grasse, avec une gorge énorme un peu pendante et des plis de graisse le long des côtes, comme Rubens en donnait à ses nymphes. Tout Cela est copié avec une fidélité surprenante à voir. Qu'en disent Messieurs de l'Académie?

Adieu, voici l'heure de la poste. Écrivez-moi à Montpellier, puis à Carcassonne. J'espère que je ne serai pas trop longtemps sans aller chercher votre lettre, qui me rend toujours si heureux.

Adieu encore.


LXXXV

Toulon, 2 octobre.

J'ai été longtemps sans vous écrire, chère amie. Aussitôt que mon pied a été rendu à ses proportions ordinaires, j'ai voulu réparer le temps perdu en faisant des courses dans le Comtat. J'ai été à même d'apprécier la différence qui existe entre les cousins de Carpentras, d'Orange, Cavaillon, Apt et autres lieux. Ils possèdent presque tous la propriété d'empêcher un honnête-homme de dormir. Je ne vous parlerai pas des belles choses que j'ai vues ni des humbugs que j'ai découverts. Mais savez-vous ce que c'est qu'un draquet? C'est la même chose qu'un fantasty. Voici l'explication de ces deux mots barbares: vous saurez d'abord que la richesse du département de Vaucluse consiste surtout en soies. Dans chaque maisonnette de paysan, on élève des vers et on file la soie, d'où résulte d'abord une odeur infecte, ensuite que très-souvent on trouve des écheveaux de soie accrochés aux buissons. Vers le soir, il y a des paysannes assez imprudentes pour ramasser ces écheveaux et les mettre dans leur panier. Le panier s'alourdit peu à peu, toujours augmentant de poids, si bien que l'on est tout en nage à le porter. Lorsque, après une longue et pénible marche, on arrive aux abords d'un ruisseau, alors le panier devient réellement insupportable et on est obligé de le mettre à terre. Aussitôt il en sort un petit être à grosse tête, ricanant toujours, emmanché d'une espèce de queue de lézard, qui se plonge dans le ruisseau en disant: «M'as ben pourta!» ce qui veut dire en provençal ou dans l'idiome des draquets: «Tu m'as bien porté!» J'ai vu déjà plus d'une femme qui avait été ainsi mystifiée par ces démons espiègles, et je suis désolé de n'en pas avoir rencontré moi-même. J'aurais eu le plus grand plaisir à faire connaissance avec eux.

Ma tournée s'allonge à mesure que les jours accourcissent. Je vais demain à Fréjus pour aller de là aux îles de Lérins, où je trouverai peut-être les ruines de la première église chrétienne d'Occident. Je suis plus qu'à demi persuadé que je ne trouverai rien du tout. Mais il faut faire son métier en conscience et inspecter tout ce qu'il y a d'historique.

Il est impossible de voir rien de plus sale et de plus joli que Marseille. Sale et joli convient parfaitement aux Marseillaises. Elles ont toutes de la physionomie, de beaux yeux noirs, de belles dents, un très-petit pied et des chevilles imperceptibles. Ces petits pieds sont chaussés de bas cannelle, couleur de la boue de Marseille, gros et raccommodés avec vingt cotons de nuances différentes. Leurs robes sont mal faites, toujours fripées et couvertes de taches. Leurs beaux cheveux noirs doivent la plus grande partie de leur lustre au suif de chandelle. Ajoutez à cela une atmosphère d'ail mêlée de vapeur d'huile rance, et vous pouvez vous représenter la beauté marseillaise. Quel dommage que rien ne soit complet dans le monde! Eh bien, elles sont ravissantes malgré tout. Voilà un vrai triomphe.

Mes soirées, qui sont bien longues maintenant, commencent à m'ennuyer horriblement. Il est vrai que j'ai, en général, des volumes de lettres à écrire et des rapports à faire pour mes deux ou trois ministres. Ces douces occupations ne m'empêchent pas d'avoir le spleen depuis trois semaines. Je fais les rêves les plus noirs du monde, et mes pensées ne sont pas d'une couleur plus gaie. Pas un mot de vous! J'en aurais bien besoin pourtant. Si vous m'écrivez tout de suite, adressez votre lettre à Carcassonne. Il me faut une lettre de vous pour me ranimer.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .

Après Carcassonne, j'irai à Perpignan, à Toulouse et à Bordeaux. J'espère bien y trouver un souvenir de vous. Je n'ai pas achevé le croquis que je vous destine. Je vous l'apporterai à Paris. Dites-moi ce que je pourrai vous apporter encore qui vous fasse plaisir. Voici une fleur d'un arbrisseau épineux qui croît aux environs de Marseille et qui a une odeur de violette très-suave.

Adieu.


LXXXVI

Paris, vendredi matin, 3 novembre 1813.

Est-il possible que vous ne puissiez me dire tout ce que vous écrivez? Quelle est donc cette timidité bizarre qui vous empêche d'être franche et qui vous fait chercher les mensonges les plus extraordinaires, plutôt que de laisser échapper un mot de vérité qui me ferait tant de plaisir? Parmi les bons sentiments dont vous me parlez, il y en a un que je ne comprends pas, dites-vous; et vous ne cherchez pas à me le faire comprendre, je ne le devine même pas. Quant aux deux autres, je vous avoue que je ne suis guère plus habile. Croyez-vous au diable? Suivant moi, toute la question est là. S'il vous fait peur, arrangez-vous pour qu'il ne vous emporte pas. Si le diable est hors de cause en cette affaire, comme je le suppose, reste à se demander si l'on fait du mal ou du tort à quelqu'un. Je vous dis mon catéchisme. C'est, je crois, le meilleur, mais je ne vous le garantis pas. Je n'ai jamais cherché à faire des conversions, mais, jusqu'à présent, on n'a pu faire la mienne. Vous vous adressez, d'ailleurs, des reproches plus sévères que je ne vous en adresse. Quelquefois, je cède à la tristesse et à l'impatience. Rarement je vous accuse, sinon parfois de ce manque de franchise qui me met dans une défiance presque continuelle avec vous, obligé que je suis de chercher toujours votre idée sous un déguisement. Si j'avais été bien convaincu de ce que vous m'avez dit l'autre jour, j'en serais très-malheureux, car je ne pourrais souffrir de vous faire de la peine. Voyez pourtant qu'à force de dire tantôt blanc, tantôt noir, vous me faites douter de tout. Je ne sais plus ce que vous pensez, ce que vous sentez. Parlons donc une fois à cœur ouvert.


