Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée, font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les avoir saisis, un élan du cœur vers ceux qui les forment. Cela ne t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur le fa bémol, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes que jamais ait croquées Téniers? Silence! son œil étincelle, sa barbe se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et religieuse:
| Le bonheur et le malheur |
| Nous viennent du même auteur, |
| Voilà la ressemblance; |
| Le bonheur nous rend heureux |
| Et le malheur malheureux, |
| Voilà la différence. |
Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre douleur comme un fait remarquable?
Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse, toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie après avoir souffert.
Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée? Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce sont leurs femmes et leurs sœurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux sœurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante; c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là, la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne! Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de cœur que de visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras.
Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi seul.—Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son cœur dix ou douze portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant d'être le bon oncle d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi; mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure.
Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux; Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise: Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?
Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte!
En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne propre:
Au commencement, force, ardeur, ignorance.
Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la vie.
Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,—doute, apathie;—et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le pèlerin fatigué de sa journée. O Providence!
La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle.
Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été.
Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.
Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté, qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.
Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je; sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les chausse-trapes.
Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.
Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des bottes.
Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément.
Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à regarder tristement mes baillons et mes plaies.
Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que, pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il veut être de bonne foi.
Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent de la blague.
Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et qu'il savait s'en servir.
Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le cœur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.
Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un vieillard supportable, de mœurs douces, et assez modeste dans ses paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés, c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais. Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses, l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes bienfaits quand elle regarde en arrière!
Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie, et je m'écrie quelquefois:
Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand tout avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu sur la terre!
L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la nuit, la mort.
Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon cœur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.
A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné! je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des passants:—Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais trop près, j'y suis tombé.—Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais plus retourner avec vous. J'étais vieux.
Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus, les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder. Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils, comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux!
Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.
VI
A ÉVERARD
11 avril 1835.
Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.
Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux, cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines. Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la vie.
Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter, vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois pas. La philanthropie fait des sœurs de charité. L'amour de la gloire est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite, tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une exception parmi eux, tu es né roi.
Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus indiscipliné voyou qui ait jamais fait de la vie une école buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage), dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien, car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement sous le diadème héréditaire.
Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon; toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores, je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme, que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être, hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.
Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre; j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire. Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je t'aime de tout mon cœur, et suis de votre majesté, sire, le très-humble et très-fidèle sujet.
15 avril.
Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir répondre, pour te prouver au moins que je suis attentif à toutes les paroles que trace ta plume. Pour procéder à la manière de mon cher Franklin, les voici dans l'ordre où tu les a posées: 1º Pourquoi suis-je si triste? 2º Si tu n'étais pas si différent de moi, t'aimerais-je autant? 3º Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4º A quand donc la conclusion? 5º Quand pourrai-je m'asseoir? etc.
J'ai répondu hier à la première question: c'est que travailler pour la gloire est à la fois un rôle d'empereur et un métier de forçat; c'est que tu es enfermé dans ta volonté comme dans une forteresse, et que le moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait tressaillir et réveille en toi le douloureux sentiment de ta captivité. Prométhée, prends courage! tu es plus grand, couché sur ton roc, avec les serres d'un vautour dans le cœur, que les faunes des bois dans leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais être heureux à leur manière. C'est ici le lieu de répondre à ta cinquième question: Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les longues herbes sur les rives d'un torrent?—Jamais, Éverard, à moins qu'une armée ennemie ne fût sur l'autre rive et que tu n'attendisses là le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux, toi? Je voudrais savoir quels rêves fit Marius dans le marais de Minturnes; à coup sûr, il ne s'entretint pas avec les paisibles naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est à nous, rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est à nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble bonheur qui vous feraient rire de pitié. Laissez-nous cela, nous vous abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le triomphe.—Si quelque jour, blessé dans la lutte ou prisonnier sur parole, tu viens t'asseoir près de ton frère le bohémien, nous regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui président à la destinée des mortels. Voilà, je le sais, tout ce qui pourra t'intéresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides; ce sera le reflet incertain et tremblant de ton étoile, et tu te hâteras de la chercher à la voûte céleste pour t'assurer qu'elle y brille encore de tout son éclat. Non, non, tu n'aimerais pas ces vallées silencieuses où l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs où le cri de la plus petite sarcelle trouverait plus d'échos que ta parole. Les déserts que vous ne pouvez soumettre à la charrue ou au glaive, ces monts escarpés, ce sol rebelle, ces impénétrables forêts, où l'artiste va pieusement évoquer les sauvages divinités retranchées là contre les assauts de l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence. Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments que les besoins des hommes peuvent offrir à l'orgueil des dieux. Les dieux dominent et protègent; quand tu dis que tu les portes avec amour dans ton sein, ces pauvres Pygmées humains, tu veux dire, Hercule, que tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir à l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent à te réveiller. Ils te tourmenteraient dans tes rêves, et les orages de ton âme troubleraient la sérénité de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frère, j'aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. Mais puisque la royauté de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la passion d'être grand est entrée dans ton sang avec la vie, puisque tu ne peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la fatigue, loin de contempler ta destinée avec cette froide philosophie que pourrait me suggérer le sentiment de mon impuissance, je veux sans cesse te plaindre et t'admirer, ô sublime misérable! Mais n'étant bon à rien qu'à causer avec l'écho, à regarder lever la lune et à composer des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poëtes et les écoliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans les épines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que je l'aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier saule venu, sans souci de l'heure et des pédants. Ce que je puis faire de mieux, c'est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. A chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les idées représentées par des cuistres, mais qui s'incline religieusement devant un grand cœur où réside la justice.
Deuxième question.—Si tu n'étais pas si différent de moi à tous égards, t'aimerais-je autant? Voici ma réponse: Non, certes, tu ne m'aimerais pas de même; tu me sais gré d'avoir un peu de force dans un corps si chétif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant plus que tu supposes qu'il m'a été plus difficile d'être un peu estimable dans des circonstances sociales où tout tend à dégrader les âmes qui se laissent aller. Tu me crois probablement très-supérieur aujourd'hui à ce que j'ai pu être auparavant, et tu ne te trompes pas. Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que j'ai conservé de bon dans l'âme me console un peu du passé, et m'assure encore de belles amitiés pour le présent et l'avenir. C'est tout ce qu'il me faut désormais. Je n'ai nulle espèce d'ambition, et le tout petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie contre ceux qui ont mérité d'en faire davantage. Les passions et les fantaisies m'ont rendu malheureux à l'excès dans des temps donnés: je suis guéri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volonté, je le serai bientôt des passions par l'effet de l'âge et de la réflexion. A tous autres égards, j'ai toujours été et serai toujours parfaitement heureux, par conséquent toujours équitable et bon en tout, sauf les cas d'amour, où je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade, spleenetic and rash.
—Suis-je pour quelque chose dans vos discours?—Il n'est guère question que de toi. Les membres ne peuvent guère oublier le cœur où reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette année, afin d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: Éverard pense... Éverard veut... Éverard m'a dit... etc.: pourvu que toutes ces idolâtries ne te gâtent pas!
—A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!—Ma foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus mal pour avoir ignoré sa façon de penser. Que veux-tu que je te dise? il faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une individualité qui n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée. Je n'ai aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de là, je reconnais que ma vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lâcheté si je me battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorisât l'exemple. D'autre part, n'étant pas susceptible d'envisager avec enthousiasme certains côtés réels de la vie, je ne saurais regarder ces fautes comme assez graves pour exiger réparation ou expiation. Ce serait leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empêché ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes écrits, n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal. Je ne demande pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce n'est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pédantisme de la vertu. Il est peut-être utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi pour essayer de me réconcilier par un acte d'hypocrisie avec les sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j'ose le dire) attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pénible qu'elle me puisse être, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends. Me blâmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant tu peux le comparer, à l'aide d'un microscope, à celui où tu existes. Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de foi ce qui ne serait encore qu'à l'état d'embryon dans ta conscience? Je tenais trop à ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un peu long: pardonne-moi d'avoir parlé si sérieusement du côté sérieux de ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de pages imprimées que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hélas! beaucoup trop volumineuse!
18 avril.