LXXXVII

Perpignan, 14 novembre.

   .   .   .   .   .

Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.

Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.

Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder.

Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.

Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m'est impossible de sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais combien de temps cela durera.

Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec la vôtre?

J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.

Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais mortellement.

Adieu.


LXXXVIII

Paris, 17 novembre 1843.

Il me semble vous voir d'ici avec la mine que vous me faites quelquefois; j'entends votre mine des mauvais jours; je crains, outre votre mauvaise humeur, que vous ne vous soyez enrhumée. Rassurez-moi bien vite sur ces deux points. Vous avez été si bonne et si gracieuse, que je vous pardonnerais, je crois, un retour à la mauvaise humeur, pourvu que vous me disiez que notre promenade ne vous a pas fait de mal. J'ai dormi presque toute la journée, de ce demi-sommeil que vous aimez. Le froid qu'il fait me désespère. Il y avait autrefois un été de la Saint-Martin, qui consolait un peu de la chute des feuilles. Je crains que cela n'ait passé comme bien des choses de ma jeunesse. Écrivez-moi, chère amie; dites-moi que vous vous portez bien, que vous ne m'en voulez pas de mes reproches. Vous ne me corrigerez pas de ce défaut-là. Si je n'étais habitué à penser tout haut avec vous, je serais presque tenté d'être toujours en colère, car vous êtes si aimable alors, qu'on ne peut se repentir du chagrin qu'on a dû vous causer; cependant, je me souviens seulement des moments où nous avons l'un et l'autre les mêmes pensées, et où il me semblait que vous oubliez et mon importunité et votre orgueil. On m'apporte votre lettre. Je vous en remercie de cœur. Vous êtes aussi bonne, aussi charmante que vous l'étiez avant-hier; de votre part, c'est doublement beau, car les choses aimables que vous me dites, vous les sentez encore et ce n'est pas la peur de mes colères qui vous les dicte. Si vous saviez tout le plaisir que me fait un mot de vous qui vient de vous-même, vous en seriez moins avare. J'espère que vous ne changerez pas de situation d'âme.

Je suppose que vous vous êtes fort amusée à votre bal d'hier. Moi, je suis allé aux Italiens, d'où l'on nous a proposé de nous mettre à la porte, Ronconi étant ivre ou en prison pour dettes. Enfin, à force de crier, nous avons eu l'Elisir d'amore; puis je suis rentré chez moi et j'ai corrigé des épreuves jusqu'à trois heures du matin. Vous croyez que l'Académie m'occupe fort? Je m'aperçois que j'y pense aujourd'hui pour la première fois. Je n ai guère de chances de réussir. Savez-vous quelque sortilège pour que mon nom sorte de la boîte de sapin nommée urne?


LXXXIX

Paris, mardi soir, 22 novembre 1843.

J'ai eu une bonne part de votre courbature. C'est la réaction d'une contrariété morale sur le physique. J'ai quelque peine à croire que votre entêtement soit bien involontaire. Le fût-il en effet, vous auriez toujours tort, ce me semble. Qu'en résulte-t-il? Vous parvenez, en donnant de mauvaise grâce, à ôter du mérite à un sacrifice que vous faites. Vous n'en sentez que plus vivement la peine de ce sacrifice, puisque vous n'avez plus la consolation qu'on en apprécie le mérite. Pour parler votre langue, vous vous donnez de doubles remords. Je vous ai dit cela plus d'une fois. Vous m'accusez d'injustice et je ne crois pas avoir mérité ce reproche. Si j'ai été injuste, ça n'a pas été souvent. Vous me jugez très-mal. Il est vrai que nous avons des caractères si différents, et surtout des points de vue si différents, que nous ne pouvons jamais juger les choses de même. J'ai tâché de ne pas me mettre en colère. Je crains de n'avoir réussi qu'imparfaitement et je vous en demande pardon. Toutefois, il y a eu quelque amélioration de ma part, convenez-en. Comment voulez-vous disputer sur le sujet que vous dites: «Qui aime le mieux?» La première chose à faire serait de s'entendre sur le sens du verbe, et c'est ce que nous ne ferons jamais. Nous sommes trop ignorants l'un et l'autre pour être jamais d'accord, et surtout trop ignorants l'un de l'autre. Pour moi, j'ai cru vous connaître plus d'une fois, et vous m'échappez toujours. J'avais raison de dire que vous étiez comme Cerbère: Three gentlemen at once.

Entre votre tête et votre cœur, je ne sais jamais qui l'emporte; vous ne le savez pas vous-même, mais vous donnez toujours raison à la tête. Il vaut mieux se quereller que de ne pas se voir. Voilà la seule chose qui me paraisse démontrée. À quand nous querellerons-nous? N'oubliez pas que vendredi est mon jour de réception. J'ai embrassé une trentaine de confrères depuis quatre jours[1], principalement ceux qui, m'ayant promis, m'ont manqué de parole.