Ami, tu me reproches sérieusement mon athéisme social; tu dis que tout ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilité ne peut jamais être ni vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indifférence est coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les hommes. Tu es bien sévère; mais je t'aime ainsi, cela est beau et respectable en toi. Tu dis encore que tout système de non-intervention est l'excuse de la lâcheté ou de l'égoïsme, parce qu'il n'y a aucune chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible à l'humanité. Quelle que soit mon ambition, dis-tu, soit que je désire être admiré, soit que je veuille être aimé, il faut que je sois charitable, et charitable avec discernement, avec réflexion, avec science, c'est-à-dire philanthrope. J'ai l'habitude de répondre par des sophismes et des facéties à ceux qui me tiennent ce langage; mais ici c'est différent, je te reconnais le droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose à peine répéter moi-même après toi. J'y ai toujours été des plus rétifs, et la faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures. Quand on veut laver la souillure du péché, il faut être Jean-Baptiste pour le plus obscur catéchumène, tout aussi bien que pour le Christ, et les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent dans les voies de l'erreur.
O toi qui m'interroges, as-tu quitté les sentiers dangereux où la jeunesse se précipite? Retiré dans le sanctuaire de ta volonté, as-tu pratiqué, depuis ces années sévères de ta réflexion, les vertus antiques que tu prises au-dessus de tout: la tempérance, la charité, le travail, la constance, le désintéressement?—Oui, tu l'as fait, je le sais; eh bien! parle: mon orgueil se révolte contre ceux qui ne sont pas plus grands que moi et qui veulent me mettre à leurs pieds. Toi qui n'as pas seulement la puissance de l'entendement, mais la force du cœur, parle; je répondrai comme à un juge légitime et t'obéirai en te parlant de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de paresse coupable de ma part à l'éviter que de véritable modestie.
O mon frère! ceci est un entretien grave, une époque grave dans ma pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abnégation enthousiaste, mais avec une sérieuse volonté de ne voir en toi que ce qu'il y aurait de vraiment beau. J'étais cuirassé contre les effets magnétiques qui sont toujours à craindre dans un contact avec les hommes supérieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point été ébloui par le prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton front, la puissance de ta parole, l'éclat et l'abondance de tes pensées ne m'ont jamais occupé. Ce qui m'a touché et convaincu, c'est ce que je t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole douce et naïve au milieu de la plus vive exaltation, une familiarité brusque et chaste, une exquise pureté dans toutes les expressions et dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de cupidité. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut être désirable pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni cabinet de tableaux, ni collection de médailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, Éverard, c'est presque tout à mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on ne peut pas douter, tandis que les qualités peuvent se parer de tant de noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobriété tranquille avec laquelle une âme forte use des biens de la vie? de quelle équivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures vertus domestiques?
Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute pétrie de vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant de Spinosa: «Sa vie privée fut exempte de blâme; elle est demeurée pure et sans tache comme celle de son divin parent Jésus-Christ.» Ces simples paroles me font aimer Spinosa. C'est par là seulement sans doute que mon faible cerveau eût pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher frère, un côté que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou impuissant, n'a pénétré dans aucune science. Je comprends ce que tu es, et non ce que tu fais. Je vois le mécanisme de cette belle machine à idées; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et indifférents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable, et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en soit l'application: abnégation et sacrifice éternel de toutes les satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens à une satisfaction suprême et divine; consécration d'une existence humaine au culte d'une volonté vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est la force, c'est la tendance de l'âme à s'élever au plus haut possible, pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition généreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les formes que prend la Divinité pour se manifester dans l'homme. C'est pourquoi régner, même en vertu des droits les plus grossiers et les plus iniques, même au prix du repos et de la vie, a toujours été le plus ardent désir des hommes; et il ne faut pas s'en étonner. Régner tant bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces deux paroles sont absolument synonymes, et déjà dans notre langue elles le sont souvent. J'ai écrit tout à l'heure, «régner en vertu d'un droit inique,» ce qui est très-français, je crois, et ne présente aucun contre-sens, que je sache.
Tout ce qui est difficile à faire excite l'étonnement des hommes et mérite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent de cet emploi de forces; et comme rien dans les œuvres de Dieu ne peut être, aux yeux de l'homme, plus grand et plus précieux que sa propre existence, il est évident que ce qu'il appelle le sentiment de l'équité naturelle est la conscience raisonnée de ce qui lui est utile. Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut vivre isolé, il a dû, au sortir de l'état le plus primitif qu'on puisse supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour d'un système de lois dictées par les plus habiles ou les plus forts. Ceux qui out réussi à faire ces lois dans leur intérêt personnel ont commencé la guerre éternelle entre les hommes de résistance et les hommes d'oppression; à leur tour, les hommes de résistance ont combattu, et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, où est la justice?
Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez inventé la vertu! Vous avez imaginé une félicité moins grossière que celle des hommes sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez découvert qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frères, plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez flétri sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par conséquent avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renoncé à votre part de richesse et de plaisir sur la terre, et vous étant ainsi rendus tels que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni méfiance, vous vous êtes placés au milieu d'eux comme des divinités bienfaisantes pour les éclairer sur leurs intérêts et pour leur donner des lois utiles. Vous leur avez dit que donner était plus beau que posséder, et là où vous avez commandé, la justice a régné; quels sophismes pourraient combattre votre excellence, ô sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus grand que vous, rien de plus précieux, rien de plus nécessaire.
Allez et parlez de vertu; un jour viendra où les sensualistes qui vous raillent, aux prises avec l'avidité et la vengeance de ceux qui jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde, qu'elle a forcé la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit de jouir à son tour, et de renvoyer les vaincus à la charrue, au toit de chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche et le pauvre, et pour expliquer à tous deux ce que c'est que la justice.
Je ne sais s'il arrivera jamais un jour où l'homme décidera infailliblement et définitivement ce qui est utile à l'homme. Je n'en suis pas à examiner dans ses détails le système que tu as embrassé: j'en plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amènes a parler raison (ce qui, je te le déclare, n'est pas une médiocre victoire de ta force sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'égalité, tout inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois ces choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit dans tous les temps. Tous les détails scientifiques par lesquels on arrive à formuler une pensée me sont absolument étrangers; et quant aux moyens par lesquels on parvient à la faire dominer dans le monde, malheureusement ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux scrupules et aux répugnances de ceux qui se chargent de l'exécution, que je me sens pétrifié par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon fait. Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer à tout en me persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à rien découvrir, à rien décider. J'accepterai tout ce qui sera bien. Ainsi, demande mes biens et ma vie, ô Romain! mais laisse mon pauvre esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie. Que t'importe? tu trouveras bien assez de têtes qui voudront délibérer plus qu'il ne sera besoin. Ne sera-t-il pas permis aux ménestrels de chanter des romances aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?
Voilà où j'en voulais venir, Éverard: c'est à te dire que la vertu n'est pas nécessaire à tous, mais à quelques-uns seulement; ce qui est nécessaire à tous, c'est l'honnêteté. Sois vertueux, je tâche d'être honnête. L'honnêteté, c'est cette sagesse instinctive, cette modération naturelle dont je parlais tout à l'heure, cette absence de vices, c'est-à-dire de passions fougueuses, nuisibles à la société, en ce qu'elles tendent à accaparer les sources de jouissances réparties également entre les hommes dans les desseins de la nature providentielle. Il faut que les gouvernés soient honnêtes, tempérants, probes, moraux enfin, pour que les gouvernants puissent bâtir sur leurs épaules fermes et soumises un édifice durable. Je suis loin encore de ce qu'on appelle les vertus républicaines, de ce que j'appellerai, en style moins pompeux, les qualités de l'individu gouvernable ou du citoyen. J'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens qui me sont échus, j'ai négligé les œuvres de charité; j'ai passé mes jours dans la mollesse, dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les frivoles plaisirs. Je me suis prosterné devant des idoles de chair et de sang, et j'ai laissé leur souffle enivrant effacer les sentences austères que la sagesse des livres avait écrites sur mon front dans ma jeunesse; j'ai permis à leur innocent despotisme de dévouer mes jours à des amusements puérils, où se sont longtemps éteints le souvenir et l'amour du bien; car j'avais été honnête autrefois, sais-tu bien cela, Éverard? Ceux d'ici te le diront: c'est de notoriété bourgeoise dans notre pays; mais il y avait peu de mérite; j'étais jeune, et les funestes amours n'étaient pas encore éclos dans mon sein. Ils y ont étouffé bien des qualités; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai pas fait la plus légère tache au milieu des plus grands revers de ma vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je réponds à la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par impuissance ou par indifférence que tu tardes à être bon?—Ni l'un ni l'autre; c'est que j'ai été détourné de ma route, emmené prisonnier par une passion dont je ne me méfiais pas et que je croyais noble et sainte. Elle l'est sans doute; mais je lui ai laissé prendre trop ou trop peu d'empire sur moi. Ma force virile se révoltait en vain contre elle; une lutte affreuse a dévoré les plus belles années de ma vie; je suis resté tout ce temps dans une terre étrangère pour mon âme, dans une terre d'exil et de servitude, d'où me voici échappé enfin, tout meurtri, tout abruti par l'esclavage, et traînant encore après moi les débris de la chaîne que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque fois que je fais un mouvement en arrière pour regarder les rives lointaines et abandonnées. Oui, j'ai été esclave; plains-moi, homme libre, et ne t'étonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus soupirer qu'après les voyages, le grand air, les grands bois et la solitude. Oui, j'ai été esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par expérience, avilit l'homme et le dégrade. Il le jette dans la démence et dans la perversité; il le rend méchant, menteur, vindicatif, amer, plus détestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est arrivé, et, dans la haine que j'avais conçue contre moi-même, j'ai désiré la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.
Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flèche brisée dans le cœur; c'est ma main qui l'a brisée, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'ébranle dans mon sein, ce dard acéré, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et l'élargissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon âme ne le suit pas. Ce n'est donc pas un incurable et un infirme qui est là devant toi; c'est un prisonnier échappé et blessé qui peut guérir et faire encore un bon soldat. Ne vois-tu pas que je n'ai rapporté aucun vice de la terre d'Égypte, et que je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand désert? Regarde seulement à qui tu parles maintenant: ce n'est plus à un efféminé et à un prodigue; ce n'est plus à un de ces jeunes Athéniens à chevelure parfumée, qu'Aristophane châtiait en les interpellant au milieu de ses drames, et qu'il livrait, en les désignant par leur nom et en les montrant du doigt, à la censure publique; c'est à une espèce de garçon de charrue, coiffé d'un chapeau de jonc, vêtu d'une blouse de roulier, chaussé de bas bleus et de souliers ferrés. Ce pénitent rustique est encore capable, comme toi, de tempérance, de charité, de travail, de constance, de désintéressement et de simplicité; il sera en outre chaste et sincère, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!
République, aurore de la justice et de l'égalité, divine utopie, soleil d'un avenir peut-être chimérique, salut! rayonne dans le ciel, astre que demande à posséder la terre. Si tu descends sur nous avant l'accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir, et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent désormais, en attendant que la république les réclame. Et toi, ô grande Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes éloquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentées, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut être un mal que d'aller me jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la république ne peuvent défendre à un pauvre artiste chagrin et fatigué d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, ô échos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semée de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous; et toi, botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues qui fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma petite sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me rappelle avec délices!
Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple à jamais, adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu! C'est assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.—Mais il m'est impossible, hélas! en te quittant, de te maudire, ô tourments et délices! je ne peux pas même te jeter un reproche; je déposerai à tes pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la briseront et continueront d'aimer. Règne, amour, règne en attendant que la vertu et la république te coupent les ailes.
20 avril.
Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton âme? Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retiré de toi? Pourquoi demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te venir en aide et de t'encourager? Maître, qu'avez-vous rêvé cette nuit, et pourquoi vos disciples accoutumés à recevoir de vous la manne de l'espérance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?
Hélas! tu trouves que c'est bien long à venir, l'accomplissement d'une grande destinée! Les heures se traînent, ton front se dégarnit, ton âme se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands désirs se heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilité et de la corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde d'usuriers et de brutes. Tes frères dispersés et persécutés te font entendre de loin la voix mourante de l'héroïsme que l'avarice et la luxure étouffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps peut-être, et la triste innocence va périr sous le vice dont les hommes ne rougissent plus. Voilà ce qui me tue, moi! Quand la voix de l'enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l'humanité hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d'impuissance, voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on leur parle d'équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons: Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madère, étouffons dans nos âmes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines de son temple.
Mais, toi, mon frère, tu n'es pas longtemps en proie à ces accès de lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur; bientôt ta force, engourdie par un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière. Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi; tu te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front n'inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le même jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de l'action tu ne restes pas plus couché qu'a l'ordinaire? Moi seul, peut-être, te plains comme tu le mérites; car j'ai sondé les abîmes de ta douleur et je sais combien le doute répand d'amertume sur nos plus belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l'on se promène seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui semblent vous dire: Vous n'êtes que vanité, grains de sable; demain vous ne serez plus et nous n'en saurons rien.
Quand cela t'arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres éternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit parmi les hommes, sera toujours saisi d'épouvante quand il voudra interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse éloquente et terrible de l'éternité!
Reviens à nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul. Descends, descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la grandeur et la force; c'est la bonté, c'est le lien le plus suave et le plus immaculé qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce trésor de la bonté, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous; aux heures où tu n'es pas obligé de ceindre la cuirasse et l'épée, oublie un peu le passé et l'avenir. Donne le présent à l'amitié. Il n'y a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le ciel m'a donnés! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frères; mais tu ne peux savoir l'étendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais pas de quels gouffres de désespoir ils m'ont cent fois retiré, avec leur inépuisable patience, avec leur sublime miséricorde, quand je repoussais leurs bras avec colère, avec méfiance, et que je leur crachais à la figure mon ingratitude et mon scepticisme.
Bénis soient-ils! ils m'ont fait croire à quelque chose; ils ont planté dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connaîtras peut-être jamais, hélas! toute la grandeur de l'amitié. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la pitié. La Providence envoie ce dédommagement aux êtres faibles, comme elle envoie les brises bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchés par la chaleur du jour. Mais aime mes amis à cause de ce que je leur dois, et quand tu seras brisé par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu d'oubli et de sérénité parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont pas étendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honnêtes, prêts à tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera peut-être pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni difficile à subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce que cela? Toi, tu es entré dans ton agonie le jour où tu es né, et le sceau de la douleur t'avait marqué au front dans le sein de ta mère. Viens, nous respecterons ta peine et nous tâcherons d'en alléger le poids.
22 avril.
Tu me demandes la biographie de mon ami Néraud, la voici. Le Malgache (je l'ai baptisé ainsi à cause des longs récits et des féeriques descriptions qu'il me faisait autrefois de l'île de Madagascar, au retour de ses grands voyages) s'enrôla de bonne heure sous le drapeau de la république. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivré, un peu plus mal vêtu qu'un paysan; excellent piéton, facétieux, un peu caustique, brave de sang-froid, courant aux émeutes lorsqu'il était étudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tête sans cesser de persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une prédilection particulière. Partagé entre ces deux passions, la science et la politique, au lieu de faire son droit à Paris, il allait du club carbonaro à l'école d'anatomie comparée, rêvant tantôt à la reconstruction des sociétés modernes, tantôt à celle des membres du palæotherium dont Cuvier venait de découvrir une jambe fossile. Un matin qu'il passait auprès d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une fougère exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arrivé souvent dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rêves et de désirs que pour elle. Les lois, le club et le palæotherium furent négligés, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin il partit pour l'Afrique, et, après avoir exploré les îles montagneuses de la mer du Sud, il revint efflanqué, bronzé, en guenilles, ayant supporté les plus sévères privations et les plus rudes fatigues; mais riche selon son cœur, c'est-à-dire muni d'un herbier complet de la flore madécasse, guirlande étrange et magnifique, ravie au sein d'une noire déesse. C'était peut-être une fortune, c'était du moins une ressource. Mais l'amant de la science mit sa conquête aux pieds de M. de Jussieu, et se trouva récompensé au delà de ses désirs lorsque le grand prêtre de Flore accorda le nom de Neraudia melastomefolia à une belle fougère de l'île Maurice, jusqu'alors inconnue à nos botanistes. Ce fut à cette époque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la botanique pour la patrie, comme il avait quitté la patrie pour la botanique, et, après avoir eu le crâne ouvert par le sabre d'un dragon, il revint dans sa famille, volatile éclopée,
| Traînant l'aile et tirant le pied, |
| Demi-morte et demi-boiteuse. |
Pour le retenir dans ses pénates, son père imagina de lui donner un carré de terre, sur un coteau ravissant, où je veux te mener promener la première fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol berrichon, et éleva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrêtai le galop de mon cheval pour contempler avec admiration des fleurs éclatantes qui s'élevaient majestueusement au-dessus de la haie. C'étaient les premiers dahlias qu'on eût vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie. J'avais seize ans. O le bel âge pour aimer les fleurs! Je descendis de cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache, caché dans son ajoupa, eût été témoin du rapt, soit qu'un ami indiscret lui dévoilât mon crime, il m'envoya, bientôt après, des caïeux de dahlia que je plantai dans mon jardin, et c'est de là que date notre connaissance, mais non pas notre amitié; nous n'eûmes occasion de nous voir que plusieurs années après. Dans cet intervalle, il avait pris femme, il était devenu père, et il avait augmenté son jardin d'une belle pépinière, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.
C'est alors qu'étant tous deux fixés dans le pays, et notre connaissance ayant commencé sous des auspices aussi sympathiques, nous nous liâmes d'une vive amitié. Un voyage de bohémiens que nous fîmes dans les montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous révéla tout à fait l'un à l'autre. Quoique né dans le camp opposé, j'avais toujours eu l'âme républicaine, et je l'avais d'autant plus alors que j'étais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gré extrême d'appartenir à ces types d'hommes obstinés sur lesquels les préjugés de l'éducation ne peuvent rien, et il me déclara qu'il ne me manquait, pour obtenir sa confiance et son estime entière, que d'être un peu versé dans la botanique. Je lui promis de l'étudier, et, lui aidant, je m'en occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans les mystères du règne végétal, et de pouvoir l'écouter causer tant qu'il lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréablement savant, aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses leçons. Mon précepteur m'avait fait de la nature une pédante insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles, des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais surtout des insectes pour lesquels il avait conçu dès lors une passion presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie à poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de rubis bourdonne autour des œnothères et s'enivre de leur parfum de vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille, ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers, en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les coutures. Mais de même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif, tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés. Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n'as jamais vu un sphinx ocellé; et cependant nos vignes les voient éclore, ces merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne pas être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée Noire! Je me souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons, et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de fer-blanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs, dans la plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où je te raconte les plus belles années de ma jeunesse...
Le rossignol a envoyé une si belle modulation jusqu'à mon oreille que j'ai quitté le Malgache et toi pour aller l'écouter dans le jardin. Il fait une nuit singulièrement mélancolique; un ciel gris, des étoiles faibles et voilées, pas un souffle dans les plantes, une impénétrable obscurité sur la terre. Les grands sapins élèvent leurs masses noires et vagues dans l'air grisâtre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle est solennelle et parle à un seul de nos sens, celui dont le rossignol parle si éloquemment à un être créé pour lui. Tout est silence, mystère, ténèbres; pas une grenouille verte dans les fossés, pas un insecte dans l'herbe, pas un chien qui aboie à l'horizon, le murmure de la rivière ne nous arrive même pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant la vallée. Il semble que tout se taise pour écouter et recueillir avidement cette voix brûlante de désirs et palpitante de joies que le rossignol exhale. O chantre des nuits heureuses! comme l'appelle Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent; nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la séve, fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!
Pardon, pardon, mon ami, mon frère! à cette heure-ci, tu regardes ces blanches étoiles, tu respires cette nuit tiède, et tu penses à moi dans le calme de la sainte amitié; moi, je n'ai pas pensé à toi, Éverard! J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'était ni la puissance de ta forte parole, ni les émotions de tes tragiques et glorieux récits qui les faisaient couler; mais c'est un éclair pâle qui a glissé sur l'horizon, c'est un fantôme incertain qui a passé là-bas sur les bruyères. Tout est dit: l'esprit du météore n'a plus de pouvoir sur moi, son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces étoiles qui nous servent de messagers, ta voix austère qui m'appelle et me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour moi des enchantements et des embûches que l'ennemi nous tend dans l'ombre. J'ai pour patron le guerrier céleste qui écrase les dragons sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnérables, ô George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi cavalier; j'espère qu'il m'aidera à dompter mes passions, ces dragons funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon cœur et de l'arracher à son salut éternel